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26 avril 2012

Casser le mythe


Assouvir un fantasme, c'est le tuer. Alors, quand je pense aux peleas « galactiques » des diestros d'autrefois face aux monstres d'antan, j'aime bien croire qu'à chaque passe le ciel se fendait et la foudre s'abattait, la flotte ruisselait sur le corps des femmes nues et la foule ivre exultait, pendant que Belmonte et Joselito misaient leurs veines sous le souffle épais d'une terreur venue des plaines brûlantes d'Andalousie ou d'un Goliath minotaure des sierras infernales de Castille. J'aime y croire…

Pour autant, rêveur mais lucide, je ne mets pas Ribéry et Georges Charpak sur un pied d'égalité, surtout au moment de coller une lucarne à Casillas, mais il faut bien admettre que les fantasmes n'agissent que dans leur inassouvissement et n'existent que tant qu'ils ne s'incarnent pas, et que c'est jutement pour ça qu'ils sont bons. Sans doute parce que l'humain a besoin de rêves, a besoin de croyances, d'illusions, d'inexactitudes et de se conforter dans le doute pour mieux supporter sa faiblesse d'homme et se donner enfin la force d'aller chercher ses graals, où qu'ils soient , quels qu'ils soient… C'est dans le rêve seul et unique qu'il faut chercher la source des plus grandes victoires, car du rêve naît l'espoir. Le besoin de croire, plus que le besoin de voir, auront toujours raison des plus hauts obstacles, car le rêve a le privilège de décupler la beauté des choses alors que la vérité les dévoile telles qu'elles sont. Pas toujours comme on voudrait, d'ailleurs, et c'est bien ça le drame : la révélation que l'on ne souhaitait pas. En ce sens, j'ai toujours eu beaucoup de compassion envers les chercheurs et binoclars scientifiques dont la raison de vivre se résume dans l'art de stopper net les illusions du reste du monde. Envie de faire chier, sans doute, besoin d'exactitudes, probablement, manque de confiance en soi, certainement… Bref, le « voir pour savoir », le « saint Thomasisme » ou l'absolue nécessité de briser les élans fougueux de ceux qui prennent le risque de miser sur le « peut-être »…

Que voulez-vous, ce monde a besoin de voir, de toucher, de sentir et parfois même d'y foutre le nez dedans, pour être sûr, être certain, savoir, se rassurer, et surtout surtout ne pas se tromper. Noble intention, c'est vrai, mais qui laisse bien peu de chance à l'imprévu, à l'inexplicable voire même au surnaturel, et qui dénature un peu ce côté hasardeux des choses de la vie, qui va si bien à la mythologie taurine et aux croyances qui la hantent, au travers des photos noir et blanc écornées et jaunies racontant des histoires fabuleuses d'hommes et de toros que les moins de soixante-quinze ans ne peuvent pas connaître, et c'est très bien comme ça.

Le légendaire Paco Ruiz Miguel triomphant à Arles en 2012 dans un éclatant traje sur mesure trop propre, c'est Jean-Pierre Rives soulevant le Brennus en juin prochain dans un maillot rose pute fleuri du Stade français : ça fait rire les enfants, à défaut de les faire rêver…

09 novembre 2009

Pas deux, mais trois...


Il fait toujours bon, chez Auguste. A une longueur de muletazo du forum, y'a de la pierre, du bois, des odeurs de plats en sauce qui frémissent, des amis, du rouge râpeux, des cendriers qui dégueulent, et des regards de vieux frères, des sourires tendres et de l'or, du sang et du sable plein les mémoires. On était bien et on célébrait l'Afición de René, Paquito, et les autres, on célébrait les toros et la vie qui va avec. A l'autre bout de la table, 2 viocs aux tronches burinées par de trop longues heures passées sous un soleil qui ne plombe nulle part ailleurs autant que chez eux. Les 2 vieux compères qui taillaient vigoureusement dans leur pièce de boeuf respective avant d'essuyer leur bouche sèche d'un revers de manche rural et assumé, s'appellaient Victorino Martín Andrés et Francisco Ruiz Miguel. En face, donc, coincé dans sa joyeuse tablée d'heureux affamés, le regard noir qui jubile en silence, qui pétille comme celui d'un môme à Noël et s'émeut du moindre battement de cil de ces deux-là, René, l'éternel ado de 65 balais. Le fou, le pétillant, l'ingérable, l'insondable René, l'Ami Nénèche... et ses 50 années de rêves taurins !

Si Nénèche avait un père, ce serait Victorino, s'il avait un frangin, ce serait Paco... et ces deux-là étaient d'ailleurs là, parce que René n'a jamais aimé les toros autrement que cárdeno, et n'a jamais pensé qu'on pouvait les toréer mieux que le fit jadis Ruiz Miguel. Et il jubilait, le Nénèche, de les voir là, tous deux réunis, pour célébrer ses 50 baluches à lui de fiesta a los toros. Tu parles, « 50 baluches », juste un prétexte à se faire plaisir, juste un prétexte à les voir là, à les avoir pour soi, à la maison, pour lui, rien que pour lui, à un hachazo de son coeur d'éternel chaval.
Au bout de la table, chez Auguste, entre 2 quilles de rouge et un cendrier, 40 ans d'Afición, d'histoire de toros, de gloire et de fracasos, d'éclats de rire, de coups de sang, d'émotion salée qui se laisse aller discrètement sur la joue... 40 ans d'une passion amoureuse, éclose en un bel après midi gascon de mai 1970, quand Victorino n'était plus tout à fait Escudero Calvo, et que Ruiz Miguel débarquait, minot, dans ce trou gersois pour y écrire sans le savoir la plus émouvante des pages de l'Histoire de l'Afición française. Pouvaient-ils se douter, ces deux messieurs-là, qu'à quelques tendidos de leur historique rencontre de sang, le jeune Berlandier mêlait en même temps son destin au leur, pour ne plus jamais lâcher l'étreinte...
Ils n'étaient donc pas deux, mais trois, ce jour-là, et 40 ans après, chez Auguste, dans l'unique saveur des nuits arlésiennes, planait à nouveau la douce caresse des collines du Gers, la rudesse d'un ruedo intemporel et le souvenir d'un moment unique en noir et blanc qui appartient à l'Histoire des hommes et des toros... Une Histoire pour l'éternité. Celle de Victorino, Ruiz Miguel et… René, qu'on appelle aussi Nénèche. Ils n'étaient pas deux, mais trois, ce 18 mai 1970, et personne n'y pourra plus rien. C'est écrit et c'est comme ça.

Parce que les toros sont arrivés quand les hommes se sont mis à rêver...

>>> A la rubrique PHOTOGRAPHIES du site, ou en cliquant sur le titre, l'émotion de ces retrouvailles, en la Monumental de Gimeaux...