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31 mars 2013

Javier Gallego 2013


L’autre jour, nous vous racontions de quelle manière l’arrivée des fundas chez Javier Gallego avait failli semer le trouble dans la bonne humeur familiale. Javier et son fils Enrique détestent ces accessoires qui enlaidissent leurs Veragua, et, c’est décidé, l’année prochaine ces derniers ne porteront plus de fundas ; nous voulons bien les croire tant ils prirent plaisir à nous conter la manière dont ils exultèrent de bonheur, et de concert, quand ils contemplèrent un de leurs cuatreños s’enlever tout seul la funda sur la corne gauche…

>>> Retrouvez, sous la rubrique « Campos » du site, une galerie consacrée à l’élevage veragueño de Javier Gallego.

22 mars 2013

J’ai parlé à ma sœur


Dimanche, 10 heures du matin

Depuis la veille au soir, ça s’était décidé sur les coups de 22 heures, nous avions deux ou trois choses à lui dire. Il était évident que nous prendrions des gants et que tout se passerait avec la délicatesse attendue en de telles occasions, car nous étions ses hôtes, après tout, mais elle saurait tout le mal que nous pensions de ses projets, que cela lui plaise ou non.

Elle est entrée par la porte de la cuisine. C’est en tout cas ce que nous avons imaginé se trouver derrière le mur. Elle esquissait ce sourire que nous lui connaissions ; un sourire franc et direct, et, on se plaisait à l’imaginer, sincère. Sincère dans le contentement de nous revoir, et c’était réciproque, sincère dans la joie fière de montrer ses toros à des gars qui venaient de se cogner pas loin d’un millier de bornes pour constater que le poil d’hiver n’était pas encore tombé, que personne n’était venu émettre la frêle idée de lui acheter une novillada, que son père persévérait dans sa passion quoiqu’il se remît très lentement d’une rupture de l’aorte qui l’avait vidé de son sang, il y avait plus d’un an maintenant.

Malgré le sourire et les « ¿Qué tal? » de circonstance, on ne voyait que ça. Elle avait beau tout tenter pour tourner la tête, esquiver nos regards, il lui eût été impossible de dissimuler cet œil gauche ciel d’orage, tuméfié, rougi, mâché, jauni. Un cocard de première à rendre jaloux un cadet de rugby qui aurait vu là l’occasion d’épater la copine, la future, la probable, la rêvée. Macarena avait pris cher, cela ne faisait aucun de doute.

Le temps d’un silence trop long, la discussion de la veille au soir entre son père, son frère et nous s’est rappelée à l’inconscient de chacun ; c’est-à-dire qu’à l’instant précis où l’œil mauve de Macarena a révélé son existence, tout le monde a pensé la même chose. Enrique, le frère, nous a regardés tous, un par un, et a compris de suite.
— ¡No, que no, la culpa no la tengo yo, joder!
Tous, d’un même élan, d’une même voix qui aurait été éraillée par l’angoisse d’avoir à se confronter à une réalité plus noire encore que le cocard de la demoiselle, on a éclaté d’un rire libérateur qui nous rassurait sur les relations saines entretenues par un frère et sa sœur.

La veille au soir, fin de repas…
— Enrique… les fundas, c’est une connerie !
— Bah, je le sais bien. Je déteste ces trucs, mais la véto c’est ma sœur et elle a décidé qu’il fallait en poser. Alors on les a posées !
— N’importe quoi, demain, je ne fais aucune photographie !
— Mais tu comprends, après avoir été accusés d’afeitado, on s’est dit — enfin, Macarena —  qu’il valait mieux ça. Ça donnait une assurance… même si ça ne sert à rien d’autre, finalement, parce que ça provoque des blessures internes qu’on ne voit pas, et les bestiaux ils meurent quand même sans avoir pu être soignés. C’est de la merde ces trucs, et je suis contre, vous le savez, et je n’« aféite » pas non plus… mais c’est Macarena, elle est véto, alors elle décide.
— Et puis, s’ils veulent se tuer les Veragua, ils se tuent ! ¡Son criminales los Veragua!
— Pfft…

En quittant le troquet de don Benito, à Brazatortas (Ciudad Real), l’humeur était en joie, mais les perspectives matinales rabougries par les aveux d’Enrique et de Javier. Nous allions causer deux mots à la Macarena, c’était décidé !
— Buenas noches, Enrique. ¡Tienes diez horas para sacar a las fundas!
Nous nous sommes couchés en imaginant le père et le fils, au clair de lune, enlever les fundas de leurs Veragua dans un flot d’injures et de récriminations à l’encontre de leur fille et sœur.


Dimanche, 8 heures du matin

Les premiers Veragua sont là, sous nos yeux. Les novillos de l’année, encore maigres, encore velus, meuglant au vent froid du matin.
— J’ai parlé à ma sœur. Je lui ai dit qu’à partir de l’an prochain, ses fundas, elle pouvait toujours les mettre sur les Domecq (un lot d’origine Las Ramblas), mais que pour les Veragua, c’était fini. Les Veragua, je veux les voir comme ils sont : beaux et forts et fiers !

La visite, même malgré les fundas, fut remarquable et doucereuse. Enrique et Javier contemplaient autant que nous le lot d’erales qui jouaient à se cogner dessus. ¡Criminales!
Le vent glacial était oublié ; les vaches étaient belles, les pelages superbes et, l’an prochain, les Veragua seraient à nouveau des Veragua.


Dimanche, 10 heures du matin

Quand on a découvert l’œil de Macarena, les mots qu’Enrique avait prononcés la veille et le matin — « J’ai parlé à ma sœur » — ont pris une résonance particulière et inquiétante. C’est ça qu’il appelle « parlé à ma sœur » ? Il a du sang Veragua dans les veines, ou quoi ? Il y est peut-être allé un peu fort. Certes, le sujet est sérieux : les toros et les fundas, mais cela valait-il la peine d’employer des maux si forts ? Manque pas de vocabulaire, le bougre ! Le style est concis et direct, de l’anti-Proust en somme.

Enrique a compris ce qui nous passait par la tête, Macarena aussi.
— ¡La culpa no la tengo yo, joder ! s’est-il défendu.
Macarena a continué de sourire ; elle a même éclaté de rire.
— Je sais pour les fundas… sur les Veragua. On va arrêter. Et ça, je me le suis fait vendredi lors d’un saneamineto… Même le docteur a cru que c’était quelqu’un qui me l’avait fait…

05 février 2012

Requiem pour les dingues, les rêveurs et autres romantiques


Revoir ton drôle qui revient au pays, c'est un peu ta renaissance, ton nouveau départ pour ta nouvelle vie… C'est sûr, tu ne vois ni ne vis plus les choses de la même manière après ça. Dans ta vie de con, les yeux fermés, tu n'imaginais même pas combien tout ça comptait avant, et puis un jour il est parti sans te promettre de retour, un peu comme tout le monde, et, curieusement, c'est dans cette absence que t'as souhaité sa présence… comme jamais. Alors tu as tout ré-appris, et le simple fait de monter une ligne pour débusquer deux calicobas et un peuch-cat en sa chère compagnie ressemble alors à un moment unique et délicieux dont tu savoures chaque mouvement d'aiguille, quand cela t'aurait copieusement gonflé avant que tu ne comprennes — quand tu avais les yeux fermés…

Même la plus « bush-addicted » des mamans texanes, qui gonflait fièrement les nichons au moment d'envoyer le petit pisser sa haine d'andouille inculte sur les corps ensanglantés des barbus anti-McDo de la face obscure de cette planète, ne saurait être assez conne pour affirmer le contraire aujourd'hui…

Alors quand j'ai vu que l'on claironnait à nouveau le retour des dragons de Boecillo, c'était comme si « Mathilde me revenait ». Je relisais l'histoire couillue de ces frangins des alentours de Valladolid qui partageaient leur temps entre le fracas bétonné d'une vie de bureaux et la poussière d'un campo désuet qui semble avoir toujours été là, avec des échos du nord de l'Espagne qui planaient à l'ombre des pins du Quiñón, sans savoir vraiment depuis quand… Je me souviens que l'énigme nous passionnait, jusqu'à ce que quelques âmes perchées ne libèrent le morceau sur la piste ronde d'une bourgade du nord des Landes, pour que se révèlent enfin les secrets de famille plusieurs fois centenaires des Gamazo brothers du Raso de Portillo. Deux ou trois tours de piste glorieux et pétaradants avant de saluer, un peu tristement, et les années passèrent, sans savoir vraiment si on les reverrait un jour.. tant de temps à espérer pour enfin voir les rêves s'exhaucer sous la forme d'une douzaine de féroces combattants que l'on n'espérait plus, puis les laisser filer, aussi connement… Mais que diable s'est-il passé depuis ce jour où cette maudite quille de jaune alla s'éclater le goulot en piste pour nous annoncer que l'on tirait le rideau sur une histoire qui venait pourtant de naître ?

Tout ça, pour ça…

Alors je vous le demande : « Où donc les terribles guerriers du Raso de Portillo mirent-ils la pagaille depuis ce funeste jour d'août qui les condamna au purgatoire parentissois, au point qu'aucune autre de nos précieuses empresas ne se risquât à en récolter quelques échantillons quand Parentis les mettaient à disposition pour qui voulait enfin s'offrir le pied d'un après-midi authentique et osé ? L'accident malheureux aurait-il été plus retentissant que deux journées ensoleillées pour le ganado des frères Gamazo ?

Allez savoir… N'empêche que je n'ai pas plus de belles histoires à vous raconter sur la suite des aventures des Veragua de l'ami Gallego, qui avaient pourtant enthousiasmé l'Afición sang et or avant que, là aussi, le couperet ne tombe, n'effaçant toutefois aucune belle perspective pour d'autres éventuels téméraires amateurs de voyages au pays des merveilles. À croire que l'Afición des empresas ne se résume qu'à se dédouaner et se mettre aux abris avant de prendre des responsabilités, le menton haut et fier… Devra-t-on alors attendre que la seule et unique Céret ne décide de rouvrir la cage aux oiseaux pour qu'enfin les pupilles de Javier Gallego ne nous dispersent à nouveau leur savoir-faire en matière de coups de testons sauce moyenâgeuse ?

L'intransigeance est bonne thérapie, tant qu'elle ne devient pas glacée et aveugle. Le torchon brûle, et les heures tournent. Peut-être est-il temps de pardonner pour les uns, d'oser pour les autres, ouvrir les yeux pour TOUS. Certains de ces ganaderos romantiques vous diront que, pour eux, l'avenir du rêve de leur vie ne dépassera plus les quelques barbelés au bout du chemin de terre. Ceux-là ont peut-être déjà compris que la dernière part du gâteau est partie dans la gamelle du chien… Pour ceux-là, élever du toro n'est pas une fantaisie que l'on s'offre pour combler un après-midi ensoleillé, c'est l' œuvre d'une vie ; et quand, en plus, il s'agit de Santa Coloma (ou pire encore), alors on parlera plutôt du sacrifice d'une existence… ou d'un suicide, si vous préférez.

Les Ángel Nieves, Adolfo Rodríguez Montesinos et Aurelio Hernando n'auraient-ils donc plus rien à attendre de l'Afición ? En vérité, je crains la réponse… Les petites arènes françaises semblent lointaines, aujourd'hui, frileuses comme jamais, et les mégalopoles taurines d'Espagne, pathétiquement inabordables, ont une vision de l'Afición bien à elles. Bref, une vie jetée en l'air…

Alors, dans un dernier élan d'espoir, je lève mon verre aux fous, aux rêveurs, aux farfelus, aux idéalistes, aux tihuts, aux convaincus, aux illuminés, aux aficionados effrontés qui ont un jour rêvé de faire lidier des toros qui n'existaient pour personne avant que la porte d'un chiquero catalan ne se déverrouille sur le pari le plus aficionado de l'histoire de notre passion, en dépit de toutes les règles de bien-pensance économique ou éthique. Ainsi, on se souviendra peu de ce que donnèrent les toros de Vaz Monteiro, mais leur nom raisonnera toujours comme le cri libéré d'une frange de l'Afición la plus audacieuse, la plus courageuse, la plus enthousiaste, la plus tarée, la plus passionnée, la plus terrienne, la plus aficionada ; celle qui révéla le sens de la passion du taureau de combat à toute une génération ; celle qui nous disait que tout était finalement possible, jusqu'à nous convaincre que tout ça est bien loin de n'être qu'une bête affaire d'oreilles et de planta torera ; celle sans qui Parentis ou Orthez n'y auraient peut-être jamais cru ; celle sans qui nous ne serions peut-être pas là aujourd'hui, mais définitivement celle qui ouvrit la voie.

Merci donc à tous ces Colomb fous furieux et anonymes qui savent trop bien la sueur sur la peau tannée des hommes de ces terres, l'histoire de ces mains lourdes et calleuses, la gauche rudesse et l'humilité de ceux qui ont choisi de donner un sens laborieux et poussiéreux à leur vie, loin du grand monde et des salons feutrés, s'obstinant à croire en cette idée saugrenue que le toro bravo est l'alpha et l'omega de toute cette histoire, et définitivement rien d'autre. L'Afición c'est vous, Céretans, Parentissois et Orthéziens ; c'est vous, chers Thomas et autres glandus qui l'avez cru et suivi ; c'est tous ces tarés qui partagent des hectares de vide d'Estrémadure avec leurs bêtes à cornes en guise de lever et de coucher de soleil ; et c'est aussi vous les prochains doux dingues qui ferez le pari fou de donner sa chance à un de ceux-là, le temps d'une ou deux heures, entre le soleil et le sable d'un ruedo, aussi petit soit-il — la grandeur d'un être ne se reniflant pas à la taille de son berceau. Enhorabuena à ceux qui prendront le chemin…

Image Novillo de Javier Gallego García, finca « Prado Bonal » à Soto del Real (Madrid).

14 février 2008

"Sugar baby"... Campos de Castilla (I)

Il a goûté de tout mais du bout des papilles, seulement, comme de loin.
-"Allez-y, resservez-vous" lui a-t-on dit, voyant qu'il apréciait ce qui s'offrait sur cette table de plaisirs simples plantée à deux pas de l'embarcadero. Il nous a confié être diabétique, qu'il devait faire attention même s'il adorait ce que nous avions apporté. Il aimait, il ne pouvait pas.
Clin d'oeil ou masochisme, Javier Gallego García élève des toros sucre de canne. Et l'Afición, diabétique à ses heures, en use avec parcimonie, du bout des papilles, seulement, comme de loin. Ça colle le diabète ces vieux machins de Veragua et les taurinos, après la chuleta d'un kilomètre "que viene con patatas" et le Bacardi-Limón, n'ont pas besoin de ça, en plus.
Juan Pedro Domecq de Villavicencio, délicatement, très délicatement, en déposa de fines gouttelettes dans son café La Corte puis détourna le ruisseau loin de lui comme effrayé d'une peste assassine pour un sang "bleu" aujourd'hui vendu "sin azúcar". Putain d'aspartame !
Le papy de Javier Gallego, Enrique García González, aimait le sucre et méprisait ses artères. Un suicidé au long cours pour ainsi dire. Quoique, acheter du Veragua de José Enrique Calderón via le Duc de Gandía y Osuna en 1951 n'avait pas un caractère aussi désespéré qu'il n'y paraît actuellement. Les toros jaboneros, petit-fillots de ceux de la lignée des Cristobal Colón, étaient encore des friandises pour certaines figuras qui s'en remuaient les globules rouges de devoir affronter ce sucre en cannes.
Javier Gallego, sérieux provocateur, a tout gardé du papy, instinct de survie et surtout d'afición. Il en faut un montón par litre de sang pour tenter de conserver en pureza le bétail de la casa. A croire qu'en lui se joue un combat gigantesque entre afición et glucose pour sauver ses toros sucre de canne. Tant qu'il sera en vie, eux seront là et le campo de Colmenar Viejo abritera de ses rocailles rondes et grises les cousins des musculeux Prieto. Javier Gallego était sûr de lui, aussi sûr qu'il savait qu'il ne reprendrait pas de rillettes. Nous l'avons cru, ses enfants également semblaient le croire...
En quittant l'anodin chemin de terre qui mène à la finca, on prend à gauche vers Soto del Real. Immédiatement sur la droite surgissent, peut-être du passé, les formes lourdes et anguleuses de chars d'assaut de l'armée espagnole. Ils sont exposés là, dans ce cimetière de ferraille bruyante, et, autour, pousse la vie d'une laide urbanización dans laquelle même des murs coulent les larmes de la monotonie d'une époque. Dans le creux des collines, deux traits noirs se débattent dans les volutes rosées d'un ciel urbain... Madrid est là, après, déjà ici.
Mais tant qu'il sera en vie, eux seront là, aussi... Il nous l'a dit.

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