On a tous besoin de rêves. Certains les vivent par procuration quand d'autres les réalisent. Je fais partie de la première catégorie, par manque d'ambition ou de cojones, comme on dit par chez moi. En ce mardi 1er mai j'assiste à un festival d'aficionados prácticos. Ceux-là réalisent leur rêve : habillés de corto et dans une petite arène pleine, ils vont combattre pour la première fois un eral. « El Blanco » et trois compagnons sont au cartel.
Quant à moi, je continue de « péguer » des muletazos aux chariots des supermarchés poussés par les petites vieilles ; je fais le desplante un genou à terre devant ma fille de quatre ans qui joue au toro et, pendant mon sommeil, je sens le souffle d'un Cuadri dans mes mollets lors de quiebros dans les rues de La Vilavella. La misère…
Finalement, on ne peut pas vivre de rêves. On ne vit que de frustrations. Pepe, qui nous a accompagnés dans le Sud lors d'un entraînement d'« El Blanco », est présent au festival. Lui aussi torée pour le plaisir. Je lui confie mon petit rêve : il faut qu'un jour je réalise un écart ou un recorte. À la fin du festival, un recortador s'entraîne avec un eral. Pepe me tape dans le dos et me fait un clin d'œil ; je fais celui qui n'a rien compris — ça doit être la trouille.
Durant le repas de la peña, Pepe revient à la charge. Il m'annonce qu'au cours de l'après-midi quelques becerros seront lâchés pour le public. Il insiste, c'est mon opportunité. On verra, j'ai pas mis les baskets — la trouille, encore et toujours.

Je fais mine de ne rien entendre. Je gonfle le torse, je relève légèrement le menton et plisse un peu les yeux. Je marche tranquillement vers le burladero — l'attitude, très importante l'attitude. Il faut que je paraisse torero ! Une fois dans le callejón, je me retourne et vois qu'un communiant de neuf ans environ pète aussi son quiebro à ce minuscule becerro. Ça calme mais je m'en fous ; je me sens torero.
Demain, les chariots des supermarchés n'auront qu'à bien se tenir parce que je vais leur péter des naturelles interminables à m'en casser les hanches. Les petites vieilles sortiront leur mouchoir blanc, c'est sûr !