
Sur le plongeoir de la piscine d'un hôtel de la côte, une petite sauterelle déploit ses jambes, amusée quoiqu'un peu inquiète des regards alentours. De ces matadores en tournée qui l'envisagent. Cet été austral, la gamine de l'an dernier s'est muée en jeune fille, le simple coton qui l'habille a pris une tournure d'atours. Son rire très franc paraît aujourd'hui un peu niais sur les clichés. Une sauterelle blanche de là-bas née ici, et déjà en sursis pour l'Europe. Bientôt. On imagine des étés interminables et des plages infinies, des plongées et des sorties en voilier, un désert paradisiaque, mouillé d'orages tropicaux et ennuyeux à mourir. On imagine des banderilleros échoués et hallucinés se rêvant matador de sauterelles, moissonneurs de jeunesse. On subodore même qu'ils y parviennent et qu'en partant pour l'Europe et ses études, la sauterelle a troqué un peu d'innocence pour un brin d'assurance.
20 ans plus tard et il n'y a toujours pas eu de corrida à Madagascar. 1989 et suivantes, c'est moi qui reviens, seul, en écoutant Cat Stevens et des groupes d'un temps déjà passé. Sur la route qui descend de Tana à Antsirabé, le Toyota file et je m'enivre de quelques accords orientalisants. Evocations de routes indiennes chamarrées par des hippies occidentaux à guitares, une pointe de nostalgie, un nœud dans l'estomac. Et mon oncle, ce héros ! Madagascar, bagage indien oublié en dérive continentale : Antsirabé, mon Katmandou de gamin, et la Croix du Sud... Je n'ai pas bonne mine bien sûr, il faut me remplumer, ah ! voici quelques présents de France ! Chaque été, c'est un peu le même cirque avec les grands-parents. Les bonnes notes et les voyages, la vie avec son père, le foot et les corridas : vous êtes allés à Arles pour Pâques ? Oui. Tu as vu ton frère cette année ? Non, gêné. On se dit tout ou presque, on se rassure en multipliant les détails, pourtant jamais on ne parle d'elle, pas directement en tout cas. La Toyota 4x4 ferait un tabac au campo, on va tirer des canards parfois le week-end, et la ferme : il y a un taureau là-bas dans le pré. Les lettres de France racontent l'été au soleil des toros, on m'a photocopié les Sanfermines dans "Toros". Au moment de Bilbao, déjà je compte les jours en espérant les ralentir pour ne pas partir, je commence à battre parfois Babé au scrabble.
- Non... pas cette année encore... l'année prochaine peut-être.