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11 mars 2009

Voyage au bout de l'afición (IX)


« LA MILANERA »

Vroum ! Le petit Gaspard a garé la voiture playmobil® sur le bas-côté de la route — la large bande grise du tapis —, un peu avant la station-service car les quatre playmobil® à bord ont déjà fait le plein d’essence. Comme il pleut, le petit Gaspard a relevé les essuie-glaces ; comme il fait froid, il a choisi des playmobil® avec des manteaux dessinés dessus et, comme son tonton, deux d’entre eux sont sortis « en griller une » — le playmobil® à la casquette et celui qui ne mange que des chips Lay’s®. De l’autre côté de la large bande grise du tapis, le petit Gaspard a installé une boîte — le restaurant — et une BD — le parking du restaurant.

Vroum ! Le 4x4 playmobil® offert par mamie Jeannette s’est arrêté sur la BD. Le petit Gaspard en soulève le toit et décroche le conducteur qui exhibe de bien belles moustaches — qui a dit que les playmobil® n’en avaient pas ? Il est vétérinaire — plus tard le petit Gaspard sera vétérinaire —, espagnol et un peu agriculteur aussi. Un des playmobil® traverse la route sans toucher terre, relève son bras articulé et « serre » la main de celui qui vient tout juste d’arriver. Ils échangent quelques mots en playmobil® — une langue bizarre inventée pour l’occasion par le petit Gaspard.

Vroum ! Le 4x4 de mamie Jeannette prend la direction de Forfoleda — le bureau de papa — via le couloir et la salle à manger : « Gaspard, ta chambre n’est pas assez grande !? — Si, si... » Le petit Gaspard a tout prévu ; les Lego® de son anniversaire et les barrières du centre équestre playmobil® du Père Noël lui ont permis de construire une arène avec sa dépendance — une maisonnette pour recevoir les amis playmobil®, se mettre à l’abri ou ranger le matériel playmobil® — et un grand enclos avec des arbres playmobil®, des vaches — rares —, un taureau et une poignée de cochons — noirs. « Pan ! Pan ! — Qu’est-ce que j’entends petit chenapan ? — T’inquiète pas papy, c’est des chasseurs dans les bois. »

Les remarques intempestives des adultes envolées, les toits des véhicules enlevés, le petit Gaspard éjecte ses playmobil® et s’en va prendre un goûter bien mérité — des tartines de Nutella® avec un sirop de grenadine.

Vroum ! Requinqué, le petit Gaspard rembarque toutes ses figurines en plastique dans le 4x4 pour une visite de l’enclos mais, par manque de place, se trouve obligé de loger dans le coffre le playmobil® à la calvitie — qui a dit que les playmobil® n’en avaient pas ? Ce contretemps technique donne soudain l’idée au petit Gaspard d’ouvrir le hayon et de poser sur les jambes du playmobil® à la calvitie, donc, un gros sac de « croquettes » destiné au taureau, aux vaches et aux veaux — une ruse de playmobil®, en fait, leur permettant de les approcher de très près. Et voilà les bêtes les plus gourmandes qui prennent en trottinant le sillage de ce « distributeur de croquettes » d’un genre nouveau... Le sac est vide maintenant.

Vroum ! Le playmobil® à la moustache quitte l’enclos, puis coupe le moteur de son « quat-quat » à proximité de la maisonnette. Le petit Gaspard fait sauter le toit et expédie d’un bond ses personnages dans l’arène pour une entrevue avec le playmobil® au dictaphone et une séance photos avec les playmobil® qui portent un appareil autour du cou. « Gaspard ! C’est l’heure du bain ! — Y reste plus qu’le pique-nique et j’arrive ! — Dépêche-toi de les faire manger alors ! — Oui m’man ! » Le pique-nique improvisé dans la maisonnette prit beaucoup plus de temps que prévu et, après le sermon paternel, la soupe et les petits-suisses, le petit Gaspard s’en alla au lit avec des rêves plein la tête... « Playmobil®, en avant les histoires ! »

En plus Si vous estimez que ces lignes :
— n’informent guère sur l’élevage de l’aficionado et vétérinaire Benito Martín Martín, consultez impérativement la fiche de Terre de toros ;
— ne rendent pas compte de l’immense plaisir ressenti à la découverte de cette attachante ganadería, (re)lisez celles-ci sur le blog ;
— sont chichement illustrées, partez illico voir la galerie à la rubrique CAMPOS sur le site.

Images « La bé » & Benito © Les playmobil® de Camposyruedos

07 janvier 2009

Voyage au bout de l'afición (VIII)


Tabernero de Pinto

Rien n’a changé un an après. Le mayoral (Juan García García) nous connaît mieux à présent. Il parle avec plus d’aise et parfois même surprend par un rictus proche du sourire. La 'Carreterra' et la 'Pajarilla' sont toujours là à distance l’une de l’autre. Entre elles, des veaux et deux sementales flambant neuf. La saison de recorte s’est très bien déroulée aux dires de Concepción et toute la future camada est vendue, déjà. Sur les affiches, ils sont annoncés Conde de la Corte « puros ». Elle est sûre ainsi de les voir sortir en piste. Quand elle a dit ça, le mayoral a baissé le regard vers le sol trempé et a souri sèchement en travers de son austérité naturelle.
— Je ne vais quand même pas leur dire que ce sont des Saltillo, ils ne se mettraient pas devant. Même en recorte...

Derrière le muret de pierres grises, les encinas ne murmurent plus qu’au vent. Les mâles sont maintenant plus bas, plus loin encore des regards. En les observant, les interrogations du premier voyage ont ressurgi dans l’instant. Saltillo ou pas ? Conde de la Corte ou non ? En y regardant de plus près, aucun des deux sangs ne semble avoir pris le dessus sur l’autre, même si le Saltillo tend à dominer par le nombre de bêtes et par l’évidence de certaines de ses caractéristiques.

Miguel Zaballos, le verbe toujours passionné quand il évoque ses toros, nous avait indiqué que les Saltillo étaient reconnaissables, entre autre, par leurs couilles au format réduit. Alors, depuis la vitre baissée du coche rouge de Juan, l’œil acéré pointé sur les derrières de jeunes mâles, nous avons scruté le moindre testicule, évalué à distance respectable la taille de ces roubignolles bonsaïs, jaugé avec le plus grand sérieux une petite vingtaine de valseuses à peine adultes. Et Miguel avait raison. Ils avaient tous ou presque une paire taille S à des années lumière du XXXL ostentatoire d’un semental colorado croisé jadis sur les terres du Conde de la Maza (Núñez). Lui faisait carillonner ses cloches majuscules par les caresses tièdes de jeunes herbes folles du printemps andalou.
Rien n’a changé un an après. Les Tabernero de Pinto restent une petite énigme dans le panorama actuel de la cabaña brava. Ils demeurent superbes mais les yeux presque tombant de certains colorados hocico de rata paraissent porter en eux le malheur essentiel du taureau de combat : ne pas combattre comme des toros.
En quittant la finca "La Cabrera", je me dis toujours un an après que les vaches de Concepción "scrutent le vide vert, en vain. Personne ne viendra, personne n’est jamais venu de toute façon. Sous leur mufle, pourtant, toutes les heures, filent les faiseurs de carteles, accoucheurs d’idées rondes et bien lisses vendues comme une fabrique de rêves quand pointent les lumières plus vives de l’été". Ça restera longtemps...

>>> Retrouvez la galerie des Tabernero de Pinto 2008 sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.

Photographies 'Carreterra', vache de Tabernero de Pinto, & un détail de la finca "Cabrera" à Las Veguillas.

17 décembre 2008

Voyage au bout de l'afición (VII)


"Hros. de D. MIGUEL ZABALLOS CASADO"

« Il était vraiment temps de partir... Déjà Miguel nous attendait... À Salamanque Paco s’en retournait... Buena gente... ». C’est sur cette note que nous nous étions quittés au terme de notre Voyage au bout de l’afición (II). Et en effet, Paco s’en était allé retrouver les siens à Salamanca tandis que Miguel, lui, les y avait laissés pour rejoindre en bordure d’autoroute trois Français qui tardaient à arriver mais pour lesquels il n’allait pas être très compliqué d’excuser leur retard... une fois évoqué le nom de Paco Galache. Une heure plus tôt, celui-ci avait lâché un « buena gente » tout sourire à l’évocation de Miguel Zaballos, qui rendit la pareille quand nous lui expliquâmes que Paco avait absolument tenu à nous payer un coup à Villavieja de Yeltes.

Avant d’en arriver à ces mots, nous avions garé notre auto sur le parking d’un resto échoué au beau milieu du Campo Charro. Trois Dalton en quête du quatrième pénétrèrent dans ce lieu empli du « brouhaha rocailleux qui enfume de voix ce bar d’un coin d’Espagne »1. Dans l’inénarrable famille Dalton, je ne savais pas encore très bien qui j’étais, même si ma modeste taille me désignait logiquement comme l’affreux Joe — quant à prétendre que Miguel serait Averell, eh bien... je n’oserais pas m’y risquer vu qu’il est à peu près aussi imposant que les chênes de son pays ! Le fils de « Miguel l’Ancien » salua Jack et William comme de vieux amis puis baissa la tête pour s’assurer que Joe ne stressait pas trop. Mais Joe allait très bien jusqu’à ce que ses deux « frangins » décidassent de s’absenter du saloon le temps d’un coup de fil, et qu’il se retouvât seul à trinquer avec « Miguel le Jeune ».

Un échange de sourires polis, un regard vers l’extérieur afin de provoquer, sait-on jamais, le retour d’un des deux fuyards — personne en vue évidemment —, une longue gorgée — toujours personne —, puis une autre... pour finalement en arriver à ouvrir la bouche et dire un truc dans la langue de Penélope Cruz (!) : « Miguel, l’année dernière j’étais à « Cérrette » et à moi votre course elle m’a beaucoup plu. Pour l’aficionado elle était très intéressante, agressive, avec beaucoup de présence, beaucoup de mobilité. » Joe semblait satisfait de sa sortie, mais le ganadero aurait visiblement préféré une autre entrée en matière... Je venais de rouvrir une plaie mal cicatrisée et Miguel avait une dent (de lait) contre les Cérétans... Que ces derniers ne lui aient pas racheté un lot, il l’acceptait. En revanche, qu’ils n’aient pas pris la peine de le contacter, ne serait-ce que pour le saluer, c’était manifestement plus difficile à avaler — on pouvait lire tout cela derrière son sourire.

On a bien mangé. On a bien bu. On a bien rigolé. On était bien.

Le lendemain, nous avons fait gaffe de nous pointer à l’heure, consacrant le temps du trajet à nous réchauffer et à scruter les caprices d’un ciel menaçant. Tôt le matin dans un froid glacial, Miguel, très frais et dispo, nous fit monter dans son Land Rover au confort plus que spartiate pour un circuit campero. 1ère étape : ses précieuses vaches aux têtes aussi longues et étroites que leurs cornes — il s’arrêta longuement pour voir comment se portait la plus vieille. La 2ème : ses derniers et historiques clairacs dont il lui faudra se séparer, non sans avoir respecter fidèlement « le pacte »1 — il leva sa main plusieurs fois en la laissant retomber sur le volant comme s’il voulait dire quelque chose qui ne pouvait sortir. La 3ème : ses novillos saltillos au poil lustré et à la présentation d’ensemble remarquable — il sembla désolé de devoir en garder certains, si beaux, un an de plus. Et enfin, la 4ème et dernière : ses sementales querelleurs assez finauds tout de même pour ficher la paix à leur vieux compagnon en fin de vie, à la vue duquel Miguel eut bien de la peine à ravaler son émotion... Miguel est un grand sensible. Pour un ganadero, c’est pas bon...

Six mois plus tard, tout occupé à cuver lamentablement les Hierba et autres Baccardi-Limón de la nuit, entre les coups d’œil amusés de Miguel et les taquineries des amis, entre les fréquentes phases de sommeil profond et celles, exceptionnelles et fugaces, de veille, je ne pus demander à notre hôte si le vieux semental faisait toujours partie de ce monde. D’un autre côté me direz-vous, et après « l’épisode cérétan » du printemps dernier, c’était préférable — se fâcher avec un monstre de bonhomie tel que Miguel constituerait non seulement une grossière faute de goût mais la preuve irréfutable de votre bêtise. La prochaine fois, les gars, vous vous débrouillez pour passer coûte que coûte par Cabeza de Diego Gómez. Je ne veux rien savoir ! j’ai quelque chose pour lui... Et une question aussi : « Les banderilles noires du 22 octobre 2007 à Madrid, étaient-elles ou non justifiées ? »2 Pif ! Paf ! Poum !... « EscouZe-moi Migouel, Ze blaguais... »3

1 Voyage au bout de l’afición (VI) par Laurent.
2 Zaballos à Madrid... par le même.
3 Z par JotaC.

En plus
— Les traditionnelles galeries (camada + vaches) du site (où vous retrouverez celle sur les derniers clairacs) et fiche élevage de Terre de toros.
— Campos y Ruedos gratifiant même Miguel Zaballos d’un libellé. Quand on aime... Et puis comme vous l’a conseillé Thomas (voir post ci-dessous), si vous passez dans le coin, ne ratez pas l’occasion d’aller rendre visite aux rares saltillos...
— Un entretien (en espagnol) avec le ganadero proposé par le Centro Etnográfico del Toro de Lidia de Salamanque.

Images Chez Miguel Zaballos © Campos y Ruedos

26 novembre 2008

Voyage au bout de l'afición (VI)


Une promesse dans la nuit

Les bretelles en débâcle, Antonio savoure à présent le brouhaha rocailleux qui enfume de voix ce bar d’un coin d’Espagne. Face à lui, absorbé par l’étalage outrancier de vieilles photos de corrida, Miguel fait tourner dans un gros verre rond le digestif commandé quelques minutes auparavant. Chacun écoute l’autre qui ne parle pas. Les derniers arrangements sont maintenant conclus et tout s’est déroulé comme prévu, dans la simplicité d’un repas entre amis. Le ventre maladroitement rentré pour passer entre deux vieilles tables de bois, Ignacio les salue tous les deux d’un léger mouvement de tête et quitte ce plein de vie pour entrer dans la nuit. Miguel et Antonio se disent pour eux-mêmes qu’Ignacio est un brave type et qu’il a dû entendre toute leur conversation. Chacun de son côté se surprend à sourire de cette possibilité qui n’a finalement aucune importance. Miguel achète ce que vend Antonio et Antonio n’a que ses vaches à vendre. Des vaches braves qui portent en elles l’héritage presque intact d’un sang que d’autres dans ce siècle qui s’achève ce soir ont démultiplié comme un produit de consommation courante. Après tout, chacun fait ce qu’il veut chez lui se dit Antonio en roulant entre ses doigts épais un bout de nappe blanche.
Miguel a maintenant achevé sa mauvaise hierba et glisse à son compère qu’il serait peut-être temps de faire comme Ignacio, de rejoindre la nuit. N’attendant pas spécialement de réponse à sa proposition, Miguel se lève, le regard toujours faussement plongé dans ces photos jaunies que son père devait déjà connaître. Antonio, lui, n’a pas bougé. Une déchirure invisible le cloue à ce vieux bois. La nuit, déjà, l’étreint, bien avant que cette porte qui fait entrer le froid ne s’ouvre sur dehors. Debout, Miguel s’effraie soudain de ce silence sourd et inédit, comme un cri sec plus tranchant que le froid qui l’espère. Antonio lui a saisi le bras sans qu’il ne s’en rende compte. Antonio ne lui a jamais saisi le bras avant ce soir. Comme s’il voulait étrangler ses propres peurs, il comprime de plus en plus sa main sur le poignet de son ami. D’un revers de la tête, Miguel a détaché son attention des vieux clichés que connaissait déjà son père et plonge, fébrile, son regard dans celui d’Antonio. Il sent qu’il recule mais sait éperdument que rien ne bouge en lui à cet instant précis. C’est le scintillement d’un sabre coupant l’air qui le cueille, un trait de métal bleu qui le contraint à rester immobile.
- « Tue-les toutes ! Ne les vends jamais ! »
Miguel a glissé sa main sur l’arrière du crâne et s’est alors rendu compte qu’elle était libre à nouveau. En observant Antonio enfiler son manteau, il s’est étonné de constater la bonhomie toute joufflue de ce visage. Ils ont savamment évité de passer entre les tables, ont salué les derniers clients au fond du bar et Antonio a ouvert la porte sur dehors. Une fois dans la nuit, après l’habituel abrazo et les dernières palabres entre amis, Miguel a regardé Antonio rejoindre sa voiture.
- « Je te le promets. »
Ce ne fut qu’un murmure porté par le vent froid. Antonio ne s’est pas retourné, il a levé la main qui avait serré si fort le bras de son ami et a fui dans la nuit.
Miguel est mort un jour, Antonio un autre, bien plus tard. Il ne reste aujourd’hui de cette nuit d’hiver que l’imagination de ce qu’elle fut ou ne fut pas. Même les vaches de Clairac ne sont plus là. Elles ont été envoyées au matadero l’an dernier par le fils de Miguel qui a tenu la promesse que son père fit une nuit à son ami Antonio. Et puis, mener deux encastes si différents que le sont le Saltillo et le Gamero Cívico devenait difficile. Les derniers mâles Clairac de Zaballos sont partis pour un coin de Madrid et ont disparu dans un anonymat presque complet.
Maintenant que l’hiver est là et que les Clairac de Zaballos n’existent plus que pour l’histoire, je me demande ce qui avait poussé Antonio et Miguel à passer ce pacte étrange. Nous ne le saurons jamais et c’est bien mieux ainsi.
Et cette nuit imaginaire, et cette promesse réelle, auront de toute façon toujours bien plus d’allure que ces quelques mots trop souvent parcourus dans les annuaires de l’UCTL ou de l’AGL : « En 19.., se adquiere esta ganadería por Don ….. ……… que elimina todo lo anterior. En 19.., adquirió vacas y sementales de Juan Pedro Domecq… »

Retrouvez la galerie des derniers Clairac de Miguel Zaballos sur le site.

Photographie Un Clairac de Miguel Zaballos © Camposyruedos

17 novembre 2008

Voyage au bout de l'afición (V)


Dña. PALOMA SÁNCHEZ-RICO DE TERRONES

«Le passé est une source de plaisir non pas par le souvenir, mais parce que son énergie participe au présent.» Eugène Green1

Quand à la sortie d’une courbe à gauche légèrement surélevée se déploie une longue ligne droite au revêtement parfait avec la Peña de Francia en fond, soudain le pied vous démange et, même si vous n’avez pas une âme de Fangio, vous appuyeriez volontiers comme un malade sur la pédale ! C’est tentant, voilà tout, sauf que vous risqueriez bien de rater le chemin, là, à gauche, deux cents et quelques mètres après le virage, en face de l’embranchement pour Sanchogómez. Mais au bord des routes, certains panneaux indicateurs font indéniablement plus d’effet que d’autres et vous n’avez pas vu la ligne droite qui vous faisait de l’œil. Les nôtres, d’yeux, sont rivés à bâbord pour ne pas manquer la modeste pancarte qui va, mille sept cents mètres et de la poussière plus loin, nous ouvrir un monde encore inconnu : «Terrones».

Ça descend un peu, ça monte un poil, ça tourne sans cesse et ça bringuebale pas mal ; nous progressons entre les encinas et les murs de pierres, puis débouchons sur une vaste plaine, verte et dégagée, bordée de douces collines boisées dont quelques-unes surmontées d’éoliennes : modernité à l’horizon, tradition à venir et vice versa. La première chose qui frappe le visiteur dévalant la pente en direction du hameau est l’imposante chapelle sise en éclaireuse dans le pré à gauche, isolée et visiblement délaissée. Et vu sa taille, «Terrones» devait grouiller de vie — avant —, ce qui ne semble plus vraiment être le cas aujourd’hui. Quant à son allure — l’architecte serait rien de moins que celui de la cathédrale de Salamanque —, elle donne l’impression d’avoir été construite pour résister aux attaques des Huns et des Vandales réunis. Tout comme d’ailleurs la grande, plate et remarquable bâtisse principale que nous venons lamentablement de dépasser, finissant notre course tout aussi lamentablement devant une masure peu accueillante. Marche arrière toute !

Malgré le faible espace vital à ma disposition sur la banquette de la deux cent sept, je réussis à me retourner — la voie est libre. J’ai eu le temps d’apercevoir brièvement deux silhouettes debout sous le toit du perron de la maison ; nous sommes attendus. Tandis que je cherche, sans arriver à poser la main dessus, le fermoir de la ceinture de sécurité, mes deux compagnons de route ont déja mis pieds à terre et salué nos hôtes. Ensuite tout va très vite… Délivré de ma ceinture, j’ouvre la portière, dégage ma jambe droite et m’apprête à sortir quand… «GGRRRRR !!!» Un monstre à quatre pattes, une hyène du Nigeria, la Bête du Gevaudan, un croisé montagne des Pyrénées-ours slovène surgit tel un éclair et m’attaque aussi férocement que lâchement — j’étais toujours assis dans la voiture ! «Cadena !», c’est la voix du maître qui vient au quite ; Cadena, c’est le nom du chien — enfin, si on peut appeler «ça» un chien ! Le maître ? À dire vrai, je ne connais pas encore le nom de celui qui vient de sauver ma jambe, mais appelons-le Domingo Navarro2. «Ça va Philippe ? s’enquièrent les collègues, mi-livides mi-rigolards. — Ça peut aller… Il est où3 ?»

Tout est allé en effet très vite, et inutile de préciser que j’ai, nous avons eu très peur. Pourquoi diable Cadena, équipé de son carlanca4, s’était-il rué vers moi et seulement vers moi avec tant d’agressivité ? Je ne sentais pas plus qu’eux le saucisson et le pâté ! Cadena rentré, j’ai vite pigé le pourquoi en inspectant, avec célérité et discrétion, l’état de mon pantalon et des manches de ma polaire. Le molosse type boxer, mâle qui plus est, de José Ignacio — de Charro de Llen visité juste avant — s’était copieusement essuyé les babines après. Des filaments de bave et de poils les recouvraient et l’odorat ultradéveloppé de Cadena l’avait conduit jusqu’à moi. Ses instincts de garde et de protection, transmis de génération en génération, et ce depuis des siècles et des siècles, faisant le reste.

Le redoutable Cadena venait de donner le «la» à une visite qui s’annonçait inoubliable ; et elle le fut.

La propriétaire des lieux se nomme Paloma Sánchez-Rico Clavero et son mari, qui l’accompagne, Rafael de Basterra de Lombardero. Il l’appelle affectueusement «Chichi» et elle, tout aussi affectueusement, «Rafa». Chichi a une classe folle, et tout chez elle respire l’élégance certes, mais l’élégance sportswear. Rafa a l’œil pétillant d’un enfant, et tout chez lui dégage bonté et gentillesse. Avec Chichi et Rafa, il serait plus qu’aisé de verser dans la chronique mondaine, genre Gala, qui, soit dit en passant, s’est déjà déplacé comme tant d’autres. Ce serait aisé mais y succomber serait commettre une grossière erreur, se méprendre drôlement. Comme si une fois à «Terrones», vous vous contentiez de visiter le cortijo, d’assister depuis son perron à un accoso y derribo et de vous repaître de canapés dans son salon tout en discutant mode et déco avec la maîtresse de maison ! Nous avons pourtant tout — et tous — essayé : l’un l’a questionnée sur sa magnifique coiffure, l’autre sur ses splendides bottes et le dernier sur le récent reportage, «El arte de vivir en "Terrones"», de Casa&Campo. Peine perdue. Elle n’a cessé, et lui avec, de nous parler toro, casta, trapío, bravura, sueño, tradición, campo et afición, encore et toujours. Ir-ré-cu-pé-rables ! je vous dis. Limite pénibles…

Sans attendre, nous montons dans le véhicule prévu pour la balade campera au cœur d’espaces infinis : une Mercedes Class A… Concernant ce choix aussi original qu’inadapté, ils nous donnèrent une explication que je n’ai pas retenue ou comprise — le contraire n’aurait rien changé à l’affaire. Chichi et Rafa sont dans une auto ; Rafa conduit l’auto et Chichi fait rien que l’embêter. «Attention à la branche, attention au trou, attention à la pierre, va doucement, passe par ici, pas par là, laisse-les tranquilles tu sais combien ils sont énervés en ce moment !» Énervés ils l’étaient les gameros caillés de Clairac et ils ne savaient plus comment nous dire de les laisser tranquilles : en se frictionnant à coups de cornes à contre-jour, en grattant la terre ou en croisant le fer, en beuglant comme des sourds, en se cachant derrière les chênes ou en se frottant le cou après, en montrant leurs derrières, en fuyant au trot, en balançant têtes et morrillos, en se retournant au moment où… Et m… ! On a fini par comprendre en écourtant le manège ; je soupçonnerais même Chichi et Rafa d’avoir été ravis par le tour que leurs protégés venaient de nous jouer. Qu’importe, le campo est beau, les toros sont beaux, les cabestros sont beaux, les chevaux sont beaux, tout est beau. La vie est belle. Chichi aussi.

Tout, et en particulier le poids écrasant de l’histoire, concourt à ce que soient élevés sur ces terres bénies des dieux des animaux au sang «prestigieux» ; on s’attend donc naturellement à du Domecq ou à de l’Atanasio, Campo Charro oblige, et on vous sert (logiquement) du… Clairac. Qui donc élève encore «ça»5 ?
Le mayoral — absent ce jour — ayant pris ses quartiers plus bas dans une des ailes du caserón, vous vous imaginez trouver son ancienne demeure attenante à la coquette placita de tienta dans un état de délabrement avancé, et vous découvrez, ô surprise ! un gîte tout confort où «el famoso burladero del tendido siete de Madrid» (Navalón) tient lieu de cloison entre la douche et les toilettes.
Et que dire de ce fer naïf et végétal ― la feuille à six pétales de Juan Contreras, 1907 ― que l’on retrouve représenté partout, absolument partout : sculpté dans le cuir des selles, des bottes et des sonnailles ; gravé sur les varas, les dossiers de chaises et au fond des cendriers ; peint sur le cajón de curas, des plats et une batterie de portes ; en céramique sur les murs en divers endroits ; et même, chose incroyable, incrusté au fer rouge dans… la peau des bêtes.

Il fut un temps pas si lointain où les matadors passaient l’hiver dans ce temple de la vie rustique qu’est «Terrones», afin d’y préparer la temporada, et la finca leur offrait toutes les commodités voire un peu plus : la chapelle pour prier ― compter le nombre de chapelets rencontrés dans la maison serait déraisonnable, et laisser la chambre du fiston à un jeune moine le meilleur moyen de lui faire quitter les ordres ―, la placita et le bétail pour toréer, l’écurie, les chevaux, et tout l’attirail pour monter, l’épatant « musée taurin » pour rêver, la confortable literie pour se reposer ― Primo de Rivera :-(( , Manolete :-( , et les frères Esplá :-) , entre autres, l’ont essayée ―, la bibliothèque pour lire et s’évader, la cheminée pour se réchauffer, le salon pour se détendre et recevoir, l’atelier pour peindre et dessiner ― comme quatre-vingts ans plus tôt Santiago6, un des frères Sánchez-Rico, Rafa possède un sacré coup de pinceau ―, le grenier à blé, la charcuterie et la boulangerie pour se sustenter, la calèche pour se promener, la cidrerie pour se désaltérer, les bois et les fusils pour chasser et, the last but not least, la forge pour forger. C’est bien ce que je disais, la forteresse «Terrones» pouvait aguantar sans soucis un siège des Huns et des Vandales réunis.

Rafa nous guide désormais en solitaire dans ce décor invraisemblable après que Chichi s’est absentée, en catimini. Il se fait tard maintenant, le temps se gâte, la fatigue pèse de tout son poids, «grrr !»… et l’imposant mâtin se montre de nouveau menaçant en cette fin d’après-midi grise et pluvieuse. De nos hôtes ô combien charmants il nous faudrait prendre congé — hein les gars, qu’est-ce que vous en pensez ? Partir avant que la gêne ne s’invite, avant que Cadena me bouffe un bras ! Partir en les remerciant du fond du cœur qu’ils ont énorme — je n’en dirais pas autant de leur chien… Partir en leur promettant de revenir — ce que nous fîmes dernièrement7. Mais on ne quitte pas «Terrones» comme cela, comme on décréterait de s’arrêter, en chemin et à l’improviste, jeter un œil chez Fraile — ce que nous fîmes en début de soirée. Chichi et Rafa n’ayant pas vu leurs «amis» depuis des lustres, il était tout bonnement impensable qu’ils ne les gardassent pas pour l’apéro, autour du feu, d’un verre de fino et de quelques «tapasses». Nous voici donc tous les cinq, «grrr !», pardon tous les six (!), en arc de cercle autour de la cheminée, à écouter, à sourire, à profiter pleinement de ces moments rares, à faire honneur à la légende «Terrones» et à ses intraitables gardiens. Chichi, Rafa, Cadena, Clairac… «Terrrrones», ah ! «Terrrrones».

Cela va sans dire mais je n’ai pas grandi dans ce milieu d’éleveurs de taureaux de combat, avec la conscience d’appartenir à une de ces grandes familles où la tradition dicte ses lois sévères et ses principes conservateurs, oriente toute une vie de prestige. Moi, issu d’un «autre monde», parce que je partage avec elles la belle passion pour le toro, j’étais à ma place auprès des gardiens de «Terrones».

1 Eugène Green, La Reconstruction, Actes Sud, 2008.
2 Vidéo du quite de Domingo Navarro à Séville (29.04.2008 - Toros de Palha).
3 Vous ne verrez pas Cadena ; il était bien trop risqué de lui tirer le portrait.
4 Large collier de clous censé protéger Cadena des agressions… des loups !
5 Antonio Peláez Lamamié de Clairac est décédé en début d’année et Miguel Zaballos n’a plus ses Clairac… Mal tiempo para los gameros.
6 Lire le paragraphe «"Las señoritas de Terrones" : Carlota y María» dans Viaje a los toros del sol d’Alfonso Navalón.
7 Ce samedi 11 octobre 2008, Paloma et Rafael étaient chez eux, à Madrid, car leurs Clairac sortaient en recorte à Las Ventas.

En plus
— La galerie sur le site & une anecdote sur le blog.
— L’indispensable fiche élevage sur Terre de toros où vous pourrez lire, entre autres, un historique de la ganadería.

Images © Campos y Ruedos
«Terrones» et sa chapelle, que l’on aperçoit sur la gauche derrière les arbres ● Paloma par El Batacazo ● Un Paloma con cuajo ● Le même en recorte à Las Ventas : «Fue uno de los mejores concursos que he visto este año», dixit ToroAlcarria. La caste n’y fut probablement pas étrangère.

04 novembre 2008

Voyage au bout de l'afición (IV)


LA INTERROGACIÓN

En nous en retournant d’où nous étions partis à bord d’un vieux tout-terrain de la Guardia Civil, le fils du ganadero nous conduisit près d’un attroupement de bétail d’origine Domecq par Aldeanueva. Nous ne lui avions pas demandé de les voir. D’ailleurs, il ne les regarda même pas et nous n’en fîmes aucun cas. Le temps nous était compté mais le chemin cheminait par là. Tout simplement. C’est que le fils du ganadero les connaît par cœur les endroits, les passages, les ornières où placer les roues, entre tel monticule et tel talus, entre telle pierre et tel rocher, entre tel chêne et telle touffe de genêts. À croire qu’il occupe ses journées à les chercher, à les soigner, à les contempler, à les montrer... Encore qu’il ne doit pas y défiler grand monde à "Casasola de la Encomienda" pour venir y admirer, à l’ombre d’un imposant pigeonnier, les purs coquillas du fils du ganadero.

Le ganadero, justement. En voilà un qui, ne nous y trompons pas, contribue plus sûrement que n’importe laquelle des empresas « de première » à maintenir vivace, à son modeste niveau et contre vents et marées — un mundillo sans idées et des critiques à sa solde —, la diversité des encastes, le charme et l’intérêt de la corrida voire la légitimité même de la Fiesta.

Aussi, à celles et ceux qui s’aventureraient du côté de Garcirrey et qui s’interrogeraient, peu de temps après leur arrivée, sur le large sourire gominé avec lequel le fils du ganadero les aura reçus, je leur rappellerai gentiment que de prononcer « Coquilla » suffit à vous ouvrir en grand ses bras, son tacot de la Guardia et les portes de sa finca. Pour le reste, se laisser guider, profiter, se taire et écouter le fils du ganadero. Et surtout ne pas s’essayer à faire l’intéressant en évoquant avec lui l’oubli récent d’une vénérable revue française dans son papier « Des Coquillas retrouvés » (TOROS n° 1836 du 19 septembre 2008). Le sourire pourrait bien s’effacer... et la coquille se refermer.

En plus Les vaches et les erales sur la galerie du site ● La fiche élevage sur Terre de toros.

Image Le fameux fer. Tout un symbole... © C’est comme le Port Salut, c’est écrit dessus !

17 septembre 2008

Voyage au bout de l'afición (III)


« ÁNGEL NIEVES GARCÍA » ou comment mettre tous ses œufs dans le même panier, à Mayalde (avril 2008).

« Tu vas voir... ». Depuis notre départ, les collègues me répétaient régulièrement ces trois mots qui prenaient tout leur temps. Ce que j’étais censé voir au terme de notre périple dans le Campo Charro, j’ai tenté pendant trois jours de me l’imaginer. Mais qu’allais-je voir de si... de si quoi au juste ?

C’est devant leurs prunelles ébahies que je sortis ma « Michelin », eux qui partent au campo comme ça, la fleur au fusil, sans carte(s). Soyons clairs, l’un ne s’en souciait guère, l’autre en possédait une qui ressemblait furieusement à celles de l’époque de la découverte des Amériques par Christophe Colomb — avec de drôles de hiéroglyphes rajoutés au crayon. Sur ma « Michelin » donc, on y trouve Cabeza de Diego Gómez, Tenebrón ou Narros de Matalayegua et on peut parfois y apercevoir des toros. Ils me montrèrent un point — ce n’était pas un toro — à côté duquel je lus « Mayalde ». « C’est là... » laissa échapper un des aventuriers, et moi, je ne savais plus trop si je voulais y aller, à Mayalde.

Situé entre Salamanque et Zamora, entre El Cubo de Tierra del Vino et Peñausende, entre le A et le S de Castilla, entre Río Tormes et Duero, je fis opportunément remarquer à mes compagnons que pousser jusque là-bas, jusqu’au point, jusqu’au milieu de rien, ça rallongeait bougrement le trajet, qu’il ne nous fallait pas trop traîner, que ma femme pouvait accoucher d’un moment à l’autre, que... « Il faut que tu voies ça ! » me lancèrent-ils de concert, histoire de couper court à toute velléité de fuite. Crachin et brume matinale persistante, forêt de grues pour projets immobiliers pharaoniques — la brique, une affaire qui marche —, centres commerciaux et stade de foot, nous contournions Salamanque par le nord — cela dit, j’aurais juré que l’on évitait Bilbao, Milano ou Glasgow. En cette mi-avril, la N 630 qui tire tout droit au nord pour mourir dans les Asturies se révéla piégeuse — attention travaux — et mortifère — paysages désolés de part et d’autre. Ouais, comme on a bien fait de filer à Mayalde ; une fois rentré c’est décidé, je prépare les cartons, je boucle les valises et j’embarque mon p’tit monde, direction : « Vous êtes prêts les enfants ? — Mayaldééé ! — Tu vas voir, chérie... ».

Des fenêtres sans volets, des rues sans passants, des murs sans crépi, une église sans croix — non, non, l’église porte bien sa croix car pour vivre là il faut avoir la foi —, des toits sans tuiles, une fontaine sans eau : bienvenue à Mayalde, un pueblo sans âme de moyenne montagne plongé dans la grisaille où, dans le plus pur style local, Ángel Nieves García a choisi d’y bâtir casa et ganadería. Il serait hasardeux de prétendre vouloir traduire ici avec justesse ce qui l’a amené, au cours de la temporada 2003/2004 — autant dire hier dans le temps ganadero —, à poser la première pierre de ce fol projet, à réaliser une partie de son rêve1 en jetant son dévolu sur tout ce que la cabaña brava compte, via San Martín2, de Santa Coloma — Buendía, Graciliano, Coquilla, Saltillo, Vega-Villar ! Cette propension au « tout ou rien », c’est tout Ángel, ça ; cet enfant à qui la maman vient de donner son argent de poche de la semaine, et qui le liquide en bonbons le lendemain lundi sur le coup de onze heures et demie ; cet homme qui, pas mécontent que la fermière lui ait généreusement offert une douzaine d’œufs, décide en rentrant de les casser tous pour faire une omelette du feu de Dieu. De sa douzaine et pour sa maison, Ángel ne conserva que le blanc du dernier. Tandis que je refermais la portière d’une main, l’autre se tendit vers celle d’Ángel qui me saisit le bras — parce qu’il est des hommes à qui vous tendez la main et qui vous prennent le bras.

Autant la veille chez Paloma et « Rafa » de Terrones — un genre différent — nous dénotions quelque peu, toutefois sans complexes, l’un avec ses baskets crotteuses, l’autre avec son pull élimé et moi avec mon pantalon sur lequel le molosse de José Ignacio avait copieusement bavé lors de l’étape précédente — sans le quite de « Rafa », le monstrueux mâtin s’en serait allé avec une de mes jambes —, autant chez Ángel, les barbes plus longues d’un millimètre en sus, nous passions pour d’aimables premiers communiants. Chaussures de sécurité fatiguées, combinaison de mécano d’un bleu immaculé et bonnet de marin couvrant le cheveu cárdeno — évidemment —, Ángel nous accueillit comme des rois du pétrole. Disons-le sans manières : à l’exception de la chaleur humaine et de la gentillesse distillées à haute et sincère dose par Ángel, sa femme et son fils, tout nous parut ici relativement déglingué, ni fait ni à faire voire franchement bordélique.

Revoir la tête du collègue cartographe « savourant » le fromage maison les fesses fragilement posées sur une chaise à rempailler sous les yeux d’une nymphe à demi nue armée d’une tronçonneuse Stihl illustrant le mois d’avril du calendrier fixé à même la couche d’isolant ; me remémorer celle du photographe « sirotant » son jus noir tout en scrutant les chaussettes séchant derrière la fenêtre et la pendule en formica installée sur une télé ayant connu Smith et Carlos brandissant leurs poingts gantés sur le podium du 200 mètres des JO de Mexico ; repenser à Ángel faisant griller du pain dans la cheminée avec une pince en fer forgé puis le recouvrant d’huile d’olive pendant qu’il priait épouse et fiston d’apporter au plus vite tout un tas de victuailles que nous serions bien en peine d’ingurgiter ; ces instants de vie, j’entends les conserver tous précieusement et avec affection dans un coin de ma mémoire ― je pourrai dire ainsi le privilège que j’eus de partager un petit-déjeuner gargantuesque sous la yourte d’une famille d’éleveurs de yacks des hauts plateaux mongols !

D’après les amis, outre le visage plus lisse du fils et la faconde plus sage du père, pas grand-chose n’avait changé depuis l’année dernière. Ángel avait promis le carrelage et le plafond mais le carrelage et le plafond attendraient. Il avait assuré à sa femme qu’il y aurait l’électricité partout... une fois le toit terminé — il était particulièrement satisfait de la pièce où sèchent les chorizos. Nous saluâmes une dernière fois Madame — un sourire au moins aussi étendu que la Cordillère des Andes découpait son doux et rond visage d’indienne d’où pointait la gêne — puis nous prîmes place dans deux engins brinquebalants à quatre roues motrices qu’Ángel et son fils engagèrent sur une piste jaunâtre semblable à un courant alluvionnaire dans l’estuaire d’un de ces grands fleuves. Nous étions au printemps et pourtant c’était l’hiver : ciel gris, sol durci, odeurs enfouies, extrémités engourdies ― j’ai frissonné en entendant les chants caverneux qui préfigurent les batailles monter des bois vers lesquels nous nous dirigions, et je compris alors que je n’avais encore rien vu...

Trois virages et deux portails plus tard, j’ai vu deux novillos en charger un troisième sur des dizaines de mètres jusqu’au bas de la butte. J’ai vu Ángel descendre de voiture au milieu du cercado comme si de rien n’était — nous nous sommes dit qu’un jour il y resterait. J’ai vu le superbe semental au regard de psychopathe — « un hijo de puta » dixit notre poète ganadero — et le novillo « battu » le corps lézardé de profondes balafres. J’ai vu trois vaches, ces vilaines, se crêper le chignon, des becerros tenant à peine sur leurs pattes se battre en duel et des toros fouiller la terre de leurs cornes pour se soulager. J’ai vu un Méxicain. J’ai vu, à contre-jour, des monolithes de chair et d’os monter la garde là-haut sur la colline, des toros à l’air renfrogné reculer discrètement, nous tourner le dos ensuite, s’éloigner enfin de leur démarche puissante et chaloupée dès que l’on s’approchait d’un peu trop près. J’ai vu sortir du bois, au ralenti, des bêtes faites et re-faites qui, par leur seule présence, leur seule prestance, auguraient des combats âpres et valeureux — Ángel était fier comme un pape et il y avait de quoi. J’ai vu sa fascination pour le Paco Camino de Madrid dans ses improbables naturelles esquissées juste avant notre départ. J’ai vu sa détermination, sa joie toute mélancolique. J'ai bien vu qu’il comptait secrètement sur mes compagnons de route pour l’arracher de l’anonymat, et forcer le destin, et agrandir le cercle des « contacts », et augmenter ses chances de voir un jour prochain ce si beau bétail fouler les ruedos de France.

Entre ciel et terre dans la province de Zamora, à Mayalde et à ma grande joie, j’ai de mes propres yeux vu du Santa Coloma comme je n’en avais encore jamais vu. Merci pour tout Ángel, merci les gars !

1 La fiche de l’élevage sur Terre de toros où l’on peut lire qu’Ángel Nieves carresse deux rêves : « lidier en France puis à Madrid ». ¡ Suerte ganadero !
2 La fiche de San Martín sur Terre de toros.

En plus
— La galerie sur le site ;
— En 2007, Campos y Ruedos avait déjà rendu visite à Ángel Nieves : Il parle au reflet de la lune... & la galerie.

Images © Camposyruedos
Un tío sort du bois ● Ángel par El Batacazo ● Lui, la temporada prochaine, s’il ne se fait pas tuer par un frère...

08 juillet 2008

Voyage au bout de l'afición (II)


"FRANCISCO GALACHE DE HERNANDINOS"

— Ah ! Villavieja de Yeltes... Bien, qu’est-ce qu’il dit Castanet1 ? : « Suivre un chemin de terre face à la place avec lavoir. On passe alors entre les maisons puis, après 3 km... »
— Oh, non ! 3 km ?!? Vous allez voir, ça va encore être 3 km de pistes défoncées — une éternité, pensais-je tout bas à l’arrière de la 206.
— Là ! la place avec le lavoir. Donc, en face, on prend le chemin. Ça doit être celui-ci... Zou !
Cent mètres plus loin.
— Dites, Castanet, il parlait pas de maisons ? Vous les avez vues, vous, les maisons ?
— Euh, c’est vrai, elles sont où les maisons ? Tiens, un tracteur, on va demander...
— Hola. La finca de Hernandinos... Galache.
En gros, il a répondu, avec un accent à couper au couteau, que ce n'était pas par là mais un peu plus haut.
— En face, en face, c’est pas franchement en face...
Qu’importe, on s’engageait sur la bonne voie, les trous étaient moins profonds et plus épars. Le paysage qui s’offrait à nous m’en rappelait un autre : le causse. Corrézien, du Quercy ou d’ailleurs, je ressentais en plein Campo Charro la même sensation extraordinaire et enivrante d’être "au-dessus de tout", la tête dans l’azur et les poumons gonflés d’air pur. À perte de vue, une espèce de lande verdoyante battue par les vents et parsemée de bosquets vous invite à la contemplation. Changement d’allure, arrêt, repos. Guère étonnant que des cigognes, au terme de leur migration, aient décidé de s’y poser pour construire leur nid. C’est certain, ici l’homme n’est pas le maître des lieux, et pourtant sa main les a façonnés — clôtures, portails, murs de pierres sèches pareils à des craquelures et, là-bas, à l’écart du monde, une grosse bâtisse escortée de ses dépendances.

En cette fin d’après-midi d’avril, nous comptions déjà quelques minutes de retard lorsque nous franchîmes le premier portail. Après l’avoir refermé, ce retard allait prendre une importance inquiétante. Deux pistes se présentaient à nous : celle de gauche était l’exact pendant de celle de droite mais cette dernière menait à une maison que nous distinguions modeste. Prenant nos désirs pour une réalité, cela ne pouvait être que le logis du mayoral. Manqué ! Les volets clos derrière les grilles annonçaient qu’elle était fermée, les herbes folles en ascension après les murs sans doute abandonnée — mal gardée, en tout cas, par une poignée de mansos massifs et goguenards ainsi que par quelques frêles cigognes blanches tout à fait indifférentes à notre désarroi. C’est sans grande conviction que l’un d’entre nous prit son mobile, y tapota un numéro, y lâcha quelques mots — coupure — puis un juron... Et toujours pas une seule tache noire alentour pour nous mettre la puce à l’oreille ! Contact, demi-tour, marche.
— Tiens, une voiture, on va demander...

Notre Peugeot, précédée de la Citroën du ganadero — la marque aux chevrons n’a aucune raison de plancher sur un 4x4, la C5 tient ce rôle à la perfection —, s’engouffra dans l’austère cour pavée de la finca. La poignée de main fut franche, le sourire radieux ; Paco Galache, l’allure bonhomme et décontractée, n’ayant de leçon à recevoir de personne pour vous mettre à l’aise — « Como queréis » répètera-t-il à l’envie tout au long de la visite. Il nous présenta au mayoral, un petit homme râblé aux traits grossiers affichant le teint hâlé de ceux qui travaillent dehors par tous les temps et les jambes arquées de ceux qui passent leur vie à cheval. Nous embarquons — le fiston du petit homme sagement installé au milieu —, quittons la cour, marquons une pause et attendons. Enfourchant sa superbe monture alezane, notre petit homme venait de se transformer en chef cosaque — je n’aurais pas été étonné de voir débouler une armée de cavaliers à sa suite ! Fier et majestueux, il régnait en maître, mieux même ! en médiateur sur deux troupeaux qui, un jour, se déclareront la guerre, une de ces guerres... N’en parlons pas, vous voulez bien ?

Le très officiel annuaire de la Unión de Criadores de Toros de Lidia (U.C.T.L.), à laquelle le fer appartient, indique succintement et fort diplomatiquement : « Urcola y Vega-Villar por separado ». Por separado, la jolie litote que voilà... « ¡ Son racistas ! », dixit Paco... Autrement dit, sur ces hautes terres isolées et paisibles — en apparence — du Campo Charro, les urcolas et les encinas auraient appliquer à leur condition de bêtes à cornes le régime politique le plus infâme que l’homme, cet animal pensant et sociable (sic), n’imaginât jamais : l’apartheid ! À gauche — ou à droite — les encinas, et à droite — ou à gauche — les urcolas. Encore une histoire de famille qui aurait mal tournée... Paco Galache en a hérité, suite au décès, en juin 2000, de son oncle Francisco Galache, frère de son père Salustiano Galache2. Grosso modo, les urcolas proviennent de la branche paternelle et les encinas de la branche maternelle... Les premiers ne sont ni plus ni moins que les ancêtres directs des toros du Conde de Vistahermosa (ligne du Barbier d’Utrera)3, via José Antonio Adalid (1890), Félix Urcola (1902), Curro Molina (1918) — en 1926, apport de sang Conde de la Corte —, Eduardo Pagés (1928) et, enfin, José María Galache (1930), père de Francisco Galache, lui-même oncle de notre hôte... En 1953, quelques années après la mort de José María Galache, trois lots furent composés, échouant à chacun des trois enfants : Eusebia, Salustiano et Francisco. Tout en conservant le patrimoine Urcola, ce dernier reçut de sa mère, Caridad Cobaleda Galache, des patasblancas (1969), sorte de minorité noire (et blanche) élevée séparément. Et Paco, fils de Salustiano, Salustiano, frère de Francisco, Francisco, mari de Caridad et fils de José María — quoi ? j’y suis pour rien, moi, faut suivre ! —, Paco donc, se révéla être, comme tout éleveur qui se respecte, intarissable et incollable sur ses toros. Que ceux-ci ne puissent pas se sentir, à la rigueur il voulait bien l’accepter — et puis, comment s’y opposer ? — mais qu’ils fussent goujats en présence d’invités, de cela il n’en était pas question. Il avait déjà assez de mal à les vendre comme ça ! Et, croyez-nous, il pouvait tirer une fière chandelle à son mayoral, expert, entre autres... en médiation animale.

En bon cosaque, notre petit homme ne mettait pied à terre qu’en cas d’extrême nécessité : porter secours à un homme blessé ou dégager un corps étranger du fer de sa monture, par exemple. Il fallait voir avec quelle souplesse il se dégagea de la selle afin de décrocher le loquet du portail du cercado de la discorde... Une fois à l’intérieur de l’enceinte de parpaings gris et nus — matériau aussi noble que la tôle ondulée —, la délicate mission du mayoral consistait à rapprocher les urcolas, récalcitrants dans l’âme, des encinas, pas franchement réputés pour leurs qualités de collaborateurs ! Et pendant qu’il houspillait les premiers — plutôt petits, le dos creusé et un gros ventre, profonds et des robes noires, rouges ou marron — dans un subtil jeu de rabattage fait d’allers et retours à la manière d’un border collie, les seconds — pas très grands, des extrémités courtes et fines, le tronc comme une barrique, bien armés et une garde-robe variée — manifestaient leur désapprobation de voir rappliquer "les autres" en faisant traîner de rauques mugissements — il y avait de l’électricité dans l’air ! La tension fut palpable tout le temps que nous restâmes au milieu d’eux ; outre les vocalises menaçantes des luceros, le contraste entre l’activité des urcolas — bien décidés à fuir coûte que coûte cette cohabitation forcée — et l’immobilité des patasblancas ne faisait que renforcer la promesse d’une pelea générale ! À la satisfaction — prudente — de leur ganadero, ils s’étaient à peu près bien tenus en enterrant — momentanément — la hache de guerre... À dire vrai, je ne sais plus trop comment le sujet des fundas (cf. De mantequilla par Laurent) s’invita dans la discussion mais, alors que ses pupilles lui donnaient de bonnes raisons d’arrondir leurs redoutables armures astifinas, Paco ne voulait pas, plus en entendre parler...

Après avoir quitté ces ours mal léchés, et toujours sous la direction de notre petit homme, cow-boy solitaire, le reste de la visite s’apparenta à une promenade ô combien bucolique parmi les vaches (ah, les vaches !), les erales, les chevaux et les cigognes haut perchées — snobant les lois de l’attraction terrestre — couvées du regard par le propriétaire du domaine. Le soleil couchant de printemps marié à un ciel comme lavé par l’orage et moucheté de nuages curieusement suspendus, donnaient à ce début de soirée un air mélancolique. Le campo a ses trois tiers : la casa, les bêtes et... Il y tenait et nous aussi, sans savoir exactement pourquoi.
— Es una de las más antiguas del Campo Charro.
Paco, tu es bien sûr que ta placita de tienta n’est pas la plus vieille du coin ? Il a cru bon de rajouter "una de las" par pure coquetterie, non ? Construite en pierres, elle en est émouvante de rusticité, incroyable de beauté et... bourrée de charme avec son arbre ! Derrière, on y trouve des caisses de soins antédiluviennes, un entrelacs de couloirs bétonnés, des bouts de cornes fossilisées, des planches de bois ferrées, c’est-à-dire marquées de l’improbable fer Francisco Galache de Hernandinos — un F dans le G surmonté d’une croix avec des pieds et des languettes. Si un jour il en apparaît un autre identique, il ne pourra s’agir que d’un authentique plagiat !

L’heure de se quitter approchait... Quelque chose nous dit que notre départ ne pouvait être aussi évident que fut compliquée notre arrivée... Lui devant et nous derrière, le soleil déclinait lentement... tout comme notre 206 qui fut vite distancée par la puissante Citroën. À l’orée du village, celle-ci patientait : direction le bar, peut-être le dernier de Villavieja de Yeltes. À l’intérieur une télé, fixée du regard par des hommes et quelques dames pour qui la silhouette trapue et le sourire amical de Paco Galache sont familiers. Au comptoir, ballons de rouge et olives vertes. À l’écran, valse de jamones4 et défilé de cabestros. Tout le monde se marrait. C’était le bouquet presque final de la feria sévillane et je n’avais jamais caressé d’aussi près le visage bouffon de la corrida. Il était vraiment temps de partir. Déjà Miguel nous attendait... À Salamanque Paco s’en retournait... Buena gente...

1 Jean-Louis Castanet & Pascal Novion (Photographies), Tierra Brava, Publié à compte d’auteur, 2003.
2 À "Campocerrado" (Martín de Yeltes), seuls paissent des urcolas...
3 Bernard Carrère, Les Élevages de taureaux de combat, Origine et évolution, Éditions Jean Lacoste, 2001.
4 Séville, le 11 avril 2008. 3 toros de Juan Pedro Domecq et 3 de La Dehesilla (2° bis), José Luis Pereda (3° bis) et El Serrano (6° bis) pour Curro Díaz, El Cid et Miguel Ángel Perera. Le nom du dernier Juan Pedro ? Trágico...

En plus
— Les deux galeries Francisco Galache de Hernandinos sur le site ;
— La fiche de l’élevage sur Terre de toros.

Images © Camposyruedos
Au bord de l’eau... ● Paco Galache par El Batacazo ● La placita de tienta et son arbre.

22 juin 2008

Voyage au bout de l'afición (I)


"COQUILLA DE SÁNCHEZ-ARJONA"

La force du rêve vient de ce qu’il ne se réalise pas tout de suite. Il vit au plus profond du cœur, le réchauffant d’espoir...
Vassili Golovanov1

On a pris la pluie tout le long. On a traversé la place comme des fantômes. Il était bien trop tard. Franchement trop tôt. Saoûls, on aurait gueulé. Sobres et fatigués, on a sonné, on a frappé, en vain. Il en fallait davantage pour réveiller un lieu inchangé depuis quarante, soixante, peut-être quatre-vingts ans, las d’attendre le voyageur, le pèlerin ou le bandit de grands chemins. On aurait téléphoné... si seulement on avait eu le numéro ! Au loin, plus haut dans la rue, des lueurs bleues léchaient les murs puis, soudain, deux ronds blancs percèrent la nuit ; il ne manquait plus que cela ! La guardia civil... Personne n’a rien dit mais chacun de nous a pensé très fort qu’on n’était pas encore couché... Pas sortis de l’auberge ? Pensez-vous, on cherchait à y entrer ! On n’a pas eu besoin de se concerter pour arborer nos plus beaux sourires, histoire de détendre le jeune — tout à fait muet et passablement tendu — et d’amadouer l’ancien qui, l’expérience aidant, comprit illico que nous étions et inoffensifs et dans de beaux draps ! Enfin, façon de parler... En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il ouvrit le coffre, y saisit l’annuaire, composa le numéro avec le téléphone du véhicule et avertit la mamie — du moins sa fille — que trois drôles de zigues poireautaient devant chez elle, sous la pluie, à deux heures trente du matin... La nuit fut courte mais... courte.

— Hola, Javier. Soy Tomás de la... Muy bien Javier... No, sólo los de Coquilla... Sí, Coquilla Javier.... Me recuerdo, el bar... Muy bien Javier.
La soixantaine bien tassée, il était là, pas très grand, chaussé de cuir marron, en pantalon de velours, chemise et pull col V, une veste cirée. Son nez busqué, ses yeux vifs et rieurs surmontés d’un crâne partiellement dégarni recouvert de cheveux grisonnants lui donnaient, chose aussi improbable qu’incroyable, un air enfantin, une allure de lutin. Nous avons commandé des trucs qu’on commande le matin ; ma boisson chocolatée au bord des lèvres, je détournai furtivement le regard vers cette satané télé — si vous connaissez un bar espagnol sans télé, contactez-nous — quand... Hop ! disparu, plus de lutin ! Comme je n’avais pas tout suivi, je demandai une explication : Javier était parti chez le vétérinaire. Parce qu’il faut savoir un truc, c’est qu’un ganadero du Campo Charro se rend aussi souvent chez son véto que vous chez le boulanger, voilà tout.

Je ne sais si Javier Sánchez Arjona — vous l’aviez tous reconnu ? — est réellement un homme pressé, toujours est-il qu’il en possède certains attributs. En premier lieu, sa conduite. Au volant de son 4x4 japonais, notre homme n’a peur de rien. Attaquer un poids lourd portugais au bas d’une côte sans aucune visibilité ? Il l’a fait !!! Même qu’on était derrière, non pas derrière dans notre voiture mais assis derrière dans son 4x4 japonais... à boîte automatique ! J’ai bien cru que... Et encore heureux qu’il ait opté pour le kit mains libres... En second lieu, les appels téléphoniques donc. Il en reçoit beaucoup, à un point tel qu’à un moment donné je me suis sérieusement demandé si nous ne le dérangions pas. Interrogation clairement superflue lorsqu’après coup, je me remémore avec quelles gentillesse et disponibilité il nous trimbala, le matin et l’après-midi, à bord de son 4x4 japonais à... Aaaahh !!!
— Oui, à boîte automatique, calme-toi Philippe ! vous l’avez doublé ça fait deux mois ! Tu risques plus rien maintenant, allonge-toi...

Le matin, on fit escale à la finca, coquette, andalouse et pleine de chats. On vit quelques bêtes à cornes dont le superbe toro de la "concours" d’Arles 2007 qui — je me souviens l’avoir lu dans ses yeux — se blessa afin de n’être point lidié et de revenir paître sur ses terres charras. Il va bien, très bien même, merci pour lui. S’en suivit l’épisode automobile conté plus haut, survenu quelque part du côté de Ciudad Rodrigo, une virée de dix minutes au cœur d’un maquis à l’herbe rase, parsemé d’encinas, de ruines et de caillasses erratiques, sorte de trait d’union entre la civilisation du moteur à explosion et celle de la traction animale, de sésame pour une balade mémorable d’une demie heure au milieu des précieuses et coquettes vaches Coquilla flanquées de leurs rejetons ô combien frondeurs. Tût ! tût ! tût ! Javier éconduit sans ménagement les effrontés, reprit le maquis, traversa le chantier de la future A-62, et nous ramena avec précipitation à Martín de Yeltes où nous improvisâmes un casse-croûte riche en légumes (saucisson de cochon, chips de patates...), en fruits (tortilla espagnole, tourte corrézienne...) et arrosé d’un rouge bordelais. Sous le panneau de basket à l’ombre du fronton, nous jouissions d’une vue imprenable sur le contrôle routier mis en place par la guardia sur l’axe Salamanca-Portugal... Il faisait beau et bon ici, tandis qu’il neigeait à l’est du côté de la Peña de Francia — nous l’apprendrons plus tard. Nous étions repus, jeunes et heureux mais... après midi, il nous faudrait remonter dans le 4x4 japonais et ça...

L’histoire2 de Coquilla affiche des dates qui renvoient à des temps pour le moins difficiles. 1916 : Francisco Sánchez Hernández dit "Paco Coquilla" achète, en Andalousie, un important lot composé de bêtes Marqués de Albaserrada3 et Conde de Santa Coloma, direction le Campo Charro. 1935 : Paco Coquilla doit se défaire de son élevage qu’il divise en cinq lots, dont un, le dernier et le seul à avoir survécu, ira à Justo Sánchez Tabernero sous la dénomination "Hermanos Sánchez-Fabrés". 1944 : 85 vaches et 3 sementales — 2 ? 4 ? — sont acquis par Jesús Sánchez Arjona, à la mort duquel (1961) ses enfants prendront en main l’élevage, actuellement dirigé par notre lutin et son fils sous le joli nom de "Coquilla de Sánchez-Arjona". L’Europe a beau être à peu près pacifiée, Javier, en fin stratège et son immense afición en bandoulière, reste sur ses gardes. Cela va sans dire mais ce sang-là, qui lui coûte plus qu’il ne lui rapporte, fait partie de ses gênes ; c’est sa fierté de ganadero — je me souviens l’avoir lu dans ses yeux. Un sentiment qui prend tout son sens et une autre dimension lorsque vous pénétrez dans le cercado, un éden, des novillos prévus pour Rieumes et Hagetmau4. Au milieu de touffes de genêts blancs, une quinzaine d’ibarreños immaculés, à la peau noire, fine et luisante — excepté un negro aldiblanco lucero calcetero rebarbo — vous regardent droit dans les yeux avec grand sérieux. De petite taille, ils sont caillés, musculeux et leurs têtes rustiques de rustres imposent le respect, cachant mal la caste qui fit fureur au Plumaçon et ailleurs...

— No fotos...
Cela ressemblait à une supplique, certainement pas à un ordre. Manifestement soucieux d’être compris, Javier la dit et la répéta, telle une antienne. Ainsi, tandis que nous venions d’entrer dans l’antre des novillos, nous n’allions pas pouvoir prendre en photo les animaux vendus à Chopera ! La situation était d’autant plus cocasse que Javier entretenait avec un zèle certain la provocation en conduisant sans se faire prier trois psychopathes inégalement armés d’appareils photos, tous trois fadas des santacolomas et émerveillés par ce qu’il leur donnait à voir. Mélangés, sans vraiment savoir lui-même qui allait où, tirer le portrait d’un Haut-Garonnais qui risquait de partir pour la Chalosse relevait du plus que probable... On a fini par lui promettre des photographies de groupe, ou de face, sur lesquelles les numéros seraient invisibles, et celles où ils le seraient, nous nous engagions à ne pas les publier avant la date de la course...

Et puis le portable a une nouvelle fois sonné, un nuage est passé et le soleil s’est retiré. Tout devint subitement plus sombre, plus humide, plus frais. Javier parlait d’une vache ; j’ai remonté le col de ma polaire. À l’entrée du cercado occupé par des bêtes refusées en tienta, deux vachers nous attendaient. Salut. Après quelques mots et instructions échangés, l’un d’entre eux prit place à nos côtés. Il nous dirigea vers la vache. Elle était là, isolée et couchée sur le flanc droit. Les appareils se sont éteints — à bonne distance la mécanique s’est tue. Les blessures infectées de la pique lui auront été fatales. Elle n’aura plus la force de se relever — je me souviens l’avoir lu dans ses yeux. Agonisante, elle a, dans un ultime effort, tendu son cou pour accrocher un regard. Je me souviens aussi de Javier la fixant longuement, le bras à la portière, dans un silence pesant. Il lui a parlé. On n’a rien entendu — c’était entre lui et elle...
Les hommes s’en retournèrent au travail et nous repartîmes en quête des sementales jusqu’à ce que Javier fusse contraint de freiner d’urgence et mes compagnons de filer à terre sous la Japonaise... Et pendant qu’ils s’appliquaient à retirer un fil de fer barbelé enroulé autour de l’essieu arrière, Javier, lui, scrutant l’horizon sur 360 degrés, n’en finissait pas de se demander comment ce bout de ferraille avait bien pu atterrir ici...

1 Vassili Golovanov, Éloges des voyages insensés, Verdier, Lagrasse, 2007.
2 David Díez Hernández, Los otros « santacolomas », El Aficionado N° 22 – La Cabaña Brava, Zaragoza, Octobre 2005.
3 Origine Saltillo... Rien à voir avec celle Pedrajas/Domecq de l’élevage qui porte ce nom.
4 En 2008, les purs coquillas de Sánchez-Arjona seront combattus à Hagetmau le dimanche 3 août, et à Rieumes le samedi 6 septembre.

En plus
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La GALERIE sur le site ;
— Les fiches encaste & élevage sur Terre de toros... Indispensable pour connaître, entre autres, les récents changements de nom, de fer... ;
— Reportage sur la ganadería du Centro Etnográfico del Toro de Lidia de Salamanca.

Images © Camposyruedos
Le negro (pelage dominant) aldiblanco (tache sur le corps) lucero (front) calcetero (pattes arrières) rebarbo (bout de la queue) ● Portrait de Javier Sánchez Arjona par El Batacazo ● Une vache... Quelle vache !