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25 septembre 2013

Si t’es pas content, va à Béziers !


Tous les grands penseurs actuels de la tauromachie s’accordent sur un point : ces dernières années, la corrida a beaucoup changé. Certains voient dans cette évolution un mal devenu incurable, d’autres se raccrochent aux branches et, au gré du vent qui souffle sur le phare, dénoncent ceux-là mêmes qu’ils défendaient encore hier, et le reste n’a de toute façon aucune idée sur la question tout occupés qu’ils sont à recopier Mundotoro sur leur site internet, ou à pleurer face aux inconséquences des antis en vadrouille dans les Landes cet été. Bref ! La corrida a changé, et ces dernières années ont vu l’apparition et/ou l’affirmation de certains phénomènes et pratiques tels que les fundas, les arreglados, qui ont réglé leur compte à l’afeitado, les toreros qui communiquent sur leur capacité à choisir eux-mêmes les élevages qu’ils seront amenés à combattre, les empresas qui placardent une affiche sur laquelle, moins d’un mois avant l’événement, la mention « ganadería à désigner » tient lieu et place d’un nom d’élevage, les empresas, encore (la même que la précédente, en l’occurrence), qui, dans un livre, sont capables de balancer qu’elles ne touchèrent aucun bénéfice de la Très Sainte Corrida du 16 septembre 2012 (pas celle de Céret !). La liste est longue, malheureusement, et vient même de s’agrandir… Ainsi, tout le monde a pu constater, ces derniers lustres, la place grandissante qu’occupait l’indulto dans le cœur du public de corrida. On « indulte » pour un oui, pour un non ; sur les gradins, plus personne ne voit rouge, mais bien plus sûrement orange. Dans cette mode de la vie rendue, il convient aujourd’hui de rendre hommage aux arènes de Béziers, qui ont, cet été, poussé la pratique jusque dans ses derniers retranchements, si l’on ose écrire.

Août 2013 : Sébastien Castella est annoncé en solo à Béziers (original, ces derniers temps, les solos et mano a mano !) devant six toros de six ganaderías différentes. Parmi celles-ci, ressort le nom de Victorino Martín, que le public n’a pas coutume de voir combattre par le héros local. Ceux qui recopient Mundotoro parlent de « geste », les autres ne pipent mot, car il faut du courage pour assister à la féria de Béziers, et ils savent déjà qu’ils n’iront pas. Début août (la corrida étant prévue le 16), dans un communiqué de presse, le matador déclarait : « J’avais choisi un toro de Victorino Martín, magnifique, dont l’éleveur m’avait montré les notes, lesquelles offraient beaucoup de garantie. Malheureusement, il est mort au campo. »

Mince alors ! Et comme il est de notoriété publique que Victorino possède une camada très courte, il fut impossible de choisir un autre toro chez lui, et le matador, soutenu par l’empresa, on imagine, s’en alla chez Zalduendo trouver la perle rare.

En vérité, ô lecteur, en vérité… le toro de Victorino Martín prévu pour ce jour-là n’est pas mort et il gambade aujourd’hui même dans son campo de « Las Tiesas » ! Béziers a donc franchi le stade ultime de l’indulto : gracier un toro sans même l’avoir fait sortir en piste, sans même l’avoir embarqué ! Trop forts, à Béziers !

Vous comprendrez aisément que nous ne pouvons dévoiler l’identité de nos informateurs et que, n’étant pas journalistes, comme ceux qui recopient Mundotoro, nous n’avons pas fait le voyage en Estrémadure pour aller caresser le ressuscité, que l’on tient, paraît-il, très loin des appareils photo. Manquerait plus qu’on érige une cathédrale !

30 août 2013

Jusque-là, tout va bien…


La fin de la temporada approchant, c’est l’heure des comptes. Ou quasi. Nul besoin de s’affoler, le bilan sera à l’image de celui de la temporada précédente, et de celle d’encore avant, et d’encore encore avant… Bref, au final, en 2013, après les sempiternelles promesses, rêveries en tout genre et autres « tomaseries » nîmoises sans conséquences, rien n’aura changé ou si peu, à deux ou trois bricoles près. En ce qui me concerne, de cette édition qui se voulut express, je retiendrai ‘Vidente’, tel un ‘Camarito’, qui nous fera « breuguer » au coin de la cheminée, à savoir si oui ou non il y avait bravoure dans cette tronche de bois…

Au fond, n’est-ce pas là la vraie victoire d’une temporada et la vraie quête de l’aficionado ? En ce sens, au moins, tout n’est pas perdu. Un ami de chez nous me disait, sous les travées bilbainas : « Le public n’a pas besoin d’un Cuadri en particulier ou d’un Pilar précisément, il lui faut juste un toro qui bouge… » Pas faux, quand on sait combien, ces temps-ci, ce même public s’emmerde aux arènes. Il lui devient donc vital de s’accrocher tant bien que mal à la moindre branche qui dépasse. Faute à rien qui se passe, généralement, alors qu’il en demande tout de même un minimum pour sa dépense. J’ajouterais que si tous les toreros du monde, vedettes ou matacamiones voulaient bien se donner la main, bla-bla-bli, bla-bla-bla…

Bref, quand on y additionne le constat d’une crise qui bouffe toute une contrée, cela vous éclate à la gueule comme une évidence lorsque le lourd portail rouge vif de Vista Alegre pivote sur ses gonds, libérant les fiers combattants devant une tristounette demie entrée dominicale, promise au sirimiri, il est vrai. Mais, ce jour-là, c’était jour de Victorino, et l’on sait combien ces mêmes petits fauteuils bleus auraient accueilli de fessiers en tout genre en de semblables après-midi, « il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité ».

Pourtant, contre toute attente, mais dans le secret espoir de chacun, le sorcier de Galapagar nous réjouissait d’un hypothétique retour avec quatre pépites d’un lot différemment présenté et pas brave pour deux kopecks, qui ont su foutre le feu à tous les coins de rues, avec des pets de teston, des regards de salauds, des départs arrêtés à faire pâlir un sprinter US. Du danger, du muscle tendu, des filets de bave rageurs et de l’espoir d’en découdre à chaque battement d’ailes d’une mouche. Du genio en veux-tu, de la mansedumbre en voilà, bref, tout un cocktail détonant qui aurait fait clore les débats en d’autres circonstances ou lieux, mais c’était sans compter sur les Ferrera et Urdiales qui voient visiblement leur avenir en or et souhaitaient que l’on s’en souvînt, et si ce n’est par la forme olympique et la fraîcheur physique du premier, véritablement exceptionnel et impressionnant dans le registre « performance athlétique » (le regarder sauter la barrera est un spectacle), c’est au moins par le sens du devoir et l’abnégation sans faille du second, irréprochable dans son rôle de Duguesclin sans peur et sans reproche.

Hormis la pathétique page blanche rendue par Manuel Jesús, troisième luron en fin d’illusion, dont le poignet gauche ne fera plus hurler personne, il y avait donc beaucoup à voir en matière tauromachique, ce jour-là, en la plaza de toros de Vista Alegre de Bilbao, pourtant à moitié pleine, pourtant à moitié vide : des toros, des hommes et le combat que chacun voulut mener avec ses propres armes, et bien souvent cela suffit à satisfaire l’aficionado, voire le quidam de passage qui, à défaut de maîtriser tous les tenants et les aboutissants, distingue toutefois le laborieux vaillant du précieux auguste. Même pour lui la corrida est une rencontre, et à force de ne pas avoir lieu, il ne vient plus au rendez-vous. Faut dire que la patience a ses limites.

Hélas, Bilbao, la grande forteresse du toro-toro, n’échappe pas à la règle : le lleno ne s’y fait plus. L’avantage, me direz-vous, c’est qu’au moins, maintenant, je peux commander un patxaran à la fin du repas et le savourer patiemment sans bloquer sur la pendule, car Vista Alegre est désormais le genre de plaza où l’on se demande même si ce n’est pas vous que l’on attend pour lancer le paseíllo. Alors, la faute à qui ? Il faut le reconnaître, Bilbao se « pamplonise » et lorgne de plus en plus sur les appels d’offre faciles, sans panache, mille fois répétés, comme si de rien n’était, avec insistance. Alors, la féria se standardise et s’appauvrit, faute de noms taquilleros, c’est certain, faute de prise de conscience des cinq ou six sur lesquels on pensait compter, faute d’un ganado à la solde de ces cinq ou six et d’un spectacle futile qui coûte finalement trop cher quand on sait tout ce qui peut ne pas s’y passer.

De l’autre côté de la barrera, les commanditaires aux ondulées toisons toujours plus grisonnantes restent, impassibles, indécoiffables derrière leur trop confortable burladero rouge écarlate, sans que rien ne vienne perturber cette suffisance qu’on apparenterait à une inexorable et lente déchéance silencieuse d’un lord anglais ruiné, mais toujours grandiose et fier même sans le sou et abandonné de tous, qui ressasserait à ceux qui voudraient l’entendre la grandeur d’un passé glorieux n’existant plus que dans des portraits vieillots placardés aux murs. Pendant ce temps, les fuites d’eau ruissellent encore et toujours sur les parois décrépies.

Un ami « moustachu et grand connaisseur de la flore intestinale » se demandait, entre Eibar et Zarautz, ce que cette fantomatique commission taurine de Bilbao pouvait bien se raconter, au même instant, suite à ce nouveau désastre taquillero, annonceur du constat inquiétant que la remise en question est un luxe que le mundillo ne souhaite pas se payer tant il met toute son énergie à boire le calice jusqu’à la lie, aux dépens, bien souvent, d’une dignité devenue incompatible avec les affaires ou tout autre prise de fonction. Quant à la destinée de l’afición a los toros et l’envie de lui redonner sa splendeur d’antan, vous aurez compris qu’il n’est plus question de cela, ici. Bilbao sombre et Matías regarde la pluie qui tombe sur des travées bleues, trop bleues, de plus en plus bleues… Mais jusque-là, tout va bien… tout va bien… tout va bien…

Pendant que cet après-midi-là, à Rion-des-Landes…

13 août 2013

Tafalla 2013


Les arènes de Tafalla, qui datent de la fin du XIXe siècle, ont un charme certain. Depuis quelques années, discrètement, on y voit sortir des élevages intéressants qui courent l’encierro matinal comme chez la grande voisine Pamplona. Achevé l’encierro, les coureurs foncent à Falces où, une heure plus tard, sont lâchées les vaches de l’époustouflant Encierro del Pilón.

Cette année, les ganaderías retenues pour combattre à Tafalla sont : Victorino Martín, Dolores Aguirre Ybarra et Cebada Gago…


>>> Retrouvez, sous la rubrique « Campos » du site, une galerie consacrée à certains des Dolores Aguirre Ybarra prévus pour Tafalla.

17 juin 2013

La Fiesta par SMS


Samedi
Ma copine Anka : « Tu viens à Istres, demain ?
— Bof… Victorino… Après Arles et Madrid, je vais m’épargner Istres… Je préserve l’afición qu’il me reste… »

Dimanche
Anka : « Istres t’aurait achevé !
— Ah bon ?
— Ouaip… Imprésentables… Une seule pique pour la plupart…
— Aïe ! Victorino…
— Et Castella qui passe à côté du meilleur de l’après-midi…
— Et Aguilar ?
— Aguilar, bien plus mature qu’avant, plus posé…
— Bon… On se voit à Saint-Gilles ?…
— Oui, Saint-Gilles, peut-être que les Ibán… Peut-être…
— Tu peux m’envoyer une photo d’hier ? Ça fera un post débile.
— OK… lol
Ben ouais, quoi, c’est par SMS…
— Et l’indulto de samedi ?
— J’y étais pas, mais il n’a visiblement pas été piqué… »

Normal…


>>> La photographie est de ma copine Anka.

21 mai 2013

0 + 0 = la tête à Toto


Et Talavante s’est planté… Alors oui, le vent, la tempête, le déluge et les bourrasques, ça pourrait expliquer pas mal les choses. Mais cette tronche noire et déconfite, et ces cárdenos que les figuras découvrent avec cinq ou six trains de retard, c’est comme si Ducasse vous annonçait l’invention du hachis Parmentier en vous racontant qu’on a découvert la patate ce matin.

Tu parles, Charles !… Un peu que les Victorino sont à côté de la plaque, et que c’est pas de ce week-end, même ! Oh ben, tiens, bien sûr qu’il peut toujours t’en sortir un de derrière les fagots qui va te détartrer les molaires en quelques coups de tromblon bien placés ; mais, d’une manière plus générale, le temps des Victorino pas rigolos est un peu passé… Z’ont l’air de sortir du micro-ondes, ces temps-ci… Plutôt Findus que légumes du jardin, si vous voyez ce que je veux dire ! Alors annoncer à grand renfort de tambours et de trompettes un « seul contre tous » majuscule à Madrid face à ces toros — de légende, certes, mais plus vraiment au sommet —, c’était comme engager une competencia avec le Cid de Bilbao… avec cinq ans de retard et toute l’eau qui a coulé depuis !

Que je sache, c’est pas nouveau que les toros c’est comme les pastèques. Question de cycle, de temps, de pas grand-chose, de coups de pas de bol et, peut-être un peu, le résultat de cette division d’opinions entre le vieux et le jeune Victorino dont on sait depuis perpette qu’elle est évolutive, et pas forcément dans le sens qu’on aimerait. Bref, un peu de tout ça pourrait expliquer qu’il ne se passa rien, samedi soir, à Las Ventas. Mais, de grâce, comment allez-vous me raconter, vous autres, qu’après un tel barouf le sieur Talavante himself eut l’air de se sentir si peu concerné, si peu présent, si peu engagé dans cette affaire, qui bourdonnait lourdement pourtant dans les rues de la capitale du monde taurin et s’annonçait, à grands coups de teasers « tarantinesques » et de discours pleurnichards aux balcons de la plaza royale, comme l’événement de la temporada ?

Demandez à Botha ou Fernández Lobbe s’ils crevaient pas de bouffer du bougnat, ce même jour vers 18 heures, malgré les bourrasques « dubliners » ? Autres mœurs, autres principes, je vous l’accorde, mais ceux qui savent confirmeront qu’une finale c’est un rendez-vous pas comme les autres, où les forces se décuplent, l’agressivité est à son comble, et où l’on surgit du couloir sombre, fumant comme la Grosse Bertha, avec un mental de déglingo. Bref, faut reconnaître que ça claquait plutôt pas mal, tout ça, mais aujourd'hui que le score est affiché au planchot, tout ce tapage a l’air de pas grand-chose… À peine une mauvaise blague carambar qu’on balance après s’être désolé de tant de nullité et avant de passer à autre chose… Quant à nos espoirs, nos croyances et nos désirs, pschiiiiiitt… comme dirait le père Chirac. Que dalle, partis en sucette, nada et peau de zob… Rien il n’y eut, à Madrid. Rien de rien de rien de rien… On attendait Fellini, et on nous a servi un Ontoniente des grands jours : con et mauvais.

Alors, c’était quoi l’objectif d’un tel plan com’ pour nous vendre un nanar pareil ? Personnellement, je n’en vois pas… à part peut-être la com’, tout bêtement. Car j’ai beau tourner le problème dans tous les sens, moi j’invite pas mes potes à l’apéro du siècle si c’est pour leur servir un Lipton Yellow et leur raconter comment la crise me mine. Mais je les invite pas non plus sur des promesses de millésimes frelatés et bouchonnés. Pourtant, on aura du mal à me faire croire que les choses n’avaient pas été taillées et cadrées au millimètre. Alors quoi ?… Période fatale pour l’Espagne, où le seul moyen de remplir les gradas était de s’afficher quinze jours à l’avance sur les écrans plats, entre la lessive et les yaourts 0 % de matière grasse ? Eh bé, je me demande si je vais pas finir par le croire quand on voit l’entrega de celui qui aurait dû être le héros du jour, et qui a visiblement changé d’opinion comme viendrait la « caguère » sitôt sorti son premier pénible adversaire, car, il faut l’admettre aussi, Victorino n’est pas en odeur de sainteté dans les arènes, et s’y précipiter à la seule annonce de son nom est, en ce moment, aussi risqué que de parier sur la bonne foi d’un ministre.

C’est prouvé, c’est comme ça, tous connaissent le bache. Bien sûr, nous souhaitons que les choses s’arrangent rapidement, mais quelque chose me laisse penser que tant que les cárdenos de Galapagar sortiront autrement qu’avec leurs légendaires trognes de guidon, tous les Talavante du monde pourraient se donner la main que ça ne suffirait pas à changer le cours des choses. Les esprits chagrins et autres pisse-vinaigres vous diraient qu’il y a peut-être matière à s’inquiéter de voir le gratin du toreo parader avec le sorcier et son lardon en s’affichant dans les soirées de gala, tapis rouge et robes de soirée façon « montée des marches », car on se doute que cette opulence bling-bling est toujours un peu suspecte ; ça assure le lleno, pardi, mais ça aide parfois aussi à mieux masquer le vide sidéral du film qui vient derrière… même à Cannes où l’on oublie si souvent qu’on y va généralement pour autre chose que les stars — l’événement s’arrêtant parfois quand la projection commence.

Alors oui, peut-être un simple ratage… ou bien une stratégie destinée à mieux faire passer les pilules qu’on prévoit acides ? Allez savoir… Moi, je n’ai pas de réponse, mais je fais le constat que lesdits « événements » s’enchaînent et finissent par se ressembler suspicieusement. D’abord Manzanita, puis Talavante qui choppe à son tour le bonnet d’âne alors que Victorino n’en finit plus de porter sa croix… Les tendidos se remplissent, certes, mais ça commence à faire tache tous ces ratages… Alors, gaffe à pas trop renouveler l’« événement », les gars, car au vu des résultats, on pourrait se lasser de vos effets d’annonce un peu démesurés, si l’on compare la réalité aux faits…


« On peut tromper une personne mille fois. On peut tromper mille personnes une fois, mais on ne peut pas tromper mille personnes mille fois. » — Alain Berbérian

17 avril 2013

Slogans et sophisme


Non, ne voyez pas malice à ce nouveau post, ce n’est pas parce que ma chère Joséphine m’a mis un demi-puyazo en commentaire de ma reseña du solo de « Manzanita » que je reviens sur cette histoire. L’Alicantin n’est pas au top en ce moment, c’est une affaire entendue, et il n’est pas interdit de penser que cette « pierna contraria atrasada » érigée en principe de liaison dans les séries pèse aujourd’hui davantage sur le poder de son toreo que sur les toros qui demandent à être dominés.

Le mundillo au sens large (pas seulement les professionnels) marche par modes, et il n’est pas rare que certains bons mots soient repris comme paroles d’évangile et érigés en slogans. Il faut se méfier des phrases toutes faites comme des trop jolies formules. Récemment, j’ai beaucoup entendu que certains élevages étaient passés de mode, car ils ne correspondaient plus au toreo actuel… Ah ! Peut-être, mais cette affirmation ne me semble pas moins contestable que le dogme auquel je fus biberonné : « Cada toro tiene su lidia. »

Revenons aux bases : le toreo, c’est avant tout la lidia et, ensuite, les jolies choses. Les temps sont peut-être révolus désormais, mais il fut une époque où l’on se confrontait à l’animal sauvage pour montrer ses couilles au village, au quartier, à la cour… L’intention paraît grégaire, un poil rétrograde, mais l’anachronisme est consubstantiel à la fiesta brava. Je reprends : le toreo commence par la lidia ; la lidia, c’est la domination du toro, et ceci est même l’essentiel de la chose taurine. Il fut un temps où les classiques et les modernes s’étripaient sur la technique de Joselito et le sentiment de Juan Belmonte. José Bergamín lui-même passa le reste de sa vie littéraire taurine à justifier et minimiser le fait d’avoir démonté le sentimentalisme qu’il voyait dans l’interprétation sensible du toreo par Belmonte, dans L’Art de Birlibirloque (1930),  par rapport au génie de la raison et de la technique qu’était Gallito. Le recueil de Bergamín, paru chez Les Fondeurs de Briques, est éloquent à ce sujet — le bonhomme semblait assez obsédé par ce qu’il écrivait, au point d’y revenir tout le temps et de se citer continuellement. Et laissez-moi un commentaire, si je me trompe.

J’entends dire que chaque arène a son public et que chaque public a ses propres goûts et préférences — Dédé parle d’idiosyncrasie, parce que ça fait savant. C’est en partie vrai. C’est également faux. Si je me souviens bien, Pepín Liria n’a jamais été un grand artiste ; il était un bouseux de Murcia, pas un señorito andalou. Il a pourtant été reconnu et acclamé à Séville face à des corridas difficiles, et même si le Guadalquivir n’est pas le Tech — ni l’inverse, d’ailleurs —, ne sous-estimons pas la clairvoyance de son afición pour reconnaître et apprécier un combat âpre.

« Cada toro tiene su lidia » donc, mais chaque toro n’a pas la faena de quatre-vingts passes avec laquelle on nous enquiquine trop souvent ; chaque toro n’a pas vocation à aller chercher cette jambe contraire qu’on lui cache ; chaque toro n’a pas envie de faire des tours et des pirouettes : les Albaserrada sont peut-être malades dans les virages en voiture, après tout. Grâce à l’excellent blog Contraquerencia, qui évoque l’inquiétude de Manzanares de voir bouger les oreilles du Victorino, je suis tombé sur cette interview du diestro, dans Aplausos, dans laquelle il déclare : « Los toros estaban remirados por nota, por hechuras… Todo se había mirado mucho para que fuera una tarde bonita, y luego fue dura. » En fait, de jolie, la corrida fut dure… La belle affaire.

Zocato, dans son papier de Sud Ouest, a donc raison sur les deux premiers de ces trois points concernant le choix du Victorino : « Marketing d’hiver, communication à outrance, défi inutile. »
Voilà donc le geste de Manzanares expliqué à tous : tout fut fait et choisi pour que ce soit une tarde bonita, et le Victorino était bel et bien un coup marketing sur lequel il fut beaucoup communiqué. Mais la magie, dans la corrida, tient dans le fait que même chez Victorino, aujourd’hui, sort parfois une sale bestiole pas tout à fait d’accord pour être expédiée joliment dans l’autre monde ; la Maestranza vit alors « Manzanita » perdre les papiers, incapable de donner à son adversaire la lidia appropriée. L’esbrouffe fit tomber les masques, et le geste n’était qu’un effet de manche !

Le « seul contre six » de Manzanares fut un échec, retentissant au troisième toro en particulier. Manzanares est un torero qui n’a désormais plus besoin de Vogue ou de Séville, de son père ou de Madrid pour toréer ses soixante corridas par an — nul doute qu’il sait qu’il doit à Séville une revanche, et qu’il fera en sorte de le prouver dès son prochain contrat. Il y a pourtant peu à parier que cette revanche passera de sitôt par un toro de Victorino. C’est dommage. Personne ne le lui demande… Lisez Zocato : « Demandons-nous alors pourquoi l’artiste d’Alicante avait besoin d’inscrire cet élevage à son menu. […] défi inutile. » Voici la réponse, mon cher Vincent : quand on s’enferme avec six toros, on vient généralement démontrer la palette de son art, et cet art (on parle d’artiste) c’est de combattre et tuer des toros, pas de répéter si possible six fois la même faena pour moissonner un nombre record d’oreilles dans une Maestranza acquise d’avance. Ce qu’avance Zocato, dans la trinité « marketing d’hiver, communication à outrance, défi inutile », n’est rien d’autre qu’un sophisme ; un raisonnement complaisant et malhonnête.

Il serait torero de la part de Manzanares de ne pas écouter les flatteurs, qui ne doivent pas manquer de lui dire depuis samedi que ce genre de toros ne mérite pas mieux que le matadero, et de reprendre un jour là où il n’y a fondamentalement pas de honte à avoir échoué.

« Et sans dire un seul mot te remettre devant un Albaserrada. Tu seras torero, mon fils », aurait dit Rudyard Kipling, en 1910, à Rafael El Gallo — qui ne voyait pas l’intérêt de comprendre l’anglais…

28 août 2012

Champ de ruines


De minces filaments, éphémères, fuyants, fleurissent ma nuit qui roule sur la vitre. Des hommes et des femmes, et des enfants c’est sûr, vivent là, infimes halos, poussières bientôt endormies.

Le feu d’artifice est fini. Bilbao fume étrangement comme s’il lui était arrivé malheur. La mémoire d’un aficionado doit ressembler à ça : un édifice de fumée volage que le ciel aspire comme le temps. Un champ de ruines que l’on affectionne de parcourir, souvent, toujours, inlassablement.

Que restera-t-il de cette corrida ? Des toros d’une présentation moyenne pour le lieu, mais pour ça le temps fera son œuvre, deux vraies alimañas à l’ancienne (2° et 3°), des combats âpres, la caste pesante et accrocheuse du 6°, la répétition noble du 5° et le vide total au premier tiers. Dans les recoins de mon champ de ruines, j'en oublierai c'est ainsi, Urdiales debout et exultant, vidé et émacié mais vivant, restera comme l’image de ce vélo garé contre une grille de la Calle Ledesma par un ami italien venu pour deux jours, deux jours seulement ; comme les impressions d’une première corrida vécue aux bras d’un amoureux, mordu lui aussi, qui conservera son billet pour édifier son champ de ruines bien à lui à Paris ; comme le vertige de se dire qu’enfin, certains, certaines, prennent un bus au Mans pour rallier la Biscaye, une semaine durant, errance solitaire et grandiose de l’afición a los toros.

Après, le reste, ce qu’il reste, ce sont les mots d’eux tous qui racontent leur monde, le mien, le nôtre, le monde des toros, fil rouge d’une guerre sans fin.


>>> Retrouvez une galerie consacrée à la corrida de Victorino Martín de Bilbao sur le site, rubrique « Ruedos ».

17 février 2012

Triste tournante


Nous mentirions si nous affirmions que Castellón constituait un rendez-vous important de notre temporada 2012. Le programme replet des années passées va s'étiolant au gré des redites et des rediffusions des mêmes corridas, sans surprise, ni competencia, « G-je-sais-plus-combien-isées » dont on finit par ne plus attendre grand chose. D'années en années, nous biffons, rayons, effaçons bon nombre de dates de notre calendrier et prenons le temps de faire d'autres photos ou de trouver d'autres raisons de déprimer. D'indultos en Domingo Hernández, les programmes standardisés s'ajoutant à une certaine lassitude, les temporadas finiront peut-être par se faire tout à fait sans nous. Ce n'est pas une menace, tout juste un constat et ça ne changera rien.

Pour commencer la saison, nos pensées inclinaient du côté du Levant et de la promesse d'un lot de Cuadri à Castellón en mars. Quoi de mieux, a priori, que de retrouver les pensionnaires de « Comeuñas » pour rouvrir le dossier avec le même bétail que celui de la clôture de 2011 du côté de Zaragoza ? Les Cuadri sortiront bien à Castellón, et même six, semble-t-il, mais répartis sur deux jours puisque la féria propose ce que nous nommerons une tournante sur trois jours avec des carteles composites : 3 Cuadri + 3 Victorino, 3 Cuadri + 3 Miura, 3 Miura + 3 Victorino. Déjà l'an dernier, le génialissime sérénissime désormais nouveau directeur artistique (ou je ne sais quoi) de Madrid avait proposé un « mano a mano » Miura - Victorino à Valencia et Nîmes.

Castellón fait donc plus fort encore ; Castellón garde le concept mais le décline en une suite de rimes embrassées et répétitives tenant à la fois du slogan entêtant, de l'exercice de prononciation et du pantoum1, sans nous convaincre toutefois de la vocation poétique de la chose. Foin de poésie, disons les choses tout net : cela constitue ni plus ni moins qu'un énorme « foutage de gueule » et une fausse bonne idée pour tenter d'ajouter un intérêt commercial superflu à un genre en décrépitude : la corrida torista. J'ai la faiblesse de penser que la résignation et le soupir qui ont accueilli la nouvelle dans nos demeures auraient explosé en indignation sincère quelques années plus tôt. Mais peut-être en avons-nous déjà tellement vu… C'est avec l'énergie d'un octogénaire que je suis le conseil de notre Batacazo m'enjoignant de m'indigner gaiement, et persiste dans ma molle dénonciation d'un manque de respect flagrant pour le public et les ganaderos dont l'intérêt est bel et bien de lidier des corridas entières et de présenter des « lots », avec toute la difficulté et l'exigence que ce terme implique pour eux.

Nous attendons désormais fébrilement les prochains avatars de la course à l'échalote qui semble démarrer, le concours des rejetons de toros indultés : 'Idílico Segundo' vs 'Desgarbado Jr' à la Maestranza ou bien le combat de mangouste et de cobra en « lever de rideau » de la corrida de la Presse à Las Ventas. On va se régaler ! 

¡Vaya mierda!

1
Juste pour le plaisir de vous servir un mot compliqué et exotique avant le week-end, le pantoum est une forme de poème d'origine malaise où les 2nd et 4e vers d'un quatrain sont repris comme 1er et 3e vers, respectivement, du quatrain suivant. L'article de Wikipédia non seulement dénonce Harmonie du soir — que vous et moi prenions pour un pantoum — comme un faux pantoum mais vous en dit également beaucoup plus sur le genre. 

27 mai 2011

Captieux 2011


Campos y Ruedos défend depuis sa création la diversité des encastes. A observer l’annonce maintenant quotidienne des carteles français et espagnols, s’avouer déçu relève de l’euphémisme, se sentir inquiet et désabusé quant à l’avenir de la corrida situe mieux nos sentiments.
Pour autant, existent encore quelques bonnes surprises, et la petite commune girondine de Captieux en fait cette année partie. Ainsi, dans le cadre de "Rugby y Toros", sont annoncés 6 novillos de la ganadería de Urcola, propriété depuis 2005 de Victorino Martín qui avait acheté une partie de l’élevage de Paco Galache dans le but de rafraîchir ses Monteviejo de Barcial avec des bêtes d’origines Vega-Villar par la ligne Encinas que détenait ledit Paco Galache. Le 5 juin 2011, les organisateurs feront combattre 3 novillos d’origine Urcola et 3 autres d’origine Encinas (Vega-Villar).
Les novillos (ainsi que le programme complet de la journée) sont en photos sur le blog de l’association organisatrice : Rugby y Toros.

Photographie Un Encinas et un Urcola chez Paco Galache en 2008 © Laurent Larrieu / Camposyruedos.com

03 avril 2011

Jusqu'ici tout va bien


Lu à l’instant sur le site burladero.com, sous la plume d’un certain Carlos Bueno, à propos de la corrida de Victorino Martín de Castellón :

Y sería falso negar que hubo casta, quizá suavizada y contagiada del moderno concepto de toreabilidad. O lo que es lo mismo, el tercio de varas fue, un día más, un auténtico simulacro. Sólo el sexto apretó algo más en el peto, aunque, como sus hermanos, sólo recibió un puyazo.

Soit plus ou moins : "Il serait faux de nier qu’il y eut de la caste, peut-être rendue suave et contaminée par le concept moderne de toréabilité. Ou, ce qui revient au même, que le tercio de varas fut, encore aujourd’hui, un authentique simulacre. Seul le sixième poussa un peu plus dans le caparaçon, bien que, comme ses frères, il ne reçut qu’une seule pique."

Une corrida de Victorino, des toros toréables et faibles, une pique. Même ce genre de site le relève désormais.
Je me demande parfois comment nous en sommes arrivés là.
En France, la temporada va bientôt commencer et on ne va pas tarder à nous expliquer (nouvelle pique en vue oblige) qu’il faut faire moins saigner, pour voir plus de piques.
Foutaise et faux problème. Sauf rares exceptions, les toros d'aujourd'hui, ou ce qu’il en reste, n’ont même plus la force d’en prendre deux.
A part ça, jusqu’ici tout va bien... Jusqu’ici tout va bien...

Dessin © Jérôme 'El Batacazo' Pradet

30 mars 2011

Vous avez un nouveau message

 
"J'arrive de passer 2 jours (que du bonheur) chez Victorino. Aucune funda à l'horizon"
19 mars 2011 16:39 de RenéArles

26 octobre 2010

Après "Tuer le père", comment écrire au Père Noël et être sûr qu'il nous réponde ?


A tous les aficionados (et aux autres aussi) qui ont des enfants. Noël approche et vous aimeriez que le Père Noël vienne chérir la chair de votre chair. Oui mais voilà ! Vous ne savez pas comment le joindre ni où lui écrire. Et vous avez aussi envie de lui dire d'arrêter les cadeaux qui font du bruit ou qui sont des attentats au bon goût. Qu’à cela ne tienne, le Président du machin, le chargé de communication de grandes arènes françaises du Sud-Est, le photographe des pieds vers la tête, le peintre en plein air, l’économiste du monde taurin, l’égoïste rassembleur de brises marines, le pourfendeur des antis méchants qui ont le couteau entre les dents, l’écrivain introuvable, le re-fondateur de la généalogie taurine... bref, celui que la fourrière d’Azpeitia n’a pas reconnu cet été comme il devrait ou aimerait l’être a la solution ! Oui, lui, encore une fois. Ecrivez-lui par le biais de sa fenêtre politico-taurine sur le Net et il transmettra. Et même, il se pourrait qu’eu égard à son aura galactique il puisse en toucher deux mots à des politiques espagnols dès la semaine prochaine. Ecrivez-lui, il transmettra et le Père Noël sera chez vous le 25 décembre. Il est-y pas fort le phare alternatif ? Non mais !

Dessin © Jérôme 'El Batacazo' Pradet/Camposyruedos.com

24 octobre 2010

Tuer le père



Vendredi, c'est Laurent qui nous annonçait la nouvelle d'un « Et allez ! encore un et par n'importe lequel ! » accompagné d'un lien et d'une grossièreté inconnue de sa bouche jusqu'à ce jour... Le lendemain, c'est Javier qui divulguait l'information à toute la blogosphère taurine par un post tenant en un hyperlien de trois mots — « Tú también, Victorino » —, et illustré d'un slogan familier ici... Aujourd'hui dimanche, dans un commentaire au post précédent, c'est Ludo qui communique le lien et enfonce le clou : « Hasta la A coronada... »

>>> Le lien : « Victorino enfundará sus toros » par Antonio Díaz.

Image Un Victorino... bientôt avec des fundas — une pensée pour le vaquero © Campos y Ruedos

13 octobre 2010

Alimaña


Au risque que notre cher Xavier s’émeuve encore de tant de populisme (sic) sur Campos y Ruedos, il nous accordera que les politiciens de nos villes taurines ont définitivement achevé de décrédibiliser l’association les regroupant. La preuve ? Il paraît qu’ils viennent de rendre public les résultats des analyses de cornes de la saison... 2009. Nous sommes fin 2010, autant dire début 2011.
La preuve ? Tout le monde s’en fout des analyses de cornes de la saison 2009. D'ailleurs, nous n’en parlons même pas. La photo ci-dessous n’a rien à voir. C’est juste histoire de mettre une vieille photo que j'aime bien. Robleño jeune, à Madrid, avec une alimaña de chez Victorino, une des dernières sans doute. Et je me dis qu'aujourd'hui il serait bien improbable de refaire la même photo. Une rareté quoi.

alimanaweb

28 août 2010

¡Tomate!


Bilbao, 24 août 2010. Corrida de toros de La Reina (le 1er) et El Tajo (les cinq autres) pour Morante de la Puebla, Sébastien Castella et Leandro (remplaçant Cayetano blessé).

André Breton qui était normand a écrit ou dit que le surréalisme était un "automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit de tout autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale". Reconnaissons que même normand, André Breton n’était pas une pomme en matière de surréalisme. Et puis ça fait toujours bien de citer Breton, la moitié voire les trois quarts d’entre nous ne pipent mot de ce qu’il a écrit ou dit mais ça en jette d’écrire : "André Breton a écrit ou dit..." Nonobstant (ça aussi ça en jette), André Breton a quand même écrit ou dit ce qui précède et même si nous n’y comprenons rien, il convient de prendre très au sérieux ce qu’a écrit ou dit André Breton. Parce que des fois, ce qu’il a écrit ou dit existe. C’est du vrai de tous les jours, de la bonne réalité pressée comme un jus de nos vies quotidiennes, et surtout des leurs. Oui, ce qu’a écrit ou dit André Breton existe... Prenons au hasard une dizaine de personnes qui ne se connaissent pas, qui ne se ressemblent pas, des hommes, des femmes, jeunes, vieux, fumeurs, non fumeurs... surtout fumeurs, laids, beaux... surtout laids et asseyons-les sur les gradins des arènes de Bilbao par une grise journée de la fin août. Observons maintenant l’extraordinaire puissance de la corrida sur ces "automatismes psychiques purs" rendus, pour l’occasion, à leur plein rendement par l’heureux truchement d’une consommation "absente de tout contrôle exercé par la raison" de substances liquides avec ou sans bulles, ça dépend, mais sans eau, ça c’est sûr.
17h55.
Œil droit bleu, mort et voilé. Un ami à sa gauche. Moustache à la mode gauloise jaunie par soixante ans de fréquentation abusive de gitanes.
— Vous êtes Français ?
— Oui.
— Ah, vous êtes venu voir Castella !
— Euh... non, pas spécialement. Je suis plutôt venu voir les toros, et question toreros Morante est plus à mon goût que la tauromachie de Castella.
— Bieeen. Vous allez voir, il va être bon votre Français. Vous serez content d’avoir fait la route spécialement pour le voir !
— ...
18h05.
Un toro negro de La Reina en piste. Ils sont derrière. Ils sont deux. Ils marchent ensemble. Une paire de chaussons. Ils se répondent. Des charentaises. Ils se répondent encore. A voix haute. Très haute. Sans micro. La trentaine légèrement entamée, le teint gris, le cheveu gris, la veste grise. Celui de gauche aspire un puro XXL qui devrait lui tenir toute la féria. Son nez soutient avec difficulté des lunettes de l’espace, triple foyer XXXXLLL, son œil droit tire vers le toril, le gauche zieute les piques en même temps. Son pote, celui de droite donc, utilise une panse king size pour reposer les bras. Seuls les yeux bougent dans ce magma tassé comme une religieuse (le gâteau).
¡Cambio!
¡Vaya becerro! ¡Cambio!
¡Vaya toro de Bilbao! Mati (alias Matías González, président des Corridas Generales de Bilbao), ¡vendido!
Le toro noir, armé large mais de trapío indigne en ces lieux, est faiblissime. Soudain, céleste et cristallin, un cri déchire le dépit :
¡Oye Curro Vázquez ! Yo no olvido, yo no perdono, ¡¡¡que lo sepas!!!
Soulagé le gars. Ça devait faire une paie qu’il voulait le lui dire à Curro Vázquez. C’était fait. On se sent mieux après. Il lui en voulait au Curro car c’était lui qui, pour protéger les intérêts et les fesses de son poulain Cayetano, avait imposé ce lot de toros. Et le troisième, on allait voir le troisième. ¡Una cabrita!
18h50.
— Alors, il vous a plu votre Français ?
En vérité, la question n’attendait pas de réponse et le Français (Castella) devait m’avoir plu. Evidence.
— Vous avez eu raison de faire toute cette route pour le voir.
— En vérité, il ne m’a pas plu. Je vous l’ai dit tout à l'heure, je n’aime pas sa tauromachie stéréotypée, je n’aime pas les circulaires, je n’aime pas le cambio de début de faena, je n’aime pas les pechos à répétition et là, je n’ai pas aimé son usage abusif du pico. Par contre, le toro m’a beaucoup intéressé. Pétri de caste, d’alegría et d’intérêt (mais sans réelle bravoure à l'image de la corrida). Un bon toro, vraiment, largement au-dessus du torero.
— Ne vous inquiétez pas, il vous plaira tout à l’heure à son second !
— ...
18h55.
— Allumez la lumière ! On ne voit pas le toro !
— Miaou, miaou...
¡Vaya toro de Bilbao! Curro Vázquez... La lumière, la lumière !
19h20.
Morante ! Silence. Deux naturelles. Une trinchera. Toro soso et sans aucun intérêt si ce n’est le fait de se briser net un pitón contre l’étrier du picador. Malditas fundas de mierda... Morante. Il a recoiffé sa mèche gominée à la mort du toro...
19h50.
— Il n’a pas été bon votre Français !
— C’est le moins que l’on puisse dire.
— J’espère que vous n’êtes pas trop déçu. Faire toute cette route pour le voir faire ça. C’est dommage quand même !
— ...
20h15.
Elles sont deux. La mère, la fille. De profil, ça se voit. Elle n’ont pas dit grand-chose de toute la course. La fille s’est ennuyée, et la mère a fumé son paquet en grommelant parfois son désarroi face au manque de poder et de bravoure du bétail. Le troisième, la "cabrita", l’a particulièrement courroucée. C’est le sixième. Devant elles, légèrement à gauche, un taré a hurlé en fin de faena : "¡No lo mate!" Leandro venait de conclure une faena dans laquelle il avait donné la distance à un bon toro de troisième tiers, franc et noble. Leandro torée peu et est resté en dessous de ce qu’offrait ce toro. Le taré a donc crié "¡No lo mate!" La mère a tiré sur sa clope. La fille a regardé le type, le taré. Elle a souri.
¡Vale! ¡Ha dicho tomate!
Elle a sorti ça par humanisme. Il a dit "tomate". Derrière elles, la rumeur est montée, attisée par les amis de Curro Vázquez. Il a dit "tomate" ! Il a dit "tomate" ! Il a dit "tomate" ! La mère a écrasé le mégot. Son corps a ondulé, à peine. Elle s’est approché de sa fille et lui a lancé, souveraine :
— Amène-moi à la tertulia ! On va aller écouter toutes leurs conneries sur cette corrida !
Dans la presse, dans les tertulias bien coiffées, tous ont déclaré que la course avait été bonne...

>>> Retrouvez les galeries consacrées aux corridas de Joselito et de Victorino Martín sur le site www.camposyruedos.com, rubrique RUEDOS.

Photographies Morante de la Puebla et Sébastien Castella à Bilbao © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

03 août 2010

D'Azpeitia à Santander


...en passant par Bilbao où, si aucun toro n'était annoncé à Vista Alegre, force est de constater que le thème taurin était bien présent, comme dans le reste de toute l'Espagne en ce premier week-end post loi d'abolition de la corrida en Catalogne. Du toro dans les journaux, du toro dans les discussions, du toro dans les menus de restaurants. Et du toro à Azpeitia, du Dolores Aguirre Ybarra bien manso, puissant et compliqué. Un encierro fort intéressant mais bien en dessous du lot sorti une semaine auparavant à Orthez, à l'exception du noble sixième, une estampe de toro. Nous y reviendrons.
Du toro également à Santander mais là, du beaucoup plus suave, du beaucoup moins puissant, du gentil Victorino Martín qui décidement est passé définitivement au décaféiné trop sucré. Inquiétante évolution d'une ganadería pour aficionados. Nous y reviendrons aussi.

>>> Retrouvez les galeries consacrées à ces deux courses sur le site www.camposyruedos.com, rubrique RUEDOS.

16 avril 2010

¿Qué pasa con los victorinos?


El País
. 16 avril 2010. Antonio Lorca
¿Qué pasa con los victorinos? Si lo supiera, al menos, el propio ganadero, con lo listo que dicen que es... Nadie lo sabe. Será el misterio del toro. Bonitos de hechuras, guapos de verdad algunos, pero blandos, muy blandos, descastados, sosísimos, sin un ápice de fiereza ni codicia. Ni siquiera derrocharon peligro, a excepción del sexto, y su comportamiento respondió más bien a pedazos de carne amorfa. Para colmo, el primero se astilló los dos pitones en un burladero, y el derecho le quedó como una auténtica escoba. Ya, ni ellos sirven de consuelo. Un año más, se apagó la única luz que alumbraba a una afición perdida entre tanta miseria.

Traduction Que se passe-t-il avec les Victorino ? Si au moins l’éleveur le savait, lui que l’on dit si intelligent... Personne ne sait. Ce sera le mystère du toro. Bien faits, certains vraiment jolis, mais faibles, très faibles, decastés, fades, sans un soupçon de sauvagerie, ni de codicia. Ils n’ont même pas été dangereux, à l’exception du sixième, encore que son comportement avait plus à voir avec un morceau de viande amorphe. Le comble, ce fut le premier qui s’éclata les deux cornes dans un burladero, et la droite en ressortit comme un véritable balai. Maintenant, ils ne servent même plus pour se consoler. Une année de plus s’est éteinte la seule lumière qui guidait encore l’afición perdue au milieu de tant de misère.

Peut-être un début de réponse avec ce graphique transmis par Javier Salamanca de l’association El Toro de Madrid. Il s'agit du nombre de bêtes marquées du fer de Victorino combattues chaque année de 1961 à 2008.

¡Eso no es de Sevilla¡


Sevilla 2010. Beaucoup ont renoncé. A force...
Alors, en attendant le retour des copains, on tente de se faire une idée, une vague idée, en lisant à droite, à gauche. En fait "à nulle part", ou pas bien loin.

Mercredi 14 avril 2010. Folque a pétardé. Ça semble une évidence qui sera inévitablement confirmée, racontée, précisée.
Il a pétardé. Ce n'est pas la première fois, pas la dernière. Tout comme il nous sortira d'autres 'Camarito', d'autres corridón venteños. Ojalá. Cosas de toros.
Et comme les couteaux étaient tirés, depuis bien longtemps, et les fusils lourdement chargés, ça a été une tuerie. De ce côté-ci des Pyrénées, chez certains, pas tous, ça touche même au racisme. Ça pue le populisme des plus bas étages, le règlement de compte a posteriori. La haine enfin extériorisée. Le coming out malsain enfin dégueulé.
On se dit que ça devait sacrément les ronger, les démanger, pour qu'ils finissent par beugler ainsi. On en viendrait même à les plaindre de pareil ressentiment, de pareille haine.

Jeudi 15 avril 2010. Ce sont les Victorino qui semblent emboîter le pas des Lusitaniens, dans la déroute la plus totale.
Victorino n'est pas portugais, n'a pas le passif de l'autre. Alors le fracaso – à confirmer lui aussi – se transforme plus discrètement en une "sosa corrida de Victorino". C'est plus mondain, moins méchant, moins définitif.
On a les adjectifs et les intérêts qu'on peut. Tous les pétards n'ont pas la même saveur. Mais je n'invente rien.
Jeudi soir, en rentrant à la maison, j'ai allumé le Mac, cliqué sur Mundoborrego puis sur Carrusel taurino pour une écoute en direct.
Et là ce fut... irréel. C'est fou comme la médiocrité peut fasciner.

- Señores y señoras... blablabla... ¿Pero qué pasa? ¿Qué pasa por favor? Aaah... ¡Un pañuelo verde en los tendidos! Sí, lo veo... Un tío con un pañuelo verde en los tendidos... y la gente le abronca... La gente abronca al pañuelo verde... Eso no puede ser. Un pañuelo verde. Eso no es de Sevilla. Eso no puede ser.

Quelques minutes plus tard...

- ¿Pero qué pasa? ¿Qué pasa por favor? Un pañuelo verde en los tendidos. Lo vueeeeelve a sacar, ¡lo vuelve a sacar! Es que está provocando señores. ¡Está provocando! Eso no puede ser. Un pañuelo verde. ¡Eso no es de Sevilla!
...
- Y ahora... ¡Tres pañuelos verdes! ¡Es que están provocando a la gente! ¡Están provocaaaaando! ¡Eso no es de Sevilla! ¡Eso no puede ser! ¡Eso no es de Sevilla!

Et nous, on avait envie de crier : "Londres, ici Londres !" Poum poum poum poum...

Et pendant ce temps, en fond sonore, un type à la voix éraillée par les années, la manzanilla, les cigares, un type à l'accent andalou à couper au couteau : "¡Eso es una cabra! ¡Eso es una cabra! ¡Eso es una cabra!"

¿Y eso es de Sevilla?

02 février 2010

Indésirable Victorino


Comme chaque année l'association El Toro de Madrid publie sa liste d'élevages jugés indésirables dans l'immense piste de la capitale.
Cette liste change d'une année sur l'autre, se modifie. Nous ne vous en parlons habituellement pas car elle se "contente" de refléter l'état général d'un campo bravo que vous connaissez aussi bien que nous. Cette année, néanmoins, l'apparition du nom de Victorino Martín dans cette liste ne peu laisser indifférent.
Très peu nombreux sont les aficionados qui ont osé jusqu'alors ouvrir les yeux pour constater l'évolution réelle d'un élevage absolument mythique. Car c'est un fait, Victorino change, et pas dans le bon sens. Lui aussi, et bien qu'il nous en coûte de l'admettre, semble prendre le train du toro moderne, non piqué, et de troisième tercio.
Et comment occulter en outre une présentation de plus en plus discutable, même à Madrid ?
Qu'un nom aussi prestigieux que celui de Victorino vienne se retrouver dans la liste noire des élevages indésirables à Madrid est, hélas, un signe de plus de la confirmation d'une décadence que pour le bien de la Fiesta nous ne pouvons que souhaiter passagère...

Voici l'annonce des responsables de l'association madrilène :
Victorino: es la gran novedad de nuestra lista. El ganadero más importante de los últimos años estaba últimamente jugando con fuego y se ha quemado. Antes le salvaba algún toro, ahora es que ni cuida la presentación. La corrida de la Feria de Otoño fue la puntilla. Esta temporada por su propia decisión no viene a Madrid ¿Nos creemos sus razones? Allá cada uno. Esperamos que vuelvan las grandes tardes en las que sus “albaserradas” iban camino del desolladero entre ovaciones, pero de momento debe estar en la nevera un tiempo.

Dessin © El Batacazo