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24 novembre 2008

Figures de toreros (II)


Carlos Escolar ‘Frascuelo’ est sans nul doute photogénique mais les occasions de le cueillir en train d’ajuster sa cape avant le paseíllo se font rares, de plus en plus rares. Même à Madrid où une temporada sans son nom signifierait pour l’afición — et pas seulement la madrilène — le début d’une fin, qui ne marquerait pas uniquement celle de sa longue trajectoire de matador de toros.

À regarder ce visage sépia, cette gueule à l’ancienne pleine de torería, on est saisi par son exceptionnelle gravité voire sa majesté — affronter et tuer des toros conférerait à celui qui en a la charge quelque chose "en plus". Parce qu’il ne combat pas les toros comme d’autres empilent des cubes, Frascuelo serait capable d’abriter sa muleta du vent ou de donner la lidia qu’il faut à un manso. Il se dit même que Frascuelo ferait marcher sa tête...

Mis à part une cicatrice au menton, l’arène — mais est-ce elle ? — paraît avoir relativement épargné ses traits ; le temps, lui, n’a pas eu cette délicatesse : des yeux en amande sans cils apparents, plissés et soulignés de deux arcs sculptés à la pointe du couteau, une faille en biais à droite sur la joue, une fine bouche pincée aux contours ridés, et des taches brunes témoignant plus sûrement de son âge avancé qu’une pièce d’identité ― quand les premières apparurent sur les mains de ma mère, je compris alors combien j’avais grandis.

Une trentaine d’années plus tôt, « muy importante fue la tremenda cornada de Frascuelo en Bilbao, al que un villagodio hirió en un pulmón »1. Un marqués de villagodio qui formait avec ses frères « bien armados y astifinos »2 une corrida « cinqueña, cuajada y seria » comme Frascuelo s’en coltinera une flopée tout au long de sa carrière...
« Frascuelo est un de ces toreros authentiques qui se sont faits pas à pas et qui, depuis leurs débuts dans la profession, recherchent dans les ruedos l’opportunité de prouver leur valeur. Il n’est ni n’a jamais été un torero d’affaires et d'intrigues3. Sa force, quelle que soit celle qu’il ait pu avoir, il la démontra tout d’abord devant le novillo et ensuite devant le toro, sans manières, sans facilités. Au cartel, Frascuelo garantit courage et dévouement. Ses lettres de noblesse, il les a acquises en tentant continuellement de résoudre les problèmes rencontrés dans tous les tiers. » écrivait Joaquín Vidal en 1977, après le passage de l’ouragan Santa Coloma sur la piste cendrée de Vista Alegre.

1977, c’était hier, c’est aujourd’hui et ce sera probablement demain...

Car une trentaine d’années plus tard, nous pouvons lire sous d’autres plumes des portraits fort ressemblants, à quelques formules ou rides près. N’allons guère chercher plus loin les raisons pour lesquelles Las Ventas aime et respecte Frascuelo. En 2008 et à 60 ans, il livrait toujours combat en attendant « l’opportunité de mourir sur les cornes d’un toro »... de Madrid ou de Bilbao.

1 Jorge Laverón dans El País en novembre 1977. Du même auteur, lire également Con una corrida de casta, Frascuelo todo un torero (01/05/1979).
2 Joaquín Vidal, La oportunidad de morir en las astas de un toro, El País, 16/08/1977. Toutes les citations suivantes en sont tirées.
3 « ... un torero de despachos, ni de cabildeos » dans le texte (en lien ci-dessus).

En plus Vous retrouverez les pré-"historiques" villagodios (ceux-là mi-Veragua, mi-Santa Coloma) du côté de San Muñoz, chez Agustínez, ou... en consultant Un villagodio ! sur le blog, la galerie sur le site ainsi que Terre de toros & la fiche du Centro Etnográfico del Toro de Lidia (avec un reportage à la clé).

Image Frascuelo le 25 mai 2008 à Las Ventas peu avant la course de Cuadri, complétée par deux toros de San Martín dont l’un, ‘Romero’, lui offrit l’opportunité de... © Manon

30 octobre 2008

Jorge (II)


Le rebond blogosphérique existe, en voici la preuve. CyR présente Jorge, le Ciego rebondit opportunément sur Curro, et CyR rebondit, une fois encore, sur Madrid et sur Curro. Cositas de la web, rebonds blogosphériques. Seize ans après, tout ceci nous aura permis de revivre des émotions que, sans doute, nous ne pensions pas si lointaines. Ludo était donc à Las Ventas, le 2 octobre 1992. Ce n’était pas en septembre Ludo, c’était en octobre. Peut-être nous y sommes-nous croisés, en bas du tendido 5 ou au bar del 7. Non, à cette époque les bars ne portaient pas encore le numéro des tendidos. Le jour d'avant nous nous étions ennuyés avec Ponce et six toros, Ponce et ses derechazos à l’infini comme l’écrira Vidal le lendemain. Le lendemain, le jour du Curro. Ce n’est qu’en me replongeant dans les archives du País que je me suis souvenu que le solo de Ponce était la veille.
De Curro je me souviens de ce trincherazo, de quelques passes de toreo fondamental, le kikirikí, un changement de mains. Des flashes me reviennent, ils ne m’ont jamais quitté en fait. Et c’est plutôt bon signe ça dans le désordre des souvenirs. De ce jour-là je me souviens des balcons du haut du 7, surchargés de romarin, de ce volcan venteño, rugissant, rauque et puissant, de Curro sortant comme un diable de l’infirmerie. Nous nous sommes ensuite attardés sur les gradins pour laisser la plaza se vider. Nous n’avons pas pris le métro à Ventas. Nous somme montés, lentement, jusqu’à Manuel Becerra. Je me souviens du brouhaha, des gens heureux, de l’excitation qui nous animait, de l’électricité dans l’air. Nous nous demandions ce que Joaquín Vidal allait bien pouvoir en dire. De son compte rendu je me souviens essentiellement d’une formule qui disait plus ou moins que lorsque Curro torée al natural il n’est nul besoin d’envoyer un fax aux andanadas pour leur annoncer la bonne nouvelle. Les emails n'étaient pas encore à l'ordre du jour, les portables non plus. Ce fut donc la dernière oreille coupée par Curro Romero à Las Ventas. Peut être, Ludo, nous y sommes-nous croisés, il y a seize ans. Les blogs n’existaient pas encore et nous étions loin de nous imaginer jusqu’où nous mèneraient ce que l'on n'appellait pas encore "les nouvelles technologies". Lorsque de retour en France je leur ai annoncé que j’allais acheter un ordinateur pour lire le País ils m’ont tous pris pour un jobard… L’Espagne était très en avance, Curro Romero éternel, et Joaquín Vidal en avait écrit ceci :

“Eso es torear. Tres minutos después de iniciada su faena al cuarto toro, Curro Romero ya había hecho todo el toreo. Tres minutos después de iniciada su faena, ya había dado más variedad de pases que cuantos se hayan podido ver en la temporada. Y eso, precisamente eso, es torear. La tarde entera, el año taurino íntegro, desde Valdemorillo a la feria presente,una década ya viendo cómo los toreros prologan sus faenas doblando por bajo a los toros -siempre igual, cada día la misma cantinela-, allá penas si son pregonaos o boyantes, tienen poder o quedaron moribundos, y allí estaba ese Curro impredecible y único haciéndose presente en el tercio para dictar una de las más importantes y más esclarecedoras lecciones que se hayan dado en la historia de la tauromaquia contemporánea. El primer muletazo al torito noble fue un estatuario, seguido de dos ayudados por alto cargando la suerte, un cambio de mano, y, de ahí en adelante, ya todo sería una explosión de técnica y de inspiración toreras en ese Curro incombustible, y en los abarrotados tendidos, el asombro y el clamor. Los pases se iban sucediendo sin pausas, sin dudas y sin reiteraciones, andándole al toro hasta los medios con la trincherilla, el pase de la firma, el molinete, el redondo... Y, despué, sin solución de continuidad, el toreo al natural.

Eso es torear al natural. Así se cita al toro, sin necesidad de que lo anuncien fanfarrias; ni de avisar al orbe que esté atento y se disponga a aplaudir, y se pasme, porque uno va a torear al natural; ni de hacer dengues o contonear jacarandas; ni de ponerles un fax a los de la andanada comunicándoles la buena nueva. Apenas rematado el pase en redondo ya tenía Curro la muleta en la izquierda, ya le estaba cargando la suerte al toro, ya le templaba el viaje, ya lo llevaba embebido en las bambas de la pañosa chiquita, y ya ligaba el natural, y otro, y otro, hasta abrochar la serie por alto, por bajo, con el de pecho, con el trincherazo, con el kikirikí, con el ayudado rodilla en tierra.

Dos tandas de naturales ejecutó Curro Romero y las dos desde la naturalidad. De ahí le viene el nombre a esta suerte, que es la fundamental del toreo: natural. Sin cadereos ni ringorrangos; sin poner posturas cañís, como acostumbran los pegapases cada vez que aciertan a sacar dos medias rabanadas seguidas, y a eso lo llaman por ahí profesionalidad o arte. Incluso en el desplante fue natural Curro: una breve parada frente al toro vencido, una mirada de soslayo, y se distanciaba un poco para tomarse un respiro y marcar un tiempo en la creación del arte.
En solo tres minutos (la faena entera no duró ni cinco) ya había dictado su lección de toreo completo (incluidos apéndices, notas marginales y bibliografía recomendada) y ya tenía la plaza revuelta ése Curro genial y cumbre. Cuadró, se echó fuera a cambio de cobrar un pinchazo hondo, se encunó en el siguiente intento y entonces el toro no le perdonó. Cuando pretendía escapar del embroque, le enganchó por el muslo y le pegó un volteretón terrible. Cayó Curro sobre el cuello y quedó conmocionado en la arena. De súbito se agolparon en las mentes todos los negros presagios, todos los recuerdos recientes de los infortunados Julio Robles y Nimeño, porque el torero, tumbado boca arriba y a merced del toro, se había quedado yerto.

Hubo milagro
Acudieron presurosas al quite las cuadrillas, y mientras las asistencias se llevaban a Curro a la enfermería, dobló el toro. El público pidió la oreja, que concedió el presidente, y el banderillero Guillermo de Alba emprendió con ella la vuelta al ruedo.
Apenas llevaba recorrido un cuarto de redondel y aconteció lo inesperado: apareció en la arena Curro Romero, que bajaba de los cielos. Hubo de ser un milagro: ¡no tenía nada! Nada, salvo el golpe. Pero los golpes no les duelen a los toreros buenos si es el precio que han de pagar por un triunfo memorable en Madrid. Y Curro, nimbado de gloria, resucitado e Ileso, tomó la oreja recién ganada, miró en torno, engalló el cuerpo, y anduvo. Ruedo adelante anduvo, complacido, firme y visiblement emocionado, en medio de un clamor. Parecía imposible, después de aquel trastazo morrocotudo que acababa de sufrir.

Seguramente no lo llevaron a la enfermería sino a Lourdes…

… Dios bendiga a Curro por no haber caído en la tentación de convertirse en un pegapases derechacista nunca jamás en su vida. Y por haber enseñado al mundo lo que es torear. Ese Curro, exclusivo e imperecedero, repite otra igual, y sube a los altares.”

29 octobre 2008

Jorge


J’ai connu Jorge il y a une vingtaine d’années. Il y a décidément pas mal de choses ou de personnes que je connais depuis une vingtaine d’années. Je ne suis pas certain que ce soit bon signe ça. De Jorge, je me souviens parfaitement de nos premiers échanges : Madrid, un mois de février, froid, plaza de Santa Ana. Je descendais avec un ami en direction de la calle Echegaray. Avant de prendre la route pour Valdemorillo il y avait d’abord un détour par La Venencia, pour une media de manzanilla. Ça aussi c’est une curiosité. Il faut faire attention en Castille car en demandant une manzanilla, selon où vous vous trouvez, il se peut que l’on vous serve une infusion. A La Venencia, vous n’avez aucune inquiétude à avoir, aucun risque que l’on vous serve une infusion.
C’est ainsi que j’ai croisé Jorge, pour la première fois, un matin d’hiver, avant une novillada à Valdemorillo. C’était à l’époque de ses colonnes mondaines dans le Diario 16.
Jorge, plus tard Vicente, ensuite Didier, le Nantais abonné à Las Ventas depuis plus d’une vingtaine d’années, vingt-sept nous préciserait Jorge. Pour lui aussi le temps passe. Tous de La Venencia. Todos con Jorge en La Venencia, y con un puñadito de pocos incondicionales...
Il y a déjà quelques temps que l’idée de faire un truc sur Jorge me travaillait, mais sans savoir réellement par où commencer. Avec la complicité de Didier Claisse, nous avons pensé que Vicente Llorca serait le mieux à même, car lui et Jorge sont de vieux amis. Alors voici son texte, traduit par Didier. Je vous indiquerai prochainement comment lire la version originale, en castillan.

Avec Jorge Laverón, on est certain qu'il sait de quel torero, novillero ou becerrista nous parlons.
- Jorge, qui était ce torero de Felanitx ?
- Gabriel Nadal.
- Jorge, j'ai vu un torero de Muro que personne ne connaît.
- Tu as vu Salvadorillo, et tout le monde le connaît.
- Jorge, l'autre jour dans un tentadero, il y avait un gros type de Almendralejo.
- C'était Manolo, et on l'appelle le Curro Romero d'Almendralejo.

Evidemment, comme ça, pas de discussion possible, et le cénacle se retire, boudeur.

Cependant, l'encyclopédisme laveronien a d'autres avantages.
- Jorge, quand a débuté Tomás Pallín ?
- Pendant l'été 1982, avec une corrida de Tulio.
- Il me semblait bien... Et, voyons voir, quand ai-je débuté, moi ?
- Toi, tu n'as pas encore débuté, mets-toi ça dans la tête.
- Je me disais aussi...

Ce que personne ne sait, c'est quand Jorge a vu sa première corrida. Lui dit qu'il était encore en couches, dans une feria de Málaga (ça ne pouvait pas être ailleurs) où son oncle l'emmena voir Rafael Ortega. Les mauvaises langues disent qu'en réalité c'était El Espartero qui était à l'affiche.

Peut-être. A partir de cette date mythologique, que ce soit El Espartero ou celui de San Fernando qui toréait à Málaga, Jorge a tout vu.
- Sûr que vous n'avez pas vu le torero de mon village.
- Et quel est votre village, brave homme ?
- Muñoz, dans le Campo Charro.
- Alors soyez plus précis. Parce que de Muñoz, il y avait Joselito Muñoz, bon torero, qui a toréé une corrida après son alternative à Peñaranda, et Salvador Herrero, qui avait réussi à débuter en novillada piquée. Auquel faites-vous allusion ?
L'homme de Muñoz marmonne quelque chose et s'en va ; sans payer.

Personne ne sait combien de corridas a vu Jorge. Et encore, sans compter les novilladas, becerradas, encierros, rejoneo, les festivals et les capeas, qui étaient nombreuses.
- Jorge, y'a un novillero qui torée demain au Boalo. On dit que c'est un phénomène.
- Allons le voir. Tu as une voiture ?
Et Jorge allait au Boalo.
On ne sait pas si le novillero était un phénomène. Ce qui est sûr, c'est que Jorge l'avait vu.

Et c'est comme ça qu'il a commencé, en ayant déjà vu tout le monde, quand il a débuté sa carrière de critique taurin dans le journal El País, vers 1976. Là il a fait quelques saisons, avec le regretté Joaquín Vidal. Ensuite il est passé au Diario 16. Le Diario fut, en ces années-là, le journal le plus taurin de toute la presse espagnole (après La Gaceta de Salamanca, bien sûr). Là, sous la direction de Barquerito, ils publiaient des pages et des pages d'informations et de vade-mecum taurins. Jorge chroniquait quelques corridas. Mais surtout, il se rendit célèbre par ses deux colonnes favorites : l'une était un bref compte rendu de ce qui s'était passé, où il résumait arbitrairement et catégoriquement la corrida (celle d'un certain jour devint célèbre, intitulée "Qui n'aime pas Curro n'aime pas sa propre mère"). La seconde était la colonne mondaine, où pouvaient apparaître aussi bien le ministre de l'intérieur que le tavernier de La Dolores. Tout ça sur la même page, évidemment. Les gens achetaient le Diario et confiaient : "La première chose que je regarde c'est la colonne de Jorge". Et se mêlaient la terreur et l'espoir d'y apparaître, jamais avoués bien sûr.

A cette époque, Jorge écrivait dans les journaux du groupe Correo, "La Voz de Almería", son préféré, "El Diario de Córdoba", "La Gaceta", etc. Il donnait aussi des conférences. Et à une époque où proliféraient les tertulias taurines après la corrida, Jorge eut la sienne. La plus extravagante, la plus arbitraire et la plus courue qu'on ait jamais vue à la San Isidro.

Cela se passait au Lola, le célèbre bar du quartier de Lavapiés, dont il fallait ouvrir les portes à deux battants pour laisser place au public, fervent et convaincu, qui s'y entassait. Y venaient les toreros amis de Jorge, diestros qui dédaignaient en général toute autre tertulia. Par-là est passé El Inclusero, Antonio Sánchez Puerto, Joselito, Curro Vázquez, quelque Dominguín… Nous n'avons jamais réussi à savoir à quelle heure devait finir la tertulia. Ce qui est sûr, c'est que le bar a fermé au bout de trois mois. Nous ne croyons pas que ce soit lié.

Le Diario 16 aussi a fermé, comme chacun sait. Jorge travailla alors au groupe El Correo, à La Razón, à l'agence EFE, à Toros por la Gran Vía, ou dans des revues spécialisées. Et aussi lors d'une mémorable réapparition dans El País, en 2006, une année ou le journal récupéra enfin la tradition des années 80, où le supplément taurin fut le plus cultivé et divertissant de la presse espagnole. Dirigé cette fois par José Suárez Inclán qui sut réunir dans ses pages les signatures nationales les plus notables de littérature et d'opinion. Pour disparaître l'année suivante, avec la suppression drastique de cette section.

Cependant, si les apparitions de Jorge dans la presse journalistique se faisaient plus rares, il n'en fut pas de même pour ses livres, édités soit à petits tirages chez des éditeurs confidentiels, soit chez de grands groupes à distribution plus populaire. En 1988 il avait publié un opuscule, "La tauromaquia de Antoñete", où, sur un ton lyrique et admiratif, il épanchait sa fascination pour le toreo du maestro de Las Ventas. Fascination répartie à parts égales entre ce toreo classique, pour la crème des aficionados, et sa façon de vivre, également classique (à sa façon), et réservée aussi au petit nombre. Loin d'une découverte tardive de Chenel pendant ses dernières saisons, Jorge évoquait ces années où il toréait deux, une ou aucune corrida, pour "une petite poignée d'inconditionnels".

Ensuite vinrent les livres - manuels de tauromachie. "La historia del toreo", "El toro de lidia", "La lidia", ou le "Diccionario de términos taurinos". Dans ces livres, malgré leur but de divulgation, Laverón ne pouvait s'empêcher d'inclure quelques-unes de ses opinions, personnelles et catégoriques, réservées aux aficionados.

Nous apprîmes ainsi que sa sainte préférée était Santa Coloma (aujourd'hui un peu diminuée). Que El Inclusero avait toréé comme bien peu d'autres. Que José Luís Ramos était le meilleur torero de Salamanque, après El Viti. Que Paco Ceballos avait été un des meilleurs, et des plus éphémères, diestros de Málaga. Ou que le berceau du toreo, comme chacun le reconnu par la suite, était Albacete, qui avait donné à l'histoire le plus grand nombre de diestros, et les meilleurs. Malgré sa situation dans La Mancha. Quelques pages plus avant, Jorge racontait que l'authentique dynastie du toreo classique était celle des Amador – Cortés. Et peu après il nous obligeait à suivre Manolo Amador et Manuel de Paz où qu'ils aillent, ce qui à la vérité, n'entraînait pas de nombreux déplacements.

Et ce livre collectif inclassable que fut "A los toros", préfacé par Joaquín Vidal. On y parlait de cirques romains et de rituels païens, d'élevages disparus et des traditions du campo. Et Jorge y parlait de ses toreros : ceux qui durèrent, une certaine après-midi, le temps d'un quart d'heure de gloire, mais dont lui se souviendra toujours.

D'Eugenio, le coiffeur de la rue Echegaray, il ne se souvenait même pas l'avoir vu (entre autres choses parce que personne ne l'a vu). Mais ça ne l'empêcha pas d'affirmer qu'il toréait plus artistiquement que Curro Romero et Rafael de Paula réunis. Mais avec un peu moins de témérité, pour dire la vérité.

Jorge Laverón est supporter de l'Atlético de Madrid, connaisseur de la bonne littérature, spécialiste d'histoire américaine, lecteur de Ignacio Aldecoa, excellent poète et enthousiaste de la boxe. Et ami de Manuel Alcántara, le meilleur écrivain de Málaga de ces derniers siècles, comme lui.

Ces dernières années, malgré ses chroniques écrites, la meilleure était celle d'après la corrida, arbitraire et précise. L'arbitraire seul mène à l'exactitude, et à l'érudition. Après la course, Jorge était entouré de quelques aficionados voulant connaître son opinion.

- Jorge, Morenito a été super, d'accord ?
- Il a été nul, il continue à donner des mantazos.
- ...
Le lendemain nous lui demandions :
- Comment était Morenito hier ?
- Très bon. Du toreo véridique.
L'un de nous s'offusquait :
- Tu ne disais pas ça hier.
- Ni aujourd'hui. Vous n'y connaissez rien et vous ne pouvez pas comprendre.

Les aficionados se taisent. L'après-midi les questions reprennent.
- Jorge, de qui étaient les dernières corridas de Sánchez Bejarano à Madrid ?
- De Luciano Cobaleda et Charco Blanco. Comme les premières.
- C'était un torero classique, non ?
- Classique et excellent. Il a coupé dix oreilles à Las Ventas.
- Avec ce bétail.
- Avec. Charco Blanco, c'est ce qui appartenait à Enriqueta de la Cova.
- Pour prendre son pied.
- Pour triompher, oui.

C'est ainsi que les choses se passent. C'est ainsi que nous continuons à apprendre.

Jorge se promène sur la place Santa Ana.
- Jorge, il y a une novillada demain à Villa del Prado.
- Qui torée ?
- Un type dont on m'a dit beaucoup de bien. De Sotillo.
- Et bien, allons-y.
Et nous partons à Villa del Prado.

Quelqu'un lui a proposé d'écrire sur ses toreros, ceux du quart d'heure de gloire. Il y travaille. Le livre sortira un jour. En attendant, Jorge aime les bons toreros, évidemment. El Juli est une vedette, Fundi aussi. Joselito fut la vedette, deux ou trois saisons. Rincón quelques autres. D'abord Caminista, il confesse désormais préférer toujours plus El Viti.

En son temps il fut de l'andanada del 8. Ils allaient y siffler El Cordobés et encenser Antonio Bienvenida. Ce monde aujourd'hui a bien disparu.
- Qui appréciiez-vous à l'époque, Jorge ?
- Le plus classique, c'était Rafael Ortega. Mais moi, j'ai toujours été partisan d'Antoñete.
- Et le reste du public ?
- Pour les autres, d'abord Bienvenida. Ensuite personne. Ensuite El Viti... Mais je crois qu'au fond, celui qui leur a toujours plu c'est Curro Romero. Le truc c'est qu'ils n'osaient pas le dire.
- Ouais.
- Et Curro Vázquez. C'est celui-là qui a le mieux toréé.
- D'accord.

Une après-midi de San Isidro quelqu'un proposa d'aller à un festival à El Barraco. Le programme de Madrid était celui de toujours. Nous sommes allé à El Barraco, du coté du col de Somosierra.
Ce jour là il neigea sur la sierra. Dans les arènes, entre vent et grésil, toréaient les frères Mora et les cousins Cancela. Un festival d'Albaserrada, quand même. Il n'y avait que nous dans cette tarde hivernale. Ils nous brindèrent tous les taureaux.
- Vous êtes drôlement connus par les toreros, non ? - demanda une amie qui nous accompagnait.
- Ce n'est pas qu'ils nous connaissent, petite. C'est qu'il n'y avait personne d'autre, répondit Jorge entre deux frissons.

Ainsi passent les saisons. Il neigea à El Barraco et les arènes étaient vides. A Madrid, il ne se passa rien.

Et toujours, Jorge se promène. De la place Santa Ana à la place des Cortés. Pour le poète et ganadero Fernando Villalón le monde se divise en deux : Cadix et Séville. De même ici, le monde se répartit en deux : rue Echegaray par en haut et rue Echegaray par en bas. Le reste est silence. Traverser la Carrera de San Jerónimo est une aventure, traverser la Gran Vía, impensable.

- Comment vois-tu la temporada, Jorge ?
- Bien. Il y a un novillero français, Tomasito, qui va casser la baraque.
- Si c'est toi qui le dit.

Nous continuons notre promenade. Dimanche il y a une novillada à Las Ventas. Deux gars de La Mancha et un colombien qui promet.
- "Que peuvent bien faire les anglais le dimanche après-midi ?...", se demande Jorge au beau milieu de la place.

- "Que peuvent -ils bien faire ?", nous demandons-nous, songeurs.

Vicente Llorca, ganadero


11 octobre 2008

Hasta pronto Madrid


Une toute petite galerie pour en terminer avec cette féria d’Otoño madrilène 2008. Une petite galerie d’une catastrophique corrida de Peñajara qui fracasse après avoir laissé une plus que bonne impression pour la San Isidro. Sinon, une dernière chose sur Madrid. J’avais intégré dans la galerie consacrée au solo de Miguel Ángel Perera une photographie prise à La Venencia. A celle déjà proposée je préfère en fait celle ci-dessus, avec un plan droit neutre plus important : les chaises et le rideau. Ça peut paraître superflu ou inutile. Je trouve que ça donne une profondeur supplémentaire à la photo. A vous de juger et de me dire. Je vous remets en miniature la première, pour mémoire. Tout ça est disponible, dans la rubrique RUEDOS du site. Adíos Madrid, hasta pronto...

09 octobre 2008

It's 4 in the morning


Paris, le 8 octobre

Salut Vieux,

J'arrive avec quelques mauvaises nouvelles : aujourd'hui ils ont encore donné le Nobel de chimie à d'autres, deux Américains et un Japonais. Tu me diras que de toute façon, il vaut mieux l'avoir seul, ça évite de partager le chèque, mais le discours à l'Académie royale des sciences à Stockholm en queue de pie, ça doit avoir de la gueule. Tant pis. Faut avouer que tu ne remplis plus les critères pour l'obtenir et qu'après tout tu n'y a jamais cru, à juste titre certainement, seul moi y croyais pour sourire un "encore raté" chaque mois d'octobre. C'est de moins en moins drôle, j'en conviens. Dans le même ordre d'occasion ratée pour pas grand-chose, Scarlett Johansson s'est mariée il y a quelques jours. Avec un autre. Ça aurait eu de la gueule pourtant ! Ta queue de pie, ton diplôme et "ma" Scarlett dans la petite église de Charly, peut-être un peu sous-dimensionnée pour l'événement. Raté donc.

Je voulais t'écrire de Madrid où j'ai passé le week-end dans la douceur de l'été indien, mais à force d'attendre qu'il finisse par se passer quelque chose de vraiment marquant à Las Ventas, j'ai fini par rentrer sans avoir noirci la moindre carte. Non pas que nous n'avons rien vu, bien au contraire, mais ca n'est guère allé a más au cours de ces trois jours. Tu te souviens quand on allait à la tertulia de La Muleta à Arles et qu'on rigolait en reprenant la voiture sur les théories fumeuses d'un président de course qui refaisait la corrida à partir d'un changement de détail ? "Et là, si Joselito ne pinche pas au 4è, il coupe l'oreille, donc il met la pression à Ponce et la corrida va a más, etc." mais la corrida n'était pas allée a más et sans ce gars qui s'appelle... Mas, d'ailleurs, on n'aurait guère de souvenir de cette tarde. On rigolait bien avec cette expression, même s'il fallait rentrer et remater la temporada sur la Féria du Riz, un peu amer et sans Silvana Mangano. Les choses sérieuses reprenaient souvent après le Riz à l'époque, parfois les Vendanges. La rentrée, les cours, et le décompte pour tenir jusqu'à la résurrection prochaine. "Ça tombe quand Pâques l'an prochain ?"

Madrid ce week-end donc... En arrivant aux arènes, j'ai demandé à Frédéric si on n'aurait pas mieux fait de s'en tenir à Tomás à Barcelone pour cette année, histoire de finir cumbre. Je ne débordais pas de confiance sur cette petite féria et j'ai beau jeu de jouer les petites Cassandre exaucées à présent. Tu te rappelles de Perera ? Je crois me souvenir que nous l'avions vu dans je ne sais quelle arène romaine quelques années auparavant et qu'il m'avait prodigieusement ennuyé. Depuis, il a fait du chemin, ouvert toutes sortes de portes, grandes, consulaires et je ne sais quoi... sans jamais me donner le pellizco, malgré un sitio insolent et une ceinture à faire s'effondrer le Bolchoï de jalousie. D'ailleurs, s'il a coupé trois oreilles, il m'a semblé que son sitio avait perdu en insolence et que tout était joué un peu à contretemps. Un soufflé qui ne montait pas comme il aurait dû. Dans le triomphalisme ambiant de la temporada, on s'attendait sur le papier à une course potentiellement historique (ça commence à beaucoup s'allonger l'histoire tu sais !), on s'est contenté d'une course entre la figue et le raisin, dans une ambiance étrangement froide. Tout était un peu à contretemps, te dis-je, un peu de vent, un peu moins de sitio, un peu d'émotion, un peu de toros, juste un peu.
Qu'à cela ne tienne, la soirée fut festive avec une cuadrilla hétéroclite où tu tiendrais certainement bien ton rang ! Tu aurais parlé plus avec notre copain compositeur Slovaque de Dvořak et Smetana qu'avec toutes les filles qu'on a croisées. Au niveau de la phrase lapidaire comme un trincherazo, on aurait eu droit à une belle competencia entre lui et toi. A partir d'une certaine heure, faut surtout compter sur toi pour lâcher dans un sourire un brin narquois : "Faites pas trop les zouaves", au moment de partir te coucher. C'est là qu'on a commencé à se gercer les lèvres aux glaçons des Bacardi Limón et faire les 400 coups dans les boîtes autour de Santa Ana avec des critères sélectifs allant a menos, pour le coup. Si nous avions partagé la chambre, je ne sais pas si j'aurais osé rentrer à 5h passées.

Le lendemain, les Victorino étaient "modernes" et nous sommes passés à côté d'un bon moment faute de toreros. Frustrant. Tu liras le compte rendu dans Toros comme d'habitude, j'ai renouvelé l'abonnement. Rien à voir avec l'étonnement et l'émotion de cet avril 1996 quand, débarquant à Séville dans la journée on avait assisté à la présentation de l'élevage et du Tato à la Maestranza. Ce jour-là, on avait acheté les places moins cher à la reventa qu'au guichet. Une sacrée affaire ! Tu étais fier d'avoir réservé l'hôtel de Manolete à Séville ; j'y suis retourné avec Nilo cette année, ça n'a guère changé.

Samedi soir, j'ai regretté que tu ne sois pas au tablao pour le baile flamenco. Alba Heredia, une petite de 13 ans nous a retournés. En dansant son visage prenait une dureté apparente qui semblait refléter le double d'années de souffrances amoureuses.
¡Vaya chispa! La soirée a suivi son cours jusqu'à devenir l'aube. On a voulu aller boire un chocolate au San Ginés, mais on a renoncé devant la queue. Dommage, car depuis que tu m'y as initié, j'ai presque 20 ans d'afición au chocolate a la taza. On a fini dans le joli appartement de Bego autour d'un ColaCao, Luis, un jeune guitariste gitan avait une corne incroyable au bout des doigts et des ongles longs comme la nuit ; Benjamin et moi en avons même oublié que nous tombions de sommeil. Sur place tu aurais certainement parlé d'acheter un appartement similaire au centre de Madrid, pour le plaisir de jouir de l'idée. Un peu comme quand on se contentait d'évoquer l'éventualité de ne pas rentrer à Lyon quand la journée et la course avaient été vraiment bonnes. On n'est jamais allé à Madrid pour les toros ensemble. La première fois, pour la Toussaint, j'avais 10 ans, tu m'avais vendu l'invraisemblable chambre-débarras de la résidence universitaire comme un lieu magique parce qu'une plaque témoignait de la présence de García Lorca dans ces lieux quelques décennies auparavant. J'aguantais peu les heures tardives du dîner, même pour un cochon de lait, mais j'ai un grand souvenir de ma première visite à Las Ventas : l'incongruité de cette statue d'un Ecossais bienfaiteur indirect des toreros, le monument pour le Yiyo qui était à l'affiche de ma première corrida et cette déception devant la confirmation que même à Madrid, novembre n'est plus un mois pour les toros.

Dimanche fut magnifique, d'un point de vue culinaire déjà... François nous a emmenés dans ses lieux de prédilection, revuelto aux cêpes, bacalao, mollejas et Mauro. On a même achevé le séjour avec de la cuisine japonaise "fusion". Je te vois tressaillir d'ici ! Une magnifique journée aussi parce qu'au moment de la quitter, Madrid nous a livré une douceur invraisemblable, comme une femme jusque-là indifférente s'appliquerait à distiller quelques gouttes de son charme avant de prendre congé. La coquetterie de susciter un regret.
"Adieu chère bien-aimée ; je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors, quelle insupportable obsession !" C'est ce que Baudelaire écrivit à Madame Sabatier le 31 août 1857 après qu'elle lui eût cédé. N'est-ce pas qu'il est difficile d'avoir le courage d'écrire une lettre après avoir lu ça? J'imagine Serafín Marín à Barcelone lors de la faena de Tomás au 5è.

Pour ce qui est de la corrida, son seul intérêt fut de nous laisser dériver vers des débats inutiles et précieux sur la différence entre la litote et l'euphémisme ("On n'a pas vu grand chose ce soir", qu'est-ce donc ?), la "gloire" de Rodrigue et Chimène et ce que ce concept cornélien a de légitime pour qualifier le fait "d'être torero". On s'est régalé avec des définitions de pelage pour qualifier les robes des Peñajara. Ce genre de plaisir pour lequel tu disais qu'avant d'apprendre à qualifier les différents accidents de pigmentation, il convient de commencer par savoir bien voir une corrida. Verdad.
Une fois de plus, je regrette de n'avoir pas pu partager ces moments avec toi. Je me souviens que tu as fait ta despedida pour l'alternative de Savalli à Arles, on n'a pas toujours l'opportunité d'avoir bon goût, c'est vrai. Je te taquine ! C'était pour le Riz 2006 d'ailleurs, comme quoi...
Le meilleur souvenir de toro du week-end restera le Fuente Ymbro, sobrero encasté et allègre de vendredi, face auquel David Saleri s'efforça de rester digne sobresaliente après la blessure de trop pour Perera.
Pour lui aussi, j'imagine aujourd'hui ce qu'il a pu ressentir seul en piste sous les projecteurs. Il y a 29 ans tout juste, c'est un peu en sobresaliente que je commençais à m'ébrouer derrière vous deux qui alterniez en mano a mano. Je n'étais pas si pressé que ça que vienne mon tour.

Je t'embrasse.

08 octobre 2008

Si seulement le Cid...


Madrid - 4 octobre 2008. Si seulement le Cid avait été là, cette corrida de Victorino Martín eût été tout simplement et irrémédiablement triomphale, historique même. Nous aurions vu une chose grande, une chose importante. Nous aurions vu couper des oreilles, un panier d’oreilles. Et ceci, messieurs dames, ceci est une chose fondamentale : couper des oreilles. C'est ce qu'il se dit. Eh bien, je suis d’accord. Non pas sur les distributions d’oreilles, dont les véritables aficionados se moquent, mais sur la probabilité qu’avec un tel bétail Manuel Jesús 'El Cid' aurait pu arriver à la cumbre du toreo, et nous transporter dans les méandres galactiques du ciel de Madrid. « De Madrid al Cielo », avec le Cid, un rêve, pour une nuit entière, à en discuter, à le fêter, à se croiser et le recroiser, dans d’improbables discussions, et d’insoupçonnables rencontres. Manuel Jesús 'El Cid' en la cumbre del toreo, et à Madrid. Un rêve quoi, Le rêve.

Seulement voilà, le Cid n’était pas là. Et à la place du Cid nous n’avions que trois modestes qui n’ont jamais pu se hisser à la hauteur de ce que leur permettait le bétail de luxe qui leur fut proposé. C'est ce qui se dit, majoritairement. Là encore je suis d’accord. Je suis d’accord non pas sur le fait que le bétail fut de luxe, ou même que nous ayons assisté à une grande corrida de Victorino ; mais je suis d’accord pour penser que les matadors, Antonio Ferrera notamment, ont été très loin de profiter de l’occasion qui leur était offerte. Mais que les toreros aient été en-dessous de leurs six adversaires ne fait pas pour autant du combat de ces derniers une grande corrida de toros. C’est parfois le cas, mais pas toujours. N’allez pas pour autant en déduire que cette course fut une mauvaise course. C’est simplement qu’à mes yeux elle a fait preuve d’une trop grosse carence en puissance et en force pour être louée comme elle l'est parfois.

Car même s’il est juste de remarquer qu’une paire d’exemplaires s’est plutôt mieux comportée sous le fer que ce qu’ils ont l’habitude de nous montrer, il est également important de signaler que cette corrida a été très peu piquée. Elle a même fait l’objet d’un traitement de faveur assez inhabituel pour un tel élevage : une pique et un simulacre de picotazo. Ça ne nous mène pas bien loin. Un seul a réellement reçu deux puyazos. C'est un minimum et ça n'a rien d'un exploit.
Le grand toro de Fuente Ymbro, très encasté, sorti ici même la veille, c’était Lucifer en personne à côté de ces cárdenos très modernisés.
Ceci étant, il est indéniable que cette course a montré de réelles qualités à la muleta, de la race et un comportement varié allant du très avisé au noble. Mais ces qualités, trop souvent annihilées par ce manque de puissance et de force, ont amené beaucoup de combats aux limites de la sosería.

Certes, répétons-le, la torería n’a pas été à la hauteur. Mais cela n’explique pas tout. Une grande corrida de Victorino n’a pas besoin de la présence du Cid pour irradier de sa caste, de sa présence, de sa sauvagerie et même de sa noblesse. Rappelez-vous 'Murciano', cet immense toro qui, à Madrid encore, fit sombrer Luis Miguel Encabo. Un Encabo débordé et dévoré tout cru. Plusieurs années après, les témoins se souviennent encore de 'Murciano', évoquent, émus, son souvenir, son nom. Ce ne sera le cas pour aucun des toros combattus dimanche dernier.
Un grand toro ou une grande corrida de Victorino se suffisent à eux-mêmes. Et il n’est nul besoin du Cid pour venir nous l’expliquer ou nous le faire comprendre. Même si c'est le Cid, à la vérité, qui vient régulièrement sauver les apparences pour le compte du paleto. Dimanche à Madrid, Victorino a fait lidier une très bonne corrida commerciale, avec de la race, une noblesse pas imbécile mais avec un réel manque de puissance et donc d'émotion. Une excellente corrida pour toréer, mais certainement pas une corrida importante comme qualifiée sur le site de l'élevage.

Et notre ami Didier Claisse de compléter avec sa propre vision de la course : "C'est ce que je disais à la sortie. J'étais même plus méchant car je parlais d'une date repère dans la décadence de Victorino et son glissement vers le commercial. Toutes les faenas ont été de más a menos du fait des toros qui s'éteignaient au fil du temps."

07 octobre 2008

'Bananero'


Infatigable compagnon de voyage d''Oreganer', 'Bananero' était né un jour de novembre 2002. Il ne lui restait donc plus, pour cette temporada et pour pouvoir espérer en découdre sur le sable, que la course de Peñajara et celle du douze : toros du Conde de la Maza.

L’abattoir agitait ses bras noirs et froids.

'Petunio', dernier peñajara de la tarde, estimant que 'Bananero' l’éternel sobrero ne méritait pas ça, lui qui écuma les corrals de Las Ventas des mois et des mois durant*, vint au quite et laissa le vieux jandilla exhiber ses splendides réminiscences veragueñas.

Joselillo refroidit 'Bananero'. Fin du voyage. Fin d’automne à Madrid.

* Déjà remplaçant de ses cousins juanpedros... le 10 juin 2007 !

Image Annoncé melocotón à l’époque, 'Bananier' (?) était bel et bien, le 5 octobre, jabonero claro de l’extrémité de la queue à la pointe des cornes © Manon

Frascuelo


Apprécier des toreros comme Carlos Escolar 'Frascuelo', Curro Vázquez ou Antoñete c’est être snob. Je l’ai lu, récemment, sur un portail taurin dont le patron - ça n’a rien à voir - s’était à l’époque ouvertement félicité de la phase avancée du cancer d’un aficionado. On peut difficilement faire mieux, dans le sordide et dans la connerie, qui elle, heureusement, ne tue pas. Sinon ça nous ferait des hécatombes. Dimanche dernier, à Madrid, nous étions donc quelques snobs et un cancéreux, à guetter un geste du vieux Frascuelo, un détail de sa torería, une véronique, une demie ou un doblón, peut-être même quelques passes liées, mais sans l’espoir toutefois d’une faena aboutie. Elle était bien là cette torería, sans rien d’ostentatoire, émouvante parce que fragile, mais au bout du compte impuissante car sans doute trop écrasée par le temps qui passe et le souvenir peut-être encore trop proche d’une cornada trop récente. Et ce n’est pas le comportement « buyesque » d’une infumable corrida de Peñajara qui risquait de nous rattraper la sauce. « Frascuelo es para retirarse » pouvait on entendre ensuite au pied de la grande porte. Peut-être bien. Mais comme nous le dit plus sagement Manon : « Para unos estuvo hecho un maestro y otros piden que se termine el cuento de Frascuelo. Igual ni una cosa ni otra, ¿no? Ayer no dio ni uno, pero antes que el de Frascuelo se tendrían que acabar muchos cuentos.»

06 octobre 2008

Viva Madrid


Les amoureux des toros et des nuits madrilènes reconnaîtront probablement ce lieu. La grande toile jaunie que vous voyez au fond du bar, et qui montre un couple visiblement épanoui, est accrochée là depuis des lustres. Nous sommes au Viva Madrid, un bar emblématique du vieux Madrid qui se trouve calle Manuel Fernández y González, une ruelle coincée entre la calle Echegaray, celle de La Venencia, et la plaza de Santa Ana, celle de la Suiza ou du Viña P.
Il y a peu encore il avait pour voisin une autre institution du quartier, le très regretté Los Gabrieles dont le souvenir des azulejos demeurera à jamais gravé dans les mémoires de ceux qui s’y sont désaltérés, en écoutant du flamenco, ou en tentant de découvrir le prénom de la camarera, j’en passe et des plus nocturnes.

Los Gabrieles n’a hélas pas résisté à l’avidité des promoteurs immobiliers. Le Viva Madrid lui, pour l'instant, résiste. Il est connu pour ses mojitos, et ce couple qui en est devenu son emblème.
Pour nombre d’aficionados, qui ne sont pas forcément aficionados à la photographie, il est donc fort probable que cette image évoque Madrid, sa vie nocturne. La réalité est en fait moins exotique puisqu'il s’agit d’un cliché réalisé à Paris par Brassaï.
D’autres clichés parisiens du célèbre photographe sont d’ailleurs exposés sur les murs du Viva Madrid. Je vous laisserai le soin de les découvrir à l’occasion de votre prochain séjour. Un Brassaï dont la trajectoire l’a fait définitivement et totalement associer à Paris la nuit, aux graffitis et aux maisons closes. Mais un Brassaï qui par un curieux concours de circonstances, restera synonyme, pour beaucoup, de Madrid, de San Isidro et de mojito.

01 octobre 2008

Victorino, Victorino...

Les photographies qui suivent proviennent du web officiel de la ganadería. Il s’agit de la corrida de Victorino Martín qui sera lidiée samedi prochain à Madrid. Il faut bien évidemment se méfier des photographies, mais elle semble très sérieuse, sans kilos superflus y con trapío. Ojalá… La corrida complète est visible sur le site de l’éleveur.


15 septembre 2008

Point sur le i et point final


C’est un peu étroit comme porte de sortie. Il y avait franchement manière de s’en tirer plus élégamment. Le Président de l’OCT, dans son édition du 13 septembre 2008, publie « l’information » suivante : LU SUR TOROS Y ARTE. A propos de la novillada de Moreno Pidal lidiée dimanche à Las Ventas : "Cuando se termino el festejo los aficionados ovacionamos al ganadero por el buen encierro que no habia traido... aunque este habia abandonado ya la plaza." Comprenne qui voudra.
Traduction : "Une fois le spectacle terminé nous avons ovationné l’éleveur pour la bonne corrida qu’il nous avait amenée… bien que celui-ci avait déjà abandonné les arènes."

Oui, je sais, on ne peut pas dire que le "débat" s’envole mais, pour nos lecteurs qui ne connaîtraient pas les us et coutumes de la première arène du monde, une petite explication s’impose.
Lorsque les aficionados madrilènes décident d’ovationner le mayoral ou l’éleveur pour la qualité de ses toros, ils attendent pour cela que le dernier homme de lumière, le dernier peón, ait quitté l’arène, ce qui prend un certain temps eu égard l'immensité du ruedo à traverser. Il n’y a pas à Madrid de vuelta conjointe ganadero-toreros, sauf exceptions rarissimes et désormais lointaines.
C’est donc dans une arène désertée par une bonne partie de ses spectateurs que le mayoral ou le ganadero se fait alors ovationner, comme ce fut le cas en mai dernier pour celui de Palha. Dimanche dernier, Joaquín Moreno de Silva avait abandonné sa place après la mort du sixième novillo et bien avant que toutes les cuadrillas n’aient abandonné le coso, et donc avant l’ovation que voulaient lui dédier les aficionados et qu’il ne put logiquement recueillir… CQFD… Ouf ! Vive le journalisme d’investigation !
Chers lecteurs qui ne connaissez pas Madrid ; si un jour vous avez la chance d'assister à une grande corrida de toros à Las Ventas et que vous souhaitiez ovationner le mayoral, soyez patients. Attendez que toutes les cuadrillas aient traversé l'immense piste avant de savoir si l'afición de la capitale a partagé, ou non, votre goût pour le bétail de l'après-midi.

PS : c'est bien évidemment de l'élevage de Moreno de Silva qu'il s'agit et non de Moreno Pidal comme indiqué sur TT. Mais je concède volontiers qu’à ce stade du "débat" ce ne soit plus qu’un détail ;-)
Avant d’aller à Madrid, vous pouvez consulter dans la rubrique RUEDOS du site la galerie photographique consacrée à la corrida concours d’Arles. JotaC nous prépare un texte sur cette course… Bientôt.

12 septembre 2008

El Albero


Nous vous proposons une traduction de l’interview de Joaquín Moreno de Silva, donnée au lendemain de sa novillada lidiée à Las Ventas, sur la Cope* le 8 septembre 2008.

Cope.es TorosNous avons travaillé à partir de la version web de l’antenne. Outre les nombreuses rubriques d’information générale, la catégorie toros, aisément accessible, offre un large éventail d’émissions thématiques, comme Popular TV permettant de suivre des encierros. C’est le journaliste Rafael Cabrera qui s'entretient avec Joaquín Moreno de Silva dans l’émission hebdomadaire d’actualité taurine : El Albero (l’extrait est compris sur la bande son entre 34,38 mn et 39,55 mn).

Curioso N°8 Novillo de Moreno de SilvaRafael Cabrera s’enquiert tout d’abord de la santé d’un becerro de Joaquín Moreno de Silva que l’émission a décidé de parrainer. 'Palmeñito' (c’est son nom) se porte comme un charme ; il grandit, prend du volume et des forces. L’éleveur indique que son régime alimentaire a été modifié pour lui permettre de développer des cornes de qualité et d’acquérir de la vigueur. Il mange désormais davantage d’herbe et peu de pienso. Cette méthode évite d’élever des toros « que se atocinan », autrement dit, « qui font du lard ». Il s’en suit quelques considérations météorologiques... Par une transition habile, le journaliste oriente la discussion sur la course de Madrid.

Rafael Cabrera Et donc, cher Joaquín, un des frères aînés de 'Palmeñito' est sorti à Las Ventas dimanche. Le sixième, un cárdeno du nom de 'Horquito' pesant 535 kg, bien bâti, dans le type de la maison, au trapío remarquable. C’était un véritable toro ?
Joaquín Moreno de Silva Oui, bien sûr, à cette période de l’année il ne leur manque que deux ou trois mois pour être de vrais toros. Ce fut une grande satisfaction de les voir entrer dans cette arène. Pour qu’un novillo soit applaudi à Madrid, cela demande beaucoup de travail. Surtout applaudi dès sa sortie du toril.
Mais il y avait vraiment de quoi applaudir. Ce genre d’animal rentre normalement comme toro dans une arène de 1° catégorie.
Pour prétendre venir à Madrid il faut avoir une présentation irréprochable sinon il vaut mieux rester chez soi.
Ce fut l’un des plus intéressants novillos de l’après-midi, dommage qu’il soit tombé sur un Valentín Mingo, épuisé, qui affrontait là son cinquième adversaire. Le novillero a conclu rapidement mais s’il avait eu les ressources pour tenir l’animal dans la muleta en baissant la main, le toro aurait chargé avec noblesse.Oui, il avait beaucoup de classe et baissait vraiment la tête. Ce comportement est caractéristique de l’encaste saltillo. C’est, avec le premier, celui que j’ai préféré. J’ai aussi apprécié l’attitude du quatrième et la tenue d’ensemble de la novillada qui a montré énormément de caste. J’ai eu la grande satisfaction d’entendre à quatre reprises le tendido 7 me féliciter. Puisqu’il faut assumer en toutes circonstances ! Lorsque le public est mécontent, il me malmène, m’invective. Cette fois évidemment, je suis particulièrement enchanté et extrêmement heureux de cette novillada.
Au cheval on a essentiellement remarqué leur mansedumbre. A la décharge des novillos, on peut dire que les picadors leur ont réservé un véritable traitement de faveur. Aucune course n’a été châtiée de la sorte pendant toute la San Isidro, que dis-je, lors de toute la temporada madrilène. Certains novillos ont marqué le coup mais ils ont récupéré rapidement et tenu la distance. Ils sont arrivés jusqu’à la faena avec leurs capacités intactes et de la caste. Logiquement, si on ne le cadre pas correctement dès le départ, le toro encasté apprend vite.
C’est certain, ils apprennent très vite. Il est heureux que cinq des six novillos aient reçu une première pique correctement placée, les autres impacts sont tombés sur les épaules, suivis d’interminables puyazos qui n’ont rien arrangé. Évidemment certains novillos ont marqué le coup mais malgré tout, par la suite, la race et la caste ont repris le dessus. Quatre de mes novillos sont morts au centre et tous, bouche close. C’est ce qui ajoute à ma satisfaction.
Tout ça, alors que certains d’entre eux dégoulinaient de sang, une flaque à chaque sabot, il faut bien le dire.Ils ont ramassé comme on ramasse rarement ! Du point de vue ganadero, si les novillos sont piqués à mort mais qu’ils arrivent à montrer leur race et font preuve de caste, alors on est sur le bon chemin. Il faut persévérer.
On m’a dit que des organisateurs français ont déjà pris contact avec toi pour la prochaine temporada.En effet, une arène française souhaite présenter une de mes novilladas l’an prochain. Je sais que certaines fines bouches n’ont guère goûté le spectacle car ils ne supportent pas ce genre de course. Mais tous ceux qui sont aficionados et qui aiment la tauromachie y ont trouvé leur compte. Les Saltillos sont difficiles et exigeants. La preuve : les Victorino, les Ana Romero, les Escolar et quelques autres... Souvent se présentent devant eux des hommes, certes méritants mais peu aguerris, alors qu’il faudrait être sûr, ferme et confirmé. C’est dommage car c’est devant ce type d’encaste que se révèle la véritable valeur des hommes. Les toreros le savent bien.
C’est tout à fait ça. Encore une fois, José Joaquín, félicitations pour le résultat de ta novillada qui a tenu en haleine les aficionados tout l’après-midi. Au point que même les touristes étrangers n’ont pas quitté leurs sièges avant la fin, ce qui en dit long sur l’émotion que l’on a pu vivre. Espérons que les novilladas continueront à sortir comme celle de cet après-midi et espérons aussi que 'Palmeñito' ressemblera un jour à ses frères.
Que Dieu t’entende et qu’il ressemble au numéro 8 !
Et bien, merci et bonsoir.Un abrazo, Rafael, à toi et à tous tes auditeurs.

Ce post complète celui de Solysombra ¡Casta! ¡Casta! ¡Casta!.
Traduction de JotaC & photo de Juan Pelegrín, Las Ventas.

* Cope (Cadena de Ondas Populares Españolas) est l’une des principales chaînes appartenant au groupe Radio Popular S.A.