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21 septembre 2010

Hechuras


Ne nous le cachons pas : partir à la rencontre du toro au campo, pousser la porte des corrals pour l'approcher au plus près, ou l'observer sur des photographies (surtout, et souvent via un écran), constituent trois pratiques d'un même plaisir « chro-no-pha-gis-sime ». On préférerait passer davantage de temps à les admirer au campo, mais le plaisir deviendrait plutôt coûteux. Contentons-nous donc des photos des amis, en attendant la prochaine sortie...

Nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer ici quelques évolutions morphologiques manifestes dans certains élevages. Prenons Miura, par exemple, qui présente de plus en plus fréquemment des toros « pleins », aux formes rondes, au détriment d'animaux qui compensaient leur apparente maigreur par une taille et une longueur de dos hors norme. Et c'est l'aficionado qui se met à spéculer sur un éventuel, un probable, un évident croisement avec du...

Quand José Escolar Gil décida d'injecter du sang Buendía (1986) dans son élevage cousin de ceux des frères Martín Andrés, les aficionados guettèrent la croissance des petits issus de l'alchimie Albaserrada/Buendía pour en avoir le cœur net : par ici des têtes élargies, plus fortes, donnant du même coup l'impression d'avoir rétrécies ; par là des cornes moins veletas et des corps qui s'épaississent, des profils moins droits et des cárdenos qui s'éclaircissent...

Parfois, la consultation d'un tableau généalogique révèle une origine depuis longtemps absorbée, quand elle n'a pas été volontairement éliminée (voire ajoutée par erreur), ou bien une à laquelle on ne pensait plus et qui vous saute aux yeux au détour d'une photographie. Pour l'élevage de Francisco Javier Araúz de Robles, la littérature taurine mentionne, au milieu d'une multitude de sangs divers et variés, la présence d'une lointaine et énigmatique origine Saltillo...

Image Novillo d'Araúz de Robles dans les corrals de Madrid le week-end dernier © Juan 'Manon' Pelegrín

09 avril 2010

Si Monet avait vu ça


D'abord, pose ton fond bleu jaune sur la toile nue. Toile en droit fil, plutôt de lin lourd et épais... Etale la couleur, passe et repasse, glisse et caresse pour que la matière pénètre la fibre. Prends le temps... et respire. Ajoute en matière le vert, tendance citron, acide. Laisse le bleu encore frais l'épouser... L'alchimie opère. Pas trop grasse la texture... légère, légère sur ton fond... Laisse aller le bras, le poignet puis la main, et regarde les tendances s'exprimer. La couleur vit ici... Elle doit ! Respire... toujours respire... Sens la pointe chaude du soleil qui fait exploser l'acidité des verts , et l'apaisante fraîcheur de ce bleu qui tranche. Tu imaginerais déjà le vol des hirondelles... et la caresse de la brise du printemps.

Ajoute les cyans, les rouges et les bruns, un glacis ici... en pâte par là... pour rehausser la froideur de ce fond aigu... Version déclinée... jusqu'à l'infini... anarchique... comme l'idée te vient... Il faut que tout vibre, il faut que tout vive... A nouveau, respire... Sur la toile, c'est la vie maintenant.

Désormais, laisse couler la trace du pinceau... et que vienne ainsi l'illusion d'un arbre tout près d'un buisson là-bas, d'une mare au loin... Mais l'illusion, toujours l'illusion... que rien ne s'enferme, et que tout chancelle ou bascule, fragile équilibre... Ne pense pas, et prends tout comme cela vient. Quand la vie s'impose en reine, écoute l'illusion d'un galop qui viendrait de là-bas tout au fond... car arrivent enfin la force brute et la mystique présence des masses sombres, noires et profondes pour creuser la douce sérénité. Ne ferme jamais tes noirs... non, jamais... Laisse-les se diffuser car le noir doit vivre en mystère, profond et sans fin... Le regard s'y perd, car le noir ne doit jamais l'être vraiment... Profond et sans fin, le noir. Infini... sans horizon, sans contour... D'ailleurs, en voici des juste bruns, des clairs, des presque blancs... Tu vois que le noir ne l'est jamais vraiment. C'est une illusion... qui n'existe que dans les esprits fermés... Le noir n'existe pas. Alors décline-le, et peinds-le comme il te convient... Il n'y a pas de règle, il n'y a que des illusions. L'envie de voir, qui amène à la création... et puis vient le moment de poser les lumières... claires ou sombres, illumine cette cime ou assombris ce tronc... Tout alors n'est qu'illusion de lumières, d'ombres, de collines fleuries et d'hirondelles, peut-être de toros aux pelages de bronze ou salpicados, aux longues cornes sifflantes comme des virgules, peut-être d'un campo andalou après la pluie de mars, à la forte saveur "Gamero Cívico", peut-être alors celui de Araúz de Robles... Peut-être.

Perdez-vous dans les hautes herbes avec les toros de Araúz de Robles, ici...

26 février 2010

Araúz de Robles sur Terredetoros.com


Chez Araúz de Robles, il y a un soleil radieux et juste ce qu'il faut d'eau, des hautes herbes et des fleurs de toutes les couleurs qui caressent les ventres et les museaux.
Chez Araúz de Robles, il y a des arbres et un peu de vent qui donnent de l'ombre et de l'air quand il fait trop chaud.
Chez Araúz de Robles, il y a Francisco Javier, un ganadero qui élève des toros si magnifiquement présentés et aux origines si alambiquées, que même notre fondu de généalogie taurine en a perdu les papiers !
Chez Araúz de Robles, il y a aussi d'étonnantes bêtes barrosas... sans fundas !!!

De chez Araúz de Robles, près de La Carolina (Jaén), les visiteurs en repartiraient avec le sentiment étrange que des fées se sont penchées sur ce coin de campo.

En attendant la galerie — patience —, retrouvez la fiche de l'élevage sur Terredetoros.com.

Image Le jour où cet élevage, "trésor génétique au même titre que Miura et Pablo Romero", dixit Thomas Thuriès, se retrouvera en difficulté, espérons seulement que l'Afición a los toros saura réagir... © Jérôme 'El Batacazo' Pradet/Camposyruedos

05 novembre 2009

Diversités


En ce printemps 2009 le soleil est rayonnant. Le campo andalou est vert et fleuri comme jamais, du moins comme il ne l’a plus été depuis bien longtemps. Les vaches sont magnifiques et pleines de forces. On nous raconte de toutes parts leurs exploits en tientas et, crédules, nous rêvons. Un ganadero nous contant même qu’il dut arrêter une de ses tientas après la première vache, le torero étant épuisé... Dans de telles conditions, la faiblesse, le mal majeur de la fiesta, gommée, que dis-je, éradiquée, la temporada 2009 s’annonçait sous les meilleurs auspices. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et, pour rajouter à notre bonheur, nous étions en vacances avec tout le temps nécessaire pour s’imprégner de notre passion.

Puis, patatras ! Quelques jours plus tard ce fut Séville. Un fracaso majuscule. Un fracaso homogène comme il m’a rarement été donné d’en voir. Toros faibles et décastés. Pratiquement tous faibles alors que le campo promettait l’inverse. Premier signe sans doute de la cassure entre le toro bravo et son environnement. Première pièce à charge au dossier des élevages industriels, que les années à venir devraient largement étayer. Une preuve que l’alimentation du toro de lidia est complètement découplée de son milieu naturel. Qu’il vive sur de l’herbe, de la terre, du gravier, du goudron ou de la paille, le résultat est identique. Il se suppute même que certains ganaderos désherberaient des cercados pour mieux contrôler l’alimentation de leurs toros !

Ces conditions d’élevage nous rapprochent bien du principe industriel. L’appellation n’est pas nouvelle mais elle est habituellement usée dans un sens quantitatif. Alors qu’ici nous sommes sur le principe même de l’industrialisation : la détermination d’une méthodologie pour parvenir à un résultat unique. La reproductibilité est bien le maître mot de l’industrie, avant même le côté quantitatif, qui en est la conséquence, l’aboutissement. Nous sommes en train de vivre la cassure du lien toro/environnement. Quel que soit le temps, le toro est le même. Si jadis on pouvait expliquer des hauts et des bas en fonction du temps — telle temporada était grandiose en raison de la force du bétail et telle autre, au contraire, était pauvre en raison du climat rigoureux —, aujourd’hui, la climatologie n’est plus une source de diversité. Un pas de plus vers l’homogénéité de la fiesta est franchi.

Je ne reviendrai pas sur l’appauvrissement de la génétique et la diminution des encastes significatifs. Je me suis largement étendu sur ce thème l’hiver dernier (voir analyse).

Peu avant la mésaventure sévillane, confirmée plus tard par une temporada de piètre qualité, une conversation nous fit broyer du noir. Un ganadero nous compta les tentatives de rapprochements des différentes associations d’éleveurs. Rien d’alarmant jusque-là. Mais tout se complique lorsqu’on apprend qu’un des objectifs du projet est de constituer une base de données commune où, tenez-vous bien, serait regroupée l’intégralité des bêtes des élevages de la planète, avec leur valorisation qualitative ! Oui, vous avez bien lu. Valorisation qualitative. C'est-à-dire que la base de données va renfermer les notes de tientas de chaque bête. Et vous l’avez senti venir, le barème est imposé ! C’est bien là le gros hic. Avant même de commenter le contenu du barème (post à suivre), le principe d’une grille de notation unique pour tous les élevages du monde entier est choquant car il constitue une entrave, encore une, à la diversité. En quelque sorte, l’éleveur n’a plus le droit de définir ses propres critères, on les lui impose. Peu importe ses goûts, le toro qu’il aime, ce qu’il désire élever. Désormais, on lui dit que le toro doit être ainsi. Qu’elle est loin l’époque où il se disait avec raison « no hay ganaderías, hay ganaderos ». C’est comme si on imposait une même ligne éditoriale à toutes les revues taurines. Euh ! Mauvais exemple, je vous l’accorde, car là aussi il y aurait beaucoup à écrire sur la diversité. Ce barème unique, c’est dire qu’un éleveur n’a pas le droit à la différence, qu’il n’a pas le droit d’innover et d’inventer un nouveau toro. Avec de tels principes, nous serions aujourd’hui encore avec le toro du siècle dernier. Des éleveurs de génie, car différents, inculquant à leurs toros des caractéristiques jusqu’alors ignorées ou non ordonnées, ne se seraient jamais fait connaître. C’est le cas de Juan Pedro Domecq, Atanasio Fernández ou encore Carlos Núñez. Et Miura, Victorino Martín, Palha, pourquoi les aimons-nous ? Parce qu’ils sont différents. Pourquoi aujourd’hui Juan Pedro Domecq a perdu son prénom ? Parce que son toro est comme un autre, comme tant d’autres et peu importe de quel élevage il provient, on connaît pratiquement le résultat.

Ce principe de notation unique est extrêmement dangereux et pourrait entraîner à terme l’extinction des ganaderías pour créer LA ganadería. Et si ce système entre en application, il nous faudra peut-être créer une CNIL taurine afin de donner le droit aux éleveurs de choisir leurs critères de sélection.

Quant à l’utilisation de la base de données, elle apparaît aujourd’hui bien vague. On parlerait d’une assise pour distribuer les subventions, mais rien de bien précis n’est énoncé. D’ailleurs les informations sur le sujet venant du campo sont évasives et nous ont obligés à mener une enquête administrative pour reconstituer le scénario. En bref, il semblerait que le point de départ soit un décret européen visant la préservation de la diversité biologique. Rien de récent, puisque ceci s’inscrit dans la suite logique du congrès de Rio de Janeiro, datant de 1992. En 1998, l’Espagne a défini un plan de conservation de ses races autochtones donnant lieu à plusieurs lois, dont quelques-unes récentes (2007 & 2009). Le bulletin officiel du 27 janvier 2009 définit notamment les modalités du plan espagnol et donne pour obligatoire le plan d’amélioration génétique (« programa de mejora ») qui doit être mené par chaque association d’éleveur reconnue. Dans ce plan, on retrouve des données devenues classiques comme le livre généalogique mais aussi l’obligation de contrôler la valeur génétique du bétail (« control de rendimientos ») et de l’inscrire dans une base de données informatique. Ce dernier point, si évident lorsque l’on traite de production, qu’elle soit laitière ou allaitante (production de viande), l’est beaucoup moins au sujet du taureau de combat. Sa valeur repose sur son comportement, mais quel comportement ? Même si l’on peut définir des caractères génériques, il en existe d’autres qui sont propres à tout un chacun et de surcroît subjectif, donc difficilement quantifiable. L’UCTL, dans son plan de 2006, sembla parfaitement au fait du problème et traîna sûrement les pieds dans son application pour cause de son inadaptation au taureau de combat.

Mais le décret européen est en application depuis déjà quelques années, et si les associations d’éleveurs de taureau de combat espagnols ne remplissaient pas tous ces critères, elles n’en acceptaient pas moins les fruits : les subventions. Ceci amena le Ministère de l’Agriculture espagnol à se fâcher et à forcer la main des associations d’éleveurs. Ainsi, chaque association a créé ou est en train de créer ses grilles de notations indispensables pour combler les réquisits européens et profiter en toute légitimité des subventions. Vous trouverez ici reproduites les grilles des deux associations les plus importantes, l’UCTL et l’AGL, qui témoignent de cette réalité. Je vous laisserai juger vous-mêmes de leur pertinence.


Heureusement, il reste encore des ganaderos, des vrais, pour nous sortir de cette rigueur administrative. Des personnalités que le système n’a pas réussi à corrompre. Des hommes, des femmes qui, lorsqu’ils parlent des grilles de notations, rigolent et vous expliquent, un petit sourire en coin, que chaque printemps ils joueront au loto ganadero ! Tant qu’il y aura du caractère, de l’aspérité, il y aura la fiesta brava.
Après avoir perdu la diversité des races, la diversité temporelle, conséquences des facteurs météorologiques, nous serions en passe de perdre la diversité de sélection. Les toreros étant, eux aussi, de plus en plus stéréotypés, nous sommes en droit de nous demander en quoi une corrida va bientôt différer d’une autre. De la différence naît la richesse. Nos pères étaient riches, nos enfants seront bien pauvres.

Photo Chez Araúz de Robles © Jérôme 'El Batacazo' Pradet
Grilles de notations © AGL & UCTL

11 août 2008

Barroso


« Occupé à rentrer des données pour un site ami, je suis tombé en arrêt sur un pelage qu’il n’est pas si fréquent de rencontrer. » (cf. Anteado) Remarquez que je m’y attendais un peu avec cette course, tant il est permis de s’attendre à tout, au moins à ce sujet, quand on jette un œil aux sangs aussi improbables et prestigieux que variés (et inconnus ?) coulant dans les veines des toros d'Araúz de Robles — officiellement Gamero Cívico & Saltillo ! Combattu dimanche dernier à Madrid, 'Chingón' a été joliment décrit comme broncíneo (de bronze) par Manon. Vous dites tostado, vous ? Ben non, il était barroso...

Allô, Adolfo ?
« Es un pelaje de tonos amarillentos sucios (jaunes sales)1, con matices cenizos (nuances cendrées), terrosos (terreuses) y oscuros, que se asemeja a la coloración del barro fresco (couleur de la boue — terre glaise ou argile — fraîche), de donde deriva por analogía el término. Es la más oscura de las capas incluidas en el grupo de las Jaboneras (robes blanches-jaunâtres).
Algunos autores identifican las pintas Barrosas y Jaboneras Sucias aunque ambas presentan diferencias que permiten distinguirlas sin dificultad, toda vez que las primeras tienen mucho más marcados los matices terrosos y oscuros de su coloración.
Los pelajes Barrosos han recibido también otros nombres tales como Barquillo
(de gaufre), Cervuno (de cerf), Pardo (brun) y Ratonero (de souris) que, salvo el segundo, tienen poca validez y utilidad.
La denominación Barquillo se debe a una cierta analogía de este pelaje con la tonalidad del barquillo tostado y se ha usado muy poco en las reseñas taurinas.
El término Cervuno viene del aspecto parduzco-amarillento
(brun-jaune), con matices rojizos (nuances de roux) en la capa, que puede presentar en algunos casos cierto parecido con el pelaje de los ciervos durante los meses veraniegos. Aún siendo más usado que los otros, puede considerarse también como una denominación rara. Tan solo se ha venido utilizando para reseñar algunos ejemplares de la ganadería de Molero Hermanos, donde la capa Barrosa deriva hacia una tonalidad más cobriza (cuivrée), intermedia en coloración entre el pelaje Retinto (pelage "teint deux fois") y el más oscuro de le gama de los Jaboneros.
Las otras denominaciones, Ratonero y Pardo, podrían inducir a errores con las capas Cenizas y no tienen empleo alguno en la actualidad, pudiendo desecharse ante su escasa utilidad.
»2

'Chingón' portait certes une robe barrosa — que celui qui a dit colorada avinagrada lève le doigt ! — mais la reseña aurait pu ne pas s’arrêter là. Difficile de le qualifier avec certitude de bocidorado tant la lumière peut tromper ; en revanche, il ne me semble pas hasardeux d’employer le terme d’ojalado, en référence au cercle bordant l’œil gauche, et vraisemblablement le droit. Ojalado et non ojo de perdiz car ce dernier s’emploie exclusivement pour les animaux colorados.

1 Cela va sans dire mais les parenthèses sont de CyR.
2 Adolfo Rodríguez Montesinos, Pelajes y Encornaduras del Toro de Lidia, Co-édition Consejo General de Colegios Veterinarios de España (Madrid) et Ibercaja (Zaragoza), 1994.

Images 'Chingón', spectaculaire "statue de bronze", dans les corrals de Las Ventas le 10 août 2008 © Manon L'arbre généalogique-usine à gaz de l'élevage Araúz de Robles © www.las-ventas.com