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07 octobre 2007

Une fois (ou deux) n'est pas coutume

Comme vous l'aurez sans doute noté, c'est au protagoniste principal de la Fiesta, à savoir le toro, que nous donnons ici toute la place qu'il mérite, et il n'est pas vraiment dans le style de la maison de s'extasier sur les passes données au kilomètre par les soi-disant figures de l'escalafón.

Ceci étant rappelé, et je pense pouvoir parler également au nom de mes chers collègues de Campos y Ruedos, nous savons aussi apprécier à sa juste valeur le talent de toreros qui incarnent à nos yeux l'orthodoxie, la pureté et la vérité du toreo. D'où la place réservée à des diestros comme César Rincón ou El Cid.

Or même si José María Manzanares hijo est encore loin d'avoir fait toutes ses preuves avec tous les toros, force est de reconnaître qu'il fait partie de ces jeunes espoirs susceptibles de nous apporter l'émotion du toreo vrai, par l'exécution d'une tauromachie ultraclassique et élégante, non dépourvue d'un grand sens de la lidia.

Alors ne boudons pas notre plaisir, sans néanmoins renier nos convictions et nos exigences. A ce titre, il est à noter que, malheureusement, c'est essentiellement dans les grandes arènes (Madrid, Séville, Bilbao) que l'on pourra véritablement apprécier les talents du jeune homme face à un toro digne, seul à même de procurer les émotions de la corrida véritable.

Après Solysombra et Manon, je sors donc du bois (ou de l'armoire, comme on dit apparamment en Espagne), et vous poste ci-dessus quelques photos évidemment loin du niveau du grand photographe madrilène. Vous pouvez les voir en pleine résolution en cliquant (on se répète...).

02 octobre 2007

Palma del Río, une journée d'avril... Moreno de Silva

"La Cadillac s’arrêta devant l’entrée de l’hôtel de ville et son passager en descendit rapidement. […]
" Mes taureaux ! hurlait une voix furieuse, ils ont abattu mes taureaux Saltillo ! J’en tuerai dix pour chaque bête massacrée ! »
C’est sur cette promesse que don Felix Moreno faisait son entrée à Palma, décidé à venger ses animaux sacrifiés par un peuple qu’il avait pendant si longtemps contraint à vivre au bord de la famine. […]
En quelques minutes, le sinistre ratissage fut terminé. Don Felix aboya un ordre et des gardes civils emmenèrent les hommes que sa badine avait choisis. […]
Descendant le long des rangs, don Felix compta cinquante hommes. D’un coup de badine, il sépara ceux-ci du reste de la colonne et hurla : « Al coralon ! » […]
« Fuego ! » commanda-t-il.
Se déplaçant lentement de la gauche vers la droite à la hauteur des poitrines, la rafale hacha les corps et fit éclater les pierres de la muraille en une multitude de petits nuages. […]
Sanchez vit ses camarades tressaillir sous les balles et se replier sur eux-mêmes comme des pantins désarticulés. Bientôt, dans la poussière, les corps de ceux dont il avait partagé la sueur et la peine dans les champs de don Felix Moreno n’étaient plus que des formes sanglantes et grotesques. Par-dessus les toits de tuiles moussues, l’écho de la mitrailleuse parut flotter un long moment. Quand la poussière se dissipa au pied du mur, Sanchez vit des bras et des jambes s’agiter convulsivement dans un dernier sursaut. Il entendit aussi des grognements et eut une pensée étrange. Il pensa aux « spasmes des canards décapités ». Il vit alors un officier s’avancer vers les corps enchevêtrés, un revolver à la main. Plusieurs détonations claquèrent jusqu’à ce que tous les corps fussent immobiles. Quand l’officier se retira, l’éleveur se tourna vers les prisonniers qui attendaient et cria :
« Aux suivants ! »"


On a beau aimer le taureau de combat en général, et l’encaste Saltillo en particulier, il est difficile de soutenir le récit romanesque de Manuel Benítez 'El Cordobés', quand ledit récit s’arrête sur le personnage de don Felix Moreno Ardanuy, sans un vague sentiment d’effroi.*
C’est en 1921 que l’éleveur, dépeint de façon si sinistre par Dominique Lapierre et Larry Collins, acquiert la ganadería auprès des Rodríguez Mauro, éliminant tout pour le remplacer par des bêtes de pure origine Saltillo et inscrivant le fer au nom de son épouse, Enriqueta de la Cova.
L’élevage, dont l’ancienneté remonte au 7 juillet 1927, est aujourd’hui à la charge de leur petit-fils, José Joaquín Moreno de Silva, qui est également gérant du fer d’Alonso Moreno de la Cova, mêlant les encastes Urcola et Vega-Villar. Mais ceci est une autre histoire, car lors de notre visite, il nous fut impossible de voir les bêtes de ce second fer, les consignes reçues par le mayoral ne faisant nullement référence à une telle « balade » en-dehors des sentiers battus. Chez les Moreno, on n’a pas l’air de s’être ramollis depuis la mort du Généralissime !
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les toros de Moreno de Silva ne courent plus guère les ruedos. Pourtant, ils bénéficient d’un passé glorieux et sont encore aujourd’hui réputés être les plus purs représentants de leur encaste menacé. Ces raisons seules justifiaient le déplacement jusqu’à Palma del Río, où les portes de la finca "La Vega" nous ont été entr’ouvertes pendant quelques heures.
Les novillos que nous avons ainsi pu admirer sont sans doute les Saltillo les plus « en type » que j’ai eu l’occasion de voir au campo. Des toros fins, élégants, racés, tous dotés du fameux « hocico de rata » ; en les voyant ainsi dans leur enclos, on se prend à rêver de leur comportement sur le sable de nos arènes, et des émotions que ces animaux à l’avenir incertain seraient susceptibles de nous procurer.
Ce n’est pourtant pas la grandiloquence des lieux qui suscite de tels sentiments. Ici, pas de milliers d’hectares au milieu desquels on peut apercevoir, de loin en loin, au milieu de l’immensité végétale et naturelle, une bête encornée. Non, ici, ça ressemble davantage à ces zoos dans lesquels on tâche tant bien que mal de faire survivre une espèce en voie de disparition.
Les novillos de Moreno de Silva pataugent dans la gadoue, serrés dans des cercados trop petits pour leur tempérament de feu, en attendant des jours meilleurs.
"La Vega", c’est un peu de l’histoire. Histoire de l’Espagne et histoire de la tauromachie. C’est un peu triste mais c’est comme ça.

Découvrez la galerie consacrée aux novillos de Moreno de Silva, troisième étape (après Zaballos et Tabernero de Pinto) de notre voyage au sein de l'encaste Saltillo, dans la rubrique "Campos", et la fiche décrivant l’élevage en détail sur le site Terre de toros.

* Dominique Lapierre et Larry Collins, ... ou tu porteras mon deuil, Editions Robert Laffont, 1967.

01 octobre 2007

Ce que lecteur veut...


Bon, puisque les toros et César Rincón, tout le monde semble s'en foutre comme du centième derechazo de César Jiménez à la Feria de Otoño, et à la demande de nos quelques millions de lecteurs (on en a même recensé sur la planète Mars), voici deux photographies de cet après-midi sous l'angle qu'elles méritent, mettant en valeur celle qui semble aux yeux de certains constituer l'attrait principal de ce moment de tauromachie.

NB : pour les âmes pures qui ne comprendraient rien aux propos supra, merci de vous reporter aux commentaires du message précédent.

01 septembre 2007

¡Eso es torear! (II)

La relève est-elle là ?

23 juin 2007

Une autre forme d'agrotourisme - Conde de la Maza 2007


Comment survivre quand la caste et la bravoure se sont fait la malle ? Telle est la question à laquelle doivent répondre de nombreux ganaderos dont les produits, pour cette raison ou par défaut d’intérêt de la part des empresas, ne se vendent plus que pour la calle, et encore.

En s’infiltrant dans le mouvement de l’agrotourisme, certains éleveurs, conscients des beautés que leur campo recèle et de l’intérêt que les touristes peuvent trouver à le visiter (bien au-delà des seuls aficionados), cherchent dans cette voie le moyen de maintenir à peu près à flot une activité dont il n’est un secret pour personne qu’elle est davantage source de tracas en tous genres que de profits mirifiques.

La question qui se pose pour nous est de savoir comment cette activité est gérée, et (thème cher à mon cœur) si les responsables de cette nouvelle forme de tourisme se donnent pour mission de défendre, auprès de leurs visiteurs, une certaine idée de l’élevage du toro et de son combat. S’il est dans leur intérêt évident de promouvoir la diversité des encastes, l’intégrité du taureau de combat et l’authenticité de la corrida, cette vision à long terme n’est plus forcément présente à l’esprit de chacun des ganaderos, et certains se sont fait une spécialité de ce type d’activité commerciale et touristique dont l’importance est aujourd’hui plus grande que les débouchés que leur offrent les arènes.

Il ne s’agit pas ici de distribuer bons et mauvais points, mais force est de reconnaître que la société Arenales de la Maza S.A., propriétaire de la ganadería Conde de la Maza, est loin de privilégier cette approche à la fois militante et éducative que nous appelons de nos vœux et que nous saluions dans un précédent message consacré à l’élevage du Marqués de Albaserrada.

La visite de la finca "Cortijo de Arenales", située à Morón de la Frontera (Séville) n’en demeure pas moins un régal, tant pour l’aficionado que pour le simple curieux amoureux de la nature. C’est grand, c’est beau, c’est propre, les paysages sont splendides et le ganado bravo – qui côtoie ici dans une magnifique harmonie chevaux, biches et cerfs –, s’il a hélas perdu son moral depuis quelques années déjà, reste d’une présentation irréprochable. Il convient simplement de garder présent à l’esprit que l’on ne vient pas ici pour aller plus loin qu’une présentation préliminaire de l’élevage de taureaux, très académique et plutôt réservée à l’usage de ceux qui découvrent le ganado bravo dans son habitat naturel. Le jeune étudiant en charge des visites, au demeurant fort sympathique, n’achèvera pas de convaincre les plus exigeants, mais peut-être sa leçon bien apprise suffira-t-elle à donner envie aux jeunes aficionados d’aller plus loin ; ce n’est finalement pas si mal.

Car après tout, rien n’empêche celui qui quitterait déçu la finca touristique, de pousser un peu plus loin ; ce ne sont pas les sources qui manquent. Il serait en effet dommage de ne pas connaître un peu mieux ce fer mythique. La ganadería est issue d’un lot d’origine Vistahermosa, passé entre les mains d’un nombre conséquent de ganaderos : Barbero de Utrera, Arias de Saavedra, Ildefonso Núñez de Prado, Marqués de Gandul, José Antonio Adalid, Francisco Taviel de Andrade, Gregorio Campos, Narciso Darnaude, Romualdo Arias de Reina et Hidalgo Hermanos (ouf !). Il fut ensuite aquis par les héritiers d'Arturo Pérez Hernández, et le lot revenant à María López de Tejada fut enfin acheté en 1955 par Leopoldo Sáinz de la Maza y Falcó, Comte de la Maza, lequel conserva le fer. C’est la fille de feu don Leopoldo qui préside aujourd’hui aux destinées de l’élevage ; c’est également elle qui est à l’origine de ses activités agro-touristiques.

La ganadería est d’origine Carlos Núñez ; le Comte forma la vacada avec des bêtes acquises auprès de Manuel Martín Berrocal. Il avait auparavant acheté plusieurs erales de la devise de Villamarta, de même origine Núñez, dont il conserva certains pour les utiliser comme reproducteurs. Il convient d’ajouter, à ces origines 100 % Núñez d’une part, quelques bêtes de Juan Belmonte, Gallardo et Gamero Cívico et, d’autre part, des vaches que le Comte de la Maza conserva après avoir acheté le fer d'Arturo Pérez Hernández. Il est difficile d’estimer dans quelle mesure ce bétail conservé par la ganadería est utilisé aujourd’hui, mais on peut estimer sans trop risquer de se tromper que la provenance des toros que l’on voit combattre dans les ruedos est à au moins 90 % composée de sang Núñez.

Les Conde de la Maza ont connu des succès importants dans les arènes de première catégorie, où ils étaient appréciés pour leur grand trapío et leurs cornes terrifiantes, ainsi que dans les ruedos français. Ils continuent d’être combattus à Séville et à Madrid, mais aussi dans des pueblos tels Cenicientos et Yepes, où leur entrée en piste continue de faire le spectacle. L’élevage n’est malheureusement pas au meilleur de sa forme ; il suffit pour s’en convaincre de lire les statistiques.

Nous n’avons pas pu avoir de détails sur les critères de sélection utilisés par la nouvelle responsable. La seule chose dont on peut être sûr, c’est que le soin apporté à la sélection d’exemplaires de grand trapío, aux encornures fines et très développées, continue d’être très important.

>>> Vous pourrez en juger par vous-mêmes en découvrant la galerie consacrée à la ganadería Conde de la Maza dans la rubrique CAMPOS.

Bonne visite.

17 juin 2007

"Mirandilla" ou l'agrotourisme intelligent - Marqués de Albaserrada 2007


Pousser le portail de "Mirandilla", à Gerena (province de Séville), c'est pénétrer dans une ganadería vieille de plus de quatre-vingt-dix ans. L'histoire de l'élevage du Marqués de Albaserrada, ou plutôt des deux élevages qui ont été successivement annoncés sous ce nom, est trop connue des aficionados pour qu'il soit besoin de s'y attarder. On sait notamment que le sang originel, constitutif d'un encaste à part entière, se retrouve aujourd'hui principalement dans les ganaderías de Don José Escolar Gil, d'Adolfo Martín Andrés et du plus connu de tous, Victorino Martín Andrés.
La ganadería actuelle de José Luis de Samaniego, créée en 1947 par le père de l'actuel propriétaire à partir de bêtes d'origine Juan Pedro Domecq (à dominante Veragua) acquises auprès de Rafael Romero de la Quintana qu'il croise avec du bétail de Isaías y Tulio Vázquez, ne contient plus rien du sang de l'encaste créée dans la première partie de son histoire. Le sang éponyme de l'élevage sera promis à un brillant avenir entre les mains du fameux sorcier de Galapagar.
L'élevage du Marqués de Albaserrada connaîtra son heure de gloire le 12 octobre 1965, lorsque le novillo 'Laborioso'1 sera gracié dans les arènes de Séville, ce qui reste à ce jour le seul cas d'indulto accordé à la Maestranza (sans doute pas pour longtemps...). Au cours de ses dix années d'activité de semental, il sera à l'origine de trois cent soixante-dix naissances. On peut sans doute le considérer comme le reproducteur le plus important de l'élevage, dont l'ombre et le souvenir sont encore palpables dans la finca plus de vingt ans après sa mort, tant sont nombreux les témoignages qui lui sont consacrés.
Au-delà de l'intérêt historique et de celui de découvrir un élevage dont les origines (Domecq-Pedrajas, dans des proportions que l'on renonce à quantifier) présentent un intérêt certain pour l'aficionado, visiter "Mirandilla" est un véritable bonheur pour les yeux : les bêtes sont superbes, le campo magnifique et le cortijo un modèle d'élégance et de pureté à l'andalouse.
Visiter cette finca, c'est aussi aller à la rencontre d'un Français qui, en avril 1992, décida de quitter la cité du crocodile et du palmier pour s'installer en Andalousie dans le but, comme il l'écrit lui-même, "de se rapprocher du taureau". C'est là qu'il tue son premier novillo, crée un élevage de taureaux de combat - sur lequel nous espérons avoir un jour l'occasion de revenir en détail - et écrit son premier ouvrage consacré au toro2. Mais surtout, c'est dans cette Andalousie qu'il découvre "Mirandilla" et les toros du Marquis. Très rapidement, un projet d'agrotourisme taurin voit le jour, pour faire découvrir aux aficionados (des plus novices aux plus expérimentés) les charmes de cet élevage prestigieux, et de l'élevage de toros bravos en général.
Réussir à se faire une place - lui le francés - dans ce campo certes accueillant mais peu œcuménique en dit beaucoup sur la légitimité qu'il a pu acquérir grâce à ses connaissances et, surtout, à son grand sens pédagogique. Sans jamais sombrer dans une vulgarisation exagérée, ni renier ses convictions "toristas", Fabrice Torrito a réussi le pari risqué qui consistait à participer à ue structure d'agrotourisme centré sur l'élevage de taureaux de combat. L'entendre parler de toros à de parfaits débutants (qui repartiront comblés et sous le charme, ravis d'avoir eu l'occasion de se voir dispenser un petit cours dans une matière habituellement réservée à la langue espagnole - avec prononciation andalouse...) procure une joie rare et le sentiment que tout n'est peut-être pas perdu.
La joie de visiter le campo sans contrainte, et la liberté qu'elle procure, font souvent voir d'un œil méfiant la création de structures de ce type. Les écueils sont d'ores et déjà nombreux en la matière, qui nous font appréhender le concept avec une certaine dose d'amertume ; nous aurons sans doute l'occasion d'y revenir. Mais il faut saluer ici une approche à la fois authentique et originale, dont la concrétisation ne souffre aucun reproche. Cela s'explique avant tout par la personnalité de Fabrice Torrito et la volonté qui l'anime. Ce qui rend la reproduction du modèle difficilement réalisable.


1 Pour l'anecdote, 'Laborioso' est aussi le nom du toro du retour de José Tomás dans les ruedos ce 17 juin 2007.
2 Toro : Cinq années de mystère, cinq mille ans de culte, mars 2004 (retirage septembre 2006). A noter que le livre a obtenu la Plume d'Aigle de l'ANDA en 2004. Le nouvel ouvrage de Fabrice Torrito (plus spécialement déstiné aux enfants) vient d'être publié. Je tâcherai de vous en dire davantage quand j'aurai réussi à me le procurer dans mes contrées lointaines et très peu taurines...

22 mai 2007

Les galeries que vous ne verrez pas… Feria de Abril 2007 (IV)


Comme Laurent le soulignait dans son précédent message consacré au cycle abrileño, la corrida est un combat, un art, un spectacle qui perd toute sa magie en passant par le prisme du tube cathodique. La photographie, d’une certaine manière, peine également à transmettre l’émotion ressentie par le spectateur sur les gradins, et même, le plus souvent, à jouer son rôle de témoignage et de compte rendu.
Nous nous sommes toutefois efforcés, bien modestement, de traduire nos impressions sur le gris cárdeno de Camposyruedos. Mais comment imprimer sur le film la vérité de tous les instants d’un Domingo López Chaves, la classe d’un José María Manzanares, la « sur-naturelle » d’un Alejandro Talavante ou la hombría hallucinante d’un César Rincón ? Comment rendre compte de la charge vibrante d’un Palha accourant au cheval... ou de la faiblesse affligeante d’un Juan Pedro Domecq s’effondrant sous la pique ? Sur le terrain du témoignage photographique, le plus difficile consiste sans doute à permettre de valoriser la prestation d’un matador en fonction de son adversaire. En effet, si vous regardez attentivement les photos, vous constaterez sans doute la beauté plastique parfaite de Sébastien Castella, auteur il est vrai d’une actuación techniquement impeccable, mais face à quel taureau ? Et que dire de l’injustice criante, pour qui a vu ces deux courses, du traitement défavorable réservé par l’objectif à López Chaves, lequel se l’est vraiment jouée face à un lot loin d’être simple, par rapport à Finito de Córdoba, tout à fait fidèle à lui-même ?

Nous avons fait de notre mieux, avec nos moyens d’amateurs (c’est-à-dire sans accréditation, le cul sur les gradins exigus, coincés entre deux Sévillans corpulents – les habitués de la Maestranza comprendront – et les pieds dans les débris de pipas), par afición et ce goût du partage qui va si souvent avec celle-ci.
Les galeries de photographies de cette édition 2007 de la Feria de Abril sont donc désormais au complet. Vraiment ? Non, nous vous avons épargné quelques perles de ce cycle : il en va notamment ainsi de la course minable de Puerto y Ventana de San Lorenzo, à l’occasion de laquelle on a pu encore une fois se demander ce que « Capeita » et El Gallo (quelle outrecuidance d’avoir choisi un tel apodo !) foutaient là ; ou de celle de Victoriano del Rió, un lot pour l’oubli qui ne nous a pas fait regretter de laisser l’appareil bien au chaud dans le sac, à l’abri des trombes d’eau qui s’abattaient sur le sable et nos têtes ; ou encore de la soporifique corrida d’El Ventorrillo.
Cette dernière mérite cependant une place particulière, dans la mesure où elle n’a pas été totalement inutile : elle a pu, en effet, démontrer s’il en était encore besoin que quelques menues aspérités suffisaient à mettre en déroute (le mot n’est pas trop fort) les toreritos du jour, pourtant bien placés dans l’escalafón grâce à leurs appuis. Ceux qui me connaissent, connaissent aussi ma mesure ; or en ce jour, avec tout le respect que je voue à ceux qui gagnent leur vie entre les cornes des taureaux, je n’avais pas de mots assez dur pour eux ; combien de matadors honorables, qui ne demandent pas mieux que de faire leurs preuves face à ce type de bétail, sont-ils laissés sur le carreau pour faire une place démesurée à ces trois-là : César Jiménez, Matías Tejela et Miguel Ángel Perera, pour bien les citer. Pour la petite histoire, Miguel Ángel Perera, vilainement accroché après avoir été prévenu par deux fois par son adversaire, ne devra son salut qu’au coiffage en brosse de la corne sur laquelle il a ainsi pu faire l’acrobate pendant d’interminables secondes en toute impunité. Quelques jours plus tard à Madrid, en intervenant de façon semble-t-il très inopportune pour un quite sur le toro de Sébastien Castella, le pitón sans doute plus naturel du bicho lui laissera moins de chance...

C’est donc ainsi que s’achève la relation de la Feria de Abril par Camposyruedos. Pas de reseñas, pas de bilan, et surtout pas de remise de prix ridicule. Quelques impressions jetées sur la Toile au gré des envies, sans méthode ni organisation.

Ni fleurs ni couronnes.

21 mai 2007

Un écran de fumée... Feria de Abril 2007 (III)


A vous, qui avez vu l'œuvre de Talavante : Thomas, Yannick, Curro, Jean-Louis.
A toi, qui a frôlé de si près el "arte puro" : Gilles.

Il doit être Colombien. Il est tout petit. Très petit. Perdu en bas de nous. Ses yeux sont comme tirés par deux fils invisibles vers l’écran de télé, malgré les autres, malgré leurs épaules, malgré leurs tronches agitées, malgré leurs mots qui sortent forts, malgré leurs rires qui couvrent le son de la télé. Il n’en perdra pas une miette, lui, et Talavante torée. C’est le sixième toro de cette soirée pluvieuse sur Séville. C’est le sixième Torrealta qui va mourir. Castella a déjà joué son numéro dorénavant trop connu, presque usé (cambio au centre de la piste, séries à droite puis à gauche, circulaires inversées, manoletinas et épée) et Perera a fait le paseo. Ce n’est déjà pas si mal de faire le paseo à la Maestranza. Au sixième donc, celui que l’on voudrait ériger en clone du revenant du 17 juin torée... paraît-il de fort belle manière, avec la jambe avancée, la main gauche géniale et tout et tout. C’est vrai, tous ceux qui se trempaient sur les gradins ont confirmé, Talavante a été énorme.
« - Ah ? Ben on a certainement pas vu la même corrida !
- C’était bien celle de Séville qui était diffusée dans ce bar El Arenal ?
- Ben oui, évidemment ! »


Nous n’avions pas de billet pour la course et franchement nous n’avons pas trop fait les margoulins quand il a fallu débattre de cet engagement qui, à nous, au chaud dans la bicoque de Tío Ventura, nous a paru banal, na'más. Nous aurions été plus en veine de leur parler des conditions idéales de surf sur la côte Atlantique, des spots incontournables que celle-ci dévoile par vent d’est… Nous avions la liste, dressée vingt minutes durant, par un gars paumé de Santander qui ne goûtait les toros que de loin mais qui vouait, par contre, un culte sans borne à la glutte, aux vagues et aux types sympas, un brin fêlés, qui s’aimantaient pendant deux longues heures au zinc trop court d’un minuscule bar sévillan pour... voir mourir des toros de combat. Mais... nous ne pouvions dire tout cela à ceux qui ont vu, en live et sous les gouttes, l’œuvre du pseudo clone. Non, il était impossible de se cacher derrière une excuse aussi légère, de leur raconter aussi que nous venions de découvrir l’essence même del "arte puro" en la personne d’un bonhomme extra-terrestre, capable, en trois syllabes évidemment inaudibles, de déclarer son éternelle flamme à la virgen Macarena et à toutes celles qui ne veulent plus l’être et de vomir d’insultes la télé, en haut à gauche. "Arte puro" ! Auraient-ils compris ? Auraient-ils seulement pu s’en construire une image intérieure ? Le petit homme colombien est parti discrètement avec son ami espagnol. Il aurait pu témoigner lui, si concentré, de ce qu’avait été l’œuvre de Talavante et de la mesclagne verbale, géniale, de cet andalou branquignol. Il aurait pu... quoique.
Car, malgré ce salmigondis improbable d’êtres humains, malgré les digressions atlantiques et/ou vomitives, il n’en reste pas moins que suivre une corrida à la télévision relève de l’hérésie, parfois même du masochisme pour qui aime les toros.
Il est certain que la généralisation des diffusions par certaines chaînes (Digital Plus par exemple) des grandes férias permet à un grand nombre de personnes de pouvoir se faire une petite idée d’une course en temps réel, sans avoir à attendre les compte rendus plus ou moins objectifs de la critique taurine. Cette démocratisation (payante le plus souvent) est même soutenue par de forts taux d’audience qui ne peuvent que donner le sourire dans une période où la corrida est attaquée et critiquée. Pourtant, ce spectacle qui sent la mort n’a rien à faire sur un écran de télévision, esthétiquement et techniquement parlant. Esthétiquement, nous le savions déjà et cela fait un bail que tout le monde a pu se convaincre qu’une faena importantissime perdait de son pouvoir et de son génie dans le monde cathodique. A titre d’exemple, la désormais mythique corrida de Samuel Flores lidiée à Dax en 1999 et qui avait fait s’abattre sur la cité thermale (habituée à ces excès-là) pas moins de 11 oreilles et une queue (Ponce), ne passe que difficilement le cap de l’image. L’ensemble est sympathique, certes, mais se cantonne dans le classique et le commun. Même un derechazo pourtant hallucinant de Curro Romero à Madrid en 1985 (Garzón) éprouve la plus grand peine à mettre les poils au garde-à-vous. C’est dire. Mais tout cela, nous le savions déjà, la télé "descabelle" le sentiment, l'ambiance, l'atmosphère.
Techniquement, c’est pire !
La télévision est une formidable machine à détruire l’analyse et le jugement techniques. Nous conservons bien évidemment nos critères, comme dans l’arène mais ils sont pervertis par la manière de filmer, le montage en quelque sorte du film. Qu’il s’agisse de Digital Plus ou de TVE, les remarques sont les mêmes. La majorité des tercios sont filmés en gros plan dans une évidente recherche d’esthétisme plus proche de la photographie d’art que de la retransmission aussi fidèle que possible du combat qui se joue sur la piste. Le toro est le plus souvent filmé en plan serré dès sa sortie ce qui d’entrée de jeu empêche de se faire une idée des trajectoires qu’il opère dans le ruedo. C’est pourtant capital. Le tercio de piques est purement et simplement un attentat commis contre la compréhension de ce moment essentiel d’une corrida. Le plan serré persiste sur le toro qui observe le cheval, la distance donnée au bicho est impossible à évaluer correctement. Le moment de la rencontre se résume, dans bien des cas, à un gros plan sur l’endroit où la pique a pénétré voire purement à une photographie de l’œil révulsé de l’animal poussant (quand c’est le cas) sous le châtiment. J’exagère peut-être mais la réalité est parfois plus cruelle. Comment préjuger du caractère du toro dans ces conditions ?
La suite ? Des poses de banderilles durant lesquelles la caméra suit la course des hommes et non celle des toros, pendant lesquelles on vous colle des ralentis « somptueux » de cornes passées alors que c’est entre les poses que le tercio prend toute sa dimension. Replacer un toro, lui faire ou non trop de capotazos, analyser sa course et ses réactions... tout cela passe à la trappe pour donner l’illusion de la beauté théâtrale du drame. La faena est retranscrite à travers les visages des toreros si expressifs dans la douleur de la lutte. Souvent filmées dans l’axe du couple toro/torero, les préparations de passe donnent souvent le sentiment de l’engagement et du croisement. Effet d’optique. Les gros plans pleuvent sur les derechazos et les naturelles, on cherche le spectaculaire et les ralentis quasi langoureux cachent toujours l’entre-deux pourtant si important. Enfin, comme le reste, plus que le reste, la mort s’offre en méga zoom, sans recul ni perspective.
Alors, je suis certain que mes amis avaient raison et que Talavante a été très bon. Je les crois volontiers mais j’avoue que je ne l’ai pas vu. Je n’ai vu que la bosse de ses couilles et le bout d’une corne, je ne savais même pas où se jouait la partie dans l’arène. Il n’y a pas que la télé mais quand même...
Je me dis aujourd’hui que le seul avantage de ces retransmissions réside justement et pour partie dans les défauts précédemment énumérés. Des gros plans qui ne peuvent cacher les cornes escobillées voire limées, les cariocas, les pompages outranciers, les piques dans les reins, les épées mal placées, toutes ces métastases de la tauromachie. L’intérêt n’est que là, l’essence de la corrida, la distance, les terrains, les coulisses et surtout le toro, eux, n’y sont pas. La tauromachie n’est absolument pas un "magnifique produit télévisuel" et ne le sera jamais !
Passons enfin sur les commentaires consternants du trio de Digital Plus (Moles, Muñoz et Antoñete) qui, nous l’espérons, ne donneront pas lieu à la publication d’un livre de souvenirs.

Par contre, il est louable de s’interroger sur la pertinence de reseñas données depuis le petit écran. Elles deviennent monnaie courante et n’ont pas toujours la sincérité de dire qui elles sont. Donner à ses lecteurs un compte rendu d’une corrida est un labeur respectable à condition que les choses soient claires dès le début par l’annonce d’un spectacle vu par écran interposé. Cette idée n’engage que moi mais je crains qu’avec la généralisation de ces pratiques, nous en arrivions un jour à voir des prix octroyés alors même que les "journalistes" n’ont pas fréquenté les arènes... c’est possible.
Et puis, sincèrement, la télévision a-t-elle le pouvoir de retranscrire cette image étourdissante d’un Morante de la Puebla, visage de gisant, quittant le ruedo maestrante plus lentement qu’un convoi funéraire, soutenu par le rien de l’échec et le tout de l’espoir du demain ?
Non, elle n’en a pas le pouvoir car c’est déjà la pub !

>>> Retrouvez les galeries des corridas de la Feria de Abril 2007 sur le site, rubrique RUEDOS.

13 mai 2007

"Un fleuve cárdeno"... Ganadería de Bucaré

Ici est née et survit une croyance populaire. Une évidence reconnue par tous, acceptée partout. Comme une image d’épinal que le XX° siècle a collé sur tous les murs du monde taurin, sur tous les carteles des férias de renom.
Le toro de Santa Coloma est gris !
Petit et gris. Tout le monde le sait, tout le monde l’écrit et tout le monde a presque raison. Dans l’imaginaire taurin, le Santa Coloma a un tamaño réduit avec une frimousse toute petite sur les bords de laquelle deux yeux vifs défient les combats à venir.
Bucaré est cette minuscule flaque de laquelle un fleuve cárdeno a arrosé le campo espagnol pendant des lustres. C’est en 1932 que Don Joaquín Buendía racheta l’élevage déjà légendaire mais en mauvais état du Conde de Santa Coloma. Après des débuts difficiles qui empêchèrent le nouveau ganadero de lidier un seul toro durant trois temporadas, la suite de l’aventure fut ponctuée de triomphes et de gloire à tel point que Joaquín Buendía fut une des plus grands revendeurs de sementales de l’époque, en compagnie d'Urquijo et du Conde la Corte, évidemment. Depuis, les Buendía ont quelque peu quitté le devant de la scène et l’on peut supposer que la mode du "grand et gros toro", souvent fuera de tipo, y est pour beaucoup. Pour autant, et malgré cette discrétion imposée, le toro de Buendía est devenu l’archétype du Santa Coloma dans l’esprit de beaucoup d’aficionados.

Nous le disions, ils ont "presque raison" mais pas entièrement. Si Buendía est la devanture la plus célèbre, il existe d’autres ramas chez le Santa Coloma qui s’éteignent sûrement un peu plus tous les jours (Coquilla et Graciliano par exemple). Le Buendía est la version la plus asaltillada du Santa Coloma. Ainsi va la vie des toros, dictée malheureusement par les goûts des toreros et des empresas qui ne savourent plus depuis longtemps la caste et la combativité des Santa Coloma.
Soyons donc satisfaits de constater que Javier Buendía est en train de redonner un certain lustre à ses Buendía (renommés "Bucaré" – nom de la finca historique de la casa – depuis la division de la maison mère entre héritiers) qu’il ne fait pour l’instant combattre qu’en novilladas. Espérons pour finir que cela pourra redonner de l’allant à ce fleuve cárdeno né dans la flaque de "Bucaré"...

PS Il y a quelques jours est décédé le frère de Javier, José Luis Buendía Ramírez de Arellano, propriétaire de la ganadería nommée Joaquín Buendía Peña.

>>> Retrouvez la galerie de la camada 2007 de Bucaré sur le site à la rubrique CAMPOS.

12 mai 2007

"L'eunuque posthume"... Feria de Abril 2007 (II)


Il aurait pu devenir empereur. Un seigneur au centre de ses femmes, menant de rudes alcôves dans son "palais de derrière"*. Un empereur, tout simplement... à la mode chinoise. Il aurait pu revenir en maître chez lui, dans son gynécée cárdeno, "bien plus important que celui du commun des mortels" évidemment. Et Moraleja, si proche dans le soleil levant, se serait muée en un "employé au pinceau rouge" pour tenir au secret cette vie sexuelle drapée d’encinas. Au lieu de ce rêve extrême-oriental, 'Borgoñés', toro de Victorino Martín lidié à Séville le jeudi 19 avril 2007, au soleil couchant (c’était un signe), n’aura connu que les promesses violentes d’une mort mutilée.
Il lui a fait couper les roubignoles ! Promis juré, c’était écrit le vendredi 20 avril dans le Diario de Sevilla et ce fut même confirmé sur certains sites d’information taurine avec lesquels fricote le ganadero : "Creo que ha sido muy semejante a 'Murciano', por su forma de embestir y de humillar, por eso hemos recogido los testículos para ver si es posible padrear. Ha sido un toro muy importante y la gente lo ha visto, se ha crecido en la embestida y ha humillado magníficamente. Esta es una de las tardes que uno sueña como ganadero". Eunuque 'Borgoñés', à titre posthume mais eunuque ! Il y a mieux pour un toro de combat mais la modernité dans laquelle il ne peut y avoir de marge d'erreur rattrape le campo et tue les aléas qui en faisaient le piment.
Comme un citron du Levante, on va le presser jusqu’à la dernière goutte pour en extraire la "substantifique moelle", celle des bons toros, pour en faire un père de l’ailleurs.
Car, oui, 'Borgoñés' fut un bon toro qui montra classe et répétition dans les profonds derechazos de Manuel Jesús 'El Cid'. Dès sa sortie, le public sévillan a compris que ce toro serait du sucre glace pour assaisonner le gâteau de fête de la quatrième porte du prince du maestro de Salteras. La tête plonge bas dans le rose, s’étire pour accrocher ce tissu qui s’échappe sans fin. 'Borgoñés' a tout de suite montré qui il était, comme c’est souvent le cas chez les bons Victorino Martín. C’est au troisième tiers que l’Albaserrada révéla ses grandes aptitudes à charger un leurre bien conduit. Le Cid n’a même pas eu besoin de cadrer l’animal tant tout coulait de source. Au long des séries, surtout droitières, 'Borgoñés' chargeait inlassablement, sans vice, sans hachazo, le mufle tourné aux trois quarts vers l’intérieur, tendu vers ce tissu qui s’échappe sans fin. A gauche, il faut le dire, Le Cid ne sut pas étaler ses talents comme jadis encore. Deux petits tours… et puis s’en vont. Qu’importe, 'Borgoñés' charge encore et encore. Une machine, droite, franche, bien programmée. Un moteur parfaitement huilé.
Et Séville voulut son empereur chinois !
Main ferme sur l'épée, le Cid n'a pas bronché sous le crépitement de flanelles blanches qui imploraient la grâce. Le président non plus ! Il a même dû baisser le pouce sous son pupitre, j'en suis sûr, comme les empereurs romains s'amusaient à le faire droits comme des "i" couronnés de lauriers. Pas "d'appartement intérieur" pour ce bon toro de combat, un brin au-dessus de la moyenne...
'Borgoñés' ne méritait ni l'indulto (les Sévillans deviendraient-ils un tant soit peu Marseillais ?), ni la vuelta finale qui en fit le héros de cette Feria de Abril. Il fut certes un toro important dans une saison mais il ne démontra pas toutes les qualités attendues pour un honneur qui devrait être considéré comme grand et exceptionnel. La première pique fut poussée avec force et fixité, reconnaissons-le, et s'acheva même par un batacazo, péripétie devenue rare chez les pensionnaires de "Las Tiesas de Santa María". Hélas, la seconde rencontre confirma ou plutôt annonça (car 'Borgoñés' fut lidié en second) le comportement général de ce lot de Victorino au demeurant fort intéressant et encasté. Une poussée de deux secondes et sortie en solitaire qui témoigne que la bravoure supposée du bicho n'était pas si étincelante ou en tout cas n'atteignait pas le degré "idéal" (si celui-ci existe) espéré pour une vuelta finale. Ainsi, reconnaissons à ce toro d'avoir été un grand toro de troisième tiers, comme cela est de plus en plus souvent le cas chez les Victorino, mais non point un grand toro de combat tout court. Il lui manquait quand même de la matière et ce, malgré la pluie diluvienne de dithyrambes qui s'est abattue sur le monde taurin dans les jours qui ont suivi sa lidia. Admettons également que le Victorino eut la chance de rencontrer sur son chemin un maestro comme le fut ce soir-là le Cid. Le grand brun bientôt chauve avait dû boire des litres de quiétude avant d'entamer le paseo. Concentré, calme, posé, pas un geste inutile ne vint gâcher la lidia de ses deux toros, pas une passe zélée n'entama son envie ; pas après pas, empreinte après empreinte, il construisit son triomphe...
Malgré tout, l'histoire retiendra qu'un eunuque posthume faillit devenir empereur chinois, un soir de porte du Prince (ouais), le long d'un fleuve calme qui en a certainement vu d'autres...

* Si les tergiversations autour de la validité supposée ou non des trophées vous font le même effet qu'à votre serviteur, plongez-vous dans la lecture passionnante du dernier numéro de la revue L'histoire (n° 320, mai 2007), qui, pour une fois, consacre un dossier à un sujet exotique : "Les Chinois, la femme et le sexe"... C'est ô combien révélateur de notre mentalité occidentale... Bonne lecture.

>>> Retrouvez les galeries des corridas de Palha et de Victorino Martín de la dernière Feria de Abril sur le site, rubrique RUEDOS.

08 mai 2007

Chicuelinas


La dernière Féria d'Avril a été une fois encore l'occasion de constater dans quel triste état se trouve le tercio de varas. Nous avons suffisamment insisté ici sur la façon lamentable dont les piques sont administrées pour que, en tout cas pour l'instant, il ne soit pas utile d'y revenir.

Mais le premier tiers, c'est aussi, ou plutôt cela devrait également être celui des quites. Or pour revenir au dernier cycle abrileño qui a pris fin récemment, force nous est de constater que les quites ont quasiment disparu. Dans l'étendue non seulement de leur utilité, mais aussi, de façon plus blâmable, du répertoire des toreros.

Si l’on déplore souvent la décadence de la suerte de varas, on n’insiste pas suffisamment sur l’un de ses déplorables corolaires : la disparition des quites. D’une part parce qu’ils n’ont plus d’utilité directe, et d’autre part dans la mesure où il convient désormais d’économiser le peu de forces qu’il reste au toro (le plus souvent « décasté ») après avoir subi le monopuyazo assassin. Car en effet, quand les piques étaient pratiquées correctement, et à des adversaires susceptibles de les encaisser, les matadors se devaient d’intervenir au quite, de préférence en tentant de briller à cette occasion ; et ce qui à l’époque d’avant le peto revêtait une importance avant tout pratique dans le cadre de la lidia, devint un élément artistique qui constitua très vite l’un des éléments les plus recherchés des spectateurs. Quel bonheur cela devait être de voir chacun des trois matadors alternant sortir le taureau du cheval, offrir un quite au public pour le replacer ensuite en vue de la puya suivante !

Sur une bonne douzaine de corridas (on ne m'en voudra pas d'avoir fait l'impasse sur certaines courses), le nombre de quites différents qu'il m'a été donné de voir se compte sur les doigts d'une seule main, et encore.

En revanche, pas un jour sans voir exécuter, avec plus ou moins de bonheur, la désormais sempiternelle chicuelina. Elle nous a été servie chaque après-midi et à toutes les sauces, le plus souvent sans saveur ni brio.

Sans nécessairement remonter au temps de Pepe Luis Vázquez, ni à la competencia entre Diego Puerta et Paco Camino, est-il possible aujourd’hui de citer des maestros s’étant particulièrement illustrés dans cette partie de la lidia moderne ? Les derniers de cette catégorie sont sans doute Luis Francisco Esplá, Joselito et El Juli, auxquels on pourrait ajouter Enrique Ponce, les jours où celui-ci se trouve en compétition sérieuse sur ce terrain (impossible d’oublier, pour ceux qui ont eu la chance de la voir, la fameuse corrida de Samuel Flores du 23 mai 1996, à l’occasion de laquelle José Miguel Arroyo et Enrique Ponce nous offrirent, sous l’œil de Francisco Rivera Ordóñez, un merveilleux combat de quites). Mais le premier étant en préretraite, le deuxième à la retraite et le dernier ayant renoncé à son toreo de cape sémillant, c’est devenu le désert.

Jusqu’à l’arrivée du prochain messie, nous allons donc devoir encore bailler longtemps devant les chicuelinas.

27 avril 2007

"..." Feria de Abril 2007 (I)

Les pleurs de la vierge quittent ce bout de rue. Alors, l’ample murmure reprend son droit, redevient roi. Les Sévillans tuent leur silence de foi sur l’autel de la fête et de mots mitraillés, dévorés. C’est un paradoxe mais Séville aime le bruit et sa chaleur grinçante. Ça piaille dans les tavernes, ça caquette à tout va au-dessus du patio de caballos, ça couvre les commentaires du match Barça-Real, ça pinche des « jode' », ça descabelle les consonnes. On ne tourne pas sept fois sa langue dans la bouche aux abords du paisible Guadalquivir ! C’est comme ça, Séville aime le bruit, elle envoie du "son" ! Et, les toros sont là, sur le jaune ocre de la Real Maestranza de Caballería, sur les coups de l’apéro... en France. A l’heure où chez nous ça chuchote, eux se taisent pour deux heures. Les toros s’écoutent à Madrid, le silence les habille à Séville. C’est la bulería des "chut", la minute des oiseaux, le temps du vent. Rien d’autre !
Ici, il a son langage, son champ lexical, ses règles de grammaire. Le silence sévillan est un idiome muet qui en dit long et qui cause bien.
Iván García est blond... et se veut torero. L’on se ment surtout à soi-même finalement. La nuit avance doucement la jambe ce mercredi 18 avril 2007 et la lumière, déjà, n’est plus qu’un artifice. L’ultime toro de Palha, 'Gentil', castaño anodin subit, à distance, les faux muletazos du grand blond. Deux derechazos, un pecho, l’autosatisfaction se campe sur un visage en attente de claquements de mains. ... ! ... ! Rien. Solitude, comme quand on raconte une blague et que personne ne se fend la poire. Le mépris sans un bruit.

Manuel Escribano est presque blond et la nuit est, cette fois, entièrement croisée ce lundi 16 avril. Les toros de Cuadri ont entretenu la course face à trois segundones paresseux et en manque de recours. Un lot pour rien, comme souvent depuis quelque temps. Bien présentés, homogènes dans le noir et les pitones algo acapachados, les toros de "Comeuñas" sont sortis avec ce qu’il fallait de caste (oh ! pas des foudres de guerre), mobiles, certains bravitos. Fernández Pineda a montré de jolies manières que nie vulgairement Serafín Marín.
Escribano joue peut-être sa temporada ce jour et s’avance hors du burladero pour recevoir 'Tachuela' a porta gayola. Deux secondes de murmure et un siècle d’apnée. Les yeux hors des coquilles, comme poussés par cette adrénaline qui court jusqu’au dernier pli du rose de la cape, le silence tremble. Par respect, 'Tachuela' est sorti au pas, interrogeant gueule haute cette obscurité de sons. Même les toros aiment le silence !
En silence, le maître de musique a refilé sa baguette mais la trompette est toujours là et le sublime aussi. 'Gentil', ce Palha anodin que García regarde se balader dans ce cercle tordu de la Maestranza a décidé de ne pas bouger d’un sabot. Au second tiers opère la banda. Soudain, comme s’il le savait, ce cercle tordu est devenu le centre du monde parce qu’un morceau de cuivre faisait naître un poème, dans une éblouissante solitude. Comme ces tableaux de Matisse où dansent de grands hommes rouges, les noires et les blanches foutaient le camp vers l’univers et 'Gentil' n’a pas bougé, pas un centimètre, pas un millimètre. ¡Nada! Même les toros aiment ce silence... Génial ! Chaque note susurrait des mots simples filant loin de nous, silencieux, "fly me to the moon, and let me play among the stars, let me see what spring is like, on Jupiter and Mars..." Buen viaje.
Et puis, il y a tous les autres silences, toutes ces autres règles de grammaire qui expliquent Séville.
Il y a aussi, c’est obligé, les faux amis, ces verbes irréguliers d’une langue sans mot.
Le pire, le plus odieux, c’est ce silence qui devrait être émeute, ici et ailleurs, et partout aussi, à l’égard de ces piques laides et nullissimes qui scandent la féria. Pas un bruit pour dénigrer une carioca, pas un mot pour faire remarquer qu’une épaule n’est pas le bas d’un morrillo, pas un cri pour dire que tout cela est minable. Pour ce silence-là, Séville n’a malheureusement pas de monopole mais elle atteint cependant des sommets. Pôvres Cuadri, pôvres Cebada, pôvres Palha, pôvres Victorino et même, oui j’ose, pôvres Zalduendo. Un silence écoeurant pour des formalités d’usage au cours desquelles les toros sont placés à deux mètres, hors de la zone destinée, hors des canons d’un pourtant si beau tercio. Et quand la distance est parfois respectée, la sanction est sans appel et ces messieurs les nullards, plantés sur leur mule à peine dirigeable, aux ordres de soi-disant maestros, s’enchantent de détruire une épaule ou des reins... De la daube avant l’heure !
Je préfère l’écrire plutôt que de me taire...

>>> Retrouvez les photographies des corridas de Cuadri et de Cebada Gago sur le site à la rubrique RUEDOS.

24 avril 2007

¡Poder!


"Dehesa Frias", Constantina, province de Sevilla.
Tout est propre ici, bien rangé, parfaitement ordonné. Environ 1 200 brebis tondent les cercados de saca et un cortijo blanc éblouissant trône sur 2500 hectares de terres à toros. Dolores Aguirre Ybarra, richissime bilbaína femme de banquier, poursuit bon an mal an l’élevage de somptueux moudjahidines. Elle résiste, comme eux en 1979, mais doit être détestée par une grande partie du mundillo affairiste. Ici, vous ne verrez pas de cornes enrubannées façon pansement de fortune ni de couilles coupées après la course pour ensemencer les vaches à la finca. C’est propre, riche, l’herbe est rase mais les sementales doivent encore batailler ferme pour arriver à leurs fins.
Après, on en pense ce que l’on veut des Aguirre. Ça sort mal, "difficile", "compliqué" pour beaucoup d’observateurs, manso con casta pour d’autres, mansos tout court enfin. Ça sort aussi des fois brave et surtout très, très puissant. C’est bien cela qui persiste dans l’irrégularité des dernières sorties, cette continuelle puissance démontrée tout au long du combat. Le poder !
Certains rétorqueront que les mansos subissent moins le châtiment que les vrais braves et ils auront parfaitement raison mais, pour avoir assisté à quelques-unes des dernières sorties pamplonaises, je confirme que les toros de la Doña ont été plus que normalement châtiés. Fort et très mal. A Calahorra, c’est une moyenne de six piques (par toro) que prirent les bestiaux selon le chroniqueur Pablo G. Mancha.
La liste pourrait être longue et le débat sans fin. Alors, pour faire simple, rendez-vous dans un mois à Madrid et en juillet à Pamplona pour se rendre compte qu’il existe encore certains toros con poder… C’est si rare qu’il fallait le mentionner.

>>> Retrouvez les toros de Dolores Aguirre Ybarra qui sortiront à Madrid et Pamplona sur le site & lisez Pablo G. Mancha sur son blog Toroprensa.

11 avril 2007

Séville


L'édition électronique du journal Le Monde publie dans son édition datée du 11 avril 2007 un très bel article de Francis Marmande, comme en écrit souvent ce journaliste et universitaire qui marrie si bien ses passions pour les toros, la littérature et le jazz.

Il est là davantage question de bars, et en particulier de l'inimitable El Picadero.

Profitons-en tant que ces lieux minuscules n'ont pas encore disparus et conservent leur âme. La semaine prochaine s'y prête tout particulièrement, dans la mesure où l'effervescence de la féria printanière commence à se faire sentir sans que les lieux sévillans plus nocturnes n'aient encore fermé leurs portes pour cause de farolillos. Et puis c'est la semaine du toro, avant que ce dernier n'abandonne la place aux "vedettes" de l'escalafón et aux guapas tout apprêtées.

Allez Solysombra, Laurent et moi te laissons les clés de la boutique, et nous reviendrons avec quelques nouvelles galeries. Et dis-nous suerte pour les toros !

05 avril 2007

Que sale...

C'est la semaine au cours de laquelle l'aficionado accepte de voir des génuflexions... Y croire ou ne pas y croire, y percevoir un iconoclasme malsain, ne pas supporter les bondieuseries bien-pensantes de la haute sévillane, là n'est pas la question finalement. Une fois dans sa vie, il faut avoir entendu le "clac" du capataz commander une sortie de chapelle, il faut avoir attendu au coin d'une rue perdue dans le quartier d'Alfalfa, il faut avoir entraperçu loin dans la nuit ces mains d'enfants pénitents serrant fermement des boules de cires... Séville fête les vierges avec des cierges et ce soir à minuit sort la Macarena... Jueves santo ! Et puis pour ceux qui vraiment ne goûtent pas la chose, laissez vos yeux bien ouverts, les Sévillanes sont "en type" et cuajadas en cette Primavera de mains jointes.

15 janvier 2007

Au pied Milou !


Janvier.
L'afición vivote, accrochée à l'annonce des carteles des premières courses de l'année, aux combinaisons d'espérance ou de désarroi des grandes férias chéries. Pour ne rien arranger, il ne fait pas froid et l'on aurait envie d'y être, déjà.
Et pendant ce temps-là... à Sevilla... la nouvelle tombe, rassurante, traînant avec elle un soulagement tant espéré.
On a retrouvé Tintin !
Il y a peu (en novembre), j'évoquais ici même la grandeur de ses pérégrinations au "pays des toros", perdu sous quelque alcornoque, entre deux rangées de cactus, orphelin du barbu râleur et du génie à mémoire de fleur.
Tintin is back !
Ouf.
Dissimulé certes, discret toujours comme un agent secret, il se tapit aujourd'hui derrière un grand burladero et je parierai mon caleçon à fleurs (ça, ça remonte à plus longtemps) qu'il sera difficile de ne pas l'apercevoir dans les rues de Sevilla durant les mois qui viennent.
C'est Manuel Quejido qui l'a retrouvé, la Real Maestranza de Caballería de Sevilla s'est chargée d'offrir la nouvelle au monde. Merci Maestranza !
Malheureusement, personne n'a pu donner de nouvelles de Milou, le truc frisé de notre impétueux reporter qui semble pourtant lui gueuler, planqué derrière la talenquère : "Au pied Milou ! C'est pas une Miloute la grande chose noire..."