30 août 2013

Jusque-là, tout va bien…


La fin de la temporada approchant, c’est l’heure des comptes. Ou quasi. Nul besoin de s’affoler, le bilan sera à l’image de celui de la temporada précédente, et de celle d’encore avant, et d’encore encore avant… Bref, au final, en 2013, après les sempiternelles promesses, rêveries en tout genre et autres « tomaseries » nîmoises sans conséquences, rien n’aura changé ou si peu, à deux ou trois bricoles près. En ce qui me concerne, de cette édition qui se voulut express, je retiendrai ‘Vidente’, tel un ‘Camarito’, qui nous fera « breuguer » au coin de la cheminée, à savoir si oui ou non il y avait bravoure dans cette tronche de bois…

Au fond, n’est-ce pas là la vraie victoire d’une temporada et la vraie quête de l’aficionado ? En ce sens, au moins, tout n’est pas perdu. Un ami de chez nous me disait, sous les travées bilbainas : « Le public n’a pas besoin d’un Cuadri en particulier ou d’un Pilar précisément, il lui faut juste un toro qui bouge… » Pas faux, quand on sait combien, ces temps-ci, ce même public s’emmerde aux arènes. Il lui devient donc vital de s’accrocher tant bien que mal à la moindre branche qui dépasse. Faute à rien qui se passe, généralement, alors qu’il en demande tout de même un minimum pour sa dépense. J’ajouterais que si tous les toreros du monde, vedettes ou matacamiones voulaient bien se donner la main, bla-bla-bli, bla-bla-bla…

Bref, quand on y additionne le constat d’une crise qui bouffe toute une contrée, cela vous éclate à la gueule comme une évidence lorsque le lourd portail rouge vif de Vista Alegre pivote sur ses gonds, libérant les fiers combattants devant une tristounette demie entrée dominicale, promise au sirimiri, il est vrai. Mais, ce jour-là, c’était jour de Victorino, et l’on sait combien ces mêmes petits fauteuils bleus auraient accueilli de fessiers en tout genre en de semblables après-midi, « il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité ».

Pourtant, contre toute attente, mais dans le secret espoir de chacun, le sorcier de Galapagar nous réjouissait d’un hypothétique retour avec quatre pépites d’un lot différemment présenté et pas brave pour deux kopecks, qui ont su foutre le feu à tous les coins de rues, avec des pets de teston, des regards de salauds, des départs arrêtés à faire pâlir un sprinter US. Du danger, du muscle tendu, des filets de bave rageurs et de l’espoir d’en découdre à chaque battement d’ailes d’une mouche. Du genio en veux-tu, de la mansedumbre en voilà, bref, tout un cocktail détonant qui aurait fait clore les débats en d’autres circonstances ou lieux, mais c’était sans compter sur les Ferrera et Urdiales qui voient visiblement leur avenir en or et souhaitaient que l’on s’en souvînt, et si ce n’est par la forme olympique et la fraîcheur physique du premier, véritablement exceptionnel et impressionnant dans le registre « performance athlétique » (le regarder sauter la barrera est un spectacle), c’est au moins par le sens du devoir et l’abnégation sans faille du second, irréprochable dans son rôle de Duguesclin sans peur et sans reproche.

Hormis la pathétique page blanche rendue par Manuel Jesús, troisième luron en fin d’illusion, dont le poignet gauche ne fera plus hurler personne, il y avait donc beaucoup à voir en matière tauromachique, ce jour-là, en la plaza de toros de Vista Alegre de Bilbao, pourtant à moitié pleine, pourtant à moitié vide : des toros, des hommes et le combat que chacun voulut mener avec ses propres armes, et bien souvent cela suffit à satisfaire l’aficionado, voire le quidam de passage qui, à défaut de maîtriser tous les tenants et les aboutissants, distingue toutefois le laborieux vaillant du précieux auguste. Même pour lui la corrida est une rencontre, et à force de ne pas avoir lieu, il ne vient plus au rendez-vous. Faut dire que la patience a ses limites.

Hélas, Bilbao, la grande forteresse du toro-toro, n’échappe pas à la règle : le lleno ne s’y fait plus. L’avantage, me direz-vous, c’est qu’au moins, maintenant, je peux commander un patxaran à la fin du repas et le savourer patiemment sans bloquer sur la pendule, car Vista Alegre est désormais le genre de plaza où l’on se demande même si ce n’est pas vous que l’on attend pour lancer le paseíllo. Alors, la faute à qui ? Il faut le reconnaître, Bilbao se « pamplonise » et lorgne de plus en plus sur les appels d’offre faciles, sans panache, mille fois répétés, comme si de rien n’était, avec insistance. Alors, la féria se standardise et s’appauvrit, faute de noms taquilleros, c’est certain, faute de prise de conscience des cinq ou six sur lesquels on pensait compter, faute d’un ganado à la solde de ces cinq ou six et d’un spectacle futile qui coûte finalement trop cher quand on sait tout ce qui peut ne pas s’y passer.

De l’autre côté de la barrera, les commanditaires aux ondulées toisons toujours plus grisonnantes restent, impassibles, indécoiffables derrière leur trop confortable burladero rouge écarlate, sans que rien ne vienne perturber cette suffisance qu’on apparenterait à une inexorable et lente déchéance silencieuse d’un lord anglais ruiné, mais toujours grandiose et fier même sans le sou et abandonné de tous, qui ressasserait à ceux qui voudraient l’entendre la grandeur d’un passé glorieux n’existant plus que dans des portraits vieillots placardés aux murs. Pendant ce temps, les fuites d’eau ruissellent encore et toujours sur les parois décrépies.

Un ami « moustachu et grand connaisseur de la flore intestinale » se demandait, entre Eibar et Zarautz, ce que cette fantomatique commission taurine de Bilbao pouvait bien se raconter, au même instant, suite à ce nouveau désastre taquillero, annonceur du constat inquiétant que la remise en question est un luxe que le mundillo ne souhaite pas se payer tant il met toute son énergie à boire le calice jusqu’à la lie, aux dépens, bien souvent, d’une dignité devenue incompatible avec les affaires ou tout autre prise de fonction. Quant à la destinée de l’afición a los toros et l’envie de lui redonner sa splendeur d’antan, vous aurez compris qu’il n’est plus question de cela, ici. Bilbao sombre et Matías regarde la pluie qui tombe sur des travées bleues, trop bleues, de plus en plus bleues… Mais jusque-là, tout va bien… tout va bien… tout va bien…

Pendant que cet après-midi-là, à Rion-des-Landes…