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12 octobre 2013

Coulisses


Cher Philippe, 

Il faut que tu m’aides ! Je viens de me fâcher avec Larousse et son petit frère Robert. Je sais que ça arrive souvent, et il n’y a que toi qui puisse nous réconcilier. 

Je t’explique. Je voulais parler des novilladas d’Algemesí et de ce qui se passe derrière le décor, dans l’arrière-cuisine, le backstage. Je sais que tu n’aimes pas trop les termes anglais, même si je trouve que ça claque « backstage », ça fait rock’n roll. Finalement, je m’étais décidé pour « coulisses ». C’est très bien « coulisses ». Ça rappelle le théâtre et ça correspond parfaitement à Algemesí et ses arènes tout de bois et de cordes, montées sur la place du village. Dans cet énorme décor, on y joue des pièces somptueuses de vie et de mort où les gens jouent leur propre rôle. Je t’accorde que ce n’est ni une perle linguistique ni la métaphore du siècle, mais j’allais parler des coulisses d’Algemesí en préambule de ma petite galerie de photographies. Et puis, y’a un truc qui est venu me chatouiller ; un doute s’est installé. Je suis allé chercher le dictionnaire, et j’y ai découvert ceci, qui fout en l’air toute mon invention.

Selon Le Petit Larousse 2003, et entre autres définitions : 
Coulisse (Surtout pl.) Partie d’un théâtre située de chaque côté et en arrière de la scène, derrière les décors et hors de la vue du public. (Au pl.) Fig. Côté secret d’un domaine, ou peu connu du grand public.

Et merde ! Ça ruine mon texte. Tu comprends, comment puis-je appeler coulisses un truc bourré de monde, coloré, vivant, euphorique, hallucinant, irréel, improbable et décalé. C’est censé être hors de la vue, ou peu connu du grand public, alors que c’est son domaine par excellence, sa fête, son territoire, son terrain de jeu et son délire. On y trouve de tout : des gosses hystériques entartant des toros morts ; des vieux en chaise roulante qu’on dépose et qu’on vient chercher après le spectacle ; des gitans torse nu qui regardent gratuitement la corrida au travers des planches ; des Noirs qui vendent des lunettes de soleil et des CD piratés ; des fillettes souriantes habillées en sévillane, ou des mères de famille en tailleur et talons aiguilles.

Avec tout ce monde, ce n’est pas correct d’appeler cela des coulisses. Alors, il faut que tu m’aides, Philippe. Il faut que tu lui trouves un titre à mon petit texte. Parce que là, Larousse et Robert, ils me narguent, et si ça continue, je vais cramer le premier et déchirer le second. Et ça, je crois que tu ne pourras pas le supporter. Aide-moi, Philippe, dis-moi comment je peux appeler tout ce chaos !

Pour te donner des idées, clique ici, et tu pourras découvrir une galerie de photos d’Algemesí.

Un abrazo fuerte,
Flo

05 octobre 2013

Sobresaliente



Son nom ne figure pas sur le cartel suspendu au-dessus de la grande porte des arènes d’Algemesí. On ne lit que la mention « sobresaliente » à côté des toros de Fuente Ymbro et des deux novilleros chargés de les mettre à mort : Román, le grand espoir de l’afición valencienne et Jorge Exposito, le novillero local adulé par toutes les peñas. Sur le cartel d’Algemesí, tout le monde figure en toute lettre et en majuscule, sauf lui, pour qui l’on a choisi l’anonymat du mot « sobresaliente ».

La commission taurine d’Algemesí offre un novillo à ce « remplaçant » de toute la semaine taurine. Un beau geste pour celui qui, durant cinq après-midi, s’est habillé de lumière, a enduré l’attente du paseíllo et affronté la peur. Pour rien.

Quand le cinquième novillo de Yolanda Martín est entré en piste, je me suis demandé si le cadeau n’était pas empoisonné. Le novillo, laid, mal foutu et avec les cornes épointées, avait dû s’échapper d’un lot prévu pour le rejoneo. À partir du moment où notre sobresaliente sortit du burladero, tout ne fut que toreo. Fernando Beltrán sortit de l’anonymat pour y enfoncer les novilleros du cartel de cette semaine taurine. Il fallut attendre l’ultime instant d’un cycle de novilladas pour enfin voir toréer. Les arènes d’Algemesi, où règne une Afición jeune trop souvent avide de largas cambiadas, d’horribles saltos de la rana ou de vulgaires manoletinas, venaient de rendre l’âme face à la torería, l’engagement et la vérité de Fernando Beltrán. 

Clin d’œil du cartel, sobresaliente, dans la langue castillane, peut également se traduire par extraordinaire. 

23 septembre 2013

‘Santanero’


‘Santanero’, de l’élevage El Solivo (pure caste Navarra), propriété de Juan Bautista Giménez Martín et marqué du numéro 76, sortira dans le quartier Carbonaire de la Vall d’Uixó à la mi-octobre.

Félicitations à la peña Victorino, de la Vall d’Uixó, pour son acquisition et pour apporter de la variété dans nos rues. ¡Suerte ganadero!

17 septembre 2013

Montserrat


Je n’aime pas faire ça. En tout cas, pas de cette façon. Normalement, on ne me voit pas, car je n’aime pas être vu. J’ai peur des réactions. Mais là, c’est différent, je n’ai pas vu que tu me regardais. Sinon, j’aurais baissé l’appareil, détourné la tête, et je serais parti plus loin, pour me faire oublier.

Je n’étais pas venu pour ça. J’étais venu voir le toro et les vaches de La Paloma : ‘Goloso’, ‘Morisca’, ‘Oscura’, ‘Golondrina’ et ‘Fugitiva’. Je suis venu mesurer leur hargne, leur envie d’en découdre, de poursuivre les imprudents, de travailler les obstacles, de s’abîmer les pattes sur la pyramide, de se hisser à la fontaine, de se défoncer le crâne contre les barreaux. Je suis venu contempler la bravoure valencienne. Je veux profiter de cette ambiance, écouter les cris et les invectives, me faire oppresser dans le cadafal, sentir la sueur, le sang ou l’odeur âcre de brûlé des sabots frottés contre l’asphalte. Je suis venu m’imprégner de cette folie qui s’empare de Montserrat sur les coups de treize heures pendant toute une semaine du mois d’août.

Ils sont tous présents sur la place de l’église : les plus petits, accrochés aux barreaux des fenêtres, que leur maman retient par l’épaule pour ne pas qu’ils se jettent ; les jeunes, ceux qui portent débardeur fluo ou maillot de foot, ou bien ceux qui ne portent rien du tout pour exhiber leurs tatouages sur des torses épilés et gonflés en salle de gym ; les jeunes filles et les femmes qui crient aigu, le visage caché dans leurs mains, à chaque démarrage de la vache ; les vieux, ceux qui pensent avoir encore leur vingt ans, qui rentrent les derniers s’abriter derrière les barrières, et que la vache, lassée, épargne à chaque passage ; d’autres vieux, encore plus vieux, qui cherchent une place assise, à l’abri, entre le petit et sa maman. Il y a ceux, au bar, pour qui les vaches ne sont qu’un prétexte, qui rigolent à gorge déployée en se tachant la chemise de cazalla, de bière ou de rouge limé ; et, enfin, il y a ceux qui regardent tout ça (l’immense majorité) et remplissent les lieux en donnant du volume à cette foule délirante et bariolée qui s’enflamme sur les coups de treize heures dans le cagnard du mois d’août.

Tu vois, je suis venu pour ça. Et toi, tu es là. Je t’ai vue, c’est vrai, entre les ivrognes et la multitude qui se presse aux fenêtres. Je t’ai vue comme j’ai vu les enfants et les petits vieux. Je t’ai vue dans cette atmosphère étouffante, dans ce vacarme et cette folie, mais, dans la pénombre du bar et l’obscurité du viseur, je n’avais pas vu ton regard. Si je l’avais deviné, je n’aurais certainement pas fait la photo ; j’aurais baissé l’appareil et détourné la tête.

19 août 2013

La Vilavella (II)


Vous n’irez probablement jamais à La Vilavella, pour la Sant Roc, rue Sant Roc.

Ce n’est pas qu’on vous empêchera d’approcher. C’est juste qu’approcher, si vous n’êtes pas recortador, coureur d’encierro, torero, raseteur, ou un truc dans le genre, ça peut être mortel, vraiment mortel.

Florent habite à côté et grâce à ses connaissances, quelques portes lui sont ouvertes. Pas des portes, plutôt des balcons, jusqu’au moment où, marre des balcons, il descend.

À La Vilavella, dans ce couloir, sinon de la mort du moins de la folie, les habitants vénèrent un élevage, celui de Cuadri. Ça ne date pas d’aujourd'hui, et Flo nous raconte : « La Vilavella (Sant Roc) et Cuadri, c’est une véritable histoire d’amour depuis les années 1990. Les habitants de la rue Sant Roc font des tee-shirts aux couleurs de Cuadri, peignent le fer de Cuadri sur leur porte et chantent en l’honneur de Fernando Cuadri. Véridique, il y a de quoi halluciner. Si Cuadri est célèbre dans le bous al carrer, c’est grâce à La Vilavella. Aux débuts des années 1990, les toros de Cuadri sont vendus à des “cebaderos” de la zone de Valence, mais personne n’en voulait. Et puis ils ont commencé à débarquer dans la rue Sant Roc, et quelques toros sont devenus célèbres. Depuis, Cuadri vend tout ce qu’il veut dans les rues. Ça fait donc vingt ans que les Cuadri sont au cartel de La Vilavella, chaque année avec un ou deux toros, comme le sont ou l’ont été Concha y Sierra, Miura, Pablo Romero, Torrestrella, Isaías y Tulio Vázquez et Felipe Bartolomé.

« Malheureusement, cette année, les toros de Cuadri déçoivent.

« J’en ai vu quatre ou cinq (La Vilavella, Faura, La Pobla de Farnals), et le manque de caste est préoccupant. La sauvagerie et la charge lourde du Cuadri n’ont pas brillé. La plupart des toros ont été arrêtés, se sont défendus et n’ont pas inspiré autant de peur que de coutume. Ils continuent d’exploser les barrières et les portes, mais manquent cruellement d’envie d’en découdre. Le Cuadri d’hier a passé un bon moment le cul contre un mur et la langue pendante. »


Photographies Florent Lucas

18 août 2013

La Vilavella


La Vilavella, Sant Roc — Florent Lucas
Cela fait des années qu’on a volé le rêve de Manolo, et, pourtant, il a toujours un petit espoir qu’on le lui rende. Il est quand même curieux de dérober un rêve sans être vu. Ça ne peut disparaître comme ça, sans laisser de traces. Toute cette histoire le fait un peu sourire, Manolo.

Son rêve ornait les murs des toriles de la rue Sant Roc. C’est don Fernando Cuadri qui l’avait exaucé aux débuts des années 1990. ‘Mi Sueño’ (‘Mon Rêve’) débarqua une journée d’août, en haut de la rue Sant Roc, pour le plus grand plaisir de Manolo. Curieux nom pour le fils de la vache ‘Cenicera’. Mais c’est pourtant ce nom que choisit l’emblématique éleveur pour que le rêve de Manolo devienne réalité. ‘Mi Sueño’ fit honneur à sa devise et sa tête fut empaillée pour orner le mur des toriles, jusqu’à ce qu’on la vole et qu’elle disparaisse quelques années plus tard. Qui peut bien vouloir voler la tête d’un taureau ?

Lundi, les fêtes de Sant Roc se termineront à La Vilavella. Ce sera le tour de l’autre quartier de rendre honneur à Sant Xotxim. Un village, deux quartiers, deux façons de voir le toro, et une énorme rivalité…

23 juillet 2013

Le règlement


Almassora est un village de Castellón, et qui dit Castellón dit bous al carrer, évidemment. Juste en guise de rappel, le bous al carrer est une fête taurine populaire dont une des modalités consiste en un lâcher de taureaux de combat au beau milieu du village pour le simple divertissement des autochtones et des gens de passage. Un truc sans importance, une tradition tauromachique populaire, locale et primitive.

Figurez-vous que ce village compte à peu près une quarantaine de peñas taurines dévouées aux bous al carrer. Pour ces peñas, un des moments forts de l’année a lieu, au mois d’octobre, lors de la célébration des fêtes de la Virgen del Rosario. Une excuse pour lâcher une bonne quinzaine de toros pendant une semaine de fête. Un truc de sauvages, une barbarie je vous dis.

Toutes ces petites peñas se regroupent au sein de l’Association des peñas taurines d’Almassora, qui garantit le bon déroulement et la correcte organisation des fêtes. Rien d’étonnant ni de très original, me direz-vous. Sauf que cette association a un règlement plutôt particulier qui veille à la bonne présentation du roi de la fête : le toro. L’article de journal que vous pouvez lire ici explique que diverses peñas s’exposent à une sanction pour avoir exhibé des toros laids lors des fêtes qui se sont déroulées en octobre 2012. Le toro ‘Tonadillero’, de Jacinto Ortega, acquis par la peña All i Oli, avait le défaut de ne pas avoir de queue. On reproche à ‘Romperejas’, de Rocío de la Cámara, qui fut acheté par six peñas, d’être plus petit que ce que la photographie du cartel ne semble présager. Quant à ‘Albertito’, exemplaire de Torremilla, de la peña El Porrat, il n’a pas convaincu le jury du comité des fêtes, qui n’a pas donné d’autres explications que sa médiocre présentation dans un cartel taurin aussi important.

Selon le règlement, les peñas qui exhibent un toro mal présenté sont sanctionnées sans pouvoir lâcher de toro pendant une année. Si elles récidivent, elles seront écartées deux ans de suite sans pouvoir montrer leur toro. À la troisième sanction, elles seront définitivement exclues et ne pourront plus acquérir d’animal. 

Quand vous faites partie d’une peña d’Almassora et que vous économisez tous vos petits sous pendant une année pour vous payer un toro à prix d’or dans un élevage important du sud de l’Espagne, vous avez intérêt à le regarder sous toutes les coutures, votre toro. Parce qu’on se fout pas de la gueule de la vierge du Rosario, à Almassora, ni de ses habitants ni de leur afición. C’est comme ça, c’est le règlement.

Pour vous donner un exemple concret, le genre de toro que l’on voit sur la photographie qui ouvre ce post ne serait pas sorti dans les rues d’Almassora. Il aurait fait honte à sa peña, à son éleveur, à l’organisation et aux aficionados. Ce genre de toros, on n’en veut même pas dans les rues, avec ou sans règlement. Et si, par hasard, le règlement permet de sortir ce genre d’animal dans des arènes garantes de l’intégrité du toro, eh bien il est préférable de le changer, ou de le faire sauter, ledit règlement.


Photographie ‘Churrero’, toro n° 40 de D. José Escolar Gil, sorti le 14 juillet 2013 dans les arènes de Céret — Florent Lucas

10 juillet 2013

08 juillet 2013

29 juin 2013

National Geographic dans l’Horta Nord


Vous avez peut-être déjà vu, à la télé, ces magnifiques reportages du National Geographic, où l’on vous montre des ours polaires à la dérive sur un iceberg, la société patriarcale des babouins en Afrique, ou tout autre phénomène naturel qui peut se filmer au ralenti et en contre-plongée. L’autre jour, un samedi matin pluvieux (pluvieux chez vous, pas chez moi, évidemment), j’ai regardé un de ces reportages où des énergumènes avaient balancé une vieille voiture dans la mer. C’est crade, me direz-vous. Oui, mais non ! De cette carcasse automobile, qui n’a rien à faire dans la mer, est né un écosystème. Pas la peine de courir chercher le dictionnaire, j’en ai un sous la main.

Un écosystème est une « unité fondamentale d’étude de l’écologie, formée par l’association d’une communauté d’espèces vivantes (biocénose) et d’un environnement physique (biotope) en constante interaction. » (Le Petit Larousse, édition 2003.)

Pour expliquer ça simplement, notre carcasse de voiture fraîchement immergée se retrouve colonisée par des algues, qui y trouvent un point d’accroche. Ces algues sont l’habitat de crustacés ou mollusques, qui font partie du menu de petits poissons qui, à leur tour, se font manger par de plus gros poissons, qui adorent faire la sieste sur les sièges en skaï de notre 205 GT sport aquatique. En l’espace d’un an, notre carcasse de voiture (biotope) se fond dans le paysage marin et abrite une quantité de petits ou grands animaux (biocénose) convertis au tuning.

Ce même samedi pluvieux (chez vous, mais pas chez moi), je me rends à mes habituels bous al carrer, sensibilisé sur les incroyables possibilités de recyclage de nos produits de consommation désuets. Arrivé sur les lieux, je fus saisi d’une révélation : chaque samedi, dans l’Horta Nord, se créent de véritables écosystèmes éphémères. Je m’empresse d’appeler le National Geographic, et je vous en fais la démonstration. 

Pour constituer notre biotope, il nous faut un camion de sable soigneusement éparpillé à l’extrémité d’une rue, et une barrière. Postez-vous dans un coin et observez. En milieu d’après-midi, apparaît la première espèce colonisatrice de notre biotope. On l’appelle : le petit vieux. Doucement mais sûrement, le petit vieux est le premier à s’approcher du biotope pour se l’approprier. Le petit vieux, dans sa forme masculine, a une forte querencia aux planches et tentera de se hisser sur le haut de la barrière pour s’asseoir sur la dernière traverse. Quant à sa déclinaison féminine, celle-ci occupe généralement les parties inférieures et extérieures de la barrière, plus sûres et garantissant une certaine protection solaire. La chaise de camping est un outil regrettable parfois utilisé dans le processus de colonisation.


Plus tard, arrive une nouvelle espèce migratrice qui n’hésite pas à parcourir des kilomètres dans le but de peupler la barrière et satisfaire son afición. Cette espèce, généralement bien renseignée par les revues taurines, s’accommode plutôt bien de la présence des petits vieux, avec qui elle maintient de bonnes relations. Enfin, une espèce dite autochtone, plus ou moins concernée, surfe sur l’événement et navigue autour de la barrière accompagnée de sa progéniture. Cette progéniture est généralement confiée aux petits vieux des strates inférieures de la barrière qui possèdent une place de choix pour profiter du spectacle. À ce stade, notre milieu naturel est stratégiquement occupé à tous les étages. Toutes les espèces qui tenteront ensuite de se greffer à ce « biotope » seront qualifiées de parasitaires.

Ces espèces retardataires sont mal vues des précédentes et sont souvent repoussées dans leur tentative d’envahir la barrière par des « dis donc, on était là avant, hein ! », ou bien des « aïe ! mais c’est ma main que tu écrases, là », ou encore des « c’est la place de ma sœur, elle est partie un instant, mais elle va revenir de suite ».

Les peñistas, espèce bruyante, parfois alcoolisée, et portant des pantalons blancs et des t-shirts personnalisés souvent pathétiques, mettent fin à la lutte des espèces lorsque, juchés sur leur cajón, ils libèrent le quadrupède cornu que tout se petit monde est venu observer. À ce moment précis, l’écosystème de la barrière a intérêt à s’autoréguler comme il faut s’il ne veut pas afficher une perte de population.

À la fin du toro, notre population abandonne rapidement le biotope de la barrière, un peu comme si les poissons du National Geographic venait de se rendre compte qu’une 205 au fond de l’eau, c’est nul. Pourtant, tous les samedis de l’été, il suffit de jeter du sable dans une rue et d’y poser une barrière pour que le phénomène se reproduise. Et moi, j’ai envie que ce phénomène dure longtemps…

04 juin 2013

Le pays où l’on torée les poules



— C’est où ?
— Chez Frías.
— Ça existe ça, Frías ?
— Oui, encore. Mais c’est pas en forme, faut avouer. C’est vers Ciudad Real, dans la province… C’est la Mancha.
— T’as pensé au Quichotte en faisant la photo ?
— Non, pourquoi ?
— Inculte…
— Je t’emmerde ! J’ai pensé qu’il fallait que je déclenche vite avant que la vache de droite ne disparaisse du champ. Sans la vache, la photo perdait son équilibre.
— T’as pas tort. Le mec devant il regarde quoi ? Il a deux types qui toréent en même temps et il regarde à côté.
— Je sais pas, mais il y avait des poules. Je serais pas étonné qu’un autre type ait eu l’idée de toréer les poules.
— Tu vois que t’y pensais au Quichotte !…

>>> Retrouvez, sous la rubrique « Campos » du site, une galerie consacrée à la ganadería Hros. de Eugenio Frías.

Photographie Tienta a plaza partida chez Frías © Florent Lucas/Campos y Ruedos

28 mai 2013

Fou furieux


On ne se connaît pas. Cela fait à peine une heure que l’on visite son élevage, et puis, d’un coup, sans prévenir, Rafa nous montre son cul. Comme ça, en plein champ.

— Regardez ! Là aussi j’ai pris un coup de corne.

À cinquante centimètres devant moi, je découvre, surpris, cet arrière-train et la plus grande raie des fesses qu’il m’ait été donné de voir : Rafa se targue de trente centimètres de cicatrice en plein dans le prolongement du sillon naturel.

Ce mec est fou, il faut le savoir. Un peu plus tôt, sous prétexte que le terrain est difficile pour poursuivre en tracteur, Rafa nous encourage à chercher à pied les toros qui se planquent dans les hauteurs. Ben voyons ! Allons donc chercher ces petits anges qui jouent à cache-cache dans les buissons…

Le campo est magnifique, les oliviers garnissent la colline, l’herbe est abondante et les fleurs multicolores égayent le paysage. Je respire le bon air convaincu qu’une promenade fera du bien à mes poumons encrassés par un paquet de cigarettes quotidien. Sur le plancher des vaches, un léger malaise m’envahit : ce n’est pas n’importe quel campo que nous foulons, c’est le campo bravo. Ce paysage si relaxant depuis la sécurité de la remorque devient vite angoissant, car notre visibilité s’arrête à vingt mètres. Inquiétudes…

Rafa nous précède sur le sentier imaginaire qui nous mène sur les hauteurs de la finca, là où le campo se termine et où commence la végétation plus dense de la montagne. Rafa est un guide peu rassurant, car il choisit le moment où la remorque est hors d’atteinte pour nous annoncer que ses toros aiment se reposer dans les hautes herbes, et qu’il est facile de tomber dessus sans s’en apercevoir. Ça lui est arrivé l’année dernière. Pour preuve il soulève sa chemise et nous montre une balafre dans le flanc droit. Ce type est cousu de coups de cornes. Le foie perforé et la rate explosée comme conséquences de la rencontre fortuite avec un de ses pensionnaires : les médecins se réjouissent qu’il ait pu s’en tirer. Son salut, il le doit justement à ces hautes herbes aussi traîtresses que salvatrices quand elles vous cachent du toro. Rafa nous prévient que, s’il en sort un du fourré, il faudra courir, ne pas se retourner et se jeter dans le premier talus venu. Je préfère choisir une autre stratégie : je marche dix mètres derrière, choisissant scrupuleusement l’olivier qui me permettra de me hisser pour échapper à la bête en furie.

À force de hurlements, Rafa réussit à faire sortir les toros de leur cachette. Ces derniers nous toisent un instant, visiblement dérangés dans leur tranquillité, et puis dévalent le chemin en direction de la finca. Je respire mais, tout compte fait, Rafa déclare qu’il en manque encore deux. Il nous faut poursuivre pour les débusquer. Vous ai-je déjà dit que ce type était fou ? On repart pour un tour et on gravit le sentier jusqu’à l’ermitage perdu de Santa Ana. Ça tombe bien, trois Pater, deux Ave et toutes les promesses possibles et inimaginables à la sainte Anne si l’on devait sortir vivants de la balade. La recherche est vaine. Demi-tour et retour à la remorque, sans oublier la bise à sainte Anne. Le pas est plus léger, d’autant que j’ai déjà repéré les oliviers au cas où l’on croiserait un retardataire.

La balade motorisée sera de courte durée. Dans la descente, le tracteur et sa remorque se mettent en crabe, les roues se bloquent, l’engin glisse sans contrôle et la situation prend une tournure plus qu’inquiétante. J’ai juste le temps de me caler à l’arrière du véhicule, prêt à me jeter par-dessus bord pour ne pas valdinguer et me retrouver écrasé dans les fleurs multicolores par une tonne de ferraille. La remorque se stabilise enfin ; on a eu chaud et on va en rester là pour le tracteur : pneu arrière droit crevé. Sainte Anne nous a fait un nouveau quite.

Rafa n’en démord pas. Il faut aller voir deux autres toros. Dans un enclos grand comme un canton se cache le joyau de la couronne. Un tío qui, aux dires de son propriétaire, est un « cabrón astifino como su puta madre ». Et voilà qu’il commence à nous raconter des histoires cauchemardesques de charges de tous les diables, de l’impossibilité d’enfermer la bête, de sauvetages miraculeux de vaqueros pris en chasse par le toro. Bref, une bonne mise en situation avant d’entamer la recherche à pied du toro de tous les enfers. Vous ai-je déjà dit que ce type était complètement fou ?

Tels des pygmées dans une forêt de Papouasie, nous traquons le cornu sur des sentiers étroits et inconfortables ; nous découvrons des bouses fraîches, qui témoignent d’un passage récent ; nous observons les traces de pas dans les herbes. Et finalement, rien. Bredouille mais pas vaincu, Rafa décide de contourner l’immense étendue et de finir, avec ma voiture, par un gymkhana en plein campo et par une incontournable balade à pied pour débusquer l’animal.

Je ne l’ai pas vraiment vu ce tío aux cornes comme des aiguilles. Je suis resté à deux cents mètres pour fumer une clope, le portable dans la main et le numéro des secours déjà composé. J’avais ma dose. Je le verrai sur les photos d’Albert, qui, patiemment et guidé par l’éleveur, s’approche pas à pas du toro perché sur une hauteur. Je ne sais pas s’il avait idée de lui tirer le portrait au vingt-quatre millimètres. Il suivait aveuglément les conseils de Rafa, qui l’encourageait à poursuivre sa marche et sifflait pour lui ordonner de s’arrêter, avant de l’encourager de nouveau à gagner du terrain. Moi, j’étais très bien où j’étais, loin, assez loin, je pense. Je voulais reprendre ma voiture, abandonnée au milieu de ce campo resplendissant, vérifier qu’elle était toujours en état de marche et qu’elle pourrait nous emmener jusqu’à Séville, puis à Huelva.

J’ai eu le temps de penser à Rafa, et je me suis demandé qui, de ce dernier ou de ses toros, était le plus dangereux. 

25 mars 2013

Paco Cano


Il s’assoit souvent à l’entrée de la salle qui surplombe les chiqueros, là où se déroule le sorteo des corridas des Fallas, à la merci de tous les visiteurs qui le saluent, l’embrassent et se font photographier avec lui. Il ne bronche pas, Cano, il est patient, même si certains sont un poil pesants et tardent à immortaliser l’instant avec leur iPhone ou leur Samsung Galaxy. Autour du cou, son appareil photo, et dans sa main, un petit sac en plastique avec les clichés qu’il a réalisés la veille et qu’il distribue généreusement à ses amis. Vissée sur la tête, sa fameuse casquette blanche où sont inscrits son nom et sa date de naissance : « 18-12-1912 ». Paco Cano est centenaire. Boxeur, novillero, maître nageur et, enfin, photographe, l’œuvre de Cano constitue un remarquable témoignage d’une époque passée.

Fruit du hasard, Paco Cano est mon voisin de burladero à la fin du concours de recortes de ces Fallas 2013. C’est un grand ami d’un de mes amis — ne me demandez pas l’âge de mes amis. L’ami en question, qui accompagne Cano, s’ennuie royalement. Il veut faire un tour et me demande de m’occuper du maestro qui veut aller voir une exposition à la fin du concours. Rien de bien compliqué, selon lui, il suffit de l’aider à descendre de son promontoire et de l’accompagner. Je me suis aussitôt imaginé montant dans un grand huit de fête foraine avec une bouteille de nitroglycérine dans les mains. Chaque seconde qui passe est une victoire pour un type qui a cent ans. Et s’il cassait sa pipe juste quand je dois m’occuper de lui ? Et si, sur une pichenette de rien du tout, il se déboîtait la hanche ou se cassait le col du fémur ? Angoisse…

Je descends de son strapontin le petit monsieur, qui doit peser cinquante kilos tout mouillé. Le temps de me l’imaginer rendant son dernier souffle dans le callejón, et toutes les arènes qui me tombent dessus, mon protégé s’échappe ! Branle-bas de combat, je range mon appareil et tout le bazar, et rattrape le fugitif.
— Maestro, Julio m’a dit que je devais vous emmener à l’expo.
Cano s’en fout, me bredouille un truc et continue son chemin à travers la foule pour sortir des arènes. Meeerde ! Quand nous arrivons dans le patio de caballos, j’insiste pour savoir où il veut aller et aperçois enfin l’ami commun, qui fume tranquillement sa cigarette. Je l’interpelle et lui confie le monument historique, soulagé d’être libéré de cette responsabilité. Julio me lâche dans un sourire : « T’inquiète pas, Flo, il n’en fait qu’à sa tête, et il nous enterrera tous. »

Longue vie à toi, Cano !

18 mars 2013

¡Manda huevos!


Huevos, pluriel de huevo, œuf en français, est une façon un tantinet grossière de désigner les testicules dans la langue de Cervantes. 

Les Espagnols accommodent les œufs à toutes les sauces, et nombreuses sont les expressions faisant référence aux attributs masculins :
estar hasta los huevos = en avoir marre ;
(no) salir de los huevos = (ne pas) vouloir ;
tocar los huevos = faire chier ;
tocarse los huevos = ne rien faire ;
tener un par de huevos = être courageux ;
valer un huevo = valoir cher ;
no hay huevos = même pas capable.
Etc.

Si le synonyme cojones peut allègrement remplacer huevos, il y a bien une expression où les œufs n’ont pas leur place : hacer un frío de cojones = faire un froid de canard.

Et manda huevos, me direz-vous ; cette expression est généralement utilisée, à tort, pour susciter l’indignation ou le mécontentement. La confusion provient de la similitude phonétique entre huevos et uebos. Ce dernier vient du latin opus, au sens de chose nécessaire. Par conséquent, manda uebos signifie « chose oblige ». Petit à petit, cette expression d’origine juridique est tombée en désuétude pour être remplacée par le populaire manda huevos, né de la méconnaissance du mot uebos. L’expression manda huevos est un juron familier qui peut également se transformer, par extension, en manda cojones. La boucle est bouclée.

Tout ça pour quoi ? Eh bien, vous me croirez ou non mais le juron manda huevos est la première chose qui m’est sortie de la bouche lorsque j’ai aperçu l’arrière-train de ce toro, qui brille par l’absence d’attributs masculins.
Ce « toro » de Dolores Aguirre, aussi laid qu’un dromadaire, est le toro de la finale du Concours national de recortadores de la féria des Fallas 2013 — rien que ça ; concours qui, par-dessus le marché, sera retransmis par Canal+ Toros Espagne, le vendredi 22 mars, afin que tous les abonnés puissent profiter de la beauté de ce quadrupède…

Alors oui, je peux le dire haut et fort si j’en ai envie : « ¡Manda huevos! »

20 février 2013

« Comeuñas » dans le brouillard


« Sacré brouillard ! C’est dommage d’avoir fait autant de kilomètres et de ne pas pouvoir voir les toros. Avec un peu de chance, en fin de matinée, ça devrait se lever. »

Gaspar était vraiment désolé. Je n’ai rien dit, mais j’espérais que cette brume ne se lève jamais.


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