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20 décembre 2008

J-123


Heureusement que pour nous Noël est très proche. Sans cela je n’aurai pas manqué de jeter un œil sur mon calendrier pour vérifier que nous n’étions pas un premier avril, ou le jour des Saints innocents.

Séville, 23 avril 2009, corrida de Victorino Martín, mano a mano El Cid et Morante de la Puebla. ¡Vaya cartelazo! Un truc de ouf comme disent les jeuns… Ça tombe bien remarquez ; ça nous fait un beau rêve de Noël.

Ce jour, samedi 20 décembre 2009, et sauf erreur de ma part, nous sommes donc à J-123… du jour J.

12 décembre 2008

Des nouvelles de Séville


La voilà sortie, toute fraiche, la nouvelle affiche de la saison 2009. Je ne sais pas trop quoi en penser, moi, à vrai dire. Il est sûr qu'après Tintin à la Maestranza, et cet abominable taureau transpersé sur fond jaunasse, on souffle un peu, il y a du progrès. Mais le plus important, me direz-
vous, ce n'est pas le cartel lui-même, mais plutôt ce qu'il annonce. Mundochoto nous informe que la principale nouveauté de l'organisation sévillane (qui en est cruellement avare) résidera dans la présence des élevages de Jandilla et El Pilar, que l'on n'avait pas vus depuis belle lurette sur les bords du Guadalquivir, ainsi que dans la présentation de Fuente Ymbro en corrida de toros, ce qui est tout de suite plus réjouissant (tout en demeurant circonspect dans l'attente de connaître l'identité de ceux que l'on verra devant eux).
Exit Cuadri et Cebada Gago (un peu de repos ne leur fera pas de mal), à l'inverse de Zalduendo, Palha, Victorino Martín, Torrealta, El Ventorrillo, Parladé, Alcurrucén, Gerardo Ortega, Puerto de San Lorenzo, Juan Pedro Domecq, Torrestrella, Miura et Daniel Ruiz (ce dernier n'ayant pu faire lidier son lot - oh ! mince quelle frustration !). La présence de Samuel Flores, Conde de la Maza et Peñajara est quant à elle encore incertaine - les reconocimientos au campo, désormais traditionnels, ne font que débuter. Il est amusant de noter que l'ineffable Canorea tire plus facilement les leçons de la baja dans laquelle semblent avoir sombré Cuadri et Cebada Gago que de celle qui affecte tout autant l'élevage du Jean-Pierre d'outre-monts (dont le jambon est paraît-il autrement bon), lequel a tout de même réussi le tour de force de faire sortir de sa torpeur, et par voix de communiqué officiel siouplé, l'union des abonnés de Séville, pourtant pas très pénibles, en comparaison notamment de leurs homologues madrilènes.
Rien de très neuf, donc, sous le soleil d'Andalousie. Mais Séville est une tricheuse, car elle réussit toujours, bon an mal an, à nous retenir dans ses rets, à petits coups de verre de vin blanc amer, de tortilla "al wiki", de ganaderías, là, juste à côté, de copains et de vols de martinets.

30 septembre 2008

Bon courage les petits !


Le dimanche 5 octobre 2008 aura lieu à la Maestranza de Séville, hors abonnement, une novillada de Prieto de la Cal. Voilà de quoi enthousiasmer les aficionados qui auront la chance de pouvoir se rendre sur le paseo Colón, en leur souhaitant toutefois que les cieux au-dessus du Baratillo seront plus cléments qu’à l’occasion de la dernière San Miguel.
Cette affiche est toutefois révélatrice de la grande frustration à laquelle nous sommes souvent confrontés dès lors qu’il s’agit d’assister à des courses de toros ou de novillos issus d’élevages aux origines autres que celle du « mono-encaste » que l’on voudrait nous imposer.
Les piétons chargés de les combattre et de les mettre à mort sont Alberto Gómez, Miguel Ángel Sánchez et Juan Carlos Cabello.
Le Valencien Alberto Gómez, né le 2 septembre 1987, a fait ses débuts en novilladas piquées dans les arènes de sa ville de naissance le 9 mars 2007 (novillo 'Descuidado', n° 108, 450 kg, de l’élevage de Falé Filipe, silence après avis). L’année de ses débuts, il ne revêtira qu’une fois l’habit de lumière, à l’occasion d’une novillada des fils de Ignacio Pérez Tabernero à Valdepiélagos (Madrid), écoutant par deux fois le silence de la sierra madrilène. La course de Prieto de la Cal sera sa cinquième de l’année, et donc la septième de sa jeune carrière de novillero, pendant laquelle il n’a reçu au mieux que les applaudissements des quelques villageois présents.
Miguel Ángel Sánchez fait ses débuts au Puerto de Santa María le 8 juillet 2007 face à un novillo de Torrehandilla auquel il coupe une oreille, de même qu’à son second adversaire. Ce sera néanmoins son seul paseo de l’année. A ce jour, on ne peut mettre à son crédit qu’une deuxième apparition, dans la même place où, le 12 juillet 2008, il combat deux novillos de María del Carmen Camacho (silence et oreille).
Quant à Juan Carlos Cabello, né le 17 septembre 1989 à Málaga, il fait sa présentation de novillero dans sa ville natale le 4 août 2007, coupant une oreille à chacun des deux novillos de son lot d’El Serrano. On le voit ensuite le 14 septembre 2007 à Adanero (Ávila), où il coupe deux oreilles à un novillo de Manuel Gimeno Sánchez après avoir reçu une ovation à la mort du Sánchez-Arjona combattu en premier lieu, ainsi qu’à Villanueva del Rosario (Málaga) où il récolte quatre oreilles et une queue de ses opposants de l’élevage de Los Recitales. En 2008, il fait sa présentation à Las Ventas (novillos de Salvador Domecq, silence après deux avis et silence), en France à Mugron (novillos de Torrealta, deux oreilles et silence) puis à Garlin (novillos de Gallon, ovation après deux avis et oreille), courses auxquelles s’ajoutent celles de Villa del Prado (Madrid), Málaga et Guadix (Granada). Avec six novilladas et douze bêtes tuées, c’est donc, et d’assez loin, le jeunot le plus « aguerri » du cartel que présente l’empresa Pagès.
Si l’on résume, nous sommes donc en présence, face à un élevage pas particulièrement réputé pour sa facilité et qui au contraire, pour que ses exemplaires puissent être jugés à leur véritable valeur, nécessite de véritables lidiadores, de trois novilleros ayant tous débuté avec chevaux l’année dernière, et qui totalisent ensemble pour la saison 2008 onze paseos !

Que les choses soient claires, il ne s’agit pas ici de rabaisser la valeur de ces trois jeunes hommes qui feront sans doute de leur mieux, avec les armes qui sont les leurs, pour se dépatouiller avec les pupilles de Don Tomás. Mais qu’une arène de l’importance de Séville ne parvienne pas à (et/ou ne prenne même pas le soin d’) attirer des novilleros plus expérimentés, même face à ce type de bétail, est plutôt attristant. Et le constat vaut même pour Madrid (il suffit de se souvenir de la récente course de Moreno de Silva à Las Ventas).
Les aficionados a los toros qui sillonnent les routes de France et d’Espagne à la recherche de corridas ou de novilladas originales et exigeantes sont malheureusement habitués aux déconvenues résultant de la piètre lidia offerte à des animaux qui demeurent par conséquent bien souvent inédits. La simple évocation de certains encastes (Veragua, Saltillo, Vega-Villar, mais aussi Santa Coloma alors que la rame Buendía, par exemple, était encore réputée parmi les figuras il n’y a pas si longtemps que cela) suffit à faire fuir en courant le novillero le plus humble, y compris dans les villages poussiéreux de Castille. Aurelio Hernando nous confiait, à l’occasion de notre visite, l’étonnement de l’un d’entre eux, tout heureux d’avoir rencontré sur sa route un novillo certes encasté et puissant mais en même temps noble et qui lui avait permis de triompher, en apprenant ses origines veragueñas (le lot était composé de trois bêtes d’origine Domecq et de trois novillos issus de Veragua) ; le gamin en question, qui ne connaissait semble-t-il rien aux divers encastes et à leurs supposées caractéristiques respectives, resta bouche bée et rétrospectivement frappé de stupeur et d’effroi.
On touche ici l'une de nos plus grandes sources de tristesse : la difficulté de voir toréer les élevages que nous affectionnons particulièrement par des toreros talentueux et dotés du minimum de technique nécessaire. Et au lieu d'apprendre aux jeunes à toréer, au lieu de leur apprendre ce que ces toros et leur lidia peuvent offrir en terme d'émotion, au lieu d'inciter leurs aînés plus aguerris à faire de temps à autre le geste de les combattre, au lieu de faire comprendre au plus grand nombre que c'est là que se cache le salut, on préfère faire disparaître ces élevages, et avec eux la caste, la bravoure (sous toutes ses formes), la sauvagerie, bref tout ce qui différencie un toro d'un taureau, et ce au profit d'un spectacle soi-disant humanisé que l'on dénature ainsi avant de le faire disparaître totalement. Il s'agit-là d'un bon exemple de ce qui s'appelle "tirer par le bas". Très bas.

30 mai 2008

Concha y Sierra, ou le pesant vestige des veuves

A la seule évocation de ce nom emblématique, dont l'histoire fourmille de mille triomphes et d'autant de légendes, le sourcil de l'aficionado se forme en accent circonflexe. Aussitôt, l'histoire des deux veuves qui ont présidé successivement aux destinées de l'élevage mythique reviennent à l'esprit, évoquant la gloire du passé, ses côtés obscurs et mal connus aussi, puis le tragique sentiment du gâchis et de la décrépitude.
Lorsqu'il se porte acquéreur de la devise en 1993, José Luis García Palacios, fils du plus grand banquier d'Andalousie, lui-même actif dans les affaires familiales, a parfaitement conscience du trésor et de l'héritage, certes glorieux mais sans doute, à ce titre, d'autant plus pesants, qu'il décide ainsi de prendre sous sa responsabilité. Tout le temps libre que son travail et ses affaires lui laissent, il le passe dans son élevage, en compagnie de son excellent et passionné mayoral, au milieu de l'un des plus beaux campos d'Espagne et de la polychromie de ses taureaux vazqueños.
Concha y Sierra demeurera sans doute encore longtemps l'un de ces rares élevages pour lesquels, envers et contre tout, on s'acharne à garder espoir, en raison de ses origines uniques qui font partie de l'histoire de la tauromachie, et de l'Histoire tout court. Peut-être José Luis, en dépit de tous les efforts fournis, n'arrivera-t-il jamais à redresser la barre. Il faut dire que tout le monde semble s'en foutre, des toros de José Luis, et que les toreros prêts à combattre les descendants des pupilles de José Vázquez, même parmi les plus modestes, ne courent pas les rues... et encore moins les ruedos. Alors le ganadero tente d'appâter le chaland, en formant des lots composés pour moitié d'exemplaires issus de la noble et antique origine, et pour moitié de toros ou de novillos aux origines plus "acceptables" qu'il élève séparément. Des lots combattus dans des pueblos poussiéreux par des novilleros inconnus au bataillon, mais qui se paient tout de même le luxe de faire l'impasse sur la moitié du programme.
L'aficionado est un indécrottable rêveur, c'est bien connu. Et quand tout dans cet élevage porte à la rêverie, on se prend encore à y croire. A croire que la ganadería retrouvera une partie de sa gloire passée. Un jour. Ou le lendemain.
En attendant, on peut toujours continuer d'admirer les estampes de Concha y Sierra promenant nonchalamment leur lourde silhouette au milieu des chênes, en devisant sur le passé et en faisant revivre, l'espace de quelques heures, le souvenir des veuves et de leurs terribles toros.

>>> Retrouvez la galerie consacrée à l'élevage de Concha y Sierra dans la rubrique CAMPOS de Campos y Ruedos. Gardez bien les yeux ouverts, car des intrus se sont glissés au milieu des antiques vazqueños...
>>> Retrouvez également la fiche de présentation de l'élevage sur le site Terre de toros.

24 avril 2008

Las seis hermanas de « Tomate »


Quand les six soeurs de « Tomate » ont chanté, tous se sont arrêtés et José le sorcier s'est mis à danser. Mille fois il a frappé, et les terribles démons se sont réveillés. Quand les six soeurs de « Tomate » ont chanté, le feu a jailli de son ventre et son corps s'est embrasé. Ces gens du nord qui ne te connaissaient pas ont pleuré. Ils ont entendu le cri puissant de tes fils, Almería, et vu le sorcier devenir soleil. Il aurait voulu frapper et frapper encore jusqu'à ce que son sang devienne source et le libère de sa terrible folie, mais quand les six soeurs de « Tomate » ont chanté, toute son âme racontait les rues d'Utrera, la douce Rosa et la mort aussi. Qu'il était triste le chant funèbre, qu'il était beau, Almería, terre gitane où les enfants naissent pour pleurer, et toi, Tomatito, tú que te vas por Soleá, égraine les compas comme la Pepa sème les graines. Dans ton incantation vertigineuse, raconte-nous encore une fois la splendeur des palais mudéjar, le scintillement cristallin du petit ruisseau tout là-bas, et la media veloutée de Curro ou Paula. Réveille ton peuple de poussière et laisse chanter tes six soeurs pour lui, Tomatito, et que ta terre te pleure, de Gibraltar aux déserts d'Egypte.
Quand tes six soeurs ont chanté, « Tomate », c'est la mort qui s'est mise à danser, et toi tu lui souriais.
Almería écoute moi. Laisse-les hurler, les six soeurs de « Tomate »... Laisse-les encore un peu, qu'elles nous racontent encore une fois ton peuple de poussière, la mort qui danse au milieu et cette glorieuse terre gitane où les enfants naissent pour pleurer. Tomatito, fils d'Almería, tu es un Géant.
El Batacazo

[Guitares : le grand Tomatito & El Cristi / Percussions : Lucky Losada / Chant : Simón Román & Morenito de Illora / Danseur : le divin José Maya]

23 avril 2008

Des toros et des hommes… Suite sévillane (5)


Séville, vendredi 3 avril 2008

La Feria de Abril a débuté depuis quelques jours seulement, et les sources de déception sont déjà nombreuses. Certes, il s’est bien passé des choses au cours des trois premières courses du cycle, mais ce n’est pas encore ça. On pouvait voir les gens quitter les gradins l’air triste et préoccupé, et les tertulias dans les cafés du Baratillo avaient besoin de beaucoup de manzanilla pour parvenir à trouver la chaleur.
Et puis, c'est la dernière course présentant quelque espoir de voir de grands taureaux, avant le long défilé habituel des Domecq à la chaîne. La dernière chance, quoi.
Après le paseo, le public invite Pepín Liria à venir saluer, lui qui défile ici pour la dernière fois, après tant de bons et loyaux services. L’ovation est longue, chaleureuse et émouvante.
Les clarines peinent à couvrir le brouhaha des après-midi d’expectación, on se cale bien sur le béton, un dernier regard sur le sorteo qui annonce six taureaux noirs ou gris dont le promedio laisse deviner des exemplaires au poids conforme à leurs origines, et les bruits sourds des gonds du toril ramènent le calme. Soudain, 'Verdecito' jaillit sur le sable et se précipite contre un burladero à la poursuite du premier bout d’étoffe qu’il aperçoit.
Comme souvent avec les pupilles du Sorcier, dès les premières charges franches et vibrantes, le museau au ras du sol à la recherche de tout ce qui bouge, on sait que l’on va assister à une bonne course. Une course de taureaux. Oh ! pas forcément complète, ni d’une bravoure superlative, mais une véritable corrida de toros. Pas nécessairement homogène, non plus, mais on sait dès le départ qu’au moins l’un des numéros du lot va nous procurer du bonheur. Surtout qu’aujourd’hui figurent au cartel au moins deux hommes capables de nous révéler les qualités de leurs opposants. En ce huitième jour de la saison sévillane, ce n’est pas un, mais deux bons taureaux de Victorino Martín qui ont ravi les aficionados présents dans le conclave, deux grands taureaux et trois autres présentant des qualités et un intérêt indéniables. Quant au n° 6, 'Paquito', il laissa deviner son moral sous l’armure presque impénétrable de son invalidité.
Dans les comptes rendus des prestations d’Enrique Ponce, il est pratiquement toujours question de sa capacité unique à nous « révéler » un taureau faible que l’on croyait bon à rien. Le maestro valencien s’est fait une spécialité de ses faenas d’infirmier, son formidable talent consistant à « inventer » son adversaire, à le grandir. Ce dont on ne parle pas assez, en revanche, c’est de la capacité de certains grands taureaux à grandir – oui grandir – le matador qui a charge de les combattre et de les mettre à mort. Or c’est ce spectacle rempli d’émotions qui s’est étalé sous nos yeux ébahis : deux grands taureaux emportant vers les cimes deux toreros : Pepín Liria et Antonio Ferrera.
A son premier taureau, El Cid nous fait encore une fois la démonstration merveilleuse de tout son talent. Les séries de la gauche s’enchaînent et forment cette fusion délicieuse de douceur, de puissance et de domination qui est devenue la marque de fabrique de son auteur. La charge du taureau paraît plus courte à droite, pas grave, le maestro s’adapte et raccourcit la distance tout en obligeant son adversaire par le bas, enroulé autour de la ceinture. Quelques beaux gestes de signature plus loin, toujours empreints de ce splendide mélange de détermination, de facilité et de délicatesse, le Campeador lève l’estoc et se profile entre les cornes. L’animal est cadré, bouche muselée, la main gauche autoritaire du Cid est prête à dévier une dernière fois la charge, le matador bascule et tout s’écroule. La dernière pierre de l’édifice, comme si souvent, dégringole en bas de l’ouvrage.
L’après-midi est néanmoins lancé.
Dans les noirceurs du fond de sa grotte, 'Gallareto' s’apprête à s’élancer dans le ruedo. José Liria Fernández, 38 ans au compteur dans quelques semaines dont 15 depuis l’alternative, s’avance lentement et résolument vers la porte du toril. Il s’agenouille. Se signe. Ajuste encore une fois les plis de sa cape. La porte s’ouvre. 'Gallareto' explose dans le ruedo, les jarrets tendus, trébuche puis hésite une seconde qui paraît une éternité avant de s’élancer enfin. Sur le maestro. Hurlements d’horreur. Pepín se relève, l’habit en capilotade et le cœur à trois cents battements par minute, et lui sert une série de véroniques de guerrier cocaïné. Les pupilles reprennent leur taille normale et les poils sur les bras regagnent leur place.
'Gallareto' continue de foncer sur tout ce qui encombre le sable, son nouveau territoire : chevaux, picadors, bouts de cape, banderilleros, tout y passe. Son fin museau, que l’on dirait cousu par le meilleur ouvrier de chez Fermín, trace inlassablement son chemin sur l’ocre de la piste. Il retrouve face à lui Pepín Liria, muni de sa muleta, de son épée et de son gros cœur au milieu. La bête n’en finit pas de charger et de charger encore. Pepín s’accroche, arrache des séries méritoires et, même si le vaillant bipède demeure en dessous des qualités de son apposant, on se laisse doucement bercer par l’harmonie qui se dégage du face-à-face. Jusqu’à en oublier que la noblesse des Albaserada est trompeuse, et qu’à ne pas dominer son adversaire, on prend le risque de la cogida fulgurante. Dont acte. Pepín est pris à nouveau, dans une naturelle, et s’en va rejoindre un instant les martinets avant de retomber lourdement sur le sol. Où il est repris, mais cette fois le fauve ne semble pas disposé à l’épargner. Le maestro ne devra son salut qu’au courage ébouriffant de son peón Carlos Casanova, qui démontre de façon éclatante que los de plata pueden ser de oro. Le banderillero saute littéralement sur le taureau, le saisit par les cornes de façon hallucinante et sauve ainsi la vie de son maestro, avant de s’éjecter sur le côté, sans oublier de dessiner derrière lui avec son bras un geste destiné, au cas où, à dévier la charge du tueur. Pepín Liria reprend le leurre et, fou de rage, après quelques nouveaux coups de drapelet, place son coriace adversaire près du centre du rond où il l’estoque, s’empressant ensuite d’éloigner la ronde funèbre des peones, pour le laisser mourir en brave, bouche toujours cousue, après un ultime combat.
Le triomphe d’un vaincu, aurait pu à nouveau titrer Vidal, tant il est vrai que malgré la suprématie du Victorino, Pepín Liria sort encore une fois grandi de la lutte à mort.
'Melonito' fait à son tour sa sortie. Encore un grand taureau, mais différent, pour la lidia duquel Antonio Ferrera doit trouver un autre sitio, plus près des cornes veletas du bicho. Un taureau de trois tiers, et non pas comme souvent seulement de troisième. Un taureau dont on aurait aimé voir la bravoure mieux s’exprimer face à la cavalerie, mais que l’on préféra économiser en vue de poses de banderilles certes couillues et engagées, mais pas toréées. Le torero de Villafranco del Guadiana parvient à composer un superbe bouquet de naturelles sur la base brute des charges longues et répétitives du fauve. Ferrera se bat, utilise pour une fois à bon escient sa tauromachie explosive, puise au fond de ses ressources inédites et insoupçonnées, laisse ses pitreries au vestiaire.
Et lui aussi perd la partie. La faena baisse d’intensité et s’achève sur une mise à mort défectueuse. Mais 'Melonito' l’aura hissé vers ces hauteurs du toreo dont lui-même, sans doute, ne se savait pas capable.
Se révéler face à plus fort que soi. Grâce à son adversaire, puiser en son for intérieur des qualités, un courage, un honneur qui nous dépassent presque. Tel aura été le leitmotiv de cet après-midi de taureaux. Manuel Jesús 'El Cid' a dominé son sujet avec une extraordinaire maestria, nous offrant encore une fois des gestes magnifiques ressortant d’un ensemble parfaitement maîtrisé et conduit, avec intelligence et beauté, sauf au moment de la mise à mort. Mais sa domination n’aura pas tout écrasé sur son passage ; elle aura laissé de la place aux émotions nées de la fragilité intrinsèque de l’Homme.
Ce jeudi 3 avril 2008, dans les arènes de la Real Maestranza, des hommes ont rencontré des taureaux.

>>> Retrouvez la galerie consacrée à la corrida de Victorino Martín à Séville dans la rubrique RUEDOS de Campos y Ruedos. Malheureusement, elle ne rend pas justice aux moments vécus en direct, ce dont l’auteur vous prie de bien vouloir l’excuser.

21 avril 2008

Ines, l'Espagne que j'aime… Suite sévillane (4)

Séville, samedi 5 avril 2008

Pendant qu'El Juli avait brillamment lidié et réglé le sort d’'Alagado', 610 kilos de peu de race, elle m'avoua qu'elle voyait sa première course à la Maestranza.
La quarantaine assumée, bien dans sa tête, dans ses fringues et dans ses talons aiguilles, elle soufflait ses volutes de fumée nonchalamment et regardait le ruedo, les muletazos délicieux de Manzanares et la mansedumbre des Ventorrillo. Visage sculpté au couteau, cheveux courts et noirs azabache, son regard profond, sauvage et sec comme l'Extremadura contrastait avec la douceur de ses sombres pupilles. Je la regardais parfois et voyais en elle l'héritage de ces temps sublimes où cette terre était l'harmonieux Olympe des Dieux de l'Europe et de l'Afrique. Un charme fou et ravageusement séducteur, elle faisait face à la vie superbement.
Là où je ne voyais qu'une épée tendida, elle voyait plutôt une envainada. Manzanares venait de tuer le brave 'Lujoso', après l'avoir torée muy sevillano, et entamait son tour de piste. Elle me répétait souvent que ces toros sortaient flojitos et je répondais qu'il s'agissait en fait d'une mansedumbre encastada majuscule. Elle me faisait remarquer un cojo, que je voyais plutôt comme un engourdissement provisoire, puis toisa superbement ce public sévillan qu'elle respectait pourtant pour sa grande connaissance de l'art taurin, en m'avertissant qu'un manso méritait sa lidia, et qu'on ne pouvait en aucun cas changer ce quatrième pour pareil motif. Elle n'aimait pas plus le cinquième, qu'elle voyait bonito y astifino à sa sortie, et craignit que le jeune Manzanares cherche à s'en débarrasser promptement en souvenir de l'héritage familial. L'air de rien, je jubilais. Tout en elle rayonnait de cette élégante nonchalance, chacun de ses mots claquait comme une trinchera de Morante : vif, opportun et savoureux. Elle était belle et parlait « Toros ».
Elle était de Madrid et dégustait ces heures sévillanes car elle appréciait ce silence andalou, si différent du grondement sourd des grandes gueules qui peuplent Las Ventas. Bien sûr, elle admettait que le « 7 » était indispensable à la bonne tenue de l'afición de verdad, mais cherchait autre chose à la Maestranza. Quelque chose de plus sexy, sans doute, de plus raffiné, comme cette morgue divine qui inonde l'orgueilleuse Séville. Menton planté dans le jabot, balancement de hanches, Perera avait entamé la première série sur 'Avellano', et je lui fis remarquer que ce toro était un bon toro. Elle s'en doutait déjà depuis belle lurette, et approuvait hautainement la faena magistrale de l'Extremeño à cet avéré manso de Ventorrillo, allant toutefois a menos, jusqu'à la humble estocade. On avait à l'occasion découvert des vertus esthétiques qu'on ne connaissait pas chez Perera. Elle reconnut finalement que ses connaissances en la matière ne lui permettaient pas de savoir si deux ou trois trophées étaient utiles à une « Puerta Grande » quand elle regarda le torero sortir a hombros, mais fut rapidement soulagée de constater que seule, la "puerta de cuadrillas" lui était admise. Je la sentais rassurée. Moi aussi. On conclut que la corrida avait été intéressante y muy seriosa.
On s'est alors quittés sur cette jolie note de fin d'après-midi andalouse. La Maestranza se vidait, et je continuais à savourer ce délicieux moment de sublime afición en la regardant disparaître dans les méandres blancs de la glorieuse enceinte. La brise soufflait, la nuit tombait et Séville jubilait. Elle s'appelait Ines, elle était belle et parlait « Toros ».
El Batacazo

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Vous pourrez visionner quelques photos sauvées du désastre technique fort inopportun, en vous rendant à la rubrique RUEDOS du site Campos y Ruedos.

Les Palha et El Fundi

Les Palha de Séville et El Fundi sont sur Campos y Ruedos dans la rubrique RUEDOS.
Un lot globalement très intéressant avec, malheureusement, un seul homme sur trois pour nous les montrer comme ils le méritaient. Mais que ferions-nous sans lui ?

12 avril 2008

La brillantine et la vaseline... Suite sévillane (III)


Séville, 4 avril 2008, sur la terrasse du Porta Gayola

On vit souvent avec des idées reçues et il convient de régulièrement croiser son maigre savoir face aux cornes implacables de la vérité. Un exemple... Connaissez-vous les arènes de 1ère catégorie d'Espagne ?
Spontanément je donnais Madrid, Séville, Valence, Barcelone, Bilbao, Saragosse, Pamplona pour plazas de première. Je m'interrogeais sur Castellón, Grenade, Cordoue et San Sebastián puis au gré de mes recherches, j'ajoutais Salamanque à ma liste des possibles.
C'est Philippe qui vint au quite en même temps que je trouvais la réponse sur Wikipédia : d'après le décret royal 145/96 sont plazas de première catégorie : Bilbao, San Sebastián, Zaragoza, Barcelona, Madrid, Valencia, Córdoba, Sevilla y... y... Málaga (promis !). Exit Pamplona, Castellón, Granada, Salamanca...

Cette vérification puise sa source et sa nécessité dans une sombre querelle d'aficionados sur la terrasse d'un restaurant de Séville avec une sordide histoire de sous pour toile de fond.

Les conversations d'aficionados ont ceci d'étrange qu'il y est toujours question de chapelles, de points de vue, de mélanges savants de principes et d'émotions et puis de détails. Il y vient souvent un moment où l'on s'échauffe un peu même quand on entend aboutir à une conclusion similaire, ça n'est parfois qu'un détail dans le cheminement. Une semaine à Séville, une semaine à parler toros à en écoeurer les copains, poser mille questions, convoquer les souvenirs, laisser choir la main gauche quand la droite torée a calle abierta. Merveilleux moments ! A quelques jours de la course, on finit par parler de Conde, pas celui de la Maza, ni de la Corte, non, de Javier, tueur gominé et périphérique qui compose la figure des trop nombreux carteles qu'il a le privilège, un rien paradoxal, d'ouvrir pour plus figura que lui.

Comment deux amis et moi avons-nous pu finir par nous châtier le cerveau à ce si petit sujet ? Tout commençait sur un consensus autour d'une métaphore d'une finesse rare ; pour vous mettre sur la voie j'évoquerais la troublante proximité phonétique entre Javier et gravier. Bref, comme pour rendre hommage aux tournures improbables et à la disparition des oxymores, nous déjeunions sur la terrasse de la Porta Gayola où nous nous consternions d'avance de la présence du Malagueño au cartel pour ouvrir la course à Castella et Talavante (Séville, 4 avril 2008).
La seule incertitude qui vint alors troubler notre assurance de voir deux toros gâchés, concernait la sincérité de notre artiste et constitua le corps du débat : que peut-il bien se passer sous ces 100 grammes de Pento quotidiens, juste entre ces oreilles bercées par la voix d'Estrella, quand s'apprête à sortir le noir toro des chiqueros ? Mais surtout, que faut-il souhaiter qu'il puisse s'y passer ? Trouve-t-on dans la tête du comte de Málaga une grosse tartine de bêtise et d'incompétence ou un dur noyau de cynisme dispensant à la crédulité de ceux qui se laissent encore avoir, des espagnolades au tarif du duende ?

Finalement, nous finîmes par débattre du talent légendaire du drôle. Il en faut certes toujours pour s'habiller de lumières, mais peut-on assimiler le supposé don si rare de Conde à un talent à même de mettre d'accord l'escalafón entier quand Halley vient à croiser dans le ciel de la marisma ? Et si tout ceci n'était que fables, mythes, arrangements et marketing ?

Le vent venant de Plaza Nueva avait alors faibli, la présence du vin sur la table s'était raréfiée, Jean tenait un propos étrange qui me fit croire qu'il défendait Conde en admettant que le doute subsistant à toutes nos questions pouvait lui bénéficier. Alors que semblait s'installer une confusion entre nous, Jean s'écria : "Non mais attends, je suis pas en train de le défendre, j'en peux plus de ce mec. Il me doit au moins 2000 euros depuis le temps !"

Quelques jours plus tard, Javier Conde devait à chacun de nous quelques euros de plus et ni Castella ni Talavante n'étaient venus au quite pour rembourser une quelconque partie du billet : le toreo de cape s'est fait la belle avec les oxymores...

Le lendemain de la course, dans la pénombre d'un hôtel au cachet vieillot, nous commentions avec le frère de SyS la prestation de Conde et ses déclarations dans la presse (voir plus bas). Il y a un stade de la consternation au-delà duquel on se détache complètement de celle-ci pour la contempler avec amusement. "Mais il a déjà triomphé quelque part ce gars-là ? Enfin, hormis à Benidorm et Marbella, c'est-à-dire en arène de première ?" La grande question venait d'être posée.

En début de semaine, alors que seule la perspective de revoir des toros courir au campo me permettait de ne pas sombrer dans une profonde dépression, nous fîmes des pieds et des mains avec des copains pour trouver des places pour la fameuse "corrida de gala" que nous organise la Nîmes galactique avec Tomás et qui vous imaginez en ouverture. A la pensée de passer de Conde à Vic en quelques heures, mon coeur s'emplit d'une honte légitime ; c'est alors que je partis en quête de statistiques comme autant de certitudes.
Mundotoro présente l'avantage de donner à ses lecteurs curieux une mine de statistiques depuis 1999, presque une décennie à l'assaut de laquelle je m'attaquais pour enfoncer la porte ouverte de l'insignifiance "condiste".

A tout seigneur, le choix du terrain, enfin je crois : commençons donc par le fief de Málaga : depuis 1999, 7 oreilles coupées à la Malagueta en 18 courses et 42 toros dont une fois 2 oreilles.

Pour le reste des arènes de première catégorie :
1 oreille à Barcelone au soleil du 18 juillet 2004 ;
1 oreille à Saragosse en 2003.

Comme je ne suis pas vache, en élargissant à Grenade, Pamplona, Salamanca et Castellón, j'annonce :
2006 : 1 à Granada ;
2004 : 1 à Salamanca / 1+1 à Castellón ;
2003 : 2 à Salamanca / 1 à Castellón ;
2000 : 2 à Granada et
1999 : 2 +1 à Granada (¡cuuuuumbre!)

"Tu parles d'un scoop !" me rétorqueras-tu, lecteur ! Et combien tu auras raison de stigmatiser mes élucubrations profilées sur le voyage de l'évidence...
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, mon voisin de tendido (tribune haute à Nîmes) peut-être : à l'issue de la course du 8 mai, tu sauras que sur les 50 euros déboursés (sans les frais) pour t'asseoir juste avant les amphis, tu en auras versés 16,66 pour voir Conde.

"Tu parles d'un gala..."


Pour info Conde n'a plus toréé depuis le 17 août 2004 à Bilbao où il écouta le silence et la bronca.

On clique sur la coupure bricolée de l'ABC du 5 avril, pa' disfrutar.

11 avril 2008

"Seguiriya a los de Salteras y Cehegín"… Suite sévillane (II)


Séville, jeudi 3 avril 2008

Chante Agujetas, chante. Sens la brûlure du vent, et écoute la seguiriya. Sous l'astre de feu qui frappe la terre atrocement, et grille les oliviers et les blés aussi. Derrière les murs de chaux craquelés, il y a la vieille Paquera et Pepe, le forgeron, il y a aussi Barullo, le marchand d'eau et même Kiko, le fou, tout le monde est là, tout le monde t'entend, alors chante Agujetas, chante. Dis-leur la terre qui se soulève et les arbres qui hurlent leur soif. Dis leur la mort des oiseaux sur le sol poussiéreux, le petit volet qui claque et ce chien qui gueule sans savoir pourquoi. Raconte-leur le pari morbide de vivre sur ta terre d'Andalousie. Chante Agujetas, chante. Dis-leur que Salteras est la Terre de celui qui a caressé les grands toros gris. Dis-leur comment son poignet les a cherchés, les a emmenés loin là-bas, et les a ramenés et ramenés encore, en les faisant tourner, tourner et tourner toujours jusqu'à en désirer mourir. Chante-leur la seguirya de celui qui a fait danser les grands toros gris comme les eaux du Guadalquivir posent leur souffle humide sur la grande Séville. Lentement, doucement, sans bouger, ou presque. Dis-leur l'onde du toque sur l'étoffe comme les flots sur la lagune de la marisma, le vol velouté des muletazos et le claquement langoureux des trincheras. Le temps s'est arrêté, puis les larmes des gens d'Andalousie ont coulé. Chante Agujetas, chante. Dis-leur que Manuel Jesús a posé l'epée ensanglantée quand 'Lazarillo' est tombé, quatre fois percé. Dis-leur que le vent a soufflé plus fort sur le grand ruedo rouge, le sable a volé et a emmené avec lui les promesses du grand bonheur de tout ton peuple, Andalousie.
Et Cehegín a exulté, quand son Roi a fendu la terre de son pas de boiteux, vainqueur du monstre assassin qui a goûté son sang et sa chair et qui en a demandé deux fois. Qu'ils sont longs, les douze temps de la seguiriya, Agujetas, qu'ils sont longs. Il s'est relevé, le grand roi de Cehegín, et n'a rien souhaité offrir de plus à 'Galletero'. Marche en avant, grand roi, droit devant et gagne les terres du monstre gris jusque dans son antre. Pose ton pied sous son souffle de terreur. Douze temps, douze pas. Il a frappé et frappé encore de son capote impérial, avant que ne claque comme l'onde du grand fleuve, la media qui fit hurler la majestueuse Séville. Chante Agujetas, chante la seguirya en douze temps. Celle du roi de Cehegín qui a brisé les grands toros gris. Tout son peuple l'a poussé, le vieux combattant, tout son peuple l'a pleuré, même ceux de la grande cité blanche, quand il découpa le monstre en deux. Chante Agujetas, chante, et dis-leur que nos larmes se sont mélangées au sang du vaincu et à la sueur du vainqueur. Tous se sont levés et ont voulu ta gloire qu'une âme vide t'a volée, grand roi de Cehegín. Tu peux partir en paix.
Dis-leur que j'ai vu la Giralda trembler, Agujetas, dis-leur... Séville, je t'aime.
El Batacazo

Photographie Statue de Juan Belmonte, le regard tourné vers la Maestranza, depuis l'entrée du quartier de Triana, pour l'éternité © Campos y Ruedos

10 avril 2008

"Lynch-Bages"... Suite sévillane (I)


Séville, 31 mars 2008, 20h30, au Serranito

Un ballon pour la valeureuse prestation de Fernando Cruz, un autre pour noter le retour de Iván García, un pour saluer la gentille présentation de Sánchez Vara, six "culs-secs" quant à la triste tenue des six pensionnaires de Cuadri (un par toro), dix-huit godets utiles à stopper l'invasion de Séville par les barbares de Nestlé, un léger dé à coudre pour rester serein face au Marquis d'Albaserrada et le cul de la bouteille pour la rencontre fortuite avec la baronne Josette "Ojeda" du Grau-du-Roi, belle-mère de qui vous savez ; ça fait 75cl de lynch-Bages...
El Batacazo

Photographie Bouteille du château Lynch-Bages, Pauillac © Camposyruedos

Feria de Abril 2008 - Campos


Bientôt sur Campos y Ruedos, les splendides Veragua de Prieto de la Cal, que l’on verra enfin fouler le sable des arènes françaises après de trop nombreuses années d’absence, en espérant qu’ils nous procureront beaucoup d’émotions, notamment lors du premier tiers ;

les Vázquez de Concha y Sierra, offrant à la vue leurs lourdes silhouettes au milieu de l’un des campos les plus splendides qui puisse nous être donné de voir, là-bas près de Huelva, et malgré le soleil implacable, dont certains exemplaires viendront enfin montrer le bout de leur corne ailleurs que dans les pueblos et les arènes de recorte ;

les Domecq-Osborne de Los Recitales (qui a dit que nous étions sectaires ?), qui viendront nous démontrer, pour ceux qui en doutaient encore, que les taureaux de cet encaste peuvent ressembler à autre chose qu’à des chèvres, et nous faire nous exclamer : « Tiens, ça ressemble à ça une corne de Domecq non aféitée ?! » ;

et plein d’autres surprises que vous retrouverez au fil des semaines à venir sur Campos y Ruedos et Terre de toros.

L’avantage de l’Andalousie c’est aussi cela : même s’il ne se passe rien dans le ruedo, il reste toujours le campo si proche et si envoûtant, qui s’offre à ceux qui ont le courage de se lever après les excès de la belle et tentatrice Séville.

Photographies Campos de Andalucía 2008 © Campos y Ruedos

09 avril 2008

Feria de Abril 2008 - Ruedo


Bientôt sur Campos y Ruedos, des Palha décevants, notamment sous le fer, mais pour certains non dépourvus d'intérêt, dont l'un seulement malheureusement croisera la route d'un Fundi décidément en grande forme ;

des Celestino Cuadri et des Cebada Gago au fond du trou, avec respectivement Fernando Cruz et Luis Vilches pour sauver quelques moments grâce à leur engagement et quelques beaux gestes ;

une course de Valdefresno pour l'oubli (merci, ô belles et dénudées anglo-saxonnes, d'avoir ainsi agrémenté une corrida qui sans votre présence dans les gradins eût été bien triste) ;

une course de Victorino Martín qui nous a fait reprendre espoir en cet élevage chéri, regretter le départ du maestro Pepín et encore une fois apprécier le talent du Cid face à ce bétail ; des Torrealta lamentables (mais qui auront eu le mérite d'inspirer à Javier Conde une déclaration source de franche rigolade, à condition d'aimer rire jaune et l'humour noir) ;

et enfin un après-midi de belles faenas et de grande lidia qui nous fit d'autant plus regretter amèrement de ne pas voir plus souvent des matadors du calibre d'El Juli, de José María Manzanares et, dans une moindre mesure (c'est personnel), Miguel Angel Perera face à de plus piquants adversaires.

Séville 2008, ce fut aussi une nouvelle fois l'occasion de constater, notamment, que le premier tiers est foutu (mises en suerte débonnaires et défaillantes, piques mal placées, carioquées et pompées, peu de poussées sous le fer et pas un seul puyazo au-delà des deux rencontres réglementaires) et que le toreo de capote semble tomber définitivement aux oubliettes. Tout aussi préoccupante, la présentation scandaleuse d'un nombre très important de cornes, y compris, et sans doute même encore davantage chez les élevages réputés sérieux. La palme allant certainement aux taureaux de Palha et Cuadri. On finirait presque par ne plus s'étonner de rien, mais faire cet accablant constat dans une arène de première catégorie du rang de la Maestranza, et ce dans l'indifférence générale, c'est à pleurer. Comme nous nous en faisions la réflexion avec un compagnon du site, même chez nous, un peu partout, il y aurait eu au moins un ou deux péquins perdus au fond des gradins pour hurler leur mécontentement.

Pour les véritables comptes rendus, il faudra attendre la prochaine livraison de la Vieille Dame, à moins que les copains qui préfèrent le stylo à l'appareil photo ne viennent au quite. Pour les galeries, c'est pour bientôt.

Photographies Feria de Abril 2008 © Camposyruedos

08 avril 2008

Véronique sévillane


Le problème de Séville en période de toros, avec une cuadrilla d'aficionados dans ses bagages, réside dans la tendance à ne s'en tenir qu'aux toros. Ainsi que SyS le fait remarquer, les passerelles entre cet univers et celui de la gastronomie sont nombreuses et si les cornus ont accaparé grande partie de notre temps, la bonne chère a bien employé ce qu'il restait.

Il n'y avait pas que Liria face aux Victorino que je voulais revoir à Séville ; il y avait aussi l'Hospital de la Caridad et les terribles peintures de vanité de Valdes Leal (entre lesquels les vers de "Finis Gloriae Mundi" dévorant les chairs d'un évêque ont marqué ma jeunesse). Miguel Mañara dont l'idée fixe de la charité chrétienne envers les laissés pour compte transparaît dans l'architecture, les sculptures et les peintures de l'église de l'hôpital qu'il créa, a mené à bien son projet de faire forte impression en quelques mètres carrés à ses visiteurs.

Cependant, en terme d'idée fixe, l'aficionado en vacances à Séville a du répondant... en visitant une exposition temporaire dans l'hôpital même, j'ai retrouvé mon amie Véronique semblant tenter de faire de rodillas le quite de la souffrance à Jésus en personne.

Je vous laisse en sa compagnie en vous priant de bien vouloir excuser le cadrage bancal de la photo... "Cristo y la Verónica" (1798 - 1803).

Séville, Jésus, la passion, la semaine sainte et les passes de cape à genoux... On n'en sortira donc jamais.

06 avril 2008

Un avant-goût


Quand on revient de Séville, sous la pluie et dans le froid qui plus est, et qu'on a laissé derrière soi des copains, des toros, une ambiance, des additions salées et qu'on ne rentre qu'avec des souvenirs plein la tête et des coups de soleil du campo, il est un peu tentant pour qui n'habite pas une "terre de toros" de se se laisser aller à une nostalgie dégoulinante et pas vraiment inspirée...

Alors, avant de m'attaquer au classement des 900 photos de campos et de ruedos rapportées d'Andalousie, je voulais commencer par un petit hommage et un retour en arrière. En 1996, j'avais assisté (pour ma première course là-bas) à la corrida de présentation de Victorino Martín à la Maestranza avec un cartel alors très anonyme : Ortega Cano était déjà has-been, El Tato et Pepín Liria n'étaient presque personne. Les deux derniers coupèrent une oreille chacun et entamèrent leur bail avec des Victorino au bord du Guadalquivir, la course de 1997 fut historique. Il me semble me souvenir notamment d'une larga de Liria au fil des planches entre autres réjouissances et démontration de torería.
Il y a beaucoup de choses à dire et d'émotions à retranscrire à propos de la corrida de Victorino et notamment à propos du pundonor de Liria qui "passa très près" par deux fois au 4è toro que, groggy, il amena au centre pour lui placer un estoconazo (un peu tombé, certes, mais quelle importance avec pareille sincérité ?).
Voici donc pour commencer, en attendant d'autres photos, en espérant que Yannick ait été moins émotif que moi lors des deux cogidas de Liria.

30 mars 2008

Palha, Del Moral y João Folque


Voici la traduction d’un post de notre ami Pablo García Mancha qui nous pardonnera nos approximations :

« José Antonio del Moral, dans un étalage d’indépendance et de rigueur journalistique, a écrit aujourd’hui sur les toros d’hier : " J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés l’éleveur João Folque de Mendoça, de Palha, et sa charmante épouse, et tous les trois, nous nous sommes amusés à noter* chacun des six exemplaires qu’il a amenés cette année à Séville, une fois combattus. » J’aurais personnellement tendance à dire qu’il est heureux qu’ils les aient notés après la lidia. Encore qu’il eut été plus original de les noter avant, dans les corrales ou au campo, ou même lorsqu’ils étaient becerros.
Il faut dire que certains critiques taurins touchent au sublime, comme ce Del Moral qui est capable de nous offrir des phrases et des trouvailles tout simplement mémorables : « Je sais que de nombreux spectateurs, un nombre important de professionnels et plusieurs critiques, jusqu’à ceux de médias importants, ne savent pas voir comment sont les toros lorsque ceux qui sont devant ne savent pas les lidier ni les toréer correctement. Mais c’est justement pour cela que certains, comme moi, sont là pour expliquer et faire découvrir
Del Moral a adoré la corrida. Il a écrit qu’elle fut brave et desaprovechada (mal utilisée) par les toreros. Personnellement, elle ne m’a pas plu. Je l’ai trouvée mansita, descastada y bravucona. Par contre, oui, bien présentée, avec des astillas au bout des cornes et très compliquée pour les toreros. Mais, évidemment, lui la notait avec l’assentiment du ganadero et de sa charmante épouse... »
Pablo G. Mancha

* Traduction en français du verbe castillan puntuar soit, ponctuer ou, ici, noter. Ça ressemble à puntas mais ça n’a aucun rapport, un faux ami en quelque sorte. Qu’on se le dise !

Photographie de Arjona empruntée sur le site de la Maestranza.

13 mars 2008

Où poussent les cornes du diable


"D’une Espagne bradée pour du béton, me voici maintenant dans le cœur chaud d’une autre Ibérie. Séville, c’est une orange sanguine à moins d’être un myocarde, une boîte à musique d’où s’échappe le chant d’une joie qui râle comme un lamento, une frontière sur une cicatrice entre un paradis solaire et son envahissant voisin maléfique. Mais Séville la pieuse s’en défend : ici seule la vierge noire gouverne les vies. [...]

« 30 ° pour le premier jour de mai ! Qu’en dit le parisien ?! Ah ah ! » se moque Alexandre en fixant ma mine creusée et suante. Alexandre ? J’allais justement vous le présenter. Un ami, longtemps perdu de vue, car installé ici depuis bientôt 10 ans. Vous savez, de ceux qui fuient Paris pour les nombreux reproches que l’ont peut faire à cette emmerdeuse vénale. Lui, plutôt que de s’arrêter aux portes d’un « village fleuri » pour un fantasmatique "retour aux sources" promu cathodiquement par Jean-Pierre Pernault, a poursuivi sa route jusqu’aux rives sèches et jalouses du Guadalquivir, fleuve riche des rares eaux. Alexandre s’en est ainsi allé au nom de ses passions intimes, intimement liées : « Flamenco y toros ».

Mon enquête menant à un torero, j’ai donc eu tôt fait de penser à cet ami vrai, parfaitement intégré au petit monde baroque des choses taurines. [...]

Comme de bien entendu, cela commence par un comptoir servi de deux cervezas baveuses qui s’entrechoquent dans un bruit classique de retrouvailles. Le temps d’en finir avec trois d’entre elles et nous avons actualisé ce qu’il fallait savoir de l’autre. C’est donc avec l’emphase qui prolonge les premiers verres vidés que je narre en toute confiance mes présentes aventures, jusqu’à en venir à ce José Cubéro « El Zébulon ». [...]

Je n’y comprends pas grand-chose au monde des toros mais j’ai en mémoire quelques conversations avec un ami de mon père, un joyeux illuminé si je dois le comparer avec les tristes sires aux âmes anthracites qui font son reste de connaissances. Autant de conversations avec cet homme qui m’avaient laissé percevoir « un truc » aussi séduisant que décalé. [...]

Sachez, chers amis du nord de la Loire, qu’il y a, parmi la foule de toreros, toutes sortes d’hommes différents pourtant revêtus des mêmes ors, des toreros instinctifs ou scolaires, élégants ou rustiques, courageux ou... "lunatiques".

El Zébulon relèverait plutôt de la catégorie des gladiateurs, plus habités par la faim que par le don. Son nom trouve d’ailleurs ici sa justification : celui-ci exerce son « art » comme on pratique un sport à risque, brouillonne et bouillonne, électrique tel une folle dynamo livrée à elle-même. Pour ce type de torero, démuni du talent le plus brut, sans recours possible à quelque inspiration, dont les poignets sont bien incapables de faire courir la muleta selon la juste courbe et avec une once de relâchement, le ralenti et la lenteur restent des inconnus, or ce temps dompté, le « temple », est pour beaucoup l’ivresse, l’or, le parfait achèvement, la finitude de la tauromachie.

Bref, El Zébulon, c’est la quarantaine grillée, et un répertoire des plus sommaires. Mais nul doute que cet homme couve des rêves encore adolescents, de triomphes et de fortunes. « La ilusion » doit parfois lui chuchoter quelques mots à l’oreille, lorsque le jour de misère se couche derrière les terres sèches.

Aux dires d’Alex, notre humble et agité héros souffrirait quand même d’un courage sinusoïdal. C’est ainsi que les après-midi impétueux sont très régulièrement suivis de grandes débâcles. Ainsi, sa dernière sortie, dans les arènes de la toute proche Cordoue, s'est soldée par un échec retentissant. [...]

On est torero, non parce que l'on parvient à dompter un fauve, mais parce que l'on méprise sa peur. Le torero doit être stoïcien. Une anecdote? Il suffit de demander à Alex. Un jour, un torero du nom de Cagancho toréait à Lucena, une bourgade andalouse, au cœur du mois d'août. Il faisait alors une chaleur à faire fondre les pierres. Peu de temps avant la corrida, l'un de ses amis passa lui rendre visite à l'hôtel. Il le trouva allongé sur son lit, les pieds recouverts d'une épaisse couverture. Cagancho n'était pas malade, mais ses pieds étaient froids. La peur."

. . . . . . . . . . . . .

Ces quelques lignes sont extraites de Requiem pour les trouillards, le premier roman d'un jeune auteur né dans le Sud-Ouest, épris de tauromachie, de littérature et de toutes ces petites choses qui nous permettent de tenter d'échapper quelques instants à la vacuité et à l'ennui qui caractérisent souvent la vie des trentenaires d'aujourd'hui. C'est un peu à eux que Jean Le Gall s'adresse, au travers d'un récit qui emprunte à plusieurs registres, brouillant les pistes et cachant derrière le polar et un style fleuri et décalé une réflexion plus profonde et parfois très sombre. Il interroge lui-même : "Chers gens d'aujourd'hui, de quoi nos cœurs et têtes sont-ils faits ? À dire vrai, nous survivons passablement à cette époque, pusillanimes et neurasthéniques. La religion d'une vie réussie nous tient dans ses églises, où nous nous économisons pour exister le plus longtemps possible, beaux et lisses, selon les dogmes écolos, protectards et hygiéniques."
L'auteur met en scène dans son livre comme les toreros tremendistes dans l'arène un mal contemporain : la peur. Car c'est elle le véritable héro de ce livre-OVNI. La peur et son oeuvre récente. Et puis "El Zébulon", il ne vous fait penser à personne, vous ?

Requiem pour les trouillards
, de Jean Le Gall, paru en février 2008 aux éditions Séguier, ISBN 978-2-8404-9532-1. A se procurer d'urgence avant de suivre les traces de Charles de Peretti, à Séville et ailleurs.