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27 décembre 2011

Autorovia (XV) - Fin


À Isabelle, Éléonore, Clémence, Ségolène et Alexandre, con amor…

Le brouillard est tombé ce soir. Demain devrait passer le Père Noël, c’est en tout cas ce dont Loulou est persuadé. Il attend avec impatience et ressasse son désir de moto. J’ai fini de ranger les quelques papiers qui traînaient çà et là, les vieilles revues que je feuillette à l’occasion, tous « mes trucs » comme je dis pour ne pas prononcer le mot toro. C’est une sorte de pudeur ridicule envers les autres, envers ma femme surtout, une pudeur que je ne m’explique pas. Elle me regarde souffler d’avoir fini mais j’évite de prendre un air harassé. Elle ne dit rien et sait que tout cela est ma vie, un peu la sienne aussi par conséquent. « C’est quoi ce papier ? », m’interroge-t-elle en découvrant un vieux morceau de journal dans ma main droite. « Boh, un vieil article que je viens de retrouver en rangeant mon fatras de papiers. Rien d’exceptionnel. Va falloir qu’on arrête la clope, non, t’en penses quoi ? » Je dis toujours ça à la fin d’une clope, c’est plus rassurant. Dans quel sens est-ce plus rassurant je ne sais pas mais j’y trouve une sorte de réconfort. Dans l’écran plat Line Renaud raconte son premier Noël en l’an mil, des larmounettes dans des yeux bleus Atoll 2000 va te faire couper les cheveux et Kim Jong-il est mort. Johnny vient de prendre la place de Barbelivien (dans l’écran plat évidemment), je décide en total accord avec moi-même de m’enfermer aux chiottes comme un acte ultime de résistance et d’éthique personnelle. On est le résistant de son époque conviens-je toujours avec moi-même en attrapant le vieil article de journal sur lequel je compte pour un semblant de réconciliation avec le genre humain. Aldeia Velha est un village portugais à dix kilomètres de la frontière espagnole. Chaque année, fin août, les Portugais font venir à travers champs des toros du pays voisin pour jouer avec et perpétuer des habitudes aussi ancestrales au Portugal qu’en Espagne. Pas de jaloux, le temps ne compte plus. J’arrête rapidement la lecture perdant mon regard et ma pensée dans l’unicité du jaune coquille d’œuf du mur en face de moi. Aldeia Velha… C’est là que je veux aller. Je veux voir ça. En un instant, même pas, en un demi-instant, en un quart d’instant, en un filament de temps j’ai tressailli de revoir au-delà du mur coquille d’œuf la route qui s’ouvrait de nouveau. Et partir. J’ai repensé à notre retour de Séville à qui j’ai lancé, comme à chaque départ, un hasta luego tout intérieur parce qu’un adiós m’est impossible. Je conduisais et je n’ai pu qu’entrapercevoir sa combustion lointaine dans le rouge vif du jour naissant. Car Séville brûlait vraiment. La route s’étira de stations-services en aires de repos. J’aime rentrer chez moi d’habitude mais là non. Je me souviens que plus la route me ramenait, plus je la maudissais de ne pas être plus longue, plus loin, plus infinie. Je regardais ma femme du coin de l’œil sans oser lui dire que j’aurais aimé que ne s’achevât pas notre « Autorovia ». Nous avons grignoté à Quintanapalla (province de Burgos), comme d’habitude. Là, le vent est plus cinglant que partout ailleurs et le froid plus mordant. J’ai même hésité à fumer dehors. Quintanapalla est comme la porte qui se ferme sur une maison ouverte au soleil et au bleu implacable et fauve. À chaque fois j’entends le bruit du verrou et le silence qui lui fait suite. Nous sommes rentrés, août a passé comme septembre et octobre, comme novembre. Et me voilà à attendre avec Loulou l’arrivée d’un gros type rougeaud qui fait chialer tous les paraphréniques (oui ce mot existe) dans l’écran plat : « Pensez aux pauvres cette nuit et aussi aux animaux qui nous donnent tant d’amour sans compter, eux. » Alors je veux aller à Aldeia Velha pour voir ces toros espagnols foutrent le tournis à de jeunes Portugais bouffés par l’afición. Et des types bouffés par l’afición, considérons que ce n’est pas ce qui actuellement court les rues. Je suis dans mes gogues un soir de Noël et dans ma tête se creuse à la petite cuillère un tunnel terreux au long duquel défilent toutes les raisons de ne plus aller aux toros, comme quand Loulou déroule intégralement le rouleau de PQ pour voir peut-être si un carré serait différent de tous les autres. Pareil. J’ai beau dérouler mon papier chiotte à moi sur les parois de ce tunnel, tous mes carrés ont la même couleur et me donnent envie de tracer la route jusqu’à Aldeia Velha ou jusqu'à Angra do Heroismo (Açores) pour d’autres toros. Tout cela prend fin parce que tout a une fin. Moi, vous, les toros. D’une manière ou d’une autre, tout cela prend fin. Je n’ai jamais su quel argument pouvait tenir la route pour justifier mon afición. Il n’y en a pas finis-je par penser et de toute façon tous ceux qui me viennent à l’esprit ne tiennent pas la route, même face à moi qui ne goûte pourtant que de très loin l’art du débat, je l'ai déjà écrit. On tue les toros et ils souffrent en mourant et point. Dans l’air du temps, c’est injustifiable en tant que tel, c'est à dire si l’on considère cet acte de donner la mort à un toro sorti de son contexte, de ses atours et pris sans autre axe de réflexion qu’une épée qui fend la chair. La culture a bon dos me semble-t-il et l’universalité revendiquée par nombre de personnes ayant des intérêts économiques — car il ne s’agit que de cela — dans ce monde si petit de la tauromachie est à ce point risible que l’univers est infini — ou presque. On ne classe que des consensus et la tauromachie n’en est pas un. C’est peut-être pour cela que j’y tiens car elle montre son cul paré de dentelles d’or aux hordes de consensualistes à tous crins qui militent pour le retour à la terre, les énergies naturelles, les couches lavables, le dentifrice aux orties et l’électricité à bicyclette tout en crachant sur un anachronisme qu’ils voudraient sacrifier sur l’autel de leur monde en changement. Je généralise, je simplifie, je sais, mais la corrida est belle car elle est anachronique et de ce fait hors du temps, hors de notre temps qui arrive, c’est à pleurer, à la rattraper de ses griffes high-tech et impatientes pour en faire un musée classé à l’UNESCO. C’est un paradoxe mais en mettant en scène la fin du temps, l’éphémère fil qu’est une vie qui doit s’achever, la corrida se survit dans son anachronisme et par là même dans son infini.
Je tire la chasse en faisant le constat qu’il est un lieu où l’on oublie trop souvent d’aspirer la poussière, c’est derrière le conduit des chiottes. En fermant la porte, j’entends l’écran plat qui me demande d’être solidaire de la détresse humaine en cette fin d’année. Après le Téléthon et le tour de chant des Restos du Cœur dans les écoles maternelles de France — oups ! a priori les costumes ridicules à la Bozo le Clown et les chorégraphies d’unijambiste alcoolique étaient bien destinés à un public de 7 à 77 ans — je me dis qu’ils sont gonflés quand même. Je pense à Angra do Heroismo et à Aldeia Velha. Je regarde mon Loulou qui contemple ses chaussons au pied du sapin. Ses sœurs lui expliquent pour quelle étrange raison tous les 24 décembre des millions d’enfants bien nourris abandonnent leurs chaussons « Cars » sous un arbre en plastique vert et repus. Je regarde sa maman qui me regarde et j’aime regarder ma femme.
Quelqu’un m’a dit un jour que mes « Autorovia » étaient des textes de « tapette névrosée ». Une autre fois j’ai lu que j’écrivais des « textes inutiles » (et l'on pourrait discourir à l'infini sur l'utilité ou l'inutilité d'un texte) car j’imagine qu’ils n’évoquent pas assez les toros en termes aficionados (piques, morrillo, lidia, encastes…), et j’imagine également que mes divagations obsessionnelles, les émerveillements de mon fils et de ses sœurs, les regards de ma femme n’ont rien à faire selon eux sur Internet ou même sur du papier. Ils doivent avoir raison ; je leur accorde maintenant que tout s’achève et que les toros sont beaux comme un mystère. Mais en attendant le Père Noël sur ma terrasse, je me dis que le ciel sans nuages de cette nuit d’hiver scintille comme le fond des yeux de ma femme et que quatre gosses jouent en riant au pied d’un arbre fac-similé. Je me dis que j’ai de la chance. Je me dis que j’ai fini et qu’il faut mettre un point final. Point final.

22 décembre 2011

Autorovia (XIV)


À Fabrice, fais que nous puissions revoir des Pedrajas bientôt…

En coupant le contact dans la terre fumeuse de « Mirandilla », j’ai pensé que Fabrice n’était pas encore là et c’était le cas. Une femme du personnel nous a expliqué qu’il était au village (Gerena) faire réparer un tracteur. Je me suis dit : « tiens, c’est ça aussi son boulot de mayoral » et j’ai allumé une clope. Loulou court à pleins poumons. Fumer une clope pour endurer l’attente. Ça ne m’évite pas les cent pas, les réflexions à deux balles, les plans sur la comète et l’œil sur la lune que je vois là en plein jour. Sans Fabrice, tout paraît vide ici, comme si le temps avait anticipé une œuvre néfaste annoncée depuis longtemps. Je regarde Loulou qui gambade avec ses sœurs et je me dis qu’il ne reviendra peut-être jamais à « Mirandilla », parce qu’ici plus qu’ailleurs l’incertitude le dispute à l’oubli. Il y aurait de quoi s’interroger sans détour sur sa propre afición. La fumée, de moi, s’échappe en une étreinte grise sur le tronc d’un eucalyptus et je la regarde se perdre à hauteur des premiers feuillages. Finalement, Loulou et ses sœurs auront fait le tour des vieilles baraques qui ne font plus rêver (et encore) que quelques olibrius : Miura, Prieto, Cuadri et Albaserrada. Au moins, les auront-ils vus. Les souvenirs de jeunesses ne s’éteignent jamais complètement. Le tracteur vert a tout de suite épaté Loulou. Loulou aime les tracteurs, tous les tracteurs. Fabrice va s’excuser du retard, j’en suis certain en écrasant mon mégot, mais il ne devrait pas, il bosse. Fabrice nous accueille à la manière de Fabrice. En lui serrant la main, je sais que je suis venu aussi pour cela, pour ce bonjour à nul autre pareil, imperceptible, suave, léger comme le vent du soir agite à peine la cime d’un champ de blé, un bonjour délicat sous les frissons d’eucalyptus. Fabrice Torrito parle bas et doux. Il a dans ses mots le sud mais un sud sans forfanterie, apaisé et fragile. Un sud délectable d’où la délicatesse affleure sans le vouloir parce qu’elle est là, réelle et mélodique. Je l’observe contempler son pré de fleurs d’origine Pedrajas. Les vieilles vaches Pedrajas de chez le Marquis d’Albaserrada. Fabrice ne les élève pas (en vérité, si), il les admire, il les dévore de ses yeux protecteurs, même celle qui est morte parce que la vie s’arrête aussi pour les vaches braves. Elle s’éloigne mourir comme pour donner la vie ; elle laisse une place qu’elles sont de moins en moins nombreuses à prendre. Fabrice raconte aux enfants ce qu’elle fut et, du flot sucré de ses mots, les enfants comprennent que la mort fait partie de la vie et que même s’il ne reste qu’une peau dure et sèche sous leurs yeux, une peau qui fait résonner le vide au-dedans d’elle, cette peau mérite d’être là où elle a vécu, au milieu des herbes qui la cachent et sous la lune qui l’éclaire. Fabrice m’explique que le travail de récupération de l’élevage sera long et que les incertitudes et les turpitudes seront, elles,  infinies. « À part Tulio, tu veux aller chez qui pour rafraîchir ?  » Yerbabuena ? Guardiola (ce qu’il en reste) ? Je ne sais quoi répondre. Je repense à mon dernier passage chez Tulio l’an dernier. Tulio et José. Tulio, autre vieille baraque que j’ai contemplée de mon chemin. L’an dernier, j’avais une boule dans la gorge, même les belles choses du campo n’avaient pu me l’ôter. Fabrice a raison après tout. Il faut qu’il tienne ne serait-ce que parce qu’il est là. Ne serait-ce que parce qu’avec toute sa délicatesse d’un sud fragile et apaisé, il les emmerde tous à élever du Pedrajas. Ne serait-ce que parce qu’un Tulio, un Pedrajas, un Albaserrada, c’est beau et ça fait peur. Mets du Tulio ! Nous irons voir leur peau faire résonner le vide de ce monde taurin qui tweete mais ne tue plus.
À la fin, Fabrice s’est tu et nous allions partir. Dans la grange, dans la pénombre, Éléonore a photographié sa sœur. Au premier plan, il y a une tête de toro mort. Derrière elle, Fabrice marchait le long du gigantesque mur blanc et son ombre s’étirait avec douceur, comme ses mots, vers le bout d’un tunnel qu’il creusera de ses ongles s’il le faut. Mets du Tulio Fabrice.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à la ganadería du Marqués de Albaserrada sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.

05 décembre 2011

Autorovia (XIII)


Fabrice nous attend en fin de journée à « Mirandilla ». Avant 18 h 30, toute tentative de braver le dehors serait au mieux une dinguerie, au pire l'assurance de faire partie des 100 % de gagnants qui ont tenté leur chance au cancer de la peau, sans grattage, avec infarctus pour numéro complémentaire. Bingo ! quine ! carton ! J'essaye en vain de m'abîmer de nouveau dans les ondulations narcotiques de mes flâneries orientales (lire « Autorovia (XII) »). Je regarde le ciel et n'y trouve qu'un bloc colossal de vanité d'être trop parfaitement et profondément bleu. Je pose l'exemplaire de Salcedo sur le coin de la table et me promets d'y revenir prochainement. Je rejoins les enfants au bord du récipient de briques érigé sur la terrasse que l'agence de location a qualifié de piscine sans que je m'enlève de l'idée, depuis les quelques jours que nous sommes ici, que l'édifice susdit penche plus certainement vers la baignoire de plein air. Je me fais une raison en me convaincant qu'il y a mieux mais c'est plus cher. Loulou me montre ses deux brassards et m'attend à ses côtés. C'est l'heure du génocide et je sais qu'il aime partager ses choses simples de la vie avec son papa. Je me glisse avec toutes les précautions du monde dans l'eau, je m'adapte à la fraîcheur dont je sais qu'elle ne durera qu'un instant, j'évite les gouttes accidentelles ; Loulou sourit de plein cœur. C'est l'heure. Il me tend un Ken brun, teint halé, abdominal saillant et couilles en berne, et me demande de lui arracher la jambe droite, requête vis-à-vis de laquelle je ne me sens pas de riposter par une quelconque rebuffade. En désossant le chum de Barbie, je prends conscience qu'il va falloir me montrer plus raide dans mes obligations éducatives de père à l'avenir. Seules les jambes du Ken brun peuvent s'arracher sans difficulté. Le Ken blond et le Ken noir n'ont certes pas la même mobilité du bassin mais au moins leurs jambes musclées ne finissent-elles pas systématiquement au fond de l'eau, dessoudées du reste d'un corps pour lequel je développe, moi trentenaire pétri de convenance, une exaspération que je soupçonne vouloir dissimuler un zeste de jalousie. Pour autant, je préfère ne pas creuser plus avant cette hypothèse qui n'aurait d'autre conclusion que de me confronter à des tourments que je croyais enfouis loin derrière moi en terre adolescente. Et puis, sérieusement, jalouser le corps eunuque d'une poupée fût-elle parfaite touche au ridicule le plus crasse. Nonobstant, et pour faire plaisir à Loulou, j'écartèle Ken brun de bon cœur préservant cependant la guibole droite, qui, plus rapide que l'éclair et vive que la truite, vient décrocher la tête de surfeur de bac à sable de Ken blond, lequel, dans un râle rauque de douleur, saccage l'assurance prétentieuse de Ken noir d'un chokeslam d'une violence comme échappée de l'Undertaker. Le bain n'est plus qu'un brûlis silencieux où seul le mince écho des flots évoque le carnage. Loulou est aux anges et veut qu'on recommence. Il adore particulièrement quand Ken brun, l'handicapé donc, dessoude le blondinet de toute sa vivacité d’étourneau. Je suis fier de lui, déjà, si jeune, prendre instinctivement la défense et le parti des opprimés et de ceux que la vie a marqués m'émeut. J’en serais presque à avoir une pensée pour les Indignés mais non, je décide de ne pas être faible et il faudrait que je fume, or, dans une baignoire, fût-elle de plein air, l’entreprise ne me botte guère. Je le contemple… mon œuvre d'art. Le calme ne dure pas, soudain interrompu par les couinements respiratoires de trois Barbies sans culotte — devant un enfant ! — et qui chouinent et qui pleurent. Connasses ! D'un geste brusque, d'une grimace calculée, je tente de disjoindre la jambe gauche de la droite de Barbie blonde mais je ne réussis qu'à lui fabriquer une attitude qui lui va bien, c'est un fait, mais qu'il est inacceptable de laisser contempler par un enfant. Je la noie donc dans l'instant, comme dans les films, elle bouge beaucoup au début et puis presque plus rien, quelques bulles, plus rien enfin. La brune et la noire ont assisté à tout et Loulou se bidonne. Faut achever, faut pas laisser de témoin je lui dis. « C'est quoi témoin ? — C'est elles ! » Je lui montre en attrapant les deux greluches anorexiques. « Elles se battent pour sauver leur peau, chacune prête à massacrer l'autre pour implorer ensuite notre pitié. Pim pam poum et pim et poum et plouf et gloups… Plus rien, plus rien, plus rien. » Loulou rigole toutes dents dehors. Il ne sait pas ce que je viens de faire. « C'est intelligent de lui montrer des choses comme ça ! — Oh, ça va, on a zigouillé les trois ! Pas de discrimination. On leur apprend ça à l'école, non ? », lui réponds-je pas peu fier de ma répartie œcuménique tout en sachant au fond de moi qu'elle doit avoir raison — ma femme a souvent raison.
Sans y croire, sans y tenir particulièrement, je propose à tout le monde d’aller se balader en attendant de partir pour « Mirandilla ». « Voir quoi avec cette chaleur ! — Sais pas moi, des églises tiens. Y’en a partout ici des églises, ils en font pousser comme des Mickey à Disneyland. Doit pas y avoir long à marcher pour en trouver une. »

Au fond, elles ont raison. Il fait trop chaud. Et puis les églises j’en ai soupé à une époque. J’entrais dans toutes, je cherchais les christs pourfendus à moitié d’une lumière agonisante et pudique, je prenais des photos. Je marchais sur la pointe des pieds sans regarder ceux qui priaient, comme si je m’étais tout à coup retrouvé dans les frusques d’un criminel en cabale. Je n’ai jamais apprécié de déranger quiconque et, allez savoir pourquoi, l’idée de me montrer sous un jour discourtois au regard froid et blanc de leur dieu m’a toujours mis mal à l’aise. Alors, je sortais sur la pointe des pieds, comme un voleur donc, quittant à regret cet antre dans laquelle le silence a un droit, et divin de surcroît. J’aime bien cette idée qu’il persiste des lieux, comme des refuges, où le commun de mes pairs peut goûter l’onctueux bonheur de l’insonorité en franchissant seulement une porte lourde de bois sur le seuil de laquelle une main tend vers vous des yeux déjà vaincus. Avant le dimanche de Pâques, au fil de la Semaine sainte qui est à Séville ce que San Fermín est à Pampelune et la rosette à Lyon, les Sévillans délaissent leurs églises dans une ostentation de piété aux confins du raisonnable — mais est-il judicieux d’en appeler à la raison s’agissant de croyance ? Je me le demande mais je n’ai rien à me répondre ma foi. C’est comme si elles étaient devenues tout à coup trop petites pour absorber le flot de leur foi ; ils préfèrent alors rester dehors à attendre que viennent à eux les vierges et les christs surélevés par la souffrance physique des costaleros et conduits dans les méandres de rues étroites par l’alignement comminatoire de cagoules phalliques. ¡Que sale! J’allume une Marlboro light. Je vois sans y prendre garde Ken et Barbie flotter dans l’eau de la piscine. Je préfère ne plus penser à eux. Je revois ces processions aujourd’hui que les brûlants pavés sévillans sont désertés par tous. J’étais allé récupérer les développements de pellicules diapositives au coin de la place Duque de la Victoria. La rue Alfonso XII pliait sous les corps en attente et je m’étais faufilé à grand-peine contre eux, le long d’eux, malgré eux. Je me rappelle que j’étais comme un gosse et peu m’en coûtait de devoir affronter cette foule, j’espérais mes diapos sur lesquelles les toros de Partido de Resina ne portaient pas encore de fundas. Peut-être étaient-ce des Tulio ? Je courais vers eux mais c’est comme si une force sans cesse plus puissante avait décidé de me priver de ce plaisir. À mesure que se distinguaient les balcons de la place, je les sentais se soustraire à moi, s’échapper plus loin, enlevés par des notes de musique stridulantes et répétitives. Je n’ai jamais atteint la place Duque de la Victoria. Pas ce jour-là, un jeudi saint, un jour de Macarena. J’ai grimpé sur un poteau pour voir. Et j’ai vu. En tirant sur ma clope, je souris au souvenir de ce que je pensais alors, à cet instant précis où je vis : Séville est une partouze ! Un formidable enchevêtrement d’êtres de foi, d’apparences ou de traditions contemplait dans un murmure assourdissant l’emmêlement surréaliste de processions qui se perdaient les unes dans les autres, chacune contrite par un rythme lascif mais sûr de lui, chacune s’insinuant dans l’autre et donnant le sentiment d’une perdition qui aurait fait pleurer les vierges et les seins. Mais il n’en était rien. J’ai quitté mon poteau, sous le regard réprobateur d’une famille chez qui il ne manquait personne, j’ai remonté Alfonso XII sans mes diapos, le regard fatigué d’avoir été voyeur. À la fin, sur les pavés, mais il faut le savoir, ne restent que des traînées blanchâtres, éparpillées mais régulières, comme des coulées. Certains y voient des larmes de cire (celles des bougies)… Séville est beaucoup plus. « J’arrive ! »

01 novembre 2011

Autorovia (XII)


Vendredi
J'ai mal dormi et la nuit fut farouche. Mon visage bouffi me dégoûte. On ne devrait s'autoriser la contemplation de soi qu'après une certaine heure de la journée. C'est lâche mais peut-être en serait-il mieux ainsi. Je prends le petit déjeuner de loin, enceint par les bruits de la table, esclave d'un éveil forcé pour lequel chaque déglutition, chaque gorgée de chocolat chaud, chaque cliquetis de langue sur le palais déchire ma pesante torpeur comme un claquement de fouet. Dans ces instants-là, je suis heureux que ma femme soit ma femme. Je mesure depuis la profondeur de mon abattement matutinal à quel point il est doux d'être l'époux d'une femme si délicate. Elle a cette courtoisie langoureuse de transformer une torgnole de knout en partage du matin, prostrée dans un silence infaillible auquel la fumée du café donne un relief flexueux et féminin, d’un bleu de soie. L’âme ainsi flagellée je traîne mon corps comme une vieille savate s’arrime au bout du pied, une vieille savate qu’on se refuse à jeter, qu’on garde malgré tout. Si j’étais célèbre et people et Brad Pitt et si un journaliste venait m’interviewer sur le bord de ma piscine à fond gris anthracite (c’est moins commun que le bleu des prolos), parce qu’étant célèbre et people et Brad Pitt ce que j’aurais à dire serait éminemment intéressant voire indispensable à l’avancement sans fin de la pensée humaine, je répondrais ceci, la main posée, code barre charnel, sur la fesse gauche et gélatineuse de ma future ex-femme :
Well, you know (ça fait hyper bien de commencer comme ça quand on est célèbre et people et Brad Pitt) well, tu me demandes (quand on est célèbre et people et Brad Pitt on tutoie le journaliste) ce que je déteste vraiment dans ce monde ? (toujours reformuler la question pour être certain de l’avoir bien comprise quand on est célèbre et people et Brad Pitt) Well, you know, ce que je déteste réellement, ce qui me choque c’est la guerre, les enfants qui souffrent, l’injustice, you know, tous ces trucs qui sont pas bien (ne jamais oublier quand on est célèbre et people et Brad Pitt d’être manichéen) et aussi ceux qui ne respectent pas les femmes. Là je passerais l’autre main sur mon moule-bite rouge avec un sourire vicieux, dévisageant, sadique et conscient de l’être, le journaliste tout entier consacré à se dire que je suis un gros con et qu’il furèterait bien entre les cuisses immenses du morceau de barbaque aux longs cheveux soyeux, parce qu’elle le vaut bien, duquel je me refuse à ôter mon code barre de phalanges. Question de traçabilité, question d’époque !
Voilà, je dirais tout ça si j’étais célèbre et people et Brad Pitt mais je ne suis pas ça ! Il est neuf heures du matin, dans la glace de la salle de bain, un hamster cortisoné me dévisage et mes cheveux griffonnent un "M" sur mon crâne pelliculé d’anonymat. Mais moi l’inconnu qu’il vienne me voir le scribe qui veut savoir ce que je déteste dans ce monde. Ma liste elle est là sur le bord du lavabo, un catalogue que c’est même ma liste, un codex de détestation, une Bible de haines, une encyclopédie d’exécrations que je lui tiens à disposition à l’emplumé. Sers-toi, fais des photocopies et rêve ! La douche qui n’a pas assez de pression ; se cogner le petit doigt de pied contre le coin du canapé ; se lever de ce même canapé pour répondre à une voix inintelligible qui veut te vendre des fenêtres rondes (t’as que des fenêtres rectangulaires chez toi bordel !) ; se rendre compte qu’il n’y a plus de chips Lays, se relever (alors que tu viens juste de te vautrer de nouveau sur ton canapé qui t’a défoncé le petit doigt de pied) pour décrocher le combiné et entendre une autre voix inintelligible mais plus au sud et qui cette fois te propose de venir chercher un extraordinaire cadeau chez Jardiland à quinze bornes de chez toi (tu viens de découvrir que tu es l’heureux gagnant d’une bêche électrique à double injection et cette conne qui bosse à dix mille kilomètres de ton Jardiland elle sait même pas que t’as pas de jardin... J’ai pas de jardin !) ; un bouton rouge sur le nez ; changer une ampoule à trois mètres de hauteur ; se rendre compte trop tard que personne n’a pensé à racheter du papier hygiénique ; faire le plein ; ramasser une souris morte et répondre "non" quand la caissière te demande si tu as la carte fidélité du magasin. NON, j’en ai pas de carte fidélité ! Et elle te regarde comme si tu étais le dernier des demeurés à ne pas encore avoir ta carte fidélité. Et NON j’en ai pas, j’en veux pas de ta carte, je veux pas accumuler des points pour acheter trois poireaux, je veux juste pouvoir me dire que demain j’irai faire mes courses ailleurs, juste ce semblant de liberté-là. Fais des photocopies, je te dis.
Je me sens mieux après la douche. Comme plus léger, ouvert au jour.
Séville n’attend pas au mois d’août. Il faut faire vite avant qu’elle ne s’échappe. Le jour gambade, file et je lui cours après, Loulou sur les épaules. Les petits vieux et les femmes entrent dans les églises, d’autres en sortent. En les croisant, je me rends compte que mon genou droit me fait mal et que je serais bien en peine d’aller me coller à la prière derrière une mamie fraîchement permanentée. De toute façon je n’ai rien à demander, on a fait les courses hier. Je n’ai jamais saisi (en fait si, j’ai saisi) comment il était possible d’autant causer du ciel quand on passe le plus clair de son temps la tête inclinée vers de grandes dalles de marbres ? À croire que les voies du Seigneur sont à ce point impénétrables qu’on préfère s’embringuer sur l’itinéraire bis, sait-on jamais. La jupe courte est reine, sur elle se retournent les plis bien repassés de vaillantes cravates. Le marché est ouvert et tout est trop rangé. Ça sent le propre, ça crisse du balai, personne ne cause fort. Sur le pont il faut marcher à droite, suivre les traces au sol. Les vélos par-ci, les piétons par-là. J’obéis. Je marche, Loulou sur les épaules. Le blanc de la Maestranza me guide comme un mirador dans la nuit. C’est rouge. Il faut attendre. Ils attendent tous, rangés, patients, alignés. Au bruit, j’avance. Le bruit c’est pour les aveugles, pour qu’ils puissent survivre. Au bruit, j’avance. J’obéis. Tiens, les chiens ont le droit de chier par terre. Des chiens pour aveugles peut-être, sardoniques et blagueurs. J’avance. Je cours après le jour. Loulou pèse. Il est content là-haut. J’avance. Reyes Católicos. Plaza Nueva. Casa del libro. Je suis à l’heure. Je sue à grosses gouttes. J’ai bien fait d’accélérer, ils ferment dans moins de deux heures.
J’explique à Loulou que je veux regarder les livres de toros. Il ne me répond pas et me suit de bon cœur, sa petite main douce glissée dans l’excessive moiteur de la mienne. D’un coup d’épaule gauche puis droite j’essuie mon visage empourpré et j’expire sans discrétion pour mobiliser toute ma concentration. Je déteste la sueur. Celle des autres, c’est une évidence, mais la mienne aussi. Je suis toujours pris de cette angoisse que je considère existentielle que des regards moqueurs puissent railler l’auréole humide qui se révèle tel un polaroïd sur la couture arrière de mon short. À chaque fois, et août à Séville m’a offert de nombreuses occasions d’en arriver à ce point de réflexion, je me dis que la pilosité de l’homme est un sujet bien trop sous-estimé dans les diverses études sur les troubles psychiatriques contemporains. J’écrivais je ne sais plus quand que les rayons taurins des librairies généralistes de Séville ressemblaient à ceux de celles de Madrid et j’avais raison. J’aime me donner raison et j’essaye, autant que faire se peut, de me donner raison le plus souvent possible. Cayetano m’observe, ses yeux bleus d’héritier emplissent l’étagère principale et s’effilent comme s’il souriait, comme s’il se payait la tête de mon cul. Je te mettrais bien deux gifles Cayetano mais je suis surveillé, et tu les vois ces gens, toutes ces billes qui tournent autour de moi et qui se gaussent aussi. Ponce ne semble avoir rien remarqué, lui. Eté comme hiver Enrique Ponce a le visage d'un supplicié, la mine en phase terminale de joie. Il a déjà trop à souffrir pour partager ma gêne. Je montre à Loulou un livre de campo. Il aime les toros tout noirs qui sont couchés dans l’"herbe rose". J’aime quand il dit "herbe" et j’aime quand il dit "rose". J’aime quand il dit "toro". Je tourne les pages pour trouver d’autres toros couchés dans l’"herbe rose". Loulou est content. Ces rayonnages taurins ont pris le pli de la tauromachie. Je me répète ça à chaque fois mais c’est sans appel. Le toro disparaît, bâfré par le regard démultiplié d’un torero sans carrière pour lequel on a osé couper des arbres — autant j’aime être d’accord avec moi, autant je ne suis d’accord avec Yann Arthus-Bertrand que quand cela m’arrange et c’est le cas ici. Je ne peux en vouloir à Ponce, il souffre. Je décide qu’il faut partir. Je rejoins les caisses d'une démarche qui tient du crabe pétrifié, je sens que la pile de Cayetano poursuit son œuvre dédaigneuse et narquoise à l’égard de la couture arrière de mon short bleu. Je choisis de ne pas relever ; l’indifférence est un mépris. La caissière ne peut pas s’empêcher de faire des papouilles verbales à Loulou. Il ne comprend rien et elle me regarde interloquée. Je ne réponds rien, plongé de tout mon moi dans une paranoïa bien mal placée. Saloperie de Cayetano. Elle me demande si j’ai la carte de fidélité. Sur l’instant, j’interroge Loulou du regard pour vérifier que lui aussi a bien compris ce que je viens d’entendre. Je voudrais qu’il réponde à ma place, qu’il m’évite de me montrer désagréable et impoli. Mais Loulou veut des bonbons et ce n’est pas le moment de lui demander un service. Les enfants peuvent se montrer d’un égoïsme, me dis-je. Je fais non de la tête et je lui dis que de toute façon je n’achète rien. ¡Hasta luego!

La climatisation tourne à plein. Je lui voue un culte de plus en plus sincère sans toutefois éprouver le besoin de me mettre à genou sans quoi je ne sentirais pas l’air frais qu’expire le plafond. Je feuillette le Salcedo acheté l’autre jour. Veinte toros de Martínez. Je le lirai un jour, de temps en temps, comme j’ai lu les Cuentos del viejo mayoral. Quatre cent cinquante pages de toros. Chaque chapitre porte un nom de toro. Chaque lettre est faite du noir d’où naissent les toros. Tous les points, toutes les virgules, tous les guillemets exhalent l’arôme rauque, indéfriché, solaire du taureau de combat. Le livre s’ouvre sur une étrange phrase d’où s’échappe, mais c’est moi qui imagine, une photo de Salcedo. Les associations de pensée sont de redoutables perditions, me dis-je, en relisant la phrase. "Memorias de un ganadero... que no llego a serlo". La phrase est belle et triste, intranquille et paisible, un oxymore sans ressentiment d’une nostalgie consumée. Il lui coule des larmes qui glissent sur les joues comme on s’échappe sur la pointe des pieds. J’allume une clope. Il en reste et puis j’en ai racheté. Je repense à ces mots, je les écris dans le ciel, ma page blanche sur laquelle je colle la photo de cette phrase belle et triste, où il marche de profil, c’est bien lui que je vois, tourné vers la droite, courbé légèrement comme le sont les vieux, le poids de l’âge et de l’exil. Oui de l’exil ! Luis Fernández Salcedo était un homme en exil. Pas un apatride notez bien. Pas un errant. Pas un vagabond. Un exilé ! De toute façon, j’imagine une valise à la main que le cadre a coupée, une petite valise de cuir ridé, le parfait achèvement d’un corps vieilli. De sa valise, je la sais mal fermée, tentent de s’évader des pointes de cornes noires, des toupillons de queues, des râles sous la lune et le souffle froid des encinas l’hiver. En exil, on s’emporte soi-même. Je tourne la page en tirant sur ma clope. Constantinople est là, ou Byzance. L’exil sans départ, l’oxymore suprême. Salcedo et sa valise ne sont plus qu’un mirage lointain mais des voix montent à moi, des "r" qu’on maltraite. Le bateau tangue et, venu de si loin, le brouhaha s’immisce, rampe et m’enlace. La ville grouille d’eux, vibre de leur écho. Les Russes blancs de Constantinople, aussi aristos que Salcedo était une écriture élégante et polie. Tous, lui, eux, valises de cuir ridé comme uniques frontières ; tous s’emportent en exil.
Saloperie de téléphone portable de sa putain-de-race-maudite !!! Faut qu’il sonne là, à l’instant même où je divague au gré du clapotis moelleux des eaux de la Corne d’Or. Saloperie. Je devrais penser à télécharger une application spéciale vacances — "Mon répondeur est ton ami, moi pas". Je ne pourrais même pas, la seule application que supporte mon portable est un répertoire... et sonner quand je rêvasse.
Sur l’écran, par réflexe, je m’enquiers du nom de ce monstre qui m’a forcé au sacrifice de mes divagations taurines et extrataurines. La page blanche est froissée maintenant, rien ne subsiste dans ses torsions de Salcedo et de l’exil.
Fabrice Torrito. C’est écrit : "Fabrice Torrito". Je décroche. "Je ne te dérange pas ? — Bah, tu penses, merci de rappeler..."

28 septembre 2011

Autorovia (XI)


Jeudi
Les voisins d’en face, des Français eux aussi, ont adopté le même rythme que nous. Ils sont polis et j’apprécie qu’ils se comportent avec moi comme moi avec eux : nous en restons aux bonjour bonsoir de circonstance et évitons les uns les autres de nous interroger sur nos vacances respectives. Le tourisme a ceci d’horripilant qu’il provoque chez certains des éruptions soudaines de fraternisation nationale qu’ils s’empressent de vouloir vous refiler par des contacts que proscrivent pourtant tous les dermatologues de la terre. Et vous avez visité quoi ? Oh que c’était beau ! Vous trouvez qu’on mange bien ici ? Mais la question pole position, l’inquiétude maillot à poids reste et de loin : Et vous venez d’où en France ? Et c’est là, quand le mot Sud-Ouest réveille leurs neurones anesthésiés par la crème solaire et les glaces à 4,50 euros achetées en face de la cathédrale, c’est là donc qu’ils vous contaminent pour de bon, ça sort par tous leurs pores, ça bave, ça suinte, pour un peu ils te refilent leur femme en maugréant sur la supposée gentillesse de l’autochtone que lui promettait le Guide du routard page 52. Le regard figé sur le chapeau de paille de la voisine qui seul dépasse de ses ablutions quotidiennes, l’esprit dans le vague, je m’enguirlande de tant de cynisme à l’encontre de l’espèce touristique. Je sais pourtant qu’ils économisent toute l’année pour venir becqueter du poulet frites aux Golondrinas. Ils veulent faire plaisir aux gosses, ils se saignent, ils s’engueulent onze mois durant pour être là, ici et maintenant. En rentrant, ils devront payer les impôts, la taxe d’habitation, les taxes foncières, les assurances scolaires, la fuite d’eau, les étrennes des postiers et les rennes du Père Noël. J’en finis avec ma cigarette que j’ai consumée lentement cette fois. Putain ! je me dis, faudrait pas être touriste, c’est pas une vie !
On fait quoi aujourd’hui ? Voilà la question que je redoute. Elle me rappelle trop sa jumelle de la vie quotidienne : Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
Rien ! Je ne trouve pas mieux comme réponse, et puis rien c’est déjà une réponse. J’ai pas envie de devoir faire quelque chose. Je veux rester en moule bite bleu sur la terrasse à cloper et à lire, à regarder ma femme et les gosses qui jouent dans l’eau. Je rassure mon moi hyperactif en lui rétorquant que c’est pas rien de faire ça. Je vérifie qu’il reste assez de clopes dans le paquet de Marlboro light pour passer la journée. Je m’allonge sur une chaise longue à l’ombre, le fil de mon moule bite bleu dépasse mais j’ai décidé de ne rien faire, je lui accorde quartier libre à lui aussi. Ce moment mériterait un fond musical adéquat. Le poste est en bas et il est hors de propos que je bouge d’un pouce ou d’un fil de moule bite. Je regarde ma femme qui lit. Je lance au vent, un fantasme, un baiser. Je regarde les mômes. L’eau de la piscine frémit de leurs jeux et esquisse sur eux d’indécises boursouflures d’or. Je croquerais bien quelques Lays pour honorer ce trésor mais la vue de mon corps blanc si mal dissimulé par le moule bite bleu m’impose un soupçon de raison. Je feuillette une pub sur Séville. Le genre de papier glacé où en dix lignes un génie de la com t’explique que la culture a été inventée en Andalousie entre deux claquements de doigts d’un chanteur flamenco (Ludo, ne m’en veux pas, je ne sais absolument pas si les chanteurs de flamenco claquent des doigts). Faut pas pousser, la culture c’est français, tout le monde le sait même le plus décérébré des Andalous. Séville a son Museo de Bellas Artes comme toutes les villes espagnoles d’importance et comme toutes les villes européennes aussi. J’aurai plus d’hésitation concernant les villes étasuniennes et je ne m’avancerai pas sur le cas des asiatiques. Les africaines ? Un de mes professeurs entama un jour un cours de la sorte : Vous voyez ce continent (il indiquait l’Afrique du doigt) ? Et nous, en chœur, trop cons, trop fiers : Oui ! Nous savions où se trouvait l’Afrique. Il a rayé l’Afrique de deux gros traits noirs, épais, larges, indélébiles. Ça n’existe pas ! il a hurlé dans l’amphi, droit et solennel, militaire. Ce continent n’existe pas ! (Économiquement parlant et en comparaison de ce qui se passe dans les pôles de la Triade, voulait-il nous démontrer.) Il se trouve donc des musées des beaux-arts aux quatre coins des rues dans les pays qui ont le temps de s’émouvoir de l’art. Il y en a partout. Le musée des beaux-arts, c’est le McDo de l’art. En soi, je n’ai rien contre les musées des beaux-arts mais je n’ai jamais compris par quel sombre et sinueux destin on en est arrivé à intituler ça musée des beaux-arts. Beaux arts ? Comme si en contrepartie il existait un art laid. Comme si l’art pouvait se réduire au beau ou au laid, au blanc ou au noir. Pour autant, ça colle bien de nos jours. Il y a les toristas et les toreristas, Secret Story ou Xfactor, les jaunes contre les rouges de Koh-Lanta, Houellebecq contre Beigbeder, les autres contre moi. Je dois confesser que j’éprouve toujours un enjouement presque jubilatoire lorsque je déambule dans un musée, fût-il des beaux-arts ou non. Et cela n’a rien à voir avec la qualité des œuvres d’arts exposées. J’ai un rituel, je m’en suis rendu compte. Je fais semblant de scruter un tableau avec le plus grand sérieux du monde, collé à un couple de petits vieux qui eux font semblant d’élaborer une analyse savante de la peinture — analyse qu’ils viennent de lire dans le catalogue de l’exposition vendu à l’entrée — tout en détaillant du coin de l’œil l’attitude du gardien de la salle. C’est là que ça devient jubilatoire. C’est ça qui m’intéresse : le gardien de la salle. La visite des musées m’a permis d’inscrire dans ma réalité cette phrase si souvent entendue : Il faut toujours relativiser ses malheurs face à ceux des autres. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une sentence d’adulte pour mieux dresser les marmots trop gâtés. Mais je suis un adulte aujourd’hui, j’essaye de le devenir en tout cas. C’est donc en observant du coin de l’œil les gardiens de salle de musées que j’ai acquis la certitude que ces gens s’ennuyaient à mourir, debout, contraints de voir passer devant leurs yeux des centaines de shorts prêts à tout pour ramener à la maison une photo prise au flash d’un Goya ou d’un Schiele. Le gardien de musée ne transige pas avec sa vie de merde : elle se lit en caractères gras sur son faciès de paria. J’aime les musées pour ça, pour ce côté rassurant qu’ils m’offrent sur ma propre vie. Aller au musée, c’est se rassurer sur soi en zieutant lâchement d’autres qui souffrent plus que nous et c’est se dire à voix basse qu’il vaut mieux eux que moi. Je me sens très français dans ces moments-là. Sur le fascicule touristique, je reconnais une œuvre qui avait attiré mon attention lorsqu’il y a deux ans déjà j’avais visité ce musée. Il était l’heure où les Sévillans achètent de l’huile d’olive au litre, où les touristes commandent à manger sur une terrasse canardée de crotin de cheval — autant avouer que j’avais été plongé dans des conditions proches de la perfection pour m’esbaudir, discrètement il va de soi, du beau que contenait ce lieu. À l’extrémité d’une grande pièce achevée par un court escalier, le tableau était là. C’est sa taille qui me causa forte impression. Les hommes vêtus d’or étaient aussi grands que moi et, je le répète, dans un pays petit comme l’Espagne, ce n’est pas banal. Je n’avais jamais entendu parler de ce peintre ni de cette œuvre : La Muerte del maestro (hacia 1913), José Villegas Cordero (Sevilla 1844 – Madrid 1921). Depuis j’avais cherché et j’avais trouvé somme toute assez facilement des renseignements sur ce Villegas Cordero sans même prendre la peine de fouiller dans la pile de Toros au fin fond de laquelle j’imaginais que se cachait un semblant de réponse à ma curiosité. Je m’étais dit d’ailleurs, en refusant la facilité de fureter dans les index de la revue nîmoise, que, parfois, et j’en éprouvais une fierté certaine, j’étais un homme qui prenait des risques. Villegas Cordero fut un peintre, car il est mort à cette heure, parfois qualifié de régional, d’autres fois de réaliste décoratif influencé par l’orientalisme. De 1901 à 1918, il fut directeur du musée du Prado de Madrid qui se trouve juste en face d’un Quick. Il s’avère que le tableau La Muerte del maestro est grandiloquent. Je ne trouve pas d’autres mots. Les ors des toreros reflètent la lumière, le mort est bien mort, étendu sur un brancard drapé de blanc et d’une cape rouge, la chapelle est pleine à craquer et ce ras bord donne au prêtre inquiétant l’apparat d’une satiété obscène, la vierge est là qui veille — ou qui ne veut pas voir — son fils crucifié derrière son épaule. En bas à gauche, un monosabio fait le monosabio mais pour un mort, sérieux et concentré, et deux gens d’armes, dans un coin assombri, miment sans y croire la peine. C’est grandiloquent, c’est réel, c’est aussi grand que moi. La taille renforce l’effet. Un toro a tué le maestro. Deux ans plus tard, en moule bite sur une terrasse de Triana, vaguement circonspect à la lecture d’une brochure touristique, je revis ce tableau comme on sort la poubelle, en pensant à autre chose, en me disant que la corrida ne me touche plus au fond. Je sais que j’ai tort et je saurai me le prouver. Une bise veloutée parcourt maintenant la terrasse. Les cheveux fins de ma femme gambillent en caressant sa nuque dégagée. J’essaye de suivre leur mouvement vaporeux dans la lumière cotonneuse du soleil qui descend. Je me régale d’une pub de Guerlain faite pour moi, pour moi seul. Je me dis qu’il y a pire. Ce tableau me fait penser au G10. En fait, non, il me fait penser, subtilité insidieuse de la pensée humaine, que je ne pense pas au G10 en le regardant. Et j’y pense. Au G10. Dans le Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis,  Pierre Desproges avait utilisé un tableau larmoyant comme celui-ci et auquel il offrait une légende nouvelle en lien avec chaque mot choisi pour remplir son dictionnaire. Brève digression. C’est en lisant Desproges que j’ai saisi ce que put être la moelle épinière métastasée du communisme à l’Est. Je cite donc pour les incultes (je sais qu’il en existe sur d’autres blogs et ils vont encore s’énerver en écrivant que Campos y Ruedos se la pète et tout le ramdam ! Vous fatiguez pas les doigts sur le clavier, Campos y Ruedos aussi vous aime) : « Warszawa (fr. Varsovie) : Ville polonaise où les arbres ont le droit de pousser la nuit. » Je m’incline mais la nuit je dors. En regardant La Muerte del maestro, j’ai pensé que ce tableau aurait mérité le même traitement que celui élu par Desproges. J’ai imaginé qu’il aurait été cocasse de légender : « Le G 10 qu’il fallait laver le linge, merde ! » au chapitre « Linge sale » ou « Le G 10 des conneries, mon père » au chapitre « Corrida ». En vérité, en conjecturant sur le G10, là, en moule bite bleu, je prends conscience qu’en tant qu’aficionado je ne pense jamais au G10. Jamais je ne me dis Tiens Juli torée là demain, j’irais bien le voir, jamais ne frétille en moi le désir de me rendre quelque part savourer le génie de Cayetano ou la tauromachie de train électrique de Miguel Ángel Perera. On a les penseurs de son temps, on a les maestros qu’on mérite. Le G10, je le peins au noir indélébile qui a effacé l’Afrique. Pareil. Noir. Nuit. Ténèbres. Ça n’existe pas le G10 ! hurle mon prof militaire, ça n’existe pas ! Garde à vous ! Je me fais la promesse de ne plus y penser parce que la tauromachie mérite mieux à mon sens que ces figures d’enfants polis moisies au jus de putes de luxe.

Ce soir je mange dehors c’est-à-dire dans un bar au coin de la rue. Il y a des têtes de toros au-dessus des gosses et des affiches de corridas devant nous. Une qui retient mon attention dès l’entrée. Il n’y a pas un touriste ici, que des autochtones qui picorent en causant de la crise qui les frappe, cette « salope » qu’ils appellent Europe, dette, immobilier, banque, politiques, Zapatero mais jamais Morante. Moi, je l’appelle pas la crise, qu’elle reste loin et chez les autres. J’ai des vacances à achever, moi, messieurs les rogneux ! Sur l’affiche que le temps a jaunie, un nom évoque quelque chose mais je ne me souviens pas. Je cherche en passant la commande : épinards à la sévillane, jamón, solomillo al whisky et pinard, rouge évidemment. Les gosses trouvent l’endroit super, Loulou court autour et sous les immenses tabourets de bar, la nuque de ma femme est toujours dégagée et c’est beau, et je m’impatiente de boire ce vin de Ribera de Duero. Il fait très chaud et j’aurais été mieux en moule bite. Jesús Franco Cardeño ! Ça y est. En avalant une bouchée d’épinards, j’ai retrouvé qui était ce type. En 1997, un toro de Prieto de la Cal (‘Hocicón’) lui avait tracé une autoroute du menton à l’oreille. Quand il s’est relevé, parce qu’il s’est relevé, il avait terminé sa carrière de torero, son visage pendait comme un scalp amateur et dessous, sur les nervures de la chair, s’ébauchait un tableau d’Otto Dix. En sortant, Loulou a voulu jouer sur le toboggan avant de rentrer. J’ai pensé à ce Cardeño et une dernière fois au G10, je me le suis promis, une dernière fois. En me couchant, la nuit régnait depuis longtemps, G10 à la nuque de ma femme d’éteindre la lumière. Elle a éteint dans la seconde. Ça n’existe pas ! a hurlé mon prof, ça n’existe pas !

Photographies Au Musée des beaux-arts de Séville © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

15 septembre 2011

Autorovia (X)


Mercredi
Luis m’a dit qu’il regarderait les photos sur Internet. Internet... j’avais oublié. La civilisation une et indivisible, une seconde, le monde, 300 e-mails au retour, les "amis" sur un "mur", demain ils mangent des pâtes et ce soir ils regardent les étoiles, ils l’écrivent. Chez Cuadri, ils se demandent si nous ne se sommes pas devenus des sortes de photographes officiels de la vie de la ganadería. Ça les fait rire qu’on les prenne autant en photo que leurs toros. Ils en arrivent même à prendre la pose par amusement. Luis m’a glissé avant que je ne quitte "Comeuñas" qu’il avait aimé nos photos de la morte saison. Il a ajouté, parce que c’était moi son interlocuteur et que Luis, malgré la rudesse qu’il déploie à violenter la prononciation de sa langue n’en demeure pas moins un garçon prévenant, qu’une de ses préférées était celle de Jacinto, un vaquero de la finca. Luis a regardé les autres hommes pour les prendre à témoin. C’est l’homme le plus laid de Trigueros, a-t-il éructé, suscitant un fou rire, et sur la photo, on l’a trouvé bien. J’ai revu Jacinto dans une illumination dont seule la mémoire a le secret. Ce n’est pas sa laideur qui m’avait marqué, c’était son nez. Un nez omniprésent parce qu’imperceptible, mal retroussé, mal écrasé, mal cassé, une baroquerie scélérate pour qui en devient le retable. Je me rappelle qu’à l’époque le nez de Jacinto avait battu pour moi le rappel de toutes ces photos de "gueules cassées" de 1914-1918 qu’on montre aux élèves en leur disant que la guerre c’est mal et que vous voyez ce que c’est que de faire la guerre, de jouer avec des armes... "Aux armes citoyens" quand même qu’on leur assène pour finir. Quand Luis a évoqué Jacinto, mon esprit a tout fait pour bannir de ses eaux sereines ces images amères de gueules satanisées. Je me suis concentré pour me persuader de croire ce que les Américains affirment en mâchant du chewing-gum à la télé en sous-titrage antiope : nos guerres sont propres et chirurgicales. Et c’est vrai que la chirurgie a fait de gros progrès ces deniers temps. Les autres ont cessé de rire. Ils acquiesçaient à ce que disait Luis sur la photo de Jacinto.
J’ai dit aux enfants de faire coucou de la main, de dire "hasta luego". La poussière a rompu leurs sourires, j’ai balancé un coup de lave-vitre, je reprenais la route.
Je profite du bruit des enfants. L’asphalte refait à neuf berce mes pensées. "La chair est triste, hélas". Mallarmé larmes. Je double un camion, des autocollants de toros sont collés en série comme en pluie sur sa porte. Des toros d’Osborne, des Domecq. Le chauffeur est gros et torse nu, mal rasé, il me fait penser à un Village People qui aurait mal vieilli, la Budweiser pour oriflamme. Il doit lui tarder de faire une pause, de s’envoyer une bière, d’aller pisser, de tirer un coup ou inversement. Je ne sais pas en fait ce qui doit lui tarder. Je pense aux mots de Luis sur la photo de Jacinto. Je me dis qu’il y a un monde entre ce que le photographe voit et voudrait révéler et ce qu’en retient celui qui regarde. Quand j’ai pris cette photo, c’est la lumière qui m’intéressait parce qu’elle découpait parfaitement l’espace de ma vison à l’endroit même où Jacinto avait calé sa cabine de Duchesse d’Albe. Pour moi, lui aurait pu être un autre mais pas pour Luis qui doit se moquer qu’un rayon de soleil cotonneux fasse scintiller les aspérités des galets sous nos pieds. J’en suis là de mes ressassements lorsqu’un gros lourd au volant d’un 4x4 de marque allemande m’intime l’ordre de me rabattre sur la droite. Ses appels de phare excédés sont clairs même en plein jour. J’observe du coin de l’œil ma femme qui lutte armée du seul frétillement de ses cils contre la somnolence de la mi-journée. Je pense aux enfants que je vois rire dans le rétroviseur central. Puis-je gâcher tout cela au nom d’une détestation brute et totale de cet autre qui perturbe la félicité légère et court vêtue du fil de mes pensées profondes ? Si je m’écoutais, mais ma femme ne serait pas d’accord, je devrais le laisser passer, attendre qu’il se trouve à ma hauteur, me caller sur sa vitesse, le regarder droit dans les yeux avec un petit sourire en coin et sortir mon canon scié chargé à dégueuler, le lui vider dans les dents et dans celles flambant neuf de sa grougne "deluxe", le regarder décoller contre la barrière de sécurité et contempler la désagrégation intégrale de son être et de son 4x4 de marque allemande sur la voie de gauche de mon "Autorovia". Je n’ai pas de canon scié ! Je me rabats. Il a l’air énervé et costaud. J’évite, raffinement français oblige, un doigt qui ne ferait que rajouter un peu de vulgarité à la situation. Je reprends la mélodie des lignes blanches et le bourdonnement chaleureux de l’asphalte. Ma femme n’aurait pas été d’accord de toute façon. Je sens que bientôt le sommeil la vaincra.
Sur le rebord d’un nuage de mes apophtegmes, je devine Jacinto qui me sourit comme il le fit il y a des mois de cela attendant sagement que j’en eus terminé avec une mise au point difficile sur son appendice meurtri. Après tout, me dis-je, une photo appartient à celui qui la regarde beaucoup plus qu’elle n’est la propriété de celui qui la prend. Que Luis n’y perçoive pas la même chose que moi ne devrait pas m’étonner. Je crois que c’est Roland Barthes qui a écrit dans La chambre claire que c’est le regardant qui donne un statut et un sens à la photo. Une essence en somme. Faudrait que je relise Barthes, faudrait du temps et des Efferalgan mais j’aime bien cette idée. Ça donne plusieurs vies à une photographie, plusieurs chances pour elle de trouver une voie dans un monde repu d’images qui ont perdu le sacré... oui, le sacré ! Je ne double plus personne, ma femme dort le cou tordu, les gosses se sont tus. Séville n’est plus très loin qui m’attend comme hier. Je sais que la climatisation est restée branchée pendant notre absence. Je frissonne à l’idée d’y penser. J’essaye de rejoindre Jacinto mais il a foutu le camp de son nuage. Je n’y trouve même pas un toro, j’ai beau me concentrer, seul un pot blanc sur le bord d’une table dans lequel baigne une fleur abandonnée est là qui me fixe. Il n’y a rien d’autre que lui sur le bord de cette table et la porte est ouverte sur un escalier qui s’échappe en tournant. Le paillasson reste là hiératique comme le chapeau accroché à gauche sur le portemanteau. L’escalier peut bien se faire la malle, le paillasson et le chapeau ont une fleur à admirer. Je ne sais pas si Kertész aimait cette photo. Je n’ai aucune idée de ce qu’était son intention quand il l’a prise. Peut-être était-il passé par ce qu’on devine être une cuisine et avait-il juste cadré — à la perfection ? Mais je me moque finalement de ce que voulait faire André Kertész. Cette photo dégage plus d’émotion et de puissance que le plus branque des Dolores Aguirre. C’est ma manière de la ressentir et Barthes avait raison et Jaydie aussi. Un jour que je lui demandais Salgado, ce qu’il pensait des œuvres de Salgado, Jaydie m’avait répondu que c’était facile. Tu comprends, avait-il argumenté, c’est facile, il se pose en hélico au milieu des p’tits noirs qui meurent de faim, il cadre, il shoote et il s’en va. C’est facile l’émotion comme ça. Jaydie exagère toujours et c’est d’ailleurs ce qui donne tout son charme à sa barbe et à ce qu’il y a autour mais il avait raison. Tu vois Laurent, créer une émotion avec cette bouteille de Bordeaux, ça c’est dur (prononcer "diour"). Séville une fois de plus fait le dos rond. Les bus paraissent rouler plus lentement, les thermomètres à l’entrée de la ville se couvrent de honte et le bruit joue le long des berges du Guadalquivir. En entrant dans l’appartement où la climatisation tourne à plein, je vois la femme du dessous qui parle à son mur. J’ai allumé une clope et je l’observe parce qu’il est toujours surprenant d’assister à ce type de scène. Je suis voyeur comme tout le monde. Elle hurle sur le mur face à elle et doit se moquer de déranger les voisins. Elle n’est plus à ça prêt je me dis. De mon pouce je fais tomber la cendre qui vacille au bout de ma cigarette et je pense à André Kertész qui photographie les photos de sa femme morte sur les murs de son appartement new-yorkais. Il a fini comme ça, emmuré dans le regard de sa femme qu’il arrivait à rendre différent tous les jours. Il a fini comme ça et j’écrase ma clope. J’aurais aimé être Kertész mais je veux la prendre en photo en vie.

Photographie Chez Mondrian, André Kertész, Paris, 1926.

07 septembre 2011

Autorovia (IX)


Luis Cuadri est le fils de Luis Cuadri. Luis Cuadri n’a pas les mains moites et est aussi grand que moi. Je le savais pour avoir déjà rencontré Luis mais je n’y avais pas prêté attention. J’ai essayé de me tenir bien droit pour pouvoir comparer sans me tromper, j’ai relevé le menton comme chez le médecin tout en espérant que Luis ne s’en rende pas compte. J’avais déjà assez à supporter la conscience de mon propre ridicule. J’ai tourné mon regard vers le haut de son crâne et j’ai tenté d’évaluer où se trouvait le sommet du mien. Le constat était sans appel : Luis Cuadri est aussi grand que moi. La première fois que j’ai rencontré Luis Cuadri il m’a demandé si j’avais connu Luis Cuadri, son père, "el bigote". Je lui ai répondu que oui, que c’était son père qui m’avait accueilli quelques années auparavant à "Comeuñas". C’était tôt le matin, le jour était fauve et muet, reflet parfait de ce que dégageait Luis Cuadri. Je me souviens que j’osais à peine le regarder malgré cette insistante et satanée petite voix qui me dictait d’en tirer le portrait. Une chose m’avait marqué : ses yeux plus noirs que de l’encre de Chine percés d’un fil de lumière acéré, tranchant, sanguin. Je n’ai jamais pris cette photo. Luis Cuadri est décédé quelques mois plus tard. En observant Luis, son fils, j’ai une pensée pour son père et pour cette photo que je n’ai jamais prise. Les douleurs de l’autre nous renvoient sans cesse à nous, qu’on le veuille ou non. J’ai le sentiment, en repensant maintenant à Luis Cuadri, que ce sont ces photos qui n’existent pas qui occupent le plus mon esprit. François Bruschet, qui a l’accent du Sud-Est mais je lui pardonne, évoquait il y a peu lors de nos nombreuses conversations téléphoniques un entretien donné par William Klein au sujet de son œuvre photographique. En substance, ce dernier déclarait qu’"une photo était prise souvent à 1/125° de seconde... Qu’est-ce qu’on connaît du travail d’un photographe ? Une centaine de photos ? Peut-être 125 ? C’est une œuvre. Ça fait en tout... une seconde. Peut-être 250 photos ? Ce serait déjà une œuvre conséquente. Et ça ferait... deux secondes. La vie d’un photographe, même d’un grand photographe comme on dit... deux secondes". Deux secondes... et des heures après, des jours, des mois, des années à fantasmer ce qu’auraient pu donner toutes celles que trimballe notre imaginaire. Ça peut occuper une vie si l’on y regarde à deux fois.
François Bruschet n’a jamais photographié Luis Cuadri. Lui aussi ou lui non plus. "Y avait une photo à faire avec lui", m’a-t-il avoué un jour.
J’étais d’accord avec lui évidemment. Je lui ai rétorqué qu’il devrait écrire sur cette photo qu’il n’avait jamais faite. Je rêve que François Bruschet me raconte cette photo qui n’existe pas de Luis Cuadri. Il y a tant à dire, il y aurait tant à laisser imaginer.
Luis Cuadri, celui qui est aussi grand que moi, me fait signe que José Escobar nous attend à "Comeuñas". Son frère, l’autre fils de Luis, et son oncle, Fernando, nous devancent. Ils ont souri quand ils ont vu Loulou jouer au toro. Ils pensent qu’il sera matador et n’imaginent pas à quel point je souhaite que jamais cette idée ne traverse son cerveau. Je me suis gardé de le leur dire mais au regard du rictus qui se matérialisait sur mon visage, j’ai compris que Fernando Cuadri avait saisi mon angoisse de père.
La petite maison de "Comeuñas" ne laisse entrer la lumière roide du dehors qu’au travers du prisme d’un rideau de lanières de cuir identiques à celles de la cuisine de ma grand-mère auxquelles je m’accrochais petit. En entrant à gauche, sous un H à l’envers, le frère de Luis s’est assis dans un fauteuil vieillot aux accoudoirs de bois. Il est seul et regarde dans le vague, les coudes posés sur les genoux. La maison n’est pas grande mais elle pèse déjà bien lourd sur ce corps fin et sec. Un aficionado français a eu un jour cette sentence en le voyant chevaucher à l’écoute de José Escobar : "C’est lui qui grave le disque dur." Fernando et José Escobar l’ont rejoint. Une atmosphère de miel s’est invitée par l’entrebâillement de la fenêtre. Je vois les sourires de José qui répondent à la décontraction de Fernando. Derrière eux, la pénombre se terre. Il flotte dans cette cahute de galets les volutes insaisissables de la félicité. Loulou joue avec un jeune chat noir et blanc dans un rai de lumière. J’ai demandé à Luis de me remontrer cette photo où José salue "au centre du monde, chapeau levé vers un public debout mais à genoux". Luis me l’indique du doigt et j’ai envie d’une clope. Là, maintenant ! "¿Aquí se puede fumar, Luis?" Il m’a regardé comme si je sortais d’un livre de Bukowski. Il m’a dit que c’était écrit dans Campos y Ruedos 02 et que c’était même moi qui avais commis ce texte sur José Escobar qui n’était pas Dieu mais pas loin voire même au-delà. J’ai allumé la clope en me mettant des gifles cérébrales d’une violence inouïe, vraiment ; j’ai hésité à me coller un uppercut de charpentier géorgien mais je me suis ravisé dans un éclair de clairvoyance pensant qu’il en allait de mon intégrité physique. Or, je déteste attenter à mon intégrité physique. C’est un principe que j’essaye de respecter du mieux possible. Je me dis que dans la vie, il faut avoir quelques principes. La préservation de mon intégrité physique en fait partie.
Après, on a vu les toros. Autant être succinct sur ce point, ils sont tous noirs sauf deux. Un pour Madrid l’an prochain (remember 'Aviador') et un pour Saragosse cette année. J’ai regardé mes femmes s’éloigner un instant sur le 4x4 pour donner à manger au futur lot de Madrid. J’ai pris une photo. Ça faisait safari ou un truc dans le genre. Loulou et ses sœurs ont l’air heureux. Ça sent le soleil, la paille gratte et Luis me parle des espoirs qu’il place dans ce lot. Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit mais Luis parle très vite et j’avoue qu’il m’est difficile de suivre le fil de ses impressions alors même qu’une mouche — allez savoir ce qu’une mouche faisait là — s’ébroue dans mon espace vital sans mesurer le danger qu’il y a pour elle à faire cela. J’ai remarqué que les mouches avaient une faculté hallucinante pour faire chier l'être humain et je suppute que d’autres congénères de mon espèce acquiescent en me lisant. Certes, en ce domaine, nul ne peut contester la suprématie cosmique du moustique mais mon expérience des mouches m’incline à penser que j’ai raison. Je me suis déjà fait la réflexion il y a quelques mois que l’idéal pour visiter un élevage de taureaux de combat serait de conserver à portée de main, dans une poche du sac photo par exemple, une bombe insecticide ultrapuissante. Je geins de douleur pour les pingouins et autres espèces touchées par l’insondable, injuste et aveuglée pollution humaine mais je le répète, c’est un principe, je ne conçois pas que l’on s’attaque à mon intégrité physique, même et surtout s’il s’agit d’une mouche. Je lis sur les lèvres de Luis qu’il croit beaucoup dans ce lot mais la mouche poursuit son funeste destin et je me concentre de tout mon être pour en faire un point noir sur le mur gris. Luis me montre le n° 40, des diamants dans les yeux et PAF ! "Saloperie, buzz buzz buzz hein, tu fais moins la maligne, tu buzzzzes plus, tu manques d’ailes, tu manques d’air, t’es mooooorte !!!", ai-je exulté dans un silence des plus digne.

Luis n’a rien vu ou a fait semblant. Je suis d’accord avec lui, le n° 80 me plaît. Je me dis que j’ai réussi à bien reprendre le fil de notre conversation malgré le désormais point noir à coulée blanchâtre qui va sécher sur le mur gris et malgré que — oups ! ce n’est pas français — Luis parle très vite.
Je regarde mes femmes et Loulou. Loulou et ses petits bouts de gonzesses. Ma femme. Je regarde ma femme. J’aime regarder ma femme. Je suis venu plusieurs fois à "Comeuñas" ces dernières années. J’aime venir à "Comeuñas". Je n’y vois aucun lien avec le fait que chez moi la coupe des ongles est élevé au rang de rite. D’ailleurs, et je ne l’ai jamais dit à ma femme, il m’arrive de cacher mes ongles rongés avec patience et précision sous le canapé du salon. Je n’y vois aucun lien logique mais j’aime venir à "Comeuñas". Je regarde ma femme. Il n’y a qu’elle comme femme. Ils l’ont tous très bien accueillie ainsi que ses trois petits bouts de femme. Pour le reste, je n’ai jamais vu une seule femme à "Comeuñas". C’est un lieu testostéroné et sur le sol rouge les touffes de grandes herbes raides prennent l’allure d’un torse velu, fièrement velu et prétentieusement exhibé sous la chemise ouverte parce qu’il fait chaud et parce que c’est le Sud. Ça fait cliché mais il y a du vrai sous la chemise ouverte. Ils sont entre eux ici. Ils discutent de trucs de mecs j’imagine : football, toros, voitures et femmes. Ils doivent boire des bières sans que personne, comme le soir à la maison, ne leur en fasse la remarque. Ils peuvent se curer le nez aussi du haut de leur cheval et lâcher de bons rots gutturaux après le repas de la mi-journée. Ils sont entre eux. Ils fument leurs puros, autant qu’ils veulent ils en fument et Mercedes ne peut pas leur dire qu’ils en fument trop parce que Mercedes elle ne vient pas ici. C’est pas son territoire. Ici, c’est chez eux. Les toros les regardent, eux qui hurlent de voir des femelles. En cherchant à l’horizon un point blanc dans ce torse d’herbes raides, j’ai compris une chose sur le toro de Cuadri. Les hommes qui les élèvent prennent toujours leur temps pour aller les chercher. Ils les ramènent au pas. Et j’ai compris que ces hommes racontaient alors à ces toros sans femelle ce que c’était les femmes. Ils prennent leur temps parce qu'ils parlent à leurs toros pour les rendre furieux. Ils leur racontent qu’ils les aiment, qu’elles sont belles, que c’est bien d’être avec elles mais pas ici. Pas à "Comeuñas". Ici, c’est chez eux. Et les toros de Cuadri écoutent en écumant de rage. Ils ne sauront jamais, eux ! Ils engrangent la frustration et ils cultivent la haine. Un jour, ils doivent se venger de toutes ces histoires. Un jour, ils entrent dans une arène...
J’ai embrassé Luis. Il me tarde de le revoir. Je regarde ma femme. Elle me regarde. On rentre.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à la ganadería de Cuadri (les toros sont ceux de Saragosse) sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS

03 septembre 2011

Autorovia (VIII)


Mardi
Je fume sur la terrasse. Le vent pénètre la nuit et cogne sur les antennes de télévision enchevêtrées. Chaque matin je les regarde. Je me demande chaque matin si je les prendrai en photo. Ça donnerait quoi en photo ? Chaque matin, quand Séville est encore en possibilité de vie, je les contemple sans en attendre rien que le bonheur simple de sentir l’odeur ocre de mon café dans un lieu où je ne serai plus dans quelques jours. Ça peut être émouvant une forêt d’antennes. Des formes toutes en angulosité, aux lignes étiques, c’est la balade morne, dans le sang du soleil levant, d’une armée en débâcle, sur le retour, des corps blessés, meurtris, des râles et des souffles rauques. La vie quotidienne ne tient à rien. Souvent je les regarde le temps que mon café refroidisse et souvent je me fais cette réflexion que la vie quotidienne ne tient à rien, pour des millions de personnes, qu’à ces hallebardes modernes et mélancoliques d’où surgit ce qui subsiste de leur ultime ouverture sur le monde. Je les prendrai en photo avant de partir.

Je termine ma clope en regardant ma femme. Je finis toujours avant elle. Je mange plus vite qu’elle aussi. Les spécialistes affirment — je l’ai lu dans Femme Actuelle ! — qu’il faut manger lentement pour garder la ligne ; je considère que ma vitesse de mastication s’adapte bien mieux à la courbe qu’à la ligne. Elle doit se dire des fois que je suis totalement tordu de vouloir photographier des antennes de télévision sur les toits blancs de Triana. Je ne sais pas encore si je vais lui en parler. J’aime beaucoup partager mes interrogations et mes sensations avec ma femme pourtant. Elle me regarde dans les yeux sans dire un mot, sans objecter, sans juger, elle me regarde dans les yeux. Elle a des petites pointes de vert éparpillées dans le marron. Ça fait des étoiles. Elle croit que je ne les vois pas. Elle ne sait pas que je les vois en vérité. Elle me regarde dans les yeux et je lui cause des photos que j’aimerais prendre. Au fond de moi, je trouve que le verbe "prendre" convient tout à fait. J’ai toujours ressenti une vraie gêne, une petite honte, à me coller en face de personnes inconnues pour les figer ou leur donner une autre réalité ou une autre dimension sur une image. Notre société occidentale a beau se vautrer sans retenue dans l’iconoclasme le plus débridé, il n’en reste pas moins que c’est un défi à soi-même de déclencher face à quelqu’un qui prend conscience que nous sommes là. Dans cette même rue il n’y a pas si loin finalement, j’avais osé demander à une vieille dame assise devant un portant de robes flamenco si je pouvais me permettre de la prendre en photo. Elle a dit non. Elle a hésité ensuite pour finir par accepter. Je ne sais toujours pas aujourd’hui pour quelle raison elle a dit oui. Je l’ai recroisée depuis que nous sommes là. Elle est toujours posée sur sa chaise de plage à contempler la rue qui traverse et marche devant elle. Je n’ai pas eu le courage de lui redemander. C’est terriblement difficile de photographier un être humain, d’être là en voulant donner l’illusion de ne pas y être ou du moins de ne pas être vu. Quand on est grand c’est pire. Ma femme acquiesce. Je sais qu’elle me comprend. Elle m’a vu faire ou plutôt elle m’a vu si souvent ne rien faire. Elle sait que j’aime bien photographier les personnes âgées. Je lui ai expliqué un jour pourquoi. Chez les personnes âgées, les visages et les corps sont imparfaits. La vie a fait son œuvre. Les rides, les dents qui manquent, les dos voûtés, les jambes arquées, gonflées, rougies sonnent l’alarme de la mortalité. On oublie trop notre état de mortel. Et puis, toutes ces imperfections, à ce que j’ai pu observer, opèrent un contraste souvent remarquable avec la vivacité et la lumière si particulière qui emplissent les yeux de ces corps torsadés. Les photos de personnes âgées sont celles qui disent le mieux l’humanité et sa fragilité. On les regarde comme des enfants qui jouent, la bienveillance en éveil. C’est certainement trompeur mais après tout la photographie n’a pas à dire de vérité. La vérité n’existe pas. J’ai vu cette photo — prise par un vrai photographe — d' un vieillard prise droit dans le regard. Tout était beau, parfaitement beau. Si ça se trouve, me suis-je dit en détaillant le cliché, ce vieux a été un salopard dans sa jeunesse, peut-être même l’est-il resté aujourd’hui. Si ça se trouve il a cogné sa femme, si ça se trouve il mate des photos de jeunes japonaises pré-pubères en petite culotte blanche, si ça se trouve il a torturé d’autres hommes, si ça se trouve il pisse dans sa cafetière tous les matins. C’est quand même une histoire singulière une photo.
Je ne l’ai pas dit à ma femme mais je conçois une dernière raison beaucoup plus terre à terre à photographier des personnes âgées. Dans 90 % des cas, elles courront moins vite que moi si leur venait l’idée de me gueuler dessus. Elles pourront toujours essayer mais je les sèmerai au vent, je les enrhumerai du souffle de ma fuite pour les abandonner là, la canne en sueur, une crampe au béret, la ride vibrante de colère, frustrée.
— À quelle heure le réveil demain ? Il t’a dit quoi Luis ?
— J’ai rien compris à ce qu’il a dit. Luis est andalou de Trigueros. Pour lui les mots ne se prononcent pas, ils se crachent comme les coquilles vides des pipas. J’ai cru comprendre 9h30 à Trigueros. On va essayer ça.
— Tu redescends les clopes ?
— Faudra en racheter demain !

Mercredi
Trigueros est à l’ouest de Séville. "Comeuñas" est à l’ouest de Trigueros et moi je suis à l’ouest, au point le plus absolu de l’ouest, quand me parle Luis Cuadri. Le cortijo Juan Vides s’agite d’ouvriers, de machines agricoles et des rires de Loulou. Les chiens aboient pour faire chien. Je n’ai pas vu de chat. Dans le patio du cortijo, une chaise est sortie et un petit ratier attend à côté d’elle. Luis attend José Escobar. Ici, rien n’est concevable sans José Escobar. José a un contretemps avec une vache m’explique Luis. Rien n’est moins sûr donc. Peut-être m’a-t-il tout simplement avoué que José Escobar était en train d’acheter ses purros à Trigueros ou qu’il avait rendez-vous chez l’ophtalmo. J’ai choisi de le croire, un souci avec une vache brave, ça sent plus le campo.
Je suis retourné dans le patio. Le chien n’était plus seul. Un homme, âgé mais pas trop, mal rasé, un type d’ici, était maintenant assis sur la chaise et caressait le ratier. J’ai dit "Hola", il a répondu, sans un regard, quelque chose qui ressemblait à "A..." J’ai pris ça pour un bonjour accueillant. Je me suis mis face à lui, à deux mètres, lentement. J’ai plié les genoux pour être à son niveau, lentement. Je n’ai rien demandé. J’ai repensé à la vieille de la calle Castilla. Je lui avais demandé à elle. J’étais gêné comme d’habitude mais je n’ai rien demandé. Il m’a regardé faire mon cinéma, il ne s’est pas arrêté pour autant de rendre le clebs heureux, il a rabaissé les yeux. J’ai marché vers Luis, je crois avoir lancé un "Hasta luego" reconnaissant.

01 septembre 2011

Autorovia (VII)


Mardi
On aura beau s’évertuer à me convaincre qu’il en va du futur de la planète et de celui des générations à venir d’êtres humains et de pingouins, je garderai intacte la certitude que l’invention de la climatisation électrique mériterait un peu plus de considération. J’en aurais autant à écrire en ce qui concerne l’invention du gasoil, de l’électricité nucléaire, de l’enduit prêt à poser, des couches jetables et des chips Lays. Si je suivais les conseils de certains penseurs de l’apocalypse, j’éclairerais ma maison en pissant dans ma cafetière recyclée par une filiale au nom imprononçable d’une multinationale indienne à l’origine de la fabrication d’engrais chimiques pour betteraves vietnamiennes. Je refuse d’uriner dans ma cafetière.
J’en étais là de ma réflexion quotidienne sur l’état du monde en 2011, quoique je m’attardais quelques brefs instants supplémentaires — il s’avère que ces pensées profondes n’ont pas une durée de vie conséquente chez moi car j’ai ce défaut de me lasser très rapidement de tout ce qui ne concerne pas au premier chef ma vie et ma petite personne — sur les problèmes conjugaux de l’Albert du Rocher, sur le cours du peso péruvien et sur les soucis cellulitineux de Beyoncé Knowles quand j’ai constaté que le bouton vert de la climatisation était bien vert et qu’un très léger souffle ondoyait en continu, comme s’il se fût agi d’une caresse de ma belle, le long des traits musculeux de mon bras gauche et pourtant je suis droitier. Séville pouvait brûler, il m’en eût fallu bien plus pour me rendre aux théories à la Cohn de marchands de verre à un euro ou d’éoliennes aux quatre vents. Je profite de cette envolée lyrique pour y noyer sournoisement l’aveu de l’une de mes fautes. Je l’avoue puisqu’il s’agit d’un aveu ; il m’arrive de jeter la bouteille de lait vide dans la poubelle d’ordures ménagères et non, comme mon sens civique et l’avenir des pingouins devraient me le commander, dans la caisse jaune.
Ainsi donc, les muscles saillants de mon bras gauche tendrement câlinés par la fraîcheur artificielle de la climatisation électrique, j’épluchais sans plus d’attention un article écrit à l’enclume et publié dans 6 Toros 6. J’ai cette désagréable manie quand je séjourne en Espagne d’acheter des revues taurines et je suis le premier à en souffrir. L’auteur y développait l’idée largement resucée pour ne pas écrire pompée sur d’autres que les élevages de taureaux de combat permettaient le maintien d’un écosystème unique qui en lui-même faisait de la corrida une culture.
« Et merde ! », bafouillais-je en relevant nerveusement mon menton d’où chutaient de grosses gouttes de Coca-Cola zéro sans caféine, boisson fétiche des trentenaires bien dans leur peau mais pas trop. Mazette comme je le suis, j’avais réussi à graffiter au coke la tronche qui s’autosuffisait au-dessus de l’article écrit à l’enclume. J’ai remarqué que même la presse taurine s’est adaptée à cette mode ringarde, comme beaucoup de modes il faut le noter, d’accoler la tête des auteurs à côté de leur texte. Comme si l’effroyable vision d’un visage maudit par l’intelligence ou par Dieu allait nous incliner à la pitié. Et je suis même certain sans en avoir la preuve que derrière ces figures se cachent d’insondables souffrances de voir ainsi un bout de soi que l’on méprise (et il y a de quoi pour certains !) étaler de la sorte aux lecteurs. Ne doutons pas d’ailleurs que ces lecteurs se comportent ici de la manière que devant le pan de mur qui leur sert de télévision : ils se moquent, ils rient, ils insultent, ils jouissent des difformités et/ou des lacunes de personnes lambdas qui passent leur temps au bord d’une piscine à attendre d’être "éliminés". Ils se moquent, ils rient, ils insultent et ils jouissent sans s’apercevoir que les prochains seront eux.
Le Coca-Cola zéro sans caféine essuyé, il ne restait rien, je me perdais à nouveau dans la lecture de cet énième texte exhortant l’aficionado à comprendre qu’il fallait sauver la corrida car elle était une culture. Pfff...
— Chéri, c’est 19 heures, on va se balader ?
Je ne répondais rien d’audible. Je me levais. Je prenais ma femme dans mes bras. Je la remerciais de me sauver de mes manies. Je l’embrassais.

19 heures, débutait la journée.
J’ai aimé Séville dès le premier instant. Je continue de l’aimer même si j’ai conscience de ne la connaître que de loin. La première fois que j’ai vu Séville, après le panneau donc, depuis la vitre de la voiture, il faisait déjà chaud mais moins qu’aujourd’hui. C’était le joli mois de mars qui s’achevait emportant avec lui les effluves de fleurs d’orangers. Les terrains vagues du nord de la ville ne battaient pas encore la poussière, je cherchais la direction du centre. J’ai toujours eu du mal avec la logique des panneaux de signalisation espagnols. À un feu orange, on a ralenti. Sur le bord de la route jouaient des enfants sales et remuants, leurs bras s’agitaient au-dessus de leur tête comme s’il se fût agi de chasseurs de mouches ou d’insectes furieux, ils riaient tous. Derrière eux, sur la terre battue, entre deux immeubles moribonds, les adultes chantaient, les femmes tendaient leur cul dans des moues de dédain. L’image est restée mais comme filée. « C’était Séville », me suis-je dit, ça aurait fait une sacrée photo.
Je marche avec Loulou sur les épaules dans une rue parallèle à la calle Sierpes. On vient de croiser un type peint en vert, immobile et qui fait peur aux gosses. Je m’écarte sans rien regarder de précis. J’observe des regards, eux détaillent Loulou. Les gens marchent à leur train, la rue est à eux de nouveau. J’ai envie d’une tige mais je me retiens. Ça me rend fier de me retenir parfois. Un Christ pleure derrière une vitrine, une vierge soulage sa peine. Loulou voudrait savoir pourquoi il pleure le monsieur. Il doit avoir mal je lui dis. Je le pense. En lui répondant que Jésus souffre, je m’étonne de cette vitrine. Toute la religion catholique est là, sauf le pape qui sera à Madrid bientôt, en une mise en scène pastel et clinquante à la limite du génie. Jésus pleure, Marie est bleue et ronde comme la terre, les vierges de Séville sont parées pour le bal des débutantes. Qui achète ici ? Et quoi ? Étrangement j’ai espéré que cette boutique ne disparaisse pas dans l’anonymat de devantures internationales dans lesquelles j’avais pénétré à Lisbonne, Paris, Barcelone ou Madrid. « Por favor, los libros de tauromaquia ? — Aquí y hay mucho. »
Mucho, mucho de livres de corrida. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Après le rayonnage du Corte Inglés, je détaille celui de la Casa del Libro, agenouillé, tout entier à ma concentration. Il y a une climatisation ici aussi. Je savoure... la climatisation pas les titres. "José Tomás", "José Tomás", "José Tomás", "José Tomás", "Manzanares", "Perera", "Ponce", Cómo ver una corrida de toros, "Ma vie amoureuse avec un torero raté", "J’ai été un torero raté", "Mon chien se prend pour un toro", "Recettes pour soir de féria", "La corrida pour les nuls", "Gueules de bois, têtes de cons, portraits en noir et blanc d’une cuadrilla", "El Gallo avait un gros nez", Tierras Taurinas, etc. J’ai lu tous les titres. Tous ! J’ai extrait du rayon le seul qui ne me rappelait pas le visage sur lequel j’avais bavé du Coca zéro sans caféine. Je l’ai acheté. Je n’ai pas réfléchi.  Dix-huit euros. Je me dis que je l’ai sauvé peut-être. Que grâce à moi il a survécu à un naufrage, qu’il ne sera plus jamais seul ou triste. Je me dis que j’ai bien fait. Veinte toros de Martínez, Luis Fernández Salcedo.
Les toros sont une culture !
En sortant, j’ai téléphoné à Luis Cuadri. C’était la bonne heure pour appeler Luis. Il m’a répondu d’ailleurs. On a discuté un petit moment, il a beaucoup parlé en vérité, moi peu, pour ainsi dire pas. « Alors, à quelle heure demain ?, s’enquiert ma femme qui redoutait déjà l’heure à laquelle il faudrait programmer le réveil. — Je sais pas. J’ai rien compris ! »