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13 octobre 2013

El ángel de la guarda


Dans les années quatre-vingt-dix, il y avait un matador, Ángel de la Rosa, élégant, plutôt fin. Dans ses bons jours, Ángel de la Rosa toréait plutôt pas mal de la main gauche, et Joaquín Vidal l’avait noté un jour de mars, sans doute à Valence : « Una faena con la mano izquierda enterita hubo, instrumentada con la izquierda de principio a fin por Ángel de la Rosa para la insistente ejecución del pase natural, que es suerte básica del toreo… […] Fue una faena que deberá figurar en los anales de la tauromaquia, porque los toreros de la época torean todos con la mano derecha, y si por una de aquellas casualidades de la vida al toro le repugna tomar los derechazos, esos toreros derechacistas ya no saben qué hacer y se quedan perplejos. »

C’était en 1994, un peu le coup d’un jour, car Ángel de la Rosa laissera le souvenir d’un torero élégant mais modeste qui, parfois, toréait de la main gauche, comme les anges, mais pas assez souvent pour s’envoler au firmament de la Fiesta. Cette année-là, on se souvenait aussi que soixante ans auparavant, en 1934, un toro en avait terminé avec la vie d’Ignacio Sánchez Mejías. « Eran las cinco de la tarde… » et aucun ange gardien n’avait rien pu faire pour sauver Sánchez Mejías de l’irrémédiable.

Dans les années quatre-vingt-dix, il y avait un autre Ángel, el ángel de la guarda, l’ange gardien. Lui ne s’appelait pas Ángel mais Joselito, comme le grand Joselito. Et le 29 septembre 1994, l’ange gardien a tiré sa révérence après mille sept paseíllos effectués dans les arènes de Madrid. Plus de mille… Ni Joselito, ni Belmonte, ni Guerrita, ni personne avant eux, et encore moins après.

L’ange gardien s’appelait Joselito Calderón, José Cabezas Porras pour l’état civil comme le rappela le lendemain Joaquín Vidal dans El País : « El ángel de la guarda saludó a la Afición y se fue. ¿Y ahora qué hacemos? Porque ir a los toros en Madrid sin que esté el ángel de la guarda, que para el mundo artístico tiene adoptado el nombre de Joselito Calderón — José Cabezas Porras en el Registro Civil —, va a suponer un vacío, una carga de añoranzas ; eso desde el tendido, mientras en el ruedo lo que se va a echar en falta es su benefactora intercesión. Mil paseíllos llevaba Calderón en Las Ventas, según sus propias cuentas, y quizá sean asimismo mil los quites que ha hecho a sus compañeros. Con los palitroques anduvo seguro tiempo atrás, no tanto últimamente, fino casi nunca, pero con el capote y al quite era el número uno, la eficacia personificada, la providencia vestida de grana y plata. Toreros se ha visto en Las Ventas a punto de ser entrampillados por el toro, cuando se les aparecía el ángel de la guarda, este Joselito Calderón tauromaturgo y torero, que se cruzaba raudo, deshacía el embroque echando el capotillo al hocico de la fiera y se la llevaba lejos embebida en sus vuelos. El último par de su vida lo consumó Joselito de sobaquillo y dejó prendidas en lo alto las dos banderillas, que algo es, en los tiempos que corren. Óscar Higares, en cuya cuadrilla militaba, le brindó el toro. Terminada la corrida, su hijo le desprendió la coleta. Todos los toreros le abrazaron en medio de la ovación cerrada del público puesto en pie, y Curro Romero hasta le dio un beso. »

Avec cette photographie prise lors de la dernière Féria d’automne, Juan Pelegrín a réveillé quelques souvenirs… ¡Gracias Manon!

16 août 2013

¡Toros de lidia !


D’abord ‘Vidente’ ! Numéro 33, 622 kg, noir nuit sans lune, Cuadri des pezuñas jusqu’au diamant du pitón, le museau allongé, la badana pendante, acapachado parfait. ‘Vidente’ est une gravure de mode taurine qui, en mai, attendait son voyage dans le cercado de Madrid. En août, il devient fou en foulant le ruedo dacquois. La devise ? la rage ? le soleil ? le bruit ? Va savoir, on s’en moque.

Placido Sandoval est devenu depuis quelques temporadas l’icône de l’Aficíon. Grand cavalier, homme de spectacle, il a compris que le public aimait le voir aller et venir devant le toro, que le public aimait l’entendre pousser ses râles rauques pour provoquer la charge des toros. D’une belle idée — redonner du vibrant au tercio de piques —, Sandoval a construit un système qui, comme tout système, peut finir par agacer. Avant qu’il n’entre en piste, chacun sait déjà à quoi s’attendre quel que soit le toro qu’il a la charge de piquer. Comme pour tout système à succès, en tauromachie ou pas, comme pour tout système pétri d’automatismes, le plus grand danger est la lassitude. Et Sandoval est parfois lassant quand il compose son numéro avec des toros qui n’ont rien de braves. 

Mais le propre des grands toreros, car les picadors sont des toreros, est de se grandir dans l’adversité, de savoir redevenir simplement eux-mêmes au moment adéquat. Hier, à Dax, face à ‘Vidente’, grand toro brave, Placido Sandoval a été un immense torero qui a vu sa société du spectacle catapultée par deux fois au tapis, balayée par la force et la bravoure sèche de ce Cuadri de mémoire. Alors, à chaque fois Sandoval est remonté sur ‘Destinado’ — d’autres auraient voulu se venger, lui, non —, à chaque fois Sandoval a provoqué ‘Vidente’ et à chaque fois Sandoval a piqué ce paquetazo de poder avec ce qu’il fallait de châtiment et de torería.

Ensuite, ‘Tanquisto’. Numéro 10, 556 kg, noir comme ses frères, Cuadri de partout, lui aussi. Après quatre rencontres dosées, mais pour lesquelles il accourait bien et au long desquelles il alla a más dans la révélation de sa bravoure et de sa fijeza, il donnait à Castaño l’occasion de réaliser un faenón de catégorie, tant sa corne gauche avait semblé être « templée » par la nature elle-même. Las, Castaño, sans être indigne, ne se hissa jamais au niveau du Cuadri et récita une tauromachie de tous les jours, succession de passes sans construction. 

Après… les autres : ‘Sanitario’, numéro 41, 557 kg et noir encore pour offrir à l’œil un contraste frappant avec la blancheur éclatante des dents de Manuel Escribano, qui pourrait vendre du dentifrice ou vanter les mérites d’Émail Diamant dans une publicité diffusée à 20 h 50 sur TF1 où on le découvrirait, entouré d’une petite famille parfaite — un garçon, une fille et une femme La Redoute —, s’adonnant aux joies du récurage dentaire après avoir avalé le plateau de croissants quand le soleil vient de se lever. Manuel Escribano devrait y penser, car sa carrière de matador de toros a pris deux gifles à Dax, de celles qui font saigner les gencives. Lui aussi, depuis deux ou trois temporadas, a finassé un numéro devenu systématique : poses de banderilles à cornes passées, mais données avec alegría, public heureux parce que ça bouge, puis faena sans queue, sans tête, bien que tenue par le courage.

Hier soir, il a regardé ‘Sanitario’ sans savoir quoi lui vendre. Même pas du dentifrice. Baladé par le toro « encasté » et à la charge lourde et pesante, Escribano a rendu une copie plus blanche que ses ratiches de début de soirée sur TF1. Sandoval s’est grandi face à ‘Vidente’ ; Escribano a étalé ses faiblesses et ses lacunes, et démontré qu’il ne sera jamais un grand torero, encore moins en déclarant, ce matin dans la presse régionale, que « la condition des toros ne nous a pas laissé la moindre option de triomphe. Certains toros ont été spectaculaires au cheval, mais n’ont pas servi au dernier tercio. C’est dommage pour le public, qui était venu passer un bel après-midi » (in Sud Ouest, édition Dax/Sud-Landes, vendredi 16 août 2013, page 29).

‘Almirante’, numéro 30, 525 kg et noir comme l’aficíon en deuil de ce pauvre Luis Bolívar. Voir ses camarades de cartel soigner la mise en suerte au cheval ne l’incita à aucun moment à faire de même avec ses toros. Bolívar était hier le héraut de cette tauromachie quotidienne où l’on laisse un toro une minute sous la première pique pour ensuite demander le changement de tiers (que lui refusa fort opportunément le président de la course, Marc Amestoy). Bolívar est aussi le messager de ce toreo fuera de cacho et automatiquement conduit vers l’extérieur en fin de passe. Quand il fallait monter sur ‘Tendero’, numéro 24 (sobrero), 588 kg, Bolívar proposait un bras télescopique sur le côté et une envie en deuil. Du gâchis ! 

Il y avait hier, à Dax, une vraie belle course de taureaux de combat. Il y avait de quoi toréer, il y avait de quoi se battre et il y avait de quoi « lidier ». Les toros de Cuadri, que certains qualifient dans les médias taurins de l’ère Twitter de « deslucidos » au troisième tiers, avaient de la caste, exprimée différemment et avec plus ou moins d’alegría, du poder et de la bravoure. Mais la tauromachie est arrivée à ce point de non-lidia et de non-intelligence du combat que plus personne ne fait l’effort de regarder un toro à partir du moment où celui-ci ne propose pas une faena de cent passes, avec les petits fours en prime — n’oubliez pas qu’il faut qu’il serve ! Les Cuadri ne sont pas des toros de faenas longues, mais ils exigent de la technique dans la lidia : que sont devenues les passes de châtiment ? Où a disparu le toreo par le bas, fait de passes de recorte et fondé sur un jeu de jambes d’athlète ? 

Il restera de cette corrida la saveur bienheureuse d’au moins quatre bons taureaux de combat, d’un chef de lidia exceptionnel : la cuadrilla de Castaño, omniprésente, intelligente, fière et torera au possible : David Adalid, Marco Galán (extraordinaire une fois de plus dans ses placements des toros pour le tercio de banderilles) et Fernando Sánchez, dont l’inimitable façon de préparer sa pose semble impressionner même les grands toros de Cuadri.


>>> Retrouvez, sous la rubrique « Ruedos » du site, une galerie consacrée à la corrida de Cuadri « lidiée » à Dax le 15 août 2013.

14 avril 2013

L’échec et la rémission, Manzanita et Séville seuls contre six


À Jean, maître d’élégance et de cérémonie


La Maestranza est une planète, une société ; sa piste est un monde et la corrida fut une vie. Nul doute que « Manzanita » vit passer hier une éternité en un éclair à mesure que le temps se dilapidait, que passaient les toros, le train de la chance, les opportunités de triomphe, le crédit des dernières années. José Mari fils est un héritier qui a bâti seul son cartel sévillan, et c’est en enfant chéri qu’il pénétra dans le ruedo saturé de soleil et accompagné d’une rumeur où s’exprimaient l’attente, la promesse d’une tarde cumbre et le soulagement d’avoir pu gagner son tendido à temps malgré la cohue.

Le paseíllo s’interrompit pour une minute de silence en hommage à doña Dolores Aguirre Ybarra. In petto, je pensais alors au scandaleux solo de Manzanares père aux Vendanges nîmoises de 1995, alors même que les novillos de la Bilbaína mettaient le sable cérétan de la Saint-Ferréol à feu et à sang. Sur les gradins sévillans, les Maestrantes étaient apparus, avaient rangé leur épouse dans la grada attenante et sorti la duchesse d’Albe au palco des invités. En face, l’arène parlait beaucoup français, suffoquait au soleil de justice enfin de mise et, çà et là, l’escalafón des deux dernières décennies attendait l’événement.

Le doute apparut au premier (Núñez del Cuvillo poids plume et sans transmission), légèrement, puis se fit jour quand le lourd Domingo Hernández sortit en piste, réclama les papiers et une leçon pour son impertinence. Les amis disaient que « Manzanita » n’était pas en forme, et nous en eûmes alors la confirmation. Le toro méritait d’être essoré ; il fut châtié en entame de faena, par le bas comme il convient, mais le sitio resta inédit, les tandas fades et les aciers laborieux. L’arène fit saluer « Manzanita » à la fin des deux premiers toros, par patiente politesse.

Sortit le Victorino, très typé… Buendía, commode de trapío et d’armure — moins dans les intentions. Curieux de tout et désordonné en tout, la lidia désastreuse acheva de révéler ses défauts. Nous n’avions pas à faire à une alimaña dans le style ancien de la maison, mais l’Albaserrada imposa un sentido et un danger qui ne ressemblent plus guère à ce que la maison produit. Après quatre rencontres catastrophiques au cheval, la piste était sienne et l’habituelle cuadrilla de « Manzanita » sua sang et eau pour lui coller trois paires de banderilles, dont deux supérieures de torería, d’exposition et d’aguante de la part de Juan José Trujillo. Le subalterne fit exploser la plaza et jouer la musique, pensant ainsi redonner un peu de lustre et d’espoir à son matador. Il n’en fut rien.
« Manzanita » débuta à gauche, se fit accrocher et avertir, mais jamais ne trouva la solution au problème posé, jusqu’à perdre les papiers et patience à la mort. Le demi-geste très relatif d’inclure un Victorino dans le lot, au regard de l’évolution de la ganadería, s’avéra un Everest, une interro surprise pour laquelle il rendit copie blanche. En fait de sommet, au mitan, la course avait précipité le prince de Séville dans un cul-de-basse-fosse, un abîme de doutes et de dépression. La vie passait, les trains avec. Le public, douché.

Sortit alors un porc colorado invalide d’El Pilar dont il fallut abréger l’existence publique pour inutilité manifeste, puis un Toro de Cortés, qui fut rendu au toril pour faiblesse et remplacé par un Juan Pedro auquel fut tiré enfin une série de la droite célébrée par un poing brandi. Mais l’affaire tourna court et l’orchestre rangea les instruments après trois séries. Le sixième allait sortir et « Manzanita » se perdait en rituels superstitieux à la barrière quand le public décida de le tirer de là ; une ovation debout le résolut à s’agenouiller a porta gayola. Le rituel recommença de longues secondes, la main droite sur l’épaule gauche, les signes de croix, le grigri dans le chaleco…

Le Juan Pedro fut accueilli par trois largas de rodillas et une série électrique au capote qui fit bouillir les gradins. Le petit prince était de retour et allait nous dessiner un toro. De peu de trapío, mais d’une fijeza et d’une classe dans l’embestida à faire pâlir d’envie tout l’escalafón, le Domecq fut le moteur de la fête, l’indulgence faite chair, l’agneau sur l’autel de l’absolution du fils prodigue. Celui-ci servit alors un quite par tafalleras « rématé » par une cordobina de cartel, puis Trujillo dut saluer pour sa brega millimétrée, avec Curro Javier et Luis Blázquez aux palos.
La faena commença au centre et, enfin, José Mari récita le couplet qu’attendait la Maestranza, dans son style personnel, déchargeant la suerte pour lier sans fin, ornant son élégance naturelle de quelques adornos magnifiques : un desprecio souverain, une passe des fleurs, pour célébrer le printemps revenu, et une trincherilla sèche et magique. La tentative à gauche ne culmina pas en de tels sommets, mais la Maestranza ne bouda pas son plaisir. Épuisé de tant de bonté, le Juan Pedro baissa et fut expédié ad patres d’un recibiendo maison.

Deux oreilles tombèrent l’une après l’autre ; l’arène au comble de l’extase tant attendue demanda une vuelta al ruedo que la présidence refusa. Le public réclama un toro de regalo qui ne vint pas. Le train était passé et l’émotion devait rester au climax afin de voiler l’amertume de l’échec global du rendez-vous. Les abrazos dans le callejón exhalaient un parfum de soulagement — le petit s’était rattrapé aux branches. En cette saison, à Séville, celles-ci sont couvertes de fleurs d’oranger. Il n’y a de moments pareils que dans une corrida.

22 février 2013

09 juin 2011

Toros y peones


En 1995, sous le titre « La Lidia » et la direction de Joaquín Vidal, El País publia une série de quarante-deux planches illustrées passant en revue l'histoire de la tauromachie et tout ce qui va avec : toros, arte de torear, lidia, et cætera.
Pour la planche intitulée « Primer Tercio », le regretté critique taurin rédigea un texte aussi rare que nécessaire dans lequel il se désolait, notamment, de l'abandon par les peones du toreo « à une main ».

Traduction... "libre" « Le toro sort avec la force et la vigueur propres à sa caste, et la cuadrilla se doit de le fixer dans le terrain de la lidia. Les trois peones l'appellent successivement depuis leur burladero, et le troisième l'oblige à se retourner. Le peón de brega, qui s'est avancé jusqu'à la raie, arrête le toro à l'aide de sa cape, le cite à une main et conduit sa charge en lui faisant faire une première volte-face.
A ce moment précis, le président ordonne l'entrée des picadors. Le peón embarque le toro dans des séries de capotazos larges et précis, puis change sa cape de main dans le dos et guide le toro jusqu'aux planches à la pointe de la cape et à une main. Déjà présent, le matador intercepte le toro avant qu'il ne remate, et le "véronique" jusqu'au centre du ruedo. Cette manière de faire a un objectif : en amenant ainsi le toro au centre, on laisse le champ libre au picador occupé à prendre place. Cet ordre dans la lidia, "étalonné" durant des siècles, quelques présidents irresponsables l'ont remis en cause au cours des années 1970 en décidant de laisser entrer les picadors une fois la prestation à la cape du matador terminée. Et les conséquences négatives ne se sont pas fait attendre : les peones ont cessé de toréer à une main ; les matadors sont devenus les seuls à faire des passes de cape lors du tercio, et la lidia s'est interrompue jusqu'à ce que les picadors soient prêts à intervenir. Les cuadrillas occupant tout ce temps mort à amener le toro vers un burladero éloigné, puis à le ramener...
Pour les cuadrillas, c'est devenu beaucoup plus confortable : aucun peón n'exécute plus cette émouvante suerte consistant à fixer et à faire courir les toros à une main ; suerte qui permettait, en outre, de pouvoir apprécier ses aptitudes — sans nul doute une avancée professionnelle de la corporation des peones qui évitent ainsi de faire trop d'efforts. Il est bien évident que, par la suite, ils gaspillent leurs forces à crier au matador durant la faena : "¡Tocále, pónsela, vámonos!", qui ne sont rien d'autres que les canons de la nouvelle tauromachie. »
Joaquín Vidal

Image Depuis le callejón (...), un toro de D. José Escolar Gil à Vic en 2010 © François Bruschet