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18 octobre 2013

14 octobre 2013

10 octobre 2013

16 juillet 2013

Dans Gascon, il y a con, mais pas que


Entre le tournoi de pétanque patati-patata et le concours de pêche à la ligne tagada-tsoin-tsoin, j’apprends au détour de l’info po-po-poh Sud Ouets ts-ts-ts, que quatre toros de Núñez del Cuvillo « Aïe aïe aïe ! Ouille ! Aïe aïe aïe !* » sur six, se sont retrouvés par hasard, ce matin glin-glin, dans les corrals de la préfecture landaise, aux senteurs de féria la-la-la, sans y avoir été invités… « Crac boum huuuuuu* » ! 

On y dit que dame Guenièvre a, d’un coup, pour soulager son courroux, réexpédié sans attendre le convoi et les présents pas souhaités au marchand de bétail peu soigneux dans ses bons de commande, et l’on découvre au passage que deux ou trois noms glorieux et de grande lignée pourraient ainsi avoir convaincu le maquignon de procéder à quelques revirements anodins dans le menu, préférant, aux kilos et aux armes, des camarades plus festifs.

On devine un peu les termes de la rançon et de l’échange, et l’on imagine alors d’autant mieux aisément que dame Guenièvre n’ait que peu goûté au fameux sens de l’humour de nos trois ou quatre compères ibères et de leurs visions des choses plus « sociales », mais on soupire fort à l’idée que ces trois-là aient finalement dû abdiquer et admettre qu’ils auront donc bien à palabrer avec les invités initiaux sinon rien, leurs quatre remplaçants n’étant ni du goût de la baronne ni de celui de ses conseillers, encore moins de celui de ses sujets.

De cette anecdote, il fut entendu que la valeur d’un individu ne se mesure pas seulement aux broderies d’or cousues sur le revers de son veston et, bien que l’on sache déjà qu’il ne se fût agi là que d’un bête malentendu, d’une banale mégarde ou d’un inopportun moment d’inattention, nous nous associons vivement à la démarche des élus locaux et espérons d’ores et déjà que le peuple du fief en question aura pris acte de l’événement, et qu’il saura se souvenir de cette tentative de surpercherie au moment où les trois zozos défileront, de toute leur morgue et de toute leur fierté combattante, sur le sable du champ de bataille landais. 

Et tiens, tant que j’y suis, si cela peut aider ces quelques sagouins à se souvenir que, même si l’on est des couillons de Gascons, on ne l’est pas tant que ça non plus, NOUS VOUS PRENONS AU MOT DE LES ACCUEILLIR EN LEUR TOURNANT LE DOS, SUR L’AIR DE PAN Y TOROS, DEPUIS LES TENDIDOS, LE TEMPS D’UN PASEÍLLO !… Poil au dos !


* Extraits, respectivement, des chansons Les Cactus et Les Play-boys, de Jacques Dutronc. 

09 juillet 2013

Insípido



Pamplona sans ses Cebada, se acaba la historia,
Pamplona sans ses « Gago », y al lomo le falta el pimiento.

05 juin 2013

« Le Taureau de Bordeaux »


Une nouvelle de Fabien Penchinat illustrée par Alain ‘Puntilla’ Lagorce.


Prologue

Le lundi 11 mai 1801, sur le sable des arènes de Madrid, le taureau ‘Barbudo’ bouscule le maestro Pepe Illo, l’attrape au sol de sa corne acérée et l’envoie voltiger dans les airs. Les secondes semblent interminables. Pepe Illo, grand matador fragile et sensuel, n’est que poupée de chiffon désarticulée. Dans les minutes qui suivent l’accrochage, arrivé au bout de son chemin, arrivé au bout de son art, il meurt.


Bordeaux, nuit du 15 au 16 avril 1828

Le vieux Francisco de Goya, voûté, grincheux, sourd comme un pot et presque aveugle, s’arc-boute dans son atelier. Malgré la maladie qui le ronge, malgré la vieillesse qui le rattrape, il frotte une grande pierre plate depuis de longues minutes. Coincé au pied d’un escalier en colimaçon menant à la paillasse du peintre, le grand établi n’est éclairé que par le halo d’une lampe à huile. Voilà tout son univers, désormais : un simple atelier, avec de grandes fenêtres à carreaux translucides qui laissent deviner au loin les lumières vacillantes de la ville et le calme protecteur du jardin. Les courants d’air marin glacent l’atmosphère, mais c’est là qu’il veut être. C’est là qu’il veut continuer à travailler, continuer à exister.

Au cœur de la nuit, la jeune Rosario pousse la lourde porte grinçante et pénètre dans l’atelier. Comme d’habitude, Goya ne l’entend pas venir. Pendant quelques secondes, la jeune femme aux yeux sombres observe le vieil homme. Attendrie et bienveillante, elle est admirative devant cette volonté inébranlable de création. Elle s’avance, doucement, pose délicatement sa main sur l’épaule du peintre pour signaler sa présence et embrasse tendrement sa tempe grisonnante.

« Ah, Rosario, c’est toi ma petite, ma plus fidèle ? Je suis heureux que tu aies pu venir ce soir. Que ferais-je sans toi ? Tu arrives à point nommé, je suis en train de poncer la pierre pour ma dernière lithographie. Tu vas pouvoir m’aider, cela est bien trop fatigant pour mes vieux os. Et puis, je vais continuer à t’apprendre les mystères de notre art.

— Bonsoir, Francisco. Mais je les connais vos mystères, vous me les avez déjà dévoilés mille et une fois, je…

— Non, non, non, ne fuyons pas devant le travail, mademoiselle ! Regarde, pour que le grainage soit parfait, il faut mettre du sable et de l’eau entre les deux pierres et les frotter l’une contre l’autre, en faisant des gestes amples. C’est épuisant, mais nécessaire. Tiens, assieds-toi et aide-moi. Il faut prendre des pierres bien sombres, bien dures pour pouvoir dessiner avec précision. Ne prends jamais de pierres trop claires, tu n’arriveras à rien. Et le carrier de Frontenac est un escroc, ne va pas chez lui, il te vendra ses cailloux au prix de l’or ! Voilà, frotte avec douceur, bien. Elle sera parfaite ta pierre.

« On va pouvoir se mettre sérieusement à l’ouvrage maintenant. Apporte-moi donc mes deux crayons à l’huile, le normal et le très gras pour faire les ombres. Je vais commencer notre dessin de ce soir. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir inventer de farfelu cette fois-ci ? Encore un taureau, certainement. De toute façon, il n’y a plus que ça qui m’intéresse, les taureaux d’Espagne que je ne peux plus voir. Ça y est, j’y suis. Je n’y vois plus grand-chose, mais ma main avance toute seule. Elle les connaît par cœur ces taureaux de papier, comme s’ils avaient toujours existé et qu’il suffisait de leur redonner vie. Regarde, Rosario, tout autour de l’arène, il y a le bon peuple de Madrid, à la fois horrifié et fasciné. Il crie, il tremble. À gauche, tiens, je vais te dessiner : Rosario chevauchant un taureau, tel un sagittaire-minotaure. Tu seras picador, ce soir ! Un picador aux longs cheveux de jais, comme ceux de ta mère. Elle était belle ta mère, tu sais ! Et là, victime des combats passés, ton cheval gît déjà sur le sable, de la paille à la place des viscères. Alors tu as changé de monture, ma chère. La bête noire te va mieux que ce petit cheval de foire, n’est-ce pas ? Et qui, pour affronter cet étrange équipage ? Un homme du peuple en habit de ville, avec un grand feutre noir. Il s’apprête à planter ses banderilles, le cul fermement posé sur une minuscule chaise en osier. Comme si, le courage, il le trouvait sous son cul plus que dans ses couilles ! En voilà un beau tableau, fantasque et puissant, intense et dramatique !

« Sais-tu que j’ai déjà été à la place de ce courageux petit bonhomme ? Bien sûr, tu le sais, je te l’ai déjà conté cent fois. Je radote, je radote, mais j’aime tant faire revivre le passé. C’était il y a des lustres, avant que je ne sois vieux et cassé. Mais dans mon temps, j’ai su toréer, et je ne crains personne avec une épée à la main. On était de sacrés sacripants avec mon camarade Martín. Martín Zapater… tu le connais depuis toujours. On en faisait voir de toutes les couleurs aux vaqueros pour arracher quelques passes à leurs bestiaux. Ils étaient presque plus dangereux que leurs bêtes, ces éleveurs. Maintenant, je tousse et je crache du sang. Ils sont bien loin les taureaux de don Fernando. Je n’ai pas pu être torero, certes, mais le dessin c’est ma façon à moi d’affronter les taureaux. C’est une autre forme de l’art de toréer, voilà tout. Et puis, tu connais beaucoup de matadors de plus de 80 ans ? Je suis le seul qui reste avec mes crayons, mon papier et mes pierres.

— Ah, mon ami, vous êtes certainement le dernier des toreros-artistes. Mais je m’inquiète pour vous. Chaque fois que je viens vous rendre visite, vous vous plaignez de douleurs lancinantes. Et cette toux grasse qui n’arrive pas à vous abandonner. Vous devriez quitter ce cagibi glacial, Francisco. Pourquoi vouloir à tout prix continuer à créer, alors que cela vous fatigue tant ?

— J’ai bien vieilli, en effet, mais je reste un homme libre dans ce petit atelier bordelais ; libre de dessiner ce que j’aime vraiment : les taureaux méchants, les vieilles au miroir et les enfants toutes nues qui, pour tenter les démons, ajustent bien leurs bas1. Fini les tableaux des grands de ce monde qui n’ont aucune âme au fond des yeux ; fini les portraits ridicules de leur rejetons trop bien peignés ; fini de glorifier leurs exploits militaires qui réduisent en charpie le peuple d’Europe ; fini les bondieuseries que l’on m’imposait à l’Académie de dessin. De toute façon, Dieu n’existe pas pour ces gens-là. La seule chose à laquelle ils pensent vraiment, ce sont leurs putains affalées sur des divans trop propres. Et dire qu’ils m’imposaient de les dessiner pour qu’ils puissent s’en souvenir une fois qu’elles ne voudront plus d’eux.

« On a bien fait de quitter l’Espagne, ma petite. Plus besoin de cacher sous le manteau les gravures de mes Caprices pour lesquels l’Inquisition, dans sa grande reconnaissance, voulait me faire rôtir sur le bûcher ! À quoi bon accumuler les titres et les honneurs si c’est pour sombrer dans l’obscurantisme avec ce sot de Ferdinand. Quand je pense qu’ils ont persécuté Jovellanos et José Moñino, mes frères de pensée. On dit même qu’ils ont coupé tous les doigts de mon ami Sepúlveda. Un par jour, pendant dix jours. Pour qu’il ne puisse plus, sur ses gravures, témoigner de leur tyrannie dégueulasse. Un doigt par jour, les chiens. Et ça se dit chrétien ? Dieu reconnaîtra les siens, ma petite Rosario, Dieu reconnaîtra… »

Le vieux Goya est interrompu par une violente quinte de toux.

« Et voilà, cela vous reprend ! Vous ne devriez pas vous énerver en ressassant le passé. Cela n’est pas bon pour votre cœur. Vous le savez, le docteur Blanchard vous le répète à chaque fois.

— Tu as raison, tu as raison, retournons à notre lithographie, ça nous fera oublier ces salauds. Le crayon a séché et le gras a bien pénétré les pores de la pierre. Regarde, on peut maintenant passer un coup de brosse souple sans que le tracé ne bave. Il faut bien épousseter pour qu’il ne reste plus aucune impureté. C’est poussiéreux ici, il faut redoubler de vigilance. Il est important de bien préparer le support pour pouvoir imprimer plusieurs exemplaires sans que le dessin ne s’altère. Tu t’en souviendras ? C’est qu’il faut quand même les vendre ces dessins. On reste des commerçants, nom de Dieu… des commerçants un peu fous, mais des commerçants tout de même ! Voilà, applique-toi.

« Après, il faut encrer la pierre, Rosario. Regarde, on prend ce gros rouleau qui baigne dans l’encre noire et on le roule sur notre pierre. Le gras de nos coups de crayons fait pénétrer l’encre dans la pierre. C’est presque de la magie… de la magie noire ! Tiens, fais-le, passe le rouleau plusieurs fois et entre chaque passage, n’hésite pas à éponger. Quand tu auras fini, on protégera la pierre avec de la sève d’acacia d’Arabie. Sens comme ça sent bon, ce sont les mystères de l’Orient qui rentrent dans l’atelier. Tu la prendras toujours d’Arabie, cette sève aux profonds reflets mielleux, jamais du sultanat d’Oman. Les Omanais, ils ne font que de la pacotille, de la tambouille pour scribouillards. Là, passe bien l’éponge avec la sève. Là, on sent l’arbre qui voudrait repousser. Et n’hésite pas à affiner le dessin si un peu d’encre déborde. Je te montre, comme ça tu pourras le faire toute seule la prochaine fois. On signera « Goya » quand même. Ça se vendra plus cher… mais ce sera notre secret, mademoiselle l’artiste ! Enfin, il se fait tard et je parle pour ne rien dire ! Je ne fais que répéter et ressasser. Tu es bien gentille d’écouter encore les conseils d’un vieux singe. Voyons, tu connais ça parfaitement. Depuis tout ce temps, ça fait des lustres que tu peux te débrouiller toute seule !

— Oui, Francisco, je connais tout cela. Vous me l’avez enseigné cent fois, ici et en Espagne. Il n’y a qu’une seule chose dont vous n’avez jamais voulu parler. Mais il faudra bien que vous me disiez, pour vous et ma mère, que vous me disiez si…

— Tu dis ? Je ne t’entends pas Rosario. Tu sais bien ! Depuis ma foutue maladie, je n’entends presque plus rien. Mais qu’importe, allons maintenant imprimer notre première épreuve. D’ailleurs, il faut lui trouver un nom à ce dessin. Comment pourrait-on l’appeler ? Doña Rosario y la suerte de vara ? Ça nous rappellera cette fraîche nuit de printemps. Va pour « Doña Rosario ». Tiens, attrape donc la feuille qui est derrière toi et place-la entre la pierre et la plaque. Voilà. En alignant bien les traits. Parfait. Maintenant, ferme le râteau et tourne la roue. Tourne la roue fermement, ma belle, et notre dessin va naître. C’est le moment magique… quand doña Rosario devient picador !

« Dis-moi, Rosario, est-elle belle cette épreuve ? Je ne vois pas. Est-ce qu’on sent bien la violence du taureau et le courage du peón ? Est-ce qu’on voit bien la bravoure du peuple d’Espagne et la beauté de Rosario ? Est-ce que nos amis français, qui n’y entendent rien au toreo, vont comprendre que le sable des arènes vaut bien les fresques des palais ? Pedro Romero, ce truqueur de Costillares et mon pauvre Pepe, ça c’étaient de vrais artistes !

« Allez, ma Rosario, elle est parfaite cette lithographie, je le sais bien. Je vais imprimer quelques feuilles ce soir. Tu peux t’en aller maintenant, je vais me débrouiller. Allez, file, avant que ma folie ne te rattrape autant que ma technique de dessin. Bonne nuit, ma belle.

— Bonne nuit, Francisco. Mais ne veillez pas trop tard, tout de même. Il faut vous ménager, vous savez.

— Oui, oui… le bon docteur Blanchard… je sais. Bonne nuit, bonne nuit… »

Toujours sans réponse, Rosario s’apprête donc à quitter l’atelier de l’artiste. Assis à son établi, le regard dans le vague, n’osant pas tourner la tête vers la jeune fille, Goya la stoppe, sur le pas de la porte, d’une phrase :

« Eh, attends… Rosario… tu sais que je t’aime bien… mais tu dois aussi savoir que, dans mon monde, ce qu’on aime ne peut naître que dans l’amour… et nous nous sommes tant aimés ta mère et moi… alors…

— Alors merci, Père… merci… Bonne nuit. »

Et Rosario, inquiète mais apaisée, quitte le vieux peintre et referme doucement la porte de l’atelier. Maintenant seul, Francisco de Goya continue l’œuvre de la journée, l’œuvre de sa vie. Il tousse, il crache mais tourne la roue. Les impressions s’alignent les unes à côté des autres sur la longue cordelette qui traverse l’atelier. Malgré la fatigue, il tourne la roue et épingle les épreuves. Il tourne et épingle. Les « Doña Rosario » chevauchant le taureau se multiplient dans la nuit girondine. Tournant une dernière fois la grande roue de bois, le peintre, malade et affaibli, s’effondre sur le parquet usé, entraînant dans sa chute la pierre qu’il travaillait cette nuit-là. Le vieil homme, gisant au milieu des débris de son œuvre, reste inanimé. Dans les minutes qui suivent la chute, arrivé au bout de son chemin, arrivé au bout de son art, il meurt.


Rome, janvier 2013

Épilogue

Pepe Illo est l’auteur d’un monumental traité de tauromachie, La Tauromaquia ó arte de torear, publié en 1796. Ce n’est qu’après la parution de cet ouvrage que le peintre Francisco José de Goya y Lucientes, dit Goya, réalise une série de trente-trois gravures qui retracent toutes les étapes des courses de taureaux. Deux gravures sont consacrées à Pepe Illo : Pepe Illo haciendo el recorte al toro (n° 29) et La Desgraciada Muerte de Pepe Illo en la plaza de Madrid (n° 33).

En 1825, trois ans avant sa mort, Goya réalise une dernière série de quatre lithographies intitulée Les Taureaux de Bordeaux. On ne sait pas si, la nuit de sa mort, le peintre envisage une cinquième et dernière lithographie tauromachique qui demeurera inachevée. On ne sait pas plus si Rosario, fille de Leocadia Weiss, amante de Goya, est également la fille du peintre.


1 « Goya, cauchemar plein de choses inconnues, / De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats, / De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues, / Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ». — Charles Baudelaire, extrait des Phares in Les Fleurs du mal.

30 mai 2013

Puntilla vide son sac (de Tarbes)


Gascogne !

Reine couronnée des Pyrénées, orgueilleux rempart adamantin fort de ses imprenables citadelles cathares ! Souveraine alanguie parée de ses verts atours, elle se prélasse dans les rondeurs du Gers. Coquette embaumée des entêtants parfums de ses forêts de pins, se heurtant à l’embrun de la vague marine quand elle devient les Landes, la Gascogne est une belle femme brune dont l’œil par sa franchise étonne. Et je l’aime !

Je vous entretiendrai de la gastronomie de ce pays béni de Bacchus, car naquirent en ces terres généreuses tant de mets simples et roboratifs, dont l’efficacité nutritive n’a d’égal que la délicatesse en bouche et le raffinement des arômes. La glèbe gasconne dispense généreusement à ses enfants les bons produits de ses seins ronds et fermes ! Ces fruits si judicieusement accommodés, dans ce merveilleux plat nommé garbure dans l’idiome local, ont permis à cette race fière de mettre au monde des enfants dont le corps, à défaut d’être mince, ne laisse pas d’être vigoureux !

Cadets de Gascogne, hommes de cœur (de canard), gloire aux cochons au fin fond des bauges ! Aux Normands la crème, aux Gascons le canard dont la graisse est à elle seule un onguent, une panacée ! Et que dire du ragoût de carcasses ou des cœurs de canards frits dans la graisse de leurs ex-propriétaires et mangés de bon matin accompagnés d’un viril madiran ! Miam, slurp et diététique !

Il y a des vaches aussi, en Gascogne. Des vaches toutes noires venant d’Espagne, car les Gascons n’élèvent traditionnellement que des oies, des cochons et les désormais célèbres canards — dont on se repaît du cœur avec un tord-boyau appelé madiran les matins de becerradas. Elles sont sympas leurs vaches ! Ils leurs collent du chatterton sur les cornes, les attachent avec une corde et font sauter par-dessus leur échine, lors de cérémonies appelées « course landaise », des prix Nobel gavés de cœurs de canards au madiran. C’est très pittoresque.

La Gascogne aime aussi les toros ! Des toros tout noirs qui viennent eux aussi d’Espagne, bien que quelques ploucs locaux — moustachus ou pas — tentent aujourd’hui de les élever eux-mêmes. Des toros que l’on combat selon des règles naturellement ibériques dans des lieux appelés « arène » et prévus à cet effet. Ces fêtes sont célébrées lors de manifestations culturelles : les férias. Elle ont généralement lieu au cours de la belle saison, dans les mégapoles des Landes, du Gers et du Pays basque : Dax, Vic-Fezensac, Bayonne et, perle des Landes, Mont-de-Marsan.

À ces occasions, le peuple gascon, délicat et mesuré à son habitude, déguste le petit doigt en l’air des litres et des litres de pastis et de madiran — ce vin qui fait peur aux comptoirs les plus aguerris. Nadine de Rotschild n’a qu’à bien se tenir ! Pour le non-initié, il semblerait que le but du jeu consistât à vomir partout des cœurs de canards et de la garbure. C’est aussi pour l’ethnosociologue amateur l’occasion de croiser des rugbymen déguisés en vahinés ou en danseuses étoiles, ce qui n’a de cesse de ravir l’âme de l’esthète sommeillant en chacun de nous…

Les mégapoles de moindre importance apprécient elles aussi ces manifestations de la belle culture gasconne, mais se contentent d’organiser des becerradas ou des novilladas piquées lors de leurs fêtes votives. Captieux, Aire-sur-l’Adour, Maubourguet… Nul n’échappe aux cœurs de canards, au Grand Repas de l’Afición et à la peña les Armagnacs. Cette belle coutume a en Gascogne ses hauts-lieux et ses chapelles, car le peuple gascon n’est pas monolithique en afición a los toros.

Il y a, en revanche, un sujet faisant consensus chez les indigènes de la région : le « Parisieng » ou « Lutécieng » (prononcer avec mépris). Je ne me suis jamais très bien expliqué l’acrimonie particulière que certains autochtones de cette si riante région française nourrissent à notre encontre, nous, résidents de la Capitale du Monde, la Belle, la Somptueuse Paris ! Je n’en sais pas bien long sur les origines de cette haine recuite, et l’ignorance dans laquelle je demeure contrarie ma curiosité scientifique naturelle et inextinguible. J’ai bien tenté, à diverses occasions, d’élucider cette énigme anthropologique, usant d’une diplomatie que m’aurait envié un Claude Lévi-Strauss apprivoisant le Jivaro l’ayant traité de « p’tite tête ». En vain !!!

Mais les faits sont les faits, et les faits sont têtus : on ne nous aime guère en ces rugueuses contrées et l’on nous déteste à coup sûr lorsque l’on a le mauvais goût de se piquer d’afición a los toros. En effet, seul le Gascon est à même de comprendre et d’apprécier le combat des taureaux à sa juste valeur. Plus Espagnol que l’Espagnol, il y a le Gascon ! Même si la corrida est un produit d’importation somme toute récent entre Adour et Midouze, lui seul, valeureux Gascon, est habilité à se rendre aux arènes en toute légitimité. Même son congénère, le Sudestien, n’a pas à ses yeux les capacités requises pour appréhender comme il se doit le noble art de trucider un taureau entre 18 h et 20 h.

Aux yeux du Gascon, le Chevalois n’est bon qu’à regarder des mecs en blanc se faire courser par des taureaux privés de leurs attributs, alors un Parisieng !… pensez-vous ! Le Parisieng, ou Lutécieng selon les chapelles, a pour le Gascon de base été initié à la tauromachie par Canal+ dans les années 90, s’est aguerri dans les arènes de Nîmes (2 h 30 de Paname en TGV) et dénature par sa présence incongrue l’homogénéité d’un public local savant autant que sobre.

Afin de vous en convaincre, je me permets de vous citer quelques paroles viriles d’aficionados gascons glanées récemment sur le Net, en général, et sur ce merveilleux forum qu’est la Bronca, en particulier :
« Quant aux Vicois, l’ambiance est sympa à l’extérieur des arènes, mais à l’intérieur il est difficile d’exprimer son mécontentement quand une corrida concours se transforme en corrida de banderilleros… Je ne parlerai pas de "canalplusisation" [sic] du public, mais plutôt d’une "parisianosudestisation" [re-sic]. » — Thierry R.
« Les Lutéciens connaissent la taureau machie ??? » — Laurent L.
• « Mais Dieu que la corrida devient tristounette avec cet afflux d’aficionados culture Canal+, disions-nous il y a quelques années. » ; « Bravo les Parisiengs pour cette observation nationale de la culture taurine… virtuelle… en attendant Céééreeet… » — Roger M.
Etc., etc. Je n’invente rien !

Bien entendu, lorsque nous avons le bon goût de nous déguiser en portefeuille, les mains se tendent, les barrières culturelles jadis insurmontables s’érodent et les dichotomies linguistiques laissent place à une tolérance bon enfant. Il serait toutefois malhonnête de ne point constater qu’après vingt ou trente Tariquet payés à un tarif que l’on n’oserait exiger à un émir arabe, le robuste indigène amadoué vous aperçoit enfin comme quelqu’un ayant peut-être une âme ! La controverse de Valladolid est encore dans toutes les têtes au pays des maïs toujours verts !

Mais les effusions éthyliques évaporées, le béret se fait plus près de la tête et le naturel du Tarbais ou du Montois bon teint revient au galop. Il gueule alors comme un putois que le Parisieng pollue SES tendidos — qui, à coup sûr, resteraient vides si nous ne venions pas, nous, heureux résidents de LA capitale, les garnir de notre amicale présence. Toutes ces considérations et cet espèce de racisme interrégional commençant à me courir sur le haricot (et pas que le tarbais !), nous avons, avec mes amis privilégiés de Paname, pris une décision qui s’avérera lourde de conséquences et dont l’histoire se souviendra douloureusement.

Luz (gloire à elle :), fondatrice des forums de la Bronca, premier forum taurin au monde, Dionxu, quelques autres et moi-même, nous nous sommes donc concertés et avons décidé à l’unanimité qu’une bonne croisade remettrait quelques vilaines idées en place à coups de guisarme dans le fondement ! Ou, à défaut de croisade, l’ost du pays d’oïl menée par un Simon de Montfort moderne serait à même de calmer les ardeurs xénophobes de certains bas du bulbe…

Sus ! Taïaut ! Tuez-les tous, Dieu n'est pas ! (Sac de Tarbes, An de Grâce 2013.)
Paroles attribuées à Puntilla, soudard tristement célèbre pour avoir mis à feu et à sang, avec la complicité efficace de Luz et de Bloody Haribo, la riante région de Chevalie — gloire à ses chères tradiciouns !

Qu’enfin les échasses trouvent un semblant d’utilité et servent à empaler les pompeux cornichons de la fiesta brava ! Le sac de Tarbes ! Ça aurait de la gueule, nom d’une pipa !

12 avril 2013

Le téléphone de Miss Espagne et la « caspa » maestrante


Séville, le 11 avril 2013

6 toros de Hijos de D. Celestino Cuadri pour Antonio Ferrera, Leandro et Eduardo Gallo.

On annonçait de la pluie à Séville, mais le dieu Tlaloc a décidé que les Cuadri étaient trop importants pour nous gâcher l’après-midi. Il avait raison ; les Cuadri d’hier étaient très importants, avec une présentation impeccable.

Comme d’habitude, je suis allé aux arènes en vélo. Un vélo vieux et laid, mais qui fonctionne très bien et m’amène partout à Séville. En arrivant à la Maestranza, je me suis rendu compte qu’il n’y avait de place pour garer la mocheté que sur le poteau qui se trouvait juste en face de la maison des seigneurs maestrantes.

Assis à côté de Raquel Revuelta, Miss Espagne 1989, plus intéressée par son iPhone que par les toros, nous avons applaudi à la sortie du premier Cuadri : un tío ! Pourtant, le bonheur a très peu duré… La présentation était irréprochable mais, quant au comportement, ils étaient fixés à l’albero.

Nous n’avons vu qu’une bonne pique — ce qui est rare à Séville, car normalement nous n’en voyons pas —, celle de José Ney Zambrano à ‘Pleamar’, le premier opposant d’Eduardo Gallo.

Comme Rémi Monnier l’aurait écrit, Antonio Ferrera a laissé « le cœur au milieu » de la Maestranza, et les aficionados ont apprécié ses efforts. Sa première faena a été pleine de valeur et d’intelligence. Il devrait néanmoins savoir qu’il y a des toros auxquels il ne faut pas qu’il pose lui-même les banderilles — et, par là même, laisser les subalternes faire leur travail.

Eduardo Gallo est brave et courageux, mais quand il n’y a pas de toro il lui reste très peu à faire. Sur Leandro, mieux vaut ne rien écrire…

À la fin de la corrida, quand je suis allé chercher mon vélo, le concierge des Maestrantes est venu me blâmer d’avoir osé laisser pareil déchet devant la porte des nobles — sur le trottoir que nous avons tous payé avec nos impôts !

Los « casposos » maestrantes adorent sortir de chez eux et contempler le Guadalquivir. Il paraît qu’ils n’ont pas apprécié qu’une vielle bicyclette leur abîme la vue…


Texte et illustration Carlos Salgado

22 février 2013

18 février 2013

Art-of-jeromepradet



Untitled from Tipy on Vimeo.

Pradet, chez nous, c’est « Batacazo ». C’est pas qu’on l’aime, le bougre, c’est qu’on l’adoooooore. Son style, son trait, son univers, sa moustache même. Une nuit, où il faisait soif et lune, il m’a avoué un de ses secrets : Egon Schiele. Fallait pas en dire beaucoup plus, j’ai pas demandé autre chose. Schiele suffit amplement.

Batacazo, c’est les toros mais pas seulement, et le « pas seulement » est gigantesque ; on peut en découvrir une île sur le blog que vient de créer Jérôme : Art-of-jeromepradet.

Allez-y, il y fait beau !

02 février 2013

10



10 ! 

Ce n’était pas un but en soi mais, ça y est, l’équipe de Campos y Ruedos compte un nouveau membre, le dixième si notre compte est bon. Alors, bienvenue à Alain Lagorce alias “Puntilla”. Il dessine, peint, crée, écrit, dit des gros mots parfois, pense que la Seine pourrait être le plus beau fleuve du monde alors que d’autres osent avancer qu’il s’agirait du Tech (vous savez où c’est, vous, le Tech ? Non, sans rigoler ?), de la Dordogne, qui est une rivière, de la Saône, qui est une rivière aussi, ou du Rhône, qui se jette dans une mer sans vagues (non mais c’est à pouffer de rire), j’en passe et des bien pires. Il ne fait pourtant aucun doute que toute personne normalement fournie en matière oculaire et correctement équipée pour goûter la beauté des choses sait — car il s’agit d’une vérité ! — que le plus beau fleuve du monde est l’Adour, ronde comme un sein ferme et fière comme un toro qui défierait les foudres atlantiques. 

Bref, encore une fois bienvenue à Alain Lagorce ‘Puntilla’ ; puisse-t-il relever le niveau de cet antre égotique — le terme nombriliste n’est pas aussi joli — qui n’a cure des modes et des appels au rassemblement.


Alain Lagorce tient un blog sur lequel vous pourrez découvrir ses nombreux talents.
Alainlagorcepeintures.blogspot.fr

16 janvier 2013

La Gascogne par Iturria


Pour Jean, il comprendra…



Dessin d’Iturria publié début janvier 2013 dans Sud Ouest, le mag.

04 janvier 2013

À gerber !


« Si ceux qui ont le pouvoir ont la lâcheté et l’impudence de tuer les deux éléphantes Baby et Népal, malgré les nombreuses propositions envoyées par ma Fondation, reconnue d’utilité publique, pour les sauver et restées lettre morte, j’ai pris la décision de demander la nationalité russe afin de fuir ce pays qui n’est plus qu’un cimetière d’animaux », beuglait à l’instant la blonde idole en ruine du siècle dernier, madame Brigitte Bardot. La grand-mère amie à-tous-prix-des-animaux-et-pas-des-hommes a donc judicieusement choisi la terre d’asile de Russie, pays aux mille vertus démocratiques bien connues des journalistes et des divers opposants au régime totalitaire du nouvel ami des gloires françaises aux fesses molles. On n’aura d’ailleurs aucune peine à imaginer que ces mêmes victimes de l’horrible système stalinopoutiniste ont aujourd’hui plus que jamais des rêves d’éléphants tuberculeux, car on sait bien que Brigitte Bardot, désormais possible future citoyenne ruskof, n’est malheureusement pas connue pour s’être un jour émue du sort de son prochain… Au contraire, bien au contraire !

Ainsi, cette année 2013 semble démarrer sous le signe de la dignité et de la grandeur d’âme ; et d’ailleurs, vous, du petit peuple, qui êtes peut-être noirs, musulmans, pédés, pauvres, chômeurs et victimes des lamentables coïts vomitifs des grands de cette merveilleuse planète, je ne saurais trop vous recommander de vous changer en éléphant tuberculeux sans plus tarder. Vous n’en tirerez que plus d’estime et de considération de la part de toutes ces belles personnes que l’on prend pour le fleuron des arts et de la culture du grand monde !

Quant à moi, je dis bon voyage à Brigitte Bardot et, au fond, pas plus tard que tout de suite, il me semble qu’avec son souhaitable départ ma francitude reprendrait des couleurs !


Dessin Jérôme ‘El Batacazo’ Pradet

28 décembre 2012

Communiqué de presse… pas banal


Communiqué

« Lors de son assemblée générale annuelle, la Peña Campo Charro de Dax a attribué, à une forte majorité de ses membres, son prix pour la temporada dacquoise 2012 au jeune et prometteur picador Alberto Sandoval.
Le 12 août, à la demande bienvenue et historique de la commission taurine de Dax, et avec l’accord des maestros et des picadors de la tarde, un seul picador s’est présenté en piste cet après-midi-là.
Alberto Sandoval exécuta le tercio de piques devant le 5e toro de la corrida de la ganadería D. José Escolar Gil (‘Milagroso’, n° 28, né en octobre 2007).
En appliquant les règles de cette suerte (qualités de cavalier, présentation du cheval, placement de la pique) par trois fois, le toro partant de distances croissantes, Alberto Sandoval a déclenché une émotion générale démontrant que le public est sensible et adhère à un tel moment grâce à la présence de véritables taureaux de combat et à la volonté des acteurs.
Sa remarquable prestation a été honorée par un tour de piste au côté du maestro Javier Castaño. »
Peña Campo Charro


Dessin À Dax, le prix « Campo Charro » 2012 décerné à un picador torero — Jérôme ‘El Batacazo’ Pradet

16 décembre 2012

Pas contents… on comprend


L’Adac nous fait parvenir ce billet dans lequel elle témoigne de son étonnement et de son agacement à l’annonce de la diffusion, ce dimanche 16 décembre, en marge du congrès de l’UVTF, de deux films ayant pour sujet les deux encerronas nîmoises de l’année.
À juste titre, l’Adac rappelle aux aficionados, si besoin était, qu’elle organisa au mois de juillet 2012 l’encerrona triomphale de Fernando Robleño face à six astados de D. José Escolar Gil.
Provocation ? Manque de discernement ? Bêtise ? 


Le communiqué de l’Adac

« À 19 heures, à la salle du conseil municipal de la commune de Céret, en marge de l’assemblée générale de l’Union des villes taurines françaises, sera projeté un film sur les deux encerronas de la temporada nîmoise 2012.
Cette manifestation étonne l’Association des aficionados cérétans à deux égards :
— Tout d’abord, la ville de Nîmes est en dehors de l’UVTF depuis plusieurs années et ne saurait être au centre des manifestations organisées ce week-end à Céret.
— Ensuite, la ville de Céret est une ville taurine où l’Adac organise dans les arènes des corridas depuis vingt-cinq ans. Il est choquant de constater que pour accueillir les aficionados et institutionnels de la France entière l'on utilise des images totalement hors contexte.
En réaction à cette initiative douteuse et maladroite, le site mettra prochainement à disposition de l’Afición la vidéo de l’encerrona de Fernando Robleño face aux toros de D. José Escolar Gil. »

25 septembre 2012

Et maintenant ? (II)


De ce que l'on sait et qui ne surprendra personne, ce n'est pas l'Afición a los toros qui a rempli le temple nîmois, le 16 septembre dernier. Pourtant, elle était présente. Mais là encore, aucun ne s'est pointé au rendez-vous pour voir le Garcigrande faire voler la cavalerie, ou le Parladé zébrer les tablas. Et pourtant, ils y étaient, en espérant voir quelque chose, en l'occurrence, le seul, l'unique, le grand José Tomás. Pour les raisons que personne n'ignore, cela implique qu'ils aient sans doute choisi, intimement, en l'assumant, de faire abstraction de tout le reste, y compris de la catégorie de l'adversité, chose qui les concernerait en d'autres lieux, en d'autres circonstances. L'on tenta bien de me convaincre que ce n'était ni trop ceci ni pas assez cela, mais mon scepticisme persiste, car je ne justifie la corrida de toros que par la notion d'adversité la plus absolue…
Mais voilà, bien que cette temporada 2012 se soit déroulée sous d'excellents auspices, avec des révélations telles que Fernando Robleño ou Iván Fandiño, qui effaçaient d'un revers toute prétention juliesque ou ponciste et nous faisaient espérer que l'on renouvelât plus généralement ce type de carteles dans les années à venir, pour le plus grand bonheur du peuple qui abondait soudainement avec cette philosophie infiniment plus en accord avec cette société maltraitée par son quotidien, l'actuación nîmoise de José Tomás et ses exigences revînt à nous comme le shoot à trois points qui fait gagner le match à l'ultime seconde. Ceux qui commençaient à ouvrir les yeux sur des sujets moins lumineux mais autrement moins surfaits, quoique moins tapageurs, et assurément moins bien vendus, entendaient ce dernier rappel nîmois et se détournaient finalement de tout ce qui fit la richesse de cette temporada 2012 : la justement nommée « corrida de toros ». Dimanche 16 septembre, sur le coup de midi, on ne pouvait plus que constater.

Alors, plus que jamais, il faut admettre que, s'il existe un public pour Robleño et ses Escolar en la terrible Céret, il existe et existera aussi un public acquis à la cause tomasiste et ses toros artistes dans le ruedo nîmois, et que, dans le fond, les deux sont envisageables, à condition de savoir ce que l'on va voir et où l'on va le voir. Mais nous serions tous d'accord pour dire que nous sommes ici tout un peuple se désespérant de voir un jour José Tomás toréant sans ayuda les toros de José Escolar en plaza de Vista Alegre, Bilbao, Biscaye, car il est certain que la magie du Maestro opérerait sûrement mais différemment sur des bestiaux d'encastes moins « étincelants ». Officiellement, cela est impensable, voire impossible, et c'est comme ça. Qu'on le veuille ou non, il faut s'en accommoder. Demandez-vous maintenant pourquoi ! Les figuras, les « messies » du toreo par définition, choisissent exclusivement des toros qui leur permettent d'œuvrer de la plus jolie manière qui soit, dans l'onctuosité d'un poignet ou le vol lent et majestueux d'une media dans les quelques endroits qui s'y prêtent, et ne souhaitent pas combattre douloureusement dans la poussière du cœur des ruedos pour gladiateurs.
Ce n'est pas nouveau, mais les figuras des années 2000 désirent avant tout que le toro leur permette de démontrer leur talent artistique, de s'exprimer comme ils disent. Ainsi, il faut à présent choisir la corrida que l'on souhaite soutenir : celle des toros ou celle des toreros, mais pas les deux, et ce dimanche 16 septembre raisonna comme si tout le monde avait fini par s'en accommoder ouvertement, signant alors l'arrêt de tout espoir vis-à-vis d'une utopie que nous fûmes, si j'en crois les réactions, finalement peu nombreux à nourrir. Alors, avons-nous d'autre solution que de choisir notre camp ? Plus que jamais, il s'agit donc désormais de jongler avec les compromis, les facilités, les accords, parfois avec soi-même et ses convictions. Les figuras n'en démordront pas, inutile d'insister, le récent succès du phénomène motivant peu la surrenchère au niveau de la diversité des encastes. Quant à Fernando Cuadri, que je sache, il n'est pas prévu de vaches de Daniel Ruiz dans ses corrales avant la saint-glinglin ; peu de chances que l'on assiste en 2013 à la rencontre des deux, et c'est fâcheux.

À partir de là, reste à savoir à l'aficionado de quoi il l'est avant tout : a los toros ? a los toreros ? Et ce n'est qu'après ça qu'il choisira l'arène qui lui offrira le plus de garanties quant à ses attentes, car vous le savez, on ne triomphe pas à Bilbao comme l'on triomphe à Séville, on ne triomphe pas à Céret comme l'on triomphe à Nîmes. Et l'on sait bien que la valeur d'un succès varie aussi en fonction du ruedo, un peu en fonction du moral de l'empresa, un peu en fonction du public que l'on cherche à séduire. Mais qu'on le veuille ou non, les deux journées, cérétanes et nîmoises, furent providentielles avec, bien sûr, des arguments divergents, voire carrément opposés. Cela signifie qu'il y a aujourd'hui deux concepts de corrida et que, d'évidence, ils fonctionnent et permettent respectivement des journées triomphales, mais ils ne se mélangeront jamais. Torista ou torerista, galliste ou belmontien, céretan ou nîmois, finalement, chacun s'y retrouve mais aucun ne se croise. Restera alors à définir lequel des deux est le plus légitime face aux questions existencielles, ou face aux antis et autres occupations extérieures.
Lequel des deux possède les meilleurs arguments pour défendre la corrida qui reste malmenée et menacée ? Le toro mis en avant, avec sa superbe sauvagerie, et la stratégie de combat que l'homme met en place pour réduire le monstre ? Ou l'adoration de l'homme qui parle à l'oreille des toros partenaires et remplit les caisses des commerçants du coin ? Car, là aussi, d'un côté ou de l'autre, tous les arguments se valent dès lors qu'ils sont en phase avec les réalités sociales du moment. Mais le problème est qu'il faut choisir, car, pour l'instant, là où les figuras toréent, peu ou pas de toros durs, et là où l'on tue des toros durs, peu ou pas de figuras. Alors, histoire que l'on en finisse définitivement avec le mélange des genres et que l'on ne s'embourbe plus dans de pagnolesques palabres entre aficionados de tous bords, puisque, aujourd'hui, il est possible d'être aficionado de tous les sens de la corrida — elle-même dite « de toros » et de plus en plus rarement à juste raison —, qui se décidera enfin à proclamer le statut d'« aficionado a los toreros » pour les inconditionnels des redondos inversés ?

D'une manière tout à fait personnelle, l'émotion me vient du toro fort, armé, racé, dominateur, intraitable et puissant, et il me sera à jamais difficile d'argumenter, le moment venu, sur le fait qu'une figura del toreo en 2012 ne se donne la peine de descendre parmi les hommes que deux ou trois fois dans la saison pour ne se mesurer qu'à autant de ganaderías précautionneusement choisies dans l'objectif de sublimer l'art du maître sans tacher son costume. Désolé, mais il me restera toujours un petit quelque chose en travers de la gorge, même après n'importe quel 16-Septembre qui soit. D'autres y parviendront, je le sais, et s'y emploieront magistralement — j'ai des noms… Autre temps, autre mœurs me direz-vous, et vous aurez raison, seulement voilà, il fut un temps où l'on devenait figura quand on se jetait avec morgue et machisme sur le lot le plus hautain de « Zahariche », pour asseoir suprêmement son statut et se positionner devant le moindre avorton qui aurait la mauvaise idée de vouloir dessouder le numéro un, et cela de préférence dans l'Olympe des dieux taurins.
Je vous laisse tirer vos propres conclusions, mais, je le redis, on n'écrira pas deux fois « la légende des siècles » et il est peu probable que l'on revoit de preux chevaliers affronter des dragons pour le seul cul royal d'une princesse. Après ce 16 septembre, il faudra être sur de soi et privilégier de bons arguments bien choisis pour convaincre les sceptiques qu'un torero est bel et bien un combattant qui se doit de mettre à mort un adversaire intégral, et qu'une figura, par définition torero des toreros, est l'être le plus à même de le faire superbement. Mais tant qu'on ne l'aura pas établi comme une constante dans le système taurin, autant danser avec des épagneuls dressés et les laisser dormir paisiblement en attendant l'heure de la prochaine représentation, la notion d'adversité ne se justifiant de ce fait nullement. Peut-être qu'alors tout le monde sera content — aficionados, antis et autres esprits chagrins — et que nous n'aurons plus à discuter de savoir si un torero est un matador de toros ou une étoile du Bolchoï, et une figura un être suprême que d'aucuns désignent comme le « messie », quand bien même il se sera évertué à soigner des grippes alors qu'on passait notre vie à attendre qu'il rende la vue aux aveugles, la parole aux muets et l'ouïe aux sourds ; qu'il « lazarifie » les morts.

À suivre.