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15 août 2013

La faute de goût


Séville, Real Maestranza de Caballería. 18 avril 2004. Toros de La Dehesilla pour Rivera Ordóñez, Juan Diego et El Fandi.

Il y a des jours où l’on se demande pourquoi l’on va aux arènes ; il paraît même que le sujet est d’une inspiration telle qu’il suscite des livres… Ce jour-là, moi, je savais très bien pourquoi j’allais aux arènes. J’allais voir Jua’nm’a.

Jua’nm’a alliait à la fois le meilleur et le pire de l’afición sévillane. Au-delà des connaissances taurines, il y avait le personnage et, par-dessus tout, la culture du bon goût. Si bien que la plus mauvaise des corridas pouvait se transformer en délice, le temps qu’une poignée de mots amputés de consonnes s’échappe de sa bouche.

Jua’nm’a n’était pas un bavard, quelques mots lui suffisait pour tout dire. Parfois, même, il commençait une phrase lors de la corrida du lundi pour la terminer au cours de celle du mardi. Il s’empressait alors de défier du regard le tendido pour repérer ceux qui n’avaient pas saisi. Pour eux, la sentence était sans appel : un an de déni. Peut-être leur reparlera-t-il l’année prochaine… Si Dios quiere. Jua’nm’a était le « jefe del tendido », et j’étais à côté de lui. Aux alentours, on me plaignait autant que l’on m’enviait, car il y avait une seule place à côté du Jua’nm’a. Non, ce n’était pas un cadeau d’être à côté de lui, mais, moi, je me régalais ; j’étais en compagnie du Guerrita des temps modernes.

Ce jour-là, lorsque le troisième toro sortit en piste, Jua’nm’a attendait El Fandi. Il savait que je ne le portais pas dans mon cœur, mais parce qu’il était andalou il fallait attendre. Lorsque le Granadino prit les palos, la musique se mit à jouer Nerva. Jua’nm’a esquissa un discret sourire. La première paire le fit bouillir, la deuxième se lever, et le tendido avec. Mais, à la troisième, le toro fut difficile à placer. Cela ne constituait pas un problème, puisque le trompettiste était dans son solo et les Sévillans proches de l’extase. El Fandi s’élança et cloua la paire. Le public applaudit et recouvrit la fin du solo, amputant ainsi le fameux « Olé ! » de clôture. Jua’nm’a faisait la moue ; il me jeta un regard noir et lança : « Quelle faute de goût ! » Pour Jua’nm’a et son tendido, c’en était fini du Fandi, qui n’était plus un torero andalou, mais un torero de Grenade, de par là-bas dans les montagnes.

Une des nombreuses choses que m’a apprise Jua’nm’a est la perception du temple1, au sens large du terme, c’est-à-dire la situation des actions dans l’espace temporel. L’action a un sens, mais sa situation dans le temps, dans un environnement, lui confère également une signification, qui est tout aussi importante. Séville entretient des rapports bien particuliers avec le temps ; et savoir prendre ou ne pas prendre le temps est tout un art. La patience n’a rien d’un acquis binaire pour l’homme, mais représente une qualité qui va et vient selon les instants de la vie, selon que l’on soit en voiture ou aux arènes. Son à-propos se révèle indispensable aux arts vivants, et fait toute la différence entre le bon et le mauvais goût.


Vic-Fezensac. 9 aôut 2013. Novillos de Valdellán pour Manuel Dias Gomes, Rafael Cerro et César Valencia.

La nuit est maintenant tombée, le dernier novillo de Valdellán vient de mourir et César Valencia entame une vuelta al ruedo. Aux trois quarts du rond, César, le callejón et le public forcent le temps pour associer le mayoral au tour de piste. Du coup, le tour de piste n’en est plus un, et il a fallu recommencer. Pendant ce temps, les toreros sortent des arènes et les applaudissements pour le mayoral se mêlent aux sifflets adressés aux toreros — la boiterie du mayoral renforçant encore l’impression de pagaille.

C’est alors que je me mis à penser à Jua’nm’a. Cette faute de goût l’aurait mis hors de lui, certainement. Pourtant, cette vuelta était des plus méritée, récompensant un excellent lot de novillos. Mais on n’avait pas envie d’y inviter les novilleros.

Le bon goût aurait voulu qu’on laissât le novillero terminer sa vuelta, puis qu’on laissât les novilleros sortir, et, enfin, qu’on fêtât le mayoral, et seulement lui. Oui, c’est comme ça que cela aurait dû se passer : donner de son temps pour choisir le moment juste afin que l’ovation trouve toute sa résonance, que la fête du triomphe atteigne son point culminant. Ce qui n’aurait été que justice, tant les novillos de cette soirée, et seulement eux, furent bons.

Par les temps qui courent, il est rare de voir des toros ou des novillos avec du poder au cheval. Cela arrive parfois, mais sur une pique ou deux. Il est également rare de voir du bétail avec du moteur et qui le conserve jusqu’à la mort. Lorsque l’on peut apprécier l’une ou l’autre de ces qualités rares, on sort généralement satisfait des arènes. Vendredi soir, nous eûmes la chance de voir ces deux qualités fondamentales se conjuguer.

Il y eut de la puissance et de belles poussées franches, la tête dans le peto, la bête forçant sur ses reins et faisant reculer le groupe équestre jusqu’aux planches. Le scénario se répéta dans une majorité des rencontres, allant de deux à quatre par exemplaire. Et le châtiment fut loin d’être excessif ; deux novillos auraient mérité une pique supplémentaire. Le Santa Coloma de ligne Ibarra est brave au cheval, mais gratte généralement le sable avant de s’élancer tardivement au cheval. Ce soir-là, les Valdellán contredirent la littérature, le cinquième se permettant même d’être allègre et pronto.

Par la suite, les novillos gardèrent toute leur mobilité grâce à un moteur attisé par la caste. La caste santacolomeña du meilleur aloi, celle qui fait parler la poudre, fait monter l’émotion et honore le travail des hommes qui osent la contrer. Bouche fermée, d’une grande fijeza, ils allaient et venaient au moindre site. Tous imposèrent une forte présence en piste et une personnalité toutes particulières. Les seuls regrets de la soirée iront aux novilleros, auxquels on reprochera surtout de ne pas nous avoir permis d’apprécier plus encore les qualités de charge d’excellents novillos.

Aucune vuelta al ruedo ne vint couronner le lot, et je ratifie cette décision du palco. Pourtant, il y eut des novillos de vuelta — un, deux et peut-être même trois —, mais le manque de métier et/ou d’intelligence des novilleros ne permit pas de le démontrer. Peu importe car, une fois n’est pas coutume, les vertus (évidentes) du lot firent l’unanimité auprès des aficionados.

Si le sixième baissa d’un ton, c’est davantage en raison du haut niveau du lot que de ses qualités propres, bien au-dessus de la moyenne des autres courses. Resteront dans la rétine des moments rares. Outre les poussées rudes et sérieuses au cheval, on se remémorera la grande noblesse « encastée » du premier ; la classe et les ardeurs du deuxième, très typé Graciliano ; la force brute du troisième ; l’excellente charge, lourde et longue sur les deux cornes, du quatrième ; l’alegría et la promptitude du cinquième, typé Coquilla, qui allait de partout — dommage de ne pas l’avoir positionné au toril pour la troisième pique.

Si Jua’nm’a avait été là, il aurait lancé, à la mort du dernier novillo : « Si señor, también hay toros bravos en León. »

1 Le temple est un terme tauromachique, mais sa signification, universelle, s’applique à tous les instants de la vie.


Photographie Lionel Thuriès

13 janvier 2013

Thomas chez Pablo


Communiqué des Amis de Pablo Romero

Samedi 19 janvier 2013 à 18 h 30 | Espace Pablo-Romero - 12, rue Émile-Jamais à Nîmes | Entrée libre

>>> Les encastes minoritaires du taureau de combat 

Thomas Thuriès, animateur du site Terre de toros, nous fera visiter le campo brave. Il nous montrera l’évolution des différents encastes du taureau de combat et s’attardera sur les spécificités des encastes aujourd’hui minoritaires. Une soirée sous le signe du Toro avec un grand « T ». 

21 novembre 2012

Nimeño II chez « les Pablo Romero »


Les Amis de Pablo Romero (Nîmes) nous transmettent le calendrier de leurs prochaines soirées.

Samedi 1er décembre 2012 | Espace Pablo-Romero – 12, rue Émile-Jamais à Nîmes | Entrée libre

Soirée hommage à Nimeño II pour notre dernier rendez-vous de l'année. Nous revivrons la carrière de Christian Montcouquiol, du mont Margarot à Madrid en passant par Nîmes, Bayonne…
En compagnie de son épouse et de ses enfants, nous accueillerons les témoins de cette époque : Jean-Marie Bourret, Dominique Vache, Michel Bouix, Jacques Boyer et Marc-Antoine Romero.

Samedi 19 janvier 2013 | Espace Pablo-Romero – 12, rue Émile-Jamais à Nîmes | Entrée libre

Thomas Thuriès, animateur du site Terre de toros, nous entretiendra sur l'évolution des encastes des taureaux de combat.

• En février, les dates et les invités restent à définir, mais nous préparons un gros week-end taurin (conférences, expositions…). Nous espérons la venue d'El Fundi et du ganadero José Escolar Gil.

12 août 2012

Media corrida


Je partage depuis de nombreuses années l'avis de mon cher Batacazo concernant les corridas matinales, ces journées infernales où, comme disait Papa, on ne débande pas, ces marathons taurins où l'on se fane 12 toros et qui impliquent de se lever tôt, parfois de rater le café, rappelant cruellement les réveils camperos aux côtés de Thomas Thuriès où tartines et boissons chaudes sont sacrilèges. Je m'égare… Sans compter les « menu féria » imposés aux heures les plus chaudes, la sieste sacrifiée car il faut remonter sur les étagères se prendre sa deuxième ration. Oui… c'est dur !

Les Espagnols, qui entravent tout de même deux ou trois choses dans la chose taurine, ont renoncé depuis longtemps à ces journées brûlantes et interminables pour se consacrer sérieusement aux corridas dans la fraîcheur (parfois relative) de la fin d'après-midi, laissant ainsi à l'aficionado curieux le temps d'une alimentation équilibrée, mais aussi la possibilité d'un Vermouth à Chueca, d'une piscine municipale à Cenicientos ou de quelques vieilles pierres… En témoigne cet extrait du Voyage en Espagne de Théophile Gautier, publié en 1843, magnifique cadeau que me fit récemment Mario Tisné. 

08 février 2012

Peña Sol (Orthez) y toros

 
     
Le samedi 18 février 2012, la Peña Sol d’Orthez (en Béarn) organise comme chaque année une intéressante conférence pour faire vivre l’hiver taurin.

« Toro, déclinez votre identité » 

Thomas Thuriès, collaborateur de Campos y Ruedos et fondateur du site www.terredetoros.com, traitera d’un sujet qui le passionne et sur lequel il s’avère inlassable : les encastes des taureaux de combat.

La peña précise que le paseo aura lieu « au local de la Peña Sol, 50 rue Saint-Gilles » et qu’au terme de cette conférence, agrémentée de photographies et de documents audio, un verre de l’amitié et des tapas seront partagés par les convives aficionados.

Orthez, terre de toros, plus que jamais !


Photographie Thomas Thuriès aime le Santa Coloma… Vache de Bucaré © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

08 novembre 2011

Fête des encastes


Saint-Sever, présentation des élevages du 11 novembre 2011

La diversité génétique des taureaux de combat est très importante, si bien que l’on parle dans le jargon tauromachique d’encaste, véritable « sous-race » de la famille du taureau de combat. Le terme de « sous-race » est particulièrement bien choisi puisqu’une étude récente1 a démontré que la distance génétique entre deux taureaux braves est en moyenne trois fois plus importante que celle existant entre deux bêtes de races bovines européennes. Concrètement, ceci revient à dire que la différence entre un toro d’Atanasio Fernández et un de Carlos Núñez est trois fois plus importante que celle existant entre une vache limousine et une vache Aubrac.

La même étude a quantifié le nombre des encastes : 29 ! Pourtant, au quotidien, bien peu de ces 29 encastes sont proposés aux aficionados. À vrai dire seule une petite poignée d’encastes écrase, par sa représentation excessive, tous les autres, et par la même la diversité. La Peña Jeune Aficion propose aux aficionados d'en découvrir 11 en une seule journée, soit presque la moitié du capital génétique actuel de la cabaña brava ; ce qui fait du 11 novembre 2011 une journée véritablement exceptionnelle sur le plan de la diversité des encastes. Habituellement, il faut attendre une temporada pour trouver un tel éventail, en n’omettant toutefois pas de préciser que celui-ci se cantonne aux encastes dits classiques, dont le porte-drapeau n’est autre que le sempiternel Domecq. Mais la Peña Jeune Aficion a choisi d’aller au bout de son extravagante idée en ne cédant pas à la facilité. Ainsi, nul Domecq en ce 11 novembre, pas plus que de Núñez ou autres mélanges habituels de ces deux sangs, mais des encastes rares, singuliers, qui renforcent le caractère exceptionnel de cette journée... tout en nécessitant quelques explications.

Pour choisir les 11 élevages, la Peña Jeune Aficion a donc puisé dans les races les moins communes. Il était alors impératif de retenir un élevage de race Vazqueña pour contrecarrer l’omniprésence du toro de la rame Vistahermosa, qui représente 99 % du « marché ». Le choix s’est porté sur la devise Pablo Mayoral. Un choix qui peut surprendre, vu que cet élevage n’appartient pas à la traditionnelle liste des représentants de l’encaste Vázquez, mais plutôt à celle des Santa Coloma. Cependant, l’idée, certes originale, n’est pas totalement saugrenue puisque Pablo Mayoral Herranz, grand-père du ganadero actuel, avait fondé son élevage dans les années 1950 en regroupant du bétail des encastes Martínez, Santa Coloma et Vázquez. Même si l’élevage s’est clairement orienté sur l’origine Santa Coloma et que le métissage des lignes anciennes s’est avéré inévitable, l’origine Vázquez conserve dans sa ganadería les caractéristiques qui lui sont propres. La finca se situe dans la province de Madrid, au pied de la demeure royale El Escorial. Les photographies des jaboneros vazqueños de Pablo Mayoral avec en second plan El Escorial constituent à la fois un classique du campo madrilène et un clin d’œil à l’histoire — l’élevage de Vázquez fut un temps l’élevage royal de Fernando VII.

Outre Vistahermosa et Vázquez, les autres castes fondamentales, comme il est habituel de les nommer, ont toutes disparu. Presque toutes car lorsque l’on conte l’histoire des fameux Jijón, ces toros imposants aux robes marron et aux armures d’aurochs, on ne peut s’empêcher de citer l’élevage Martínez. En injectant le sang andalou dans les gênes de ses toros de Castille, Vicente Martínez avait su donner une seconde vie à cette caste, même si ses negros et berrendos (mélange de larges taches blanches avec une autre couleur) n’avaient plus rien de commun avec leurs ancêtres Jijón. Les fers revendiquant l’héritage des Martínez ne sont pas rares, mais peu nombreux sont les ganaderos ayant réussi à préserver ce sang. Le plus connu est celui de Montalvo, la base de l’élevage Cruz Madruga. Installé dans le Campo Charro, Ángel Cruz Bermejo maintient avec beaucoup de nostalgie cet encaste aux pelages typiques (berrendo en negro ou berrendo en colorado).
L’élevage de Fernando Madrazo El Gustal de Campocerrado tient lui aussi de l’origine Martínez via Montalvo. Mais lorsque ce sang était la propriété de Manuel Arranz, un étalon de son voisin Graciliano Pérez-Tabernero influença fortement cette origine, au point de créer un nouvel encaste. Encore donné pour mort il y a peu, Fernando a comme ressuscité cet encaste en faisant de nouveau parler de ses « arranes », les toros de son grand-père. Installé dans un coin reculé de la vaste finca de « Campocerrado », il soigne avec grande attention son petit trésor en n’espérant qu’une chose : en faire profiter les aficionados.

Avant d’attaquer le large chapitre des Vistahermosa, arrêtons-nous un instant sur le compromis créé par José Vega au début du siècle dernier, et repris ensuite par les frères Villar : les fameux Vega-Villar. Mieux connus sous le nom de patas blancas, les toros de cet encaste proviennent d’un croisement de vaches Veragua (Vázquez) avec un étalon Santa Coloma (Vistahermosa). Le mélange donne l’un des plus beaux taureaux de combat que l’on puisse voir au campo. Bas, ramassé, charpenté et muni de larges armures, le Vega-Villar est lui aussi habillé d’une robe berrenda. Parmi les grands éleveurs de cette race figure Arturo Cobaleda qui l’a essaimée dans tout le Campo Charro. De cette source découle en cascade, via Miguel del Coral, les patas blancas de José Luis Rodríguez, propriétaire de la devise Valrubio.

Vistahermosa. Aujourd’hui, à quelques rares exceptions, tout est Vistahermosa. Cela dit, l’élevage du Conde de Vistahermosa fut divisé il y a plus de deux siècles, et l’isolement génétique ajouté à la puissance du génome de la race du taureau de combat a permis la création de nouveaux encastes. La filiation de Vistahermosa tient aujourd’hui en deux rames : schématiquement, Murube et Saltillo.
Étrangement, pour cette journée des 11 encastes, aucun élevage de la rame Saltillo et de ses cousines n’est présent, même si l’encaste Santa Coloma, mélange des rames Saltillo et Murube, sera représenté par deux de ses lignes : Dionisio Rodríguez et Coquilla — toutes deux d’ascendance Murube.
L’encaste Coquilla ne peut guère mieux être défini que par la célèbre phrase : « Un toro de peu de contenant mais de beaucoup de contenu. » Son développement s’est centré sur les noms de Sánchez-Fabrés, Sánchez-Arjona et du célèbre « Raboso », duquel Mariano Cifuentes détient ses Coquilla. Installées près de Plasencia dans un cadre idyllique, les 300 vaches de ventre de don Mariano forment un cheptel plus important que celui de tous les autres éleveurs de l’encaste Coquilla réunis !
L’encaste Dionisio Rodríguez est quant à lui difficile à cerner. Bien que d’origine Buendía, c’est-à-dire d’ascendance Saltillo, c’est la rame Murube qui a finalement pris le pas. Dionisio Rodríguez fut lui aussi un des éleveurs emblématiques du Campo Charro, et sa descendance se retrouve encore dans de multiples petites devises de la zone, parmi lesquelles on trouve le fer Andrés Celestino García Martín, qui a très récemment (2004) reconstitué son troupeau avec des bêtes provenant directement de la maison mère. Il est bien sûr trop tôt pour émettre un avis sur cet élevage, mais on donne le bétail acquis comme issu de la meilleure origine.

La rame Murube, comme celle de Vistahermosa, a subi de fortes évolutions qui ont donné de nombreuses versions. Certaines restent proches de la version originale tandis que d’autres présentent des mutations spectaculaires.
Les encastes Murube et Contreras demeurent très proches, le second découlant directement du premier. Il s’agit là d’un toro ramassé, bien rempli, aux formes arrondies et à l’armure peu agressive. Si les robes sont variées dans la version Contreras, le noir est l’unique cape du Murube. La famille Murube appliquant durant de nombreuses années le célèbre dicton « le noir est le plus brave » a, par conséquent, éliminé impitoyablement toute les bêtes possédant le moindre poil blanc. Le galop allègre (à la classe inégalée) continue de faire la réputation du toro de Murube. Typiquement andalou, cet encaste sera pourtant représenté ce 11 novembre par une ganadería de Salamanque : Castillejo de Huebra — propriété de José Manuel Sánchez, qui détient également les devises Sánchez-Cobaleda et Terrubias. Côté Contreras, l’organisation a fixé son choix sur l’« élevage-encaste » Baltasar Ibán. Bien que du sang d’origine Domecq ait (trop) largement été injecté dans les années 1980, la devise madrilène reste le meilleur élevage d’ascendance Contreras. On ne compte plus ses succès, même si, actuellement, les novillos offrent davantage de satisfaction au ganadero et aux aficionados que les toros.

L’encaste Urcola est un cas particulier souvent oublié. De pure souche Vistahermosa, il demeure un encaste génétiquement isolé — sa dérivation étant antérieure aux Murube — qu’il est néanmoins assez logique d’apparenter à la rame Murube, et ce pour deux raisons : tout d’abord parce qu’il s’agit de la même branche de Vistahermosa, celle du Barbero de Utrera ; ensuite parce qu’il y a eu un rafraîchissement de sang par le Conde de la Corte, qui dérive de la rame Murube. L’un des élevages phare de l’encaste Urcola est celui de la famille Galache, dont Victorino Martín a acquis un lot inscrit au nom on ne peut plus explicite de Ganadería de Urcola. Il voit dans cette entreprise la réhabilitation d’un encaste oublié ; l’œuvre de toute une vie, avoue-t-il en toute sincérité.

Venons-en, pour finir, au Parladé qui provient des Murube par Ibarra. Nous sommes ici en présence d’une version mutante du Murube ayant bien peu de ressemblance avec l'originale. Ultraprésente dans les ruedos (sangs Domecq et Núñez), la Peña Jeune Afición a opté, et cela ne vous étonnera guère, pour sa version la plus marginale : Pedrajas — toro rustique, fort et armé, assez fidèle au toro ancestral de Parladé. La famille Guardiola a tenu très longtemps cet encaste au plus haut, avant que celui-ci ne perde, ces derniers temps, quelque peu de sa superbe. En 1992, Jean-Louis Darré acheta à son ami Jean Riboulet un lot de Guardiola « français » qu’il installa à Bars, dans le Gers ; en une vingtaine d’années sa Ganadería de l’Astarac a franchi tous les échelons pour finir par se présenter en corrida à Vic-Fezensac — plus aucun aficionado français n’ignore désormais son existence.

Enfin, petite concession aux encastes en vogue avec la présence des Atanasio Fernández. Depuis la fin de l’embargo dû à la langue bleue, le qualificatif « en vogue » peut paraître discutable, d’autant plus qu’il est question ici d’un « plat » plutôt pimenté grâce à la présence du sang Conde de la Corte — cette ligne, via Antonio Ordóñez, a alimenté l’élevage d’El Palmeral avant de donner naissance à la ganadería locale de Malabat. Mené par Pascal Fosolo, ce jeune fer sera une découverte pour la plupart des aficionados ayant fait le déplacement à Saint-Sever à l’occasion de cette Fête des encastes.

1 « Estudio de los encastes y ganaderías utilizando marcadores ADN », par le professeur Javier Cañón.

Illustration Représentation graphique des encastes proportionnelle à leur présence dans les ruedos. La ligne du bas représente les encastes présents à Saint-Sever ce 11 novembre 2011.

30 octobre 2011

11/11/11


Saint-Sever, le lundi 1er janvier 2011 au soir.

Il est tôt, pourtant la nuit est déjà là. Une brume mélancolique bien caractéristique de cette période de l’année s'est emparée de la cité. Le silence renforce encore cette impression étrange des soirs bien particuliers où la chaleur humaine se mélange à la fatigue, donnant un sentiment de joie dans une ambiance triste qui s'allie à la fraîcheur hivernale. Les branches s’agitent sous la petite bise et un corbeau s'envole, sans troubler toutefois la résonance du silence qui règne autour du cloître des Jacobins. Soudain, à quelques pas, un bruit rompt ce vide étourdissant. Le bruit devient pluriel, des sons qui à leur tour deviennent des mots. Des mots pour des phrases, des idées, un événement, un rêve.
« Eh, Jojo ! T'as vu on est le 01/01/2011. Ça fait beaucoup de 0 et de de 1 !
― Depuis quand tu t'y connais, toi, en informatique ? Tu "beugues" ?
― Je ne suis peut-être pas informaticien, mais on est le 01/01/2011 et, en 2011, notre jour c'est le 11/11/2011. 11/11/11 ! C’est quand même pas tous les jours. Faudrait faire quelque chose. Moi, c'est c'que j'dis ! »

Jojo et Beber sont là, dans le vide landais à palabrer. D’ailleurs, Jojo et Beber ils sont toujours là, même quand ils ne sont pas là. Ils sont membres de la Peña Jeune Aficion, Jojo et Beber. Les plus vieux, ou peut-être bien les plus jeunes, qu'importe. En tout cas, ils ont de l'afición et sont de Saint-Sever. Et si Jojo et Beber lancent des paroles en l'air, leurs mots ne s’envolent pas pour autant. Ils retombent.
Jojo, il aime le fino et a l'habitude de le siroter avec Beber, le soir, dans leur bonne petite ville de Saint-Sever. C'est leur petit moment à eux, le sirotage, et à chaque fois le sirop est accompagné de toro. Il y a d'abord cet Osborne noir gravé sur leur verre. Mais le Juan PedrO, chez Beber et Jojo, ça s'arrête là. À eux, leur truc, c'est plutôt l'irréel, ce qui n'existe pas. Enfin, ce qui n'existe pas chez les autres, mais qui existe chez eux et pas seulement dans leurs têtes.

Jojo et Beber ils ont des rêves, trop de rêves ; c’est ça en fait leur problème à Jojo et Beber, c’est qu’ils ont trop de rêves et n’ont qu’une peur : ne pas pouvoir tous les réaliser. Alors ils sirotent. Mais plus ils sirotent et plus ils ont de rêves. Foutu esprit ! En plus, siroter ils adorent ça, faut bien l’avouer. Alors que d’autres feraient tout pour avoir des idées, comme organiser des colloques, des réunions de travail ou des séminaires, payer des penseurs : rien ne prend ni ne pousse. Alors que, chez Jojo et Beber, à la moindre gorgée tout prend. Foutu sirop ! Jojo et Beber ils les donneraient bien leurs idées car ils n’en tirent aucune gloire, c’est juste qu’ils en ont trop. Mais leurs idées à eux, ça ne les fait pas rêver les autres, ceux qui sirotent jamais parce que ça leur ôte les idées qu’ils n’ont pas. Vous avouerez qu’il est bizarre ce sirop.

« 11/11/11 tout de même !
― Il faut faire quelque chose, quelque chose de...
― 11 novillos !
― Chiche !
― Oui, mais 11 novillos de 11 élevages différents !
― 11 novillos, 11 élevages et 11 encastes. 11/11/11 !
― Et pas de Juan PedrO !
― Tope là ! »
Jojo et Beber ils balancent pas des paroles en l’air. Leurs rêves ils les réalisent. Ils sont comme ça Jojo et Beber.
Texte de Thomas Thuriès

Liens Le programme de la semaine taurino-culturelle de Saint-Sever sur le site de la Peña Jeune Aficion & la présentation des élevages de la Fête des encastes du 11/11/11 par Thomas Thuriès.

Images Affiche de la journée des encastes © Mathieu Sodore & photographie d'un exemplaire de l'élevage Valrubio (Vega-Villar) qui sera tienté le matin © Peña Jeune Aficion

05 septembre 2011

María del Sagrario Huertas


Pour celles et ceux qui s'intéressent un tant soit peu aux ganaderías de taureaux de combat, nous ne doutons pas que vous connaissez depuis longtemps le site de référence www.terredetoros.com. Bonne nouvelle, le compère Thomas Thuriès vient de mettre à jour son site en présentant un petit élevage de la province de Tolède qui a la bonne mais laborieuse idée d'élever des animaux d'encaste Santa Coloma dont une partie est issue de l'ancienne ganadería de Sotillo Gutiérrez. Il s'agit de l'élevage de María del Sagrario Huertas cousine de Víctor Huertas dont la ganadería a déjà été présentée sur Campos y Ruedos.
Pour être complet et avant de revenir ici même en photos sur cet élevage, nous vous invitons aussi à aller jeter un coup d'oeil aux photographies prises chez María del Sagrario Huertas par l'autre compère Luigi Ronda.
Bonne visite sur ces terres de toros.


Photographie Un novillo de María del Sagrario Huertas © Laurent Larrieu / Camposyruedos.com

10 mai 2011

« Santa Coloma et sélection »


Le samedi 14 mai 2011, à partir de 21 heures et à l'invitation de la peña Los Pechos (entrée libre au 6, rue Claude Dépruneaux à Mont-de-Marsan), notre camarade Thomas Thuriès (terredetoros.com) animera une conférence* sur le thème « Santa Coloma et sélection » ; conférence au cours de laquelle il s'attachera « à présenter l’évolution de l’encaste Santa Coloma et à expliquer comment la sélection de l’homme en a fait aujourd’hui un encaste synonyme de diversité ».

Précision Le texte qui suit n'est qu'une plaisanterie en même temps qu'un (vilain) plagiat de l'incroyable présentation de l'opus 29 « Le roman de Vistahermosa » — l'ego de notre camarade étant d'une grosseur inversement proportionnelle à celle des chevilles de l'auteur dudit opus.

Ce samedi, donc, les chanceux qui assisteront à la conférence « Santa Coloma et sélection », ou « Le roman de Santa Coloma », découvriront les secrets de cet encaste florissant et de ses quatre progénitures encore en vie : (dans l'ordre alphabétique) Albaserrada, Buendía, Coquilla et Graciliano. Au sommaire : dans un contexte historique fondamental, la véritable histoire du Conde de Santa Coloma comme jamais elle ne fut racontée ; la vraie histoire de son gendre, de la mère de celui-ci et du fils de cette dernière ; celle des « veuves » du petit coquin que fut Félix S. (y a rien à faire, y a toujours des veuves dans ces contes ganaderos) ; la légende réelle des « toros gris » (on saura enfin d'où viennent les cárdenos) ; une évocation des derniers Vega-Villar (Santa Coloma x Vázquez), ainsi que, pour la première fois au monde, un reportage complet sur la famille Ibarra réalisé grâce aux descendants de ce bon vieux Edouard dans sa finca de « La Carscajera », « La Carsajera », non, « La Casajera » (pfff, j'y arriverai jamais) où étaient jadis les toros. Pour terminer, grâce (j'ai la grâce) à une foultitude de livres ganaderos consultés (liste fournie sur simple appel téléphonique, 3,50 €/min), une révélation extraordinaire qui remet en question — preuve à l'appui — la généalogie officielle de l'encaste Coquilla, c'est-à-dire celle de la plupart des ganaderías contemporaines... Il est prudent de réserver auprès de l'ambassade de France à Madrid.

* Accompagnée d'un vin d'honneur.

Image Chez Adolfo Rodríguez Montesinos © Laurent Larrieu

12 février 2011

Parentis-en-Born 2011


L'Association des aficionados de Parentis (ADA Parentis) a choisi ses élevages pour la Sen Bertomiu 2011 :

Samedi 6 août
Après-midi
6 novillos de MURTEIRA GRAVE (encaste Murteira Grave... pour faire simple).

Dimanche 7 août
Matinée
4 novillos de FRANCISCO MADRAZO DE LA VADIMA (encaste Santa Coloma : Gracilliano & Coquilla).

Après-midi
6 novillos de VALDELLÁN (encaste Santa Coloma : Buendía & Graciliano).

Image Un Murteira Grave © Thomas Thuriès

19 septembre 2010

Milia


Pour Milia
Le 17 septembre, la famille de Campos y Ruedos s'est agrandie.

Bienvenue à Milia ! Si elle n'est pas née andalouse, elle aura tout le temps de le devenir...

¡Ahí hay mucha casta!

Félicitations à Nadine et Thomas.

Fuerte abrazo à tous les trois.

17 septembre 2010

Carlos


C’était un jour de pluie à Séville. Un jour de pluie à Séville, c’est différent. Très différent. Ciselée comme une arabesque, légère comme une senteur d’oranger, la fine pluie sévillane parvient inexplicablement à vous mouiller de la tête aux pieds. Surtout les pieds. Les trottoirs n’étant pas le souci premier des Andalous, si toutefois il s’avérait possible qu’un Andalou eût des soucis, ce qui est loin d’être démontré.
Pieds mouillés, un jour de pluie à Séville. Des Domecq à la Maeztranza et une fois n’est pas coutume nous allons les voir. Scission. Et pendant que les amis rencontrent « el arte puro », je rencontre un ami.
Je n’aurais jamais dû le connaître, mais le destin est ainsi fait. Nous ne nous sommes pas choisis, simplement assis l’un à côté de l’autre, et nous sommes devenus amis. Une amitié instantanée, sans passer par la moindre étape de copinage. Un coup de foudre amical. Si l’océan nous séparait à la naissance, l’écart c’était réduit au plus sec des ríos espagnols. J’ai rencontré Carlos à la Real Maeztranza de Sevilla. Avant le paseo je ne le connaissais pas, au dernier arrastre j’avais l’impression de le connaître depuis toujours. Lui, le Mexicain marié à une Hispano-Anglaise antitaurine ! Relation improbable pour un être improbable. Sous sa barbe se cachent toute la douceur et la gentillesse de l’Amérique du Sud. Dans sa tête déambulent sans cesse de petites bêtes à cornes qu’il tente de matérialiser à sa manière dans son art. Carlos est un artiste. Je ne sais pas juger de ses œuvres, mais je peux vous parler de son âme. Et Carlos a, à n’en pas douter, l’âme d'un artiste.

De rencontres en rencontres, d’improbabilités en improbabilités, Carlos fut mandaté pour peindre le cartel du congrès « Fundamentos y Renovacion de la Fiesta » qui aura lieu à Séville les 23, 24 et 25 septembre prochains (http://fundamentosyrenovaciondelafiesta.blogspot.com/).

Parallèlement à cette manifestation, si vous passez par Séville ne manquez pas d’aller saluer Carlos à l’Hotel Colón (Calle de Canalejas, 1, Sevilla) où il inaugure son exposition « Bos Taurus Ibericus ». Et pour ceux qui n’auront pas la chance de s'y rendre, il reste son site Internet : http://www.carlos-salgado.com/.

Lorsque j’ai annoncé à Carlos que je ne pourrais pas me rendre à son vernissage, il me répondit platement et naturellement :
« Pourquoi ? Tu ne veux pas que ta fille soit andalouse ? » Il est comme ça Carlos !

06 août 2010

Pourquoi Saltillo ?


Par le biais de quelques individualités l’encaste Saltillo fait ces dernières années quelques apparitions dans l’actualité. On est encore bien loin des papiers glacés ou des couvertures des revues les plus renommées mais l’encaste fait « un peu » parler de lui, ce qui est déjà pas si mal voire même insoupçonné en se projetant seulement une décennie en arrière.
Cette microrenaissance part d’une bonne novillada de Moreno de Silva à Madrid en 2007. L’année suivante l’élevage est répété et réitère sa prestation. Quelques oreilles à l’affût ne perdent rien de l’affaire et, en 2009, Carcassonne présente une novillada tandis que Parentis place un novillo dans sa novillada-concours. Parentis va enfoncer le clou en proposant ce week-end une novillada complète et Orthez, qui a fondé sa politique taurine sur les encastes minoritaires, a emboîté le pas en présentant il y a quelques jours leurs grands frères, marqués du fer historique de Saltillo. Le résultat fut mauvais et la presse spécialisée ne s’est pas privée de le souligner, profitant de l’occasion pour régler quelques comptes. Mais aucun n’a, à mon sens, abordé la question essentielle : « Pourquoi Saltillo ? » Car ce choix a une logique qui si elle n’est pas expliquée perd tout son sens.

Pour ébaucher une réponse au « Pourquoi Saltillo ? » il faut prendre du recul et faire un bref rappel historique.

Il y a près de trois siècles, les toros vivaient en troupeaux sauvages, la zone géographique déterminant leurs caractéristiques, principalement en fonction du climat et du relief. Puis l’homme prit les choses en mains. L’évolution du taureau de combat cessa alors d’être naturelle pour suivre le sillon de la tauromachie. Une belle diversité fut malgré tout conservée tant les critères définissant un toro sont larges et subjectifs.
Malheureusement, à compter du siècle dernier, les éleveurs se sont enfermés dans des objectifs de sélection étriqués, visant seulement la réussite d’un spectacle trop stéréotypé. Dès lors, le taureau de combat entra irrémédiablement dans l’entonnoir de l’uniformisation. Plus le siècle avançait et plus les toros se ressemblaient. Des diverses castes fondamentales ne restait plus que celle de Vistahermosa et, pire encore, de Vistahermosa ne restait plus visible qu’une de ces ramas : celle de Murube-Ibarra.
Pourtant, à la fin du XIXème siècle, une autre rama de Vistahermosa avait fière allure, qui était l’égal de la rama Murube, voire la dominait : celle de Saltillo. Au cours du XXème siècle, et ce très rapidement, l’encaste Saltillo ne cessa de perdre de l’importance pour devenir de nos jours pratiquement inexistante.

Alors, « Pourquoi Saltillo ? »
Saltillo tout simplement parce qu’il s’agit aujourd’hui de la plus grande source de diversité, du toro de la branche Vistahermosa le plus éloigné du toro actuel. Saltillo parce que choisir Saltillo est un gage de différence et un acte en faveur de sa préservation. Une différence génétique mais aussi une différence de morphologie et de comportement.
Parce que défendre Saltillo c’est aussi défendre l’idée que la corrida ne suit pas un scénario imposé à l’avance. Défendre Saltillo c’est défendre la richesse de la corrida. En bien ou en mal.

Sans masquer la mauvaise prestation des Saltillo d’Orthez, présenter aujourd'hui une course de Saltillo dépasse largement le simple résultat. Il s’agit d’une démarche, d’un symbole.

Evidemment l’encaste Saltillo ne peut se contenter de cette médiocrité mais il a déjà démontré par le passé qu’il pouvait être d'or. Et on ne peut que souhaiter qu’il le confirme dès ce week-end à Parentis, couronnant de lauriers les initiatives de l’ADA et, bien au-delà, justifiant le soutien romantique de toute une Afición !

« Saltillo parce que... » Encore faut-il qu’on l’explique ou qu’on veuille bien vous l’expliquer.

Photographie Novillo de Moreno de Silva © Yannick Olivier/Campos y Ruedos

24 juillet 2010

Aurelio Hernando


Quelques petites nouvelles d'Aurelio Hernando, l’ex-associé de Javier Gallego qui vient de faire sa présentation à Céret. Les Veragua d’Aurelio subissent la crise, comme tous, donc pas de corrida pour cette année où ses toros « tan bonitos » sont partis pour les rues de la région de Castellón. Il y aura tout de même une novillada qui sortira à Cercedilla le 11 septembre. Et une autre, moins charpentée, reste à vendre.

Et pour compléter les informations sur cette jeune ganadería vous pourrez vous référer à son tout nouveau site Internet : http://www.ganaderiaaureliohernando.com/.

01 juillet 2010

Semaine autour du taureau à Soustons


En urgence parce que nous avions oublié, parce que nous allons nous flageller pour cet oubli... Le Cercle taurin de Soustons — et nous insistons sur le fait que Soustons n'est pas Vieux-Boucau — organise depuis le 28 juin et jusqu'au 3 juillet 2010 une semaine "Autour du taureau" avec expos photos, peintures et conférences.

Et ce soir c'est Thomas Thuriès, fondateur-animateur du site Terre de toros et collaborateur de Camposyruedos, qui donne une conférence intitulée : "Santa Coloma et sélection".
Allez-y nombreux et après, vu la chaleur, bain de minuit à Vieux-Boucau, à l'ombre des lumières du phare...

Le programme complet est par là : Cercle taurin de Soustons.

01 juin 2010

La mort du toro de 5 ans ?


Vic-Fezensac 2010


En tauromachie, il y a les livres et les arènes. Le papier et le sable. L’encre et le sang. D’un côté la théorie et de l’autre la pratique. S’il est bien connu qu’il y a ordinairement un pas entre les deux, une trop grande déconnexion est troublante, voire inquiétante, sonnant le faux. Mais qui a tort ? Les épitaphes rédigées tranquillement dans un bureau ou les gestes dessinés avec sueur devant des cornes ?
Suivant votre sensibilité vous pencherez d’un côté ou de l’autre. Faisant prévaloir, suivant votre tendance, l’intelligence et le sens des écrits, aboutissements de siècles d’expérience, sur la difficulté de la mise en situation d’êtres vivants, ou le contraire. Je dirais, comme bien souvent, que la vérité est entre les deux. La raison est sûrement du côté de ceux qui n’utilisent pas aveuglément le livre comme une bible et qui ne prennent pas les premières apparences pour vérité, mais tentent de croiser les deux. Mélanger le savoir au voir pour croire. La raison est peut-être du côté de ceux-là. De ceux qui valorisent ou dévalorisent la prestation des hommes en interprétant les textes sans s’y référer dogmatiquement.
Cette Pentecôte vicoise fut la parfaite illustration de l’écart abyssal entre le « il faut faire » et le « on fait ». Et le public ne sut peut-être pas toujours interpréter les différences entre le visible et les livres, se réfugiant trop radicalement dans l’une ou l’autre de ces deux tendances. La distance des raies, l’emplacement des piques, la durée des rencontres, le placement des banderilleros, la localisation des banderilles et des épées, ou encore la difficulté des toros furent autant de sujets de discorde. Mais si je devais retenir un sujet entre tous, ce serait la lidia du toro de cinq ans.
Un sujet peu coutumier, généralement délaissé faute de matière. La féria vicoise bien au contraire nous proposa non seulement 9 toros totalement cinqueños (5 ans), mais une moyenne approchant cet âge sur les 4 corridas (4,9 pour être précis). Des 24 toros présentés, les plus jeunes étaient (4 ans un mois) 'Ratón' de Fidel San Román et 'Relator' de Rehuelga, le plus âgé 'Macetero' de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas (5 ans et 8 mois). De mémoire, je ne me rappelle pas avoir vu une telle concentration de toros de 5 ans et j’en remercie vivement le CTV. Alors que ce toro est habituellement absent du quotidien de l’aficionado, il fut (presque) notre quotidien le temps d’une féria. Il y avait bien des choses à retenir de cette féria vicoise, mais celle qui m'a marqué le plus est la présence du toro âgé et des conclusions que nous pouvons en tirer.
La littérature fait l’éloge du toro cinqueño. D’ailleurs, si on s’attache aux écrits, notre toro actuel, âgé de 4 ans, n’est en fait qu’un novillo ! Et notre novillo un utrero (3 ans), mais fermons la parenthèse. À regarder de façon basique les résultats, on peut se demander pourquoi tant d’éloges. Pourquoi « el toro cinco y el torero veinticinco » ? Pourquoi s’embêter à conserver un toro un an de plus à grands frais pour un tel résultat ? Certains ont trouvé rapidement la réponse : « Parce qu’il ne les ont pas vendus, pardi ! » Et le toro cinqueño est passé en un instant d’un statut de louange à celui de rebut. En quelques secondes, il était aberrant de lidier des toros âgés. La démonstration était faite : le toro cinqueño était un toro impossible. Sentence aussi rapide que définitive. Il fallait abolir le toro de cinq ans, l’éradiquer et ceux qui osaient encore le présenter se moquaient bien de nous. Je ne suis pas de ceux-là et je ne pense pas qu’on puisse juger aussi radicalement le toro de cinq ans en se fondant sur de simples apparences. Bien au contraire, jauger un toro de 5 ans est une tâche ardue, très délicate tout autant que passionnante et les avis divergent souvent. La présence du toro âgé en cette féria n’a rien d’un hasard, il s’agit d’une démarche. Une démarche qui mérite qu’on s’y attarde, alors grattons un peu.
Tout d’abord le trapío. Je me rappelle encore de mon premier campo. Qu’est-ce qu’on apprend au campo ! Ce jour-là mon professeur s’appelait Louis Tardieu. Après la visite de la camada, des cuatreños bien entendu, nous allâmes dans un petit cercado voir les quelques cinqueños qui restaient. En un regard je compris les milliers de lignes que j’avais pu ingurgiter à ce sujet. J’avoue que j’avais du mal à comprendre avant d’avoir vu, mais là, la démonstration parlait d’elle-même. L’image du réel illuminait la théorie. Lorsque sortit en piste 'Macetero' de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas, il en fut un peu de même. La beauté du toro cinqueño était là. Pas besoin de longs discours, il suffisait d’ouvrir les yeux, d'observer et de contempler un spectacle rare. Je pense que tous les aficionados auront pu profiter de ces instants précieux, qu’il soit connaisseur ou néophyte. C’est la magie du toro brave qui par son émotion nous unit tous. Face à un tel adversaire le torero est grand, pour peu qu’il soit loyal.
Mais une corrida n’est pas une foire. La présentation est une chose, primordiale certes, mais elle perd tout son sens sans contenu. Et si le contenant est bien différent entre 4 et 5 ans, le contenu l’est tout autant. La corrida concours en fut une belle démonstration. Je ne vais pas vous faire croire que les toros étaient bons, là n’est pas mon intention, mais j’aimerais vous faire remarquer à quel point toutes les caractéristiques de ces toros âgés étaient marquées. Comme un négatif qui se révèle au fil des secondes, le toro développe avec les années ses qualités et ses défauts. Malheureusement, nous eûmes plutôt droit à cette seconde révélation. Mais il est peu fréquent de voir des toros si contrastés et j’ai trouvé à cela beaucoup d’intérêt. Un intérêt dans la mansedumbre, allant crescendo, de l’Alcurrucén, un intérêt aussi dans le caractère vite renfermé des Victorino.
Car il y a un autre facteur majeur de l’âge : l’intelligence. Et son corollaire en matière taurine : la lidia. Face à un toro cinqueño, il faut commettre encore moins d’erreurs qu’avec le toro de 4 ans. Il ne faut pas se tromper sinon il apprend et ne se laisse pas leurrer deux fois. C’est vrai s’agissant des passes, mais également dans les autres domaines, comme les banderilles ou les piques. Comment ne pas penser qu’une première pique, longue et ôtant toute chance au toro, comme les ont subies 'Macetero' (MLDPV) et 'Caracorta' de Dolores Aguirre ou quelques Victorino Martín, n’influent pas sur leur comportement à venir ? Comment ne pas penser qu’avec des rencontres leur permettant de s’exprimer plutôt que de les casser, ses toros ne se seraient pas grandis ? La lidia est une chose fondamentale dans la tauromachie, mais encore plus lorsque l’âge de l’opposant avance. Ainsi, la lidia d’une corrida est plus exigeante que celle d’une novillada. Et qu’avons-nous vu ? Point de lidia. Comme il est malheureusement habituel, nous avons vu des toreros débuter leur travail lors de la faena, se désintéressant totalement de tout ce qu’il y avait avant. Ce fut particulièrement criant lors de la corrida de Victorino Martín où Rafaelillo eut beau mettre tout son cœur à l’ouvrage, il ne put soumettre la caste piquante de 'Borreguero'. Il n’y arriva pas car c’était impossible, non pas que le toro était impossible mais parce qu'il était trop tard. Le labeur d’une simple faena ne pouvait suffir à contraindre sa caste. Pour y parvenir il eût fallu s’y prendre dès sa sortie en piste. Au capote, puis au cheval, avec des quites et des mises en suerte pour tenter d’allonger sa charge, récidiver encore aux banderilles, puis poursuivre muleta en main. Mais seule, une muleta ne pouvait vaincre 'Borreguero'. Il est bien rare de voir ce genre de toro et il n’est sûrement pas un hasard si le meilleur toro cinqueño fut 'Banderito' de Palha lidié par Alberto Aguilar. Oui, 'Banderito' fut bien lidié. Bien mis en suerte au cheval, puis aux palos. Et son comportement durant la faena ne fut sûrement pas un hasard. Ces combats illustrent l’importance de la lidia, l’influence qu’elle peut amener sur le comportement du toro brave et c’est précisément cela qui, en dépit du résultat artistique, m’a intéressé et a fait que la présence du toro cinqueño fut pour moi le principal événement de cette féria vicoise 2010.
Si je remerciais en avant-propos le CTV de nous avoir présenté des toros cinqueños, je mettrais toutefois un bémol, ou tout du moins une interrogation, quant à la taille de la piste. Je ne suis pas sûr qu’un ruedo d’un diamètre si modeste permette une lidia correcte de ce type de bétail. Le toro cinqueño, par sa présence, donne l’impression d’être partout à la fois et sa lidia paraît à certains moments totalement impossible. Comment blâmer alors les quelques peones qui échappent le toro ? Tant le fait de garder à tout instant le toro cinqueño dans les capotes peut s’apparenter à un exploit.
De même, il est facile d’imaginer que la taille de la piste brime certains toros, en les étouffant, comme étouffent certaines muletas. Comment ne pas penser que ce petit ruedo "intériorise" la bravoure au lieu de l’extérioriser. Mais les Vicois rétorqueront que s’ils ne le font pas, qui va le faire ? Je les entends d’ici : mieux vaut voir des toros cinqueños dans de mauvaises conditions que ne pas les voir du tout, non ? Rendons donc hommage aux petites arènes qui nous proposent ces spectacles authentiques, puisque les grandes, celles qui le peuvent, ne nous les proposent pas. Et lors du bilan, ne nous contentons pas d’un simple « ils étaient impossibles » ; derrière se cachent peut-être bien d’autres choses.

Image Toro de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas © Camposyruedos

30 mars 2010

Sainte Colombe à prix d’or


Elles paraissent bien sympathiques ces Pâques taurines à Aignan avec, au cartel, la présence des Santa Coloma de Rehuelga. Je suis un des plus fervents partisans de l’encaste de la sainte Colombe qui symbolise aujourd’hui la diversité du spectacle, et je ne me priverai jamais de le défendre. Parce que les Santa Coloma sont un gage de différence, par leurs robes, bien évidemment, mais aussi par leur physique et surtout par leur tempérament. Pour toutes ces raisons, je félicite les organisateurs d’Aignan pour leur afición évidente et leur courage.

Cependant, l’aspect de politique taurine est largement gommé par l’aspect de politique du prix. Pour sûr, j’aurais préféré vous parler de ces Santa Coloma de Rafael Buendía qui sont un gage d’espérance pour tous les amoureux de ce fabuleux encaste. Mais à Aignan, le droit de voir ces Santa Coloma est fixé à la somme rondelette de 36 euros. J’entends 36 euros premier prix. Ce qui, en ces temps de crise, représente tout de même un sacré pécule. Il semblerait que dans la placita gersoise l'on ait oublié l’aspect populaire de la tauromachie. Car un tel montant prive radicalement de spectacle une partie de la population. Pensons aux jeunes qui désirent se former, voir des toros mais qui ne le peuvent pas toujours, faute de dollars.

Je sais très bien qu’organiser une course coûte cher. Je sais très bien qu'Aignan est une petite arène et que ce premier prix est en 7ème rang, proche du toro. Mais Aignan n’est pas non plus Séville. Pour petite qu’elle soit, une arène se doit de conserver le sens de la mesure et considérer qu’il est important d’avoir une graduation dans l’échelle tarifaire qui garantisse l’accès aux tendidos à un large éventail de la population, le plus large possible. Afin de ne pas courir le risque de perdre le côté populaire de la Fiesta. Afin de ne pas sectoriser ce spectacle et qu’il puisse conserver l’intégralité de son identité.

20 décembre 2009

Coquilla Dream, « Yes we can »


La possible disparition de l’élevage Sánchez-Fabrés d’origine Coquilla a suscité l’émotion de nombreux aficionados. Une émotion d'où a jailli un flot de mots de solidarité et de passion. Cette mobilisation a permis de recharger les piles du ganadero Juan Sánchez Fabrés, qui a finalement décidé de préserver provisoirement ce petit trésor qui habite « Pedro de Llen ». Au-delà des faits, ce rassemblement des aficionados ouvre des perspectives optimistes sur l’avenir et la préservation des encastes rares. Oui, l’aventure de ces derniers jours montre à tous ces éleveurs en difficulté qu’ils ne sont pas seuls. Elle leur rappelle que derrière eux réside une masse invisible, celle des aficionados. Elle leur démontre aussi que l’oubli du mundillo ne signifie pas l’oubli de l’afición. Ainsi, tant qu’ils préserveront leurs élevages, tant que la diversité sera présente au campo, même si celle-ci n’arrive pas jusqu’en piste, il y aura de l’espoir. L’espoir de changer les choses et de faire revivre cette multitude d’encastes aujourd’hui oubliés.

Cependant, pour revenir sur l’encaste Coquilla, si la disparition de l’élevage de Juan Sánchez Fabrés aurait été un drame, elle ne signifiait pas pour autant l’arrêt de mort de la rame Coquilla. Car Coquilla ne se résume pas à cette unique ganadería.
Il y a bien évidemment les coquillas de Sánchez-Arjona, mais pas seulement. Aujourd’hui, malheureusement, l’existence des élevages et des encastes se résume pour de nombreuses personnes à la seule UCTL (Unión de Criadores de Toros de Lidia). Rien n’est moins faux. En parallèle de cette association d’éleveurs en existe 4 autres. Des associations moins prestigieuses et surtout d’un niveau beaucoup moins homogène que l’UCTL. Il n'empêche qu'elles renferment quelques petits trésors qu’il est aujourd’hui coupable d’oublier.
Ainsi, lorsque l'on parle de l’encaste Coquilla, il est indispensable de se référer à l’ensemble de la cabaña brava espagnole et de ses 5 associations d’éleveurs. Aussi, il ne faut pas uniquement parler de deux élevages mais d’au moins 5. Je dis « au moins » car je peux vous assurer de ce nombre, mes pas et mes yeux ayant ratifié cette information. Mais il est plus que probable que j’ignore encore quelques devises qui possède l’origine Coquilla.

Il convient dès lors de citer :
- La Interrogación, le fer d’origine Coquilla de la famille Martín-Tabernero ;
- Mariano Cifuentes et
- El Añadio.

Remercions donc María Jesús Gualda, Mariano Cifuentes et Ángel Martín Tabernero, trop souvent oubliés mais qui, au même titre que Juan Sánchez Fabrés et Javier Sánchez Arjona, contribuent à préserver l’encaste Coquilla.

Et puisque nous en sommes à l’heure des remerciements, remercions également ceux qui, dernièrement, nous ont proposé des coquillas. Remercions Captieux, La Peña Jeune Afición de Saint-Sever, Saint-Martin-de-Crau, Rieumes, Céret, Mont-de-Marsan, Hagetmau, Collioure, Arles (concours), Vic-Fezensac (concours), Parentis-en-Born (concours) et Soustons (concours).

Pour finir, je tiens tout personnellement à remercier la Peña Jeune Afición de Saint-Sever qui inscrit sa politique taurine dans l’esprit de la diversité des encastes et la recherche d’élevages originaux. Un grand merci à eux. Si seulement d’autres pouvaient leur emboîter le pas, l’encaste Coquilla et les autres encastes rares seraient peut-être moins en danger. Mais tant qu’il y aura de la diversité au campo, nous pourrons encore faire changer les choses. « Yes we can ».

Photographie Le fer de La Interrogación sur la cuisse d'une vache Coquilla © Camposyruedos

05 novembre 2009

Diversités


En ce printemps 2009 le soleil est rayonnant. Le campo andalou est vert et fleuri comme jamais, du moins comme il ne l’a plus été depuis bien longtemps. Les vaches sont magnifiques et pleines de forces. On nous raconte de toutes parts leurs exploits en tientas et, crédules, nous rêvons. Un ganadero nous contant même qu’il dut arrêter une de ses tientas après la première vache, le torero étant épuisé... Dans de telles conditions, la faiblesse, le mal majeur de la fiesta, gommée, que dis-je, éradiquée, la temporada 2009 s’annonçait sous les meilleurs auspices. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et, pour rajouter à notre bonheur, nous étions en vacances avec tout le temps nécessaire pour s’imprégner de notre passion.

Puis, patatras ! Quelques jours plus tard ce fut Séville. Un fracaso majuscule. Un fracaso homogène comme il m’a rarement été donné d’en voir. Toros faibles et décastés. Pratiquement tous faibles alors que le campo promettait l’inverse. Premier signe sans doute de la cassure entre le toro bravo et son environnement. Première pièce à charge au dossier des élevages industriels, que les années à venir devraient largement étayer. Une preuve que l’alimentation du toro de lidia est complètement découplée de son milieu naturel. Qu’il vive sur de l’herbe, de la terre, du gravier, du goudron ou de la paille, le résultat est identique. Il se suppute même que certains ganaderos désherberaient des cercados pour mieux contrôler l’alimentation de leurs toros !

Ces conditions d’élevage nous rapprochent bien du principe industriel. L’appellation n’est pas nouvelle mais elle est habituellement usée dans un sens quantitatif. Alors qu’ici nous sommes sur le principe même de l’industrialisation : la détermination d’une méthodologie pour parvenir à un résultat unique. La reproductibilité est bien le maître mot de l’industrie, avant même le côté quantitatif, qui en est la conséquence, l’aboutissement. Nous sommes en train de vivre la cassure du lien toro/environnement. Quel que soit le temps, le toro est le même. Si jadis on pouvait expliquer des hauts et des bas en fonction du temps — telle temporada était grandiose en raison de la force du bétail et telle autre, au contraire, était pauvre en raison du climat rigoureux —, aujourd’hui, la climatologie n’est plus une source de diversité. Un pas de plus vers l’homogénéité de la fiesta est franchi.

Je ne reviendrai pas sur l’appauvrissement de la génétique et la diminution des encastes significatifs. Je me suis largement étendu sur ce thème l’hiver dernier (voir analyse).

Peu avant la mésaventure sévillane, confirmée plus tard par une temporada de piètre qualité, une conversation nous fit broyer du noir. Un ganadero nous compta les tentatives de rapprochements des différentes associations d’éleveurs. Rien d’alarmant jusque-là. Mais tout se complique lorsqu’on apprend qu’un des objectifs du projet est de constituer une base de données commune où, tenez-vous bien, serait regroupée l’intégralité des bêtes des élevages de la planète, avec leur valorisation qualitative ! Oui, vous avez bien lu. Valorisation qualitative. C'est-à-dire que la base de données va renfermer les notes de tientas de chaque bête. Et vous l’avez senti venir, le barème est imposé ! C’est bien là le gros hic. Avant même de commenter le contenu du barème (post à suivre), le principe d’une grille de notation unique pour tous les élevages du monde entier est choquant car il constitue une entrave, encore une, à la diversité. En quelque sorte, l’éleveur n’a plus le droit de définir ses propres critères, on les lui impose. Peu importe ses goûts, le toro qu’il aime, ce qu’il désire élever. Désormais, on lui dit que le toro doit être ainsi. Qu’elle est loin l’époque où il se disait avec raison « no hay ganaderías, hay ganaderos ». C’est comme si on imposait une même ligne éditoriale à toutes les revues taurines. Euh ! Mauvais exemple, je vous l’accorde, car là aussi il y aurait beaucoup à écrire sur la diversité. Ce barème unique, c’est dire qu’un éleveur n’a pas le droit à la différence, qu’il n’a pas le droit d’innover et d’inventer un nouveau toro. Avec de tels principes, nous serions aujourd’hui encore avec le toro du siècle dernier. Des éleveurs de génie, car différents, inculquant à leurs toros des caractéristiques jusqu’alors ignorées ou non ordonnées, ne se seraient jamais fait connaître. C’est le cas de Juan Pedro Domecq, Atanasio Fernández ou encore Carlos Núñez. Et Miura, Victorino Martín, Palha, pourquoi les aimons-nous ? Parce qu’ils sont différents. Pourquoi aujourd’hui Juan Pedro Domecq a perdu son prénom ? Parce que son toro est comme un autre, comme tant d’autres et peu importe de quel élevage il provient, on connaît pratiquement le résultat.

Ce principe de notation unique est extrêmement dangereux et pourrait entraîner à terme l’extinction des ganaderías pour créer LA ganadería. Et si ce système entre en application, il nous faudra peut-être créer une CNIL taurine afin de donner le droit aux éleveurs de choisir leurs critères de sélection.

Quant à l’utilisation de la base de données, elle apparaît aujourd’hui bien vague. On parlerait d’une assise pour distribuer les subventions, mais rien de bien précis n’est énoncé. D’ailleurs les informations sur le sujet venant du campo sont évasives et nous ont obligés à mener une enquête administrative pour reconstituer le scénario. En bref, il semblerait que le point de départ soit un décret européen visant la préservation de la diversité biologique. Rien de récent, puisque ceci s’inscrit dans la suite logique du congrès de Rio de Janeiro, datant de 1992. En 1998, l’Espagne a défini un plan de conservation de ses races autochtones donnant lieu à plusieurs lois, dont quelques-unes récentes (2007 & 2009). Le bulletin officiel du 27 janvier 2009 définit notamment les modalités du plan espagnol et donne pour obligatoire le plan d’amélioration génétique (« programa de mejora ») qui doit être mené par chaque association d’éleveur reconnue. Dans ce plan, on retrouve des données devenues classiques comme le livre généalogique mais aussi l’obligation de contrôler la valeur génétique du bétail (« control de rendimientos ») et de l’inscrire dans une base de données informatique. Ce dernier point, si évident lorsque l’on traite de production, qu’elle soit laitière ou allaitante (production de viande), l’est beaucoup moins au sujet du taureau de combat. Sa valeur repose sur son comportement, mais quel comportement ? Même si l’on peut définir des caractères génériques, il en existe d’autres qui sont propres à tout un chacun et de surcroît subjectif, donc difficilement quantifiable. L’UCTL, dans son plan de 2006, sembla parfaitement au fait du problème et traîna sûrement les pieds dans son application pour cause de son inadaptation au taureau de combat.

Mais le décret européen est en application depuis déjà quelques années, et si les associations d’éleveurs de taureau de combat espagnols ne remplissaient pas tous ces critères, elles n’en acceptaient pas moins les fruits : les subventions. Ceci amena le Ministère de l’Agriculture espagnol à se fâcher et à forcer la main des associations d’éleveurs. Ainsi, chaque association a créé ou est en train de créer ses grilles de notations indispensables pour combler les réquisits européens et profiter en toute légitimité des subventions. Vous trouverez ici reproduites les grilles des deux associations les plus importantes, l’UCTL et l’AGL, qui témoignent de cette réalité. Je vous laisserai juger vous-mêmes de leur pertinence.


Heureusement, il reste encore des ganaderos, des vrais, pour nous sortir de cette rigueur administrative. Des personnalités que le système n’a pas réussi à corrompre. Des hommes, des femmes qui, lorsqu’ils parlent des grilles de notations, rigolent et vous expliquent, un petit sourire en coin, que chaque printemps ils joueront au loto ganadero ! Tant qu’il y aura du caractère, de l’aspérité, il y aura la fiesta brava.
Après avoir perdu la diversité des races, la diversité temporelle, conséquences des facteurs météorologiques, nous serions en passe de perdre la diversité de sélection. Les toreros étant, eux aussi, de plus en plus stéréotypés, nous sommes en droit de nous demander en quoi une corrida va bientôt différer d’une autre. De la différence naît la richesse. Nos pères étaient riches, nos enfants seront bien pauvres.

Photo Chez Araúz de Robles © Jérôme 'El Batacazo' Pradet
Grilles de notations © AGL & UCTL

19 août 2009

Vueltas à gogo


Nous ne sommes pas encore au bout de la temporada mais, passé le 15 août, les bilans commencent à ronronner dans nos têtes aficionadas. J’ai beau réfléchir à un toro de bandera, à un grand toro, mais rien ne me vient en tête. Il y a des bribes, quelques bons toros, mais pas de fait marquant, pas de toro d’exception dont je reverrais le film tout l’hiver.

Pourtant il y en a eu des prix. En quelques courses, j’ai assisté à 5 vueltas al ruedo ! Excusez du peu. Il semble loin le temps où on courait la temporada sans en voir une ! Ceci paraît aujourd’hui pratiquement impossible ; celui voyant une vingtaine de spectacles par an est pratiquement assuré d’avoir droit à sa vuelta. Et pourtant, de cette période me restent des toros en tête. Des toros qui ont marqué mon esprit par leur tempérament, de grands toros, mais imparfaits pour que leur soit accordé la vuelta.

Au hasard d’une lecture estivale, je suis tombé sur ce passage de Luis Fernández Salcedo, extraite de son excellent Veinte toros de Martínez réédité chez Egartorre. Je laisse la parole au grand homme :

“… mi buen amigo el marqués de Laca¬dena, una noche de verano de 1952, precisamente en San Sebastián y a la salida de "La Nicolasa", por mas señas, una anécdota, no menos expresiva, referente a uno de los mejores ganaderos contemporáneos, alejado de los tendidos desde hace varios lustros por causa de una dolencia, …”

“Cuando a dicho señor le dicen sus hijos que un toro ha sido de
bandera...
-Cuantas varas ha tomado?
-Pues... dos..., quizás tres.
-Bah! Ese no es un toro de bandera!
-Si vieras con qué bravura acudía a los caballos y a los de a pie!
- Todo eso servirá para calificarlo incluso de superior; pero nunca de bandera. Para que un toro pueda ser llamado así tiene que hacer una pelea en verdad excepcional de todo punto.
Tiene razón el famoso ganadero. Decir de un toro que ha sido de bandera es atribuirle una bravura extraordinaria, y como la bravura se calibra por el tercio de varas (no le demos vueltas!), cuando el resumen de la pelea de un toro en el primer tercio es, por ejemplo, tres varas y un refilón, sin ninguna caída..., ese toro será todo lo bravo que se quiera, pero de bandera..., nunca!
Me diréis que, tal y como suceden ahora las cosas, no hay posibi¬lidad de ver lo que es un toro en varas. Conforme. Pero eso quiere decir que la misma orden ministerial que dio vida al peto signific6 virtual¬mente la clausura de la Relación de Toros de Bandera. Hay que aceptar los hechos como son, con todas sus consecuencias, y seria absurdo que a toritos que toman bien, o bastante bien, dos puyazos y acuden a la muleta con una docilidad extraordinaria se les pusiera en lista al lado del " Jaquet6n", del "Caramelo", del "Estornino" y de tantos otros.

En un articulo humorístico, yo, como mal menor , y para dejar a todos contentos, proponía que se crease una nueva categoría, compren¬siva, principalmente, de esos toros de dulce, suavísimos, con temple ideal, con la embestida justa, sin pizca de malicia, que resistan ochenta pases sin adquirir el menor resabio. A estos animalitos se les llamaría los toros de gallardete. Entre ellos y los verdaderos toros de bandera hay exactamente la misma proporción que entre el gallardete, soso y verbenero, y la bandera majestuosa, que ampara en el balcón a un escudo. A los aficionados serios ya nos indigna bastante que para esos toros se pida la vuelta al ruedo, o incluso que se les dé sin pedirla (hecho histórico que motiva el articulito de marras), vaya usted a saber por qué regla de tres.
Los manipuladores de la propaganda, en una verdadera carrera hacia el Mar de la Mentira, parecen desconocer el valor de los adjetivos o deliberadamente los subestiman, si es que no tratan maquiavélica¬mente de ridiculizar a aquellos a quienes se aplican. En esto sucede algo parecido al hecho de salir un señor bajito, de un almacén de ropas hechas, vestido con un traje de las tallas más elevadas: todo el mundo se reirá del señor, y no del traje, por entender que aquél se había apro¬piado de algo que no le correspondía y que pudo tener mejor empleo.
Así pasa con los toros de bandera, que son, en rigor, muchísimos menos de los así calificados, por las razones antedichas y algunas mas que podrían aducirse.”

Un texte cruellement d’actualité.
Pour conclure : croisons ces dires avec notre actualité. Voici les détails des tiers de piques des cinq toros/novillos qui eurent les honneurs de la vuelta al ruedo sous mes yeux.

'Lobito' novillo de Flor de Jara, lidié à Vic-Fezensac le 30 mai 2009.
1. Part seul sur le picador de réserve, pour une brève rencontre, l’animal sortant seul.
2. Grosse poussée sur la seconde pique, poussant fort et progressivement la tête calée au milieu du peto. Colle le cheval aux planches avec beaucoup de puissance.
3. Placé à bonne distance, le novillo s’emploie correctement mais sans commune mesure avec la rencontre précédente. Il pousse par à-coups et donne de la tête.
4. Répète sa prestation précédente.

'Callejero 1' toro de Escolar Gil, lidié à Vic-Fezensac le 30 mai 2009
1. Placé près du cheval. Pousse très fort avec beaucoup de puissance la première pique. La charge est progressive et continue, malgré la longueur de la rencontre.
2. Placé à une distance correcte, il récidive une belle poussée mais moins puissante et moins soutenue.

'Bengala' toro de Manuel Assunção Coimbra lidié à Céret le 11 juillet 2009
1. Sur la très longue et très appuyée première pique, le toro pousse bien avec la tête fixe dans le peto.
2. Il repart seul au cheval pour une deuxième rencontre tout aussi longue, mais le bicho s’emploie peu et surtout avec beaucoup moins de puissance.
3. Enfin, sur la dernière rencontre il pousse peu et manque également de puissance.

'Bilanovo' toro d'El Pilar lidié à Bayonne le 7 août 2009
1. Part seul au cheval, pousse correctement mais manque de puissance.
2. Une petite pique, peu appuyée, le toro se laissant châtier sans broncher.

Novillo de Adolfo Martín lidié à Dax le 17 août 2009
1. Part au cheval sans être arrêté auparavant. Bonne poussée, progressive mais manquant de puissance. 2 trous situées dans la patte. Le novillo chute en sortant de la rencontre.
2. Placé à distance du cheval. Une petite pique, le novillo poussant correctement mais en manquant une nouvelle fois de puissance.