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07 août 2012

La connerie n'est pas soluble dans le nombre


Un tardo de Veiga Teixeira — Laurent Larrieu 
Les toros tardos sont insupportables. C’est à croire qu’ils agissent ainsi, vicieux, pour coller la rougne au public parce qu’ils savent que ce public qui est un peuple a horreur du vide et qu’il exècre le temps qui s’égrène en silence ou dans l’hésitation d’un animal (il ne faudrait pas oublier qu’un toro est un animal) qui affronte le mal du fer et la mort comme issue. Les toros tardos sont un bras d’honneur à la mode et en cela ils ne peuvent pas être tout à fait et complètement mauvais.
« Ça suffit ! Changez le tiers ! Y’a l’apéro après ! J’ai piscine ! Il est nul ce toro !… »

Et le président de laisser choir un mouchoir blanc comme il le fait de plus en plus souvent aussi après la seconde paire de banderilles, particulièrement lors des novilladas. Comme si le tiers de banderilles n’avait aucun intérêt, parce qu’il faut aller vite, vite, vite, et que la muleta ne pouvait pas attendre. Mal ou bien exécuté, le tercio de banderilles est essentiel à la lecture du comportement du toro et du novillo après l’épreuve des piques — si tant est que celles-ci aient été données assez correctement.

Mais le public, qui accepte de languir comme une bourgeoise de Maupassant en regardant s’enchaîner des chapelets de passes en rond, n’autorise plus que son temps lui soit volé par des animaux non conformes à ses attentes ou par des peones malotrus ou par le gazouillis sympathique d’une flûte gasconne qui agresse ses portugaises.

Et le président de laisser choir un mouchoir blanc, et la musique de s’éteindre, et le peón de se cacher.

Malheureusement, la connerie n’est pas soluble dans le nombre.

01 juin 2010

La mort du toro de 5 ans ?


Vic-Fezensac 2010


En tauromachie, il y a les livres et les arènes. Le papier et le sable. L’encre et le sang. D’un côté la théorie et de l’autre la pratique. S’il est bien connu qu’il y a ordinairement un pas entre les deux, une trop grande déconnexion est troublante, voire inquiétante, sonnant le faux. Mais qui a tort ? Les épitaphes rédigées tranquillement dans un bureau ou les gestes dessinés avec sueur devant des cornes ?
Suivant votre sensibilité vous pencherez d’un côté ou de l’autre. Faisant prévaloir, suivant votre tendance, l’intelligence et le sens des écrits, aboutissements de siècles d’expérience, sur la difficulté de la mise en situation d’êtres vivants, ou le contraire. Je dirais, comme bien souvent, que la vérité est entre les deux. La raison est sûrement du côté de ceux qui n’utilisent pas aveuglément le livre comme une bible et qui ne prennent pas les premières apparences pour vérité, mais tentent de croiser les deux. Mélanger le savoir au voir pour croire. La raison est peut-être du côté de ceux-là. De ceux qui valorisent ou dévalorisent la prestation des hommes en interprétant les textes sans s’y référer dogmatiquement.
Cette Pentecôte vicoise fut la parfaite illustration de l’écart abyssal entre le « il faut faire » et le « on fait ». Et le public ne sut peut-être pas toujours interpréter les différences entre le visible et les livres, se réfugiant trop radicalement dans l’une ou l’autre de ces deux tendances. La distance des raies, l’emplacement des piques, la durée des rencontres, le placement des banderilleros, la localisation des banderilles et des épées, ou encore la difficulté des toros furent autant de sujets de discorde. Mais si je devais retenir un sujet entre tous, ce serait la lidia du toro de cinq ans.
Un sujet peu coutumier, généralement délaissé faute de matière. La féria vicoise bien au contraire nous proposa non seulement 9 toros totalement cinqueños (5 ans), mais une moyenne approchant cet âge sur les 4 corridas (4,9 pour être précis). Des 24 toros présentés, les plus jeunes étaient (4 ans un mois) 'Ratón' de Fidel San Román et 'Relator' de Rehuelga, le plus âgé 'Macetero' de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas (5 ans et 8 mois). De mémoire, je ne me rappelle pas avoir vu une telle concentration de toros de 5 ans et j’en remercie vivement le CTV. Alors que ce toro est habituellement absent du quotidien de l’aficionado, il fut (presque) notre quotidien le temps d’une féria. Il y avait bien des choses à retenir de cette féria vicoise, mais celle qui m'a marqué le plus est la présence du toro âgé et des conclusions que nous pouvons en tirer.
La littérature fait l’éloge du toro cinqueño. D’ailleurs, si on s’attache aux écrits, notre toro actuel, âgé de 4 ans, n’est en fait qu’un novillo ! Et notre novillo un utrero (3 ans), mais fermons la parenthèse. À regarder de façon basique les résultats, on peut se demander pourquoi tant d’éloges. Pourquoi « el toro cinco y el torero veinticinco » ? Pourquoi s’embêter à conserver un toro un an de plus à grands frais pour un tel résultat ? Certains ont trouvé rapidement la réponse : « Parce qu’il ne les ont pas vendus, pardi ! » Et le toro cinqueño est passé en un instant d’un statut de louange à celui de rebut. En quelques secondes, il était aberrant de lidier des toros âgés. La démonstration était faite : le toro cinqueño était un toro impossible. Sentence aussi rapide que définitive. Il fallait abolir le toro de cinq ans, l’éradiquer et ceux qui osaient encore le présenter se moquaient bien de nous. Je ne suis pas de ceux-là et je ne pense pas qu’on puisse juger aussi radicalement le toro de cinq ans en se fondant sur de simples apparences. Bien au contraire, jauger un toro de 5 ans est une tâche ardue, très délicate tout autant que passionnante et les avis divergent souvent. La présence du toro âgé en cette féria n’a rien d’un hasard, il s’agit d’une démarche. Une démarche qui mérite qu’on s’y attarde, alors grattons un peu.
Tout d’abord le trapío. Je me rappelle encore de mon premier campo. Qu’est-ce qu’on apprend au campo ! Ce jour-là mon professeur s’appelait Louis Tardieu. Après la visite de la camada, des cuatreños bien entendu, nous allâmes dans un petit cercado voir les quelques cinqueños qui restaient. En un regard je compris les milliers de lignes que j’avais pu ingurgiter à ce sujet. J’avoue que j’avais du mal à comprendre avant d’avoir vu, mais là, la démonstration parlait d’elle-même. L’image du réel illuminait la théorie. Lorsque sortit en piste 'Macetero' de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas, il en fut un peu de même. La beauté du toro cinqueño était là. Pas besoin de longs discours, il suffisait d’ouvrir les yeux, d'observer et de contempler un spectacle rare. Je pense que tous les aficionados auront pu profiter de ces instants précieux, qu’il soit connaisseur ou néophyte. C’est la magie du toro brave qui par son émotion nous unit tous. Face à un tel adversaire le torero est grand, pour peu qu’il soit loyal.
Mais une corrida n’est pas une foire. La présentation est une chose, primordiale certes, mais elle perd tout son sens sans contenu. Et si le contenant est bien différent entre 4 et 5 ans, le contenu l’est tout autant. La corrida concours en fut une belle démonstration. Je ne vais pas vous faire croire que les toros étaient bons, là n’est pas mon intention, mais j’aimerais vous faire remarquer à quel point toutes les caractéristiques de ces toros âgés étaient marquées. Comme un négatif qui se révèle au fil des secondes, le toro développe avec les années ses qualités et ses défauts. Malheureusement, nous eûmes plutôt droit à cette seconde révélation. Mais il est peu fréquent de voir des toros si contrastés et j’ai trouvé à cela beaucoup d’intérêt. Un intérêt dans la mansedumbre, allant crescendo, de l’Alcurrucén, un intérêt aussi dans le caractère vite renfermé des Victorino.
Car il y a un autre facteur majeur de l’âge : l’intelligence. Et son corollaire en matière taurine : la lidia. Face à un toro cinqueño, il faut commettre encore moins d’erreurs qu’avec le toro de 4 ans. Il ne faut pas se tromper sinon il apprend et ne se laisse pas leurrer deux fois. C’est vrai s’agissant des passes, mais également dans les autres domaines, comme les banderilles ou les piques. Comment ne pas penser qu’une première pique, longue et ôtant toute chance au toro, comme les ont subies 'Macetero' (MLDPV) et 'Caracorta' de Dolores Aguirre ou quelques Victorino Martín, n’influent pas sur leur comportement à venir ? Comment ne pas penser qu’avec des rencontres leur permettant de s’exprimer plutôt que de les casser, ses toros ne se seraient pas grandis ? La lidia est une chose fondamentale dans la tauromachie, mais encore plus lorsque l’âge de l’opposant avance. Ainsi, la lidia d’une corrida est plus exigeante que celle d’une novillada. Et qu’avons-nous vu ? Point de lidia. Comme il est malheureusement habituel, nous avons vu des toreros débuter leur travail lors de la faena, se désintéressant totalement de tout ce qu’il y avait avant. Ce fut particulièrement criant lors de la corrida de Victorino Martín où Rafaelillo eut beau mettre tout son cœur à l’ouvrage, il ne put soumettre la caste piquante de 'Borreguero'. Il n’y arriva pas car c’était impossible, non pas que le toro était impossible mais parce qu'il était trop tard. Le labeur d’une simple faena ne pouvait suffir à contraindre sa caste. Pour y parvenir il eût fallu s’y prendre dès sa sortie en piste. Au capote, puis au cheval, avec des quites et des mises en suerte pour tenter d’allonger sa charge, récidiver encore aux banderilles, puis poursuivre muleta en main. Mais seule, une muleta ne pouvait vaincre 'Borreguero'. Il est bien rare de voir ce genre de toro et il n’est sûrement pas un hasard si le meilleur toro cinqueño fut 'Banderito' de Palha lidié par Alberto Aguilar. Oui, 'Banderito' fut bien lidié. Bien mis en suerte au cheval, puis aux palos. Et son comportement durant la faena ne fut sûrement pas un hasard. Ces combats illustrent l’importance de la lidia, l’influence qu’elle peut amener sur le comportement du toro brave et c’est précisément cela qui, en dépit du résultat artistique, m’a intéressé et a fait que la présence du toro cinqueño fut pour moi le principal événement de cette féria vicoise 2010.
Si je remerciais en avant-propos le CTV de nous avoir présenté des toros cinqueños, je mettrais toutefois un bémol, ou tout du moins une interrogation, quant à la taille de la piste. Je ne suis pas sûr qu’un ruedo d’un diamètre si modeste permette une lidia correcte de ce type de bétail. Le toro cinqueño, par sa présence, donne l’impression d’être partout à la fois et sa lidia paraît à certains moments totalement impossible. Comment blâmer alors les quelques peones qui échappent le toro ? Tant le fait de garder à tout instant le toro cinqueño dans les capotes peut s’apparenter à un exploit.
De même, il est facile d’imaginer que la taille de la piste brime certains toros, en les étouffant, comme étouffent certaines muletas. Comment ne pas penser que ce petit ruedo "intériorise" la bravoure au lieu de l’extérioriser. Mais les Vicois rétorqueront que s’ils ne le font pas, qui va le faire ? Je les entends d’ici : mieux vaut voir des toros cinqueños dans de mauvaises conditions que ne pas les voir du tout, non ? Rendons donc hommage aux petites arènes qui nous proposent ces spectacles authentiques, puisque les grandes, celles qui le peuvent, ne nous les proposent pas. Et lors du bilan, ne nous contentons pas d’un simple « ils étaient impossibles » ; derrière se cachent peut-être bien d’autres choses.

Image Toro de María Luisa Domínguez y Pérez de Vargas © Camposyruedos

28 septembre 2009

Deux questions


Les questions, c’est comme les cornes, ça marche par deux. Ça tombe bien, j’en ai deux...

1/ Si l’on considère que la noblesse est l’expression de la bravoure au dernier tiers, peut-on considérer comme noble un animal qui n’aura pas été brave lors du premier ?

2/ Avez-vous déjà vu un matador et sa cuadrilla mettre en valeur un toro tout au long de son combat ?

Image Dans les corrals de Vic © Camposyruedos

11 décembre 2008

Les épicuriens


J'ai des amis "épicuriens". Les "épicuriens" sont des gens formidables. Je les admire. Ils voient l'opulence dans de toutes petites choses, et font "gras" de presque rien, parce que les "épicuriens" sont comme ça, ils se régalent de peu. Ils font d'un triste bout de pain, un véritable festin de noces, et ne voient que le bon et le bien, quand bien même le commun des mortels n'y percevrait aucun attrait. Leur quête : profiter des choses et les voir savoureuses quelle que soit la situation donnée. Ils arrivent à se contenter de tout, à faire de la chose la plus banale, la plus insignifiante, un ravissement, un souffle d'air frais, un feu d'artifice, un éden, un don du ciel !
Et moi, pauvre de moi, je les admire d'autant plus que je me désole d'être aussi bassement "rabelaisien", surtout en début de mois, ça va de soi...
Etre "épicurien", c'est voir beaucoup dans peu pour n'avoir qu'à s'en délecter, vous l'avez compris. La recherche perpétuelle du plaisir dans tout, voire rien. Magnifique logique que celle d'Epicure, qui n'est pas sans rappeler la béatitude de l'imbécile heureuse qu'est la poule devant le couteau qu'elle vient de trouver. Mais ça, c'est le point de vue du pur produit capitaliste que je suis, car quand j'ai peu, je veux plus. Honte à moi, mais je m'y fais...
Mes amis "épicuriens", donc, connaissent l'immense joie d'aimer les toros tellement, que je crois moi-même les aimer peu. Ils les aiment et les aiment tant et tant qu'ils ne savent plus comment les aimer moins. Au point qu'ils en ont perdu tout soupçon de réalisme. Tout bêtement...
Adieu donc lucidité, bye-bye cohérence, tchao raison gardée, see you later sagesse! Le train est lancé et ils ne savent même plus comment l'arrêter, et d'ailleurs ne cherchent même plus à l'arrêter car, en bons "épicuriens", ils se laissent promener, ce qui les ravit, puisque c'est des "épicuriens" et qu'ils se réjouissent de jouir !!!
A l'heure qu'il est, vous êtes en train de comprendre que vous avez aussi pas mal d'amis de ce genre dans votre entourage, n'est ce pas ?
Les miens, puisque chacun a les siens et qu'il est ici question des miens, se sont dernièrement obstinés à saluer le meilleur lot de leur féria. Tradition oblige, il n'y avait donc aucune raison qu'ils ne se réunissent pas cette année encore pour célébrer l'illustre occasion. Sauf que voilà, le meilleur lot au milieu de pas grand-chose, voire presque rien, ça n'a plus de sens. Mais, me direz-vous, on peut toujours récompenser le moins pire des lots, voire le moins mauvais, ou encore le plus moins pire des moins mauvais... C'est ainsi que mes amis "épicuriens" se sont souvenus qu'ils l'étaient, et quand bien même leur innocente désinvolture les pousse effrontément à remettre un prix au meilleur lot de toros quand leur féria s'enorgueillit de son "torérisme" fleuri, eh bien ils arrivent sans vergogne à être unanimes quant à la suprématie avérée d'un lot de toros qui aurait surpassé tous les autres, semble-t-il, et de loin sinon, ça n'aurait pas de sens !
Ce qu'avaient oublié mes amis "épicuriens" dans l'infinie béatitude de leur satisfaction "à tous prix", c'est le brin de lucidité et l'étincelle de clairvoyance qui aurait dû les pousser à repasser plus ardemment les plis de la Dignité.
En effet, leur obstination bornée à ne voir que le bon côté des choses même dans la médiocrité et sans doute aussi, car il faut bien l'avouer, l'absence de repère dans une tauromachie moderne si souvent galvaudée et usurpée, au toreo festif et à l'absence totale de respect envers l'être Toro, barrait leur regard au point qu'ils ne voyaient même pas que ces bichos n'acceptaient qu'un symbolique châtiment lors de ce maudit premier tiers, et qu'il manquait donc une chose essentielle à ces taureaux dits "de combat", leur Bravoure, mais pis encore, que face à ces bestioles qui ne furent pas "mauvaises" pour autant, ce jour-là, il y eut un MAJESTUEUX LIDIADOR tel qu'on ne le vit jamais. Seul, beau, étincellant, immense stratège, redoutable chef de guerre au temple volé a "lo de La Puebla del Río". La grande lidia d'un combattant parmi les fauves. Le toreo à son paroxysme, le Torero à son apogée.
Mais que voulez-vous ? Seuls les couillons s'entêtent à vouloir saluer les gros balourds vaillantassses mais gauches, qui tournèrent inlassablement autour du David Michel-Angelesque, cet après-midi-là, pour se convaincre d'un je-ne-sais-quoi, un "torisme" inavoué, un "torérisme" pas assumé. Un peu les deux, sans doute. En tous cas, à vouloir se délecter absolument de presque rien, mes amis "épicuriens" passaient outrageusement à côté du seul ouvrage à couronner ce jour-là, celui du torero, qui donna une Lidia exemplaire. Il eut é si simple alors de détourner la traditionnelle nomination d'une ganadería pour ajuster le prix aux épaules du VRAI triomphateur, telle que la logique l'entendait, mais en vain...
La négation de la deuxième pique, le mépris de la Bravoure dont la noblesse découle (et SURTOUT pas l'inverse), résultent forcément de cette habitude de ne plus lidier les toros et de ne vouloir que les toréer joliment. N'en doutons pas, nous sommes dans l'ère du "Paraître", du "Sensationnel", du "Spectaculaire" et pire, du "Triomphe coûte que coûte". Par là, j'entends également que les ganaderos n'ont alors plus à se donner le mal nécessaire pour élever des toros bravos, mais poussent désormais dans le sens de la notion de Collaboration Triomphaliste plus prompte à ravir les innocents ou ceux qui se contentent de peu, souvent en parallèle avec leur manque cruel de connaissance en la matière. "C'est beau, et c'est très bien ainsi", pensent-ils. Leur opinion n'a plus qu'à devenir certitude. Dans la brèche, s'engouffrent évidemment les toreros complaisants qui n'estiment plus la nécessité de comprendre leurs adversaires quitte à en devenir les "faire-valoir" pour donner aux plazas leur rôle originel de laboratoire à bravoure. L'élégance, la suavité d'un poignet et la morgue ténébreuse font aujourd'hui la destinée d'un torero. Mais sans Bravoure, à quoi bon persister à tuer des toros ? Ainsi, plutôt que de récompenser des animaux pas braves, c'est a dire, faire passer des vessies pour des lanternes auprès des masses faiblement instruites qui, du coup, se persuadent qu'un toro sans bravoure reste un toro remarquable, et qui parviennent finalement à se passer de la Bravoure pour assister à un spectacle de qualité, il eut été tellement plus opportun de souligner la Lidia incontestable donnée, ce jour-là, à ces bichos telle une leçon à des écoliers, si tant est que l'on daigne encore aborder la notion de Lidia dans les écoles qui nous concernent immédiatement.
En résumé, remettre ce prix à un lot aussi peu complet et négliger le travail de Lidia qui leur a été donné est une erreur d'Afición conséquente, et l'on s'inquiètera de ce nivellement par le bas de notre Fiesta bien-aimée, et de son impact sur les foules consommatrices peu instruites.
Ainsi seront fêtés 6 vaillants pas braves mais qui l'étaient peut-être plus que leurs congénères, ainsi ne sera pas honoré le seul à le mériter pourtant, qui passera son chemin en des cathédrales plus enclines à percevoir son homélie, et ainsi font et vont les "épicuriens"... toujours heureux avec rien, ou pas grand-chose, ou si peu, pourvu qu'ils aient l'ivresse, la leur.

Adieu Bravoure, Adieu Lidia... Vous alliez si bien ensemble, mais vous n'inspirez plus personne, pas même mes amis "épicuriens". Soupir...

El Batacazo

Illustration
El Batacazo (huile sur toile, 3 500 000 euros... Bientôt Noël, pensez-y !)

26 avril 2008

C'est pourtant pas le Pérou !


Quoique...

À l’occasion des 2° Rencontres des Aficionados célébrées en ce moment même à Saragosse, l’exposé dominical de l’aficionado péruvien Fernando Marcet sur la suerte de vara y tiendra une place de choix, notamment aux côtés du Décalogue pour une régénération de la suerte de varas initiée par le Manifeste des aficionados pour une Fiesta intègre, authentique et juste. Au début du mois, j’avais proposé une présentation et une tentative de traduction de ce Décalogue dans La suerte de varas.... Pas mécontent de ma moulinette à traduire (le genre de prototype voué à rester en l’état...), j’ai décidé de remettre ça en y jetant le texte de Marcet !

Les aficionados qui cogitent et produisent des textes de fond sur la suerte de vara sont suffisamment rares pour ne pas mentionner comme il se doit le travail de Fernando Marcet, dont vous trouverez un aperçu en cliquant sur les liens en annexe. Le propos de l’ami américain tient principalement en trois points :
1/ La pique doit être réalisée avec la seule pyramide en acier (l’actuel binôme "pyramide + corde" — cette dernière censée jouer le rôle de butoir, de frein, d'arrêt... — étant non réglementaire et dévastateur) ;
2/ La pique doit être portée dans le morrillo (partout ailleurs la pique est non seulement néfaste mais inopérante) ;
3/ Un toro doit recevoir un nombre minimum de trois piques (pour donner du sens au combat et séparer les "idiots" des braves).

En temps utile, et sans trop tarder, nous essaierons de rendre compte voire de commenter les conclusions de cette fin de semaine aragonaise et studieuse (le texte original s’y trouve). En attendant, bonne lecture à toutes et à tous.

« Exposé de Fernando Marcet # 2° Rencontres des Aficionados de Saragosse des 26 & 27 avril 2008.

Considérant que :
1/ Depuis la moitié du 18ème siècle environ jusqu’à 1917, personne ne doutait du fait que la pique devait être réalisée seulement avec l’acier dépassant du butoir (celui-ci constitué par un renflement en corde appelé "limoncillo", petit citron), partie avec laquelle on a piqué les toros pendant plus de 150 ans. Dessin 1 (cf. annexes)
2/ Dans tous les règlements taurins du monde, à toutes les époques, et ce jusqu’au nouveau règlement taurin andalou, il est admis que la pyramide en acier est le fer de la pique et que la partie en corde est le butoir. (Note CyR : le règlement andalou d'avril 2006 ne parle pas de corde mais de bois ou de plastique PVC.)
3/ Dans le règlement espagnol de 1917, la grosseur de la partie en corde (le butoir) s’est amincie et qu’une rondelle en acier a été rajoutée à sa base Dessin 2, afin d’empêcher, au cas où la partie en corde ne remplit pas son rôle de butoir, que le toro soit tué d’un coup de pique.
4/ Comme il était prévisible, le butoir en corde n’a pas fonctionné et la pique a commencé, jusqu’en 1962 et de manière antiréglementaire, à être utilisée jusqu’à la rondelle et, de 1962 à nos jours et de manière antiréglementaire, jusqu’au croisillon. Dessin 3
5/ La pique, corde incluse, est quatre fois plus grande que la seule pyramide en acier et les énormes blessures quatre fois plus importantes que ce qu’elles devraient être.
6/ Une telle anomalie a perduré dans le temps — au lieu de se corriger en voyant diminuer la taille de la pique (puya dans le texte ; note CyR : entendre "pyramide + corde") — et que chaque nouveau règlement a diminué le nombre de piques de quatre à trois et, depuis 1992, de trois à deux dans les arènes de première catégorie et jusqu’à une dans toutes les autres.
7/ Avec la réduction du nombre de piques, la suerte de vara a perdu sa raison d’être car elle ne permet plus de faire valoir les conditions, les qualités et la bravoure du toro, ni de doser le châtiment (castigo dans le texte) pour régler son port de tête et corriger les défauts de sa charge ; tout cela ne s’obtenant qu’avec trois, quatre ou davantage de piques petites et brèves.
Un minimum de trois piques est indispensable pour apprécier la bravoure de l’animal parce que : À la première pique vont tous les toros, à la seconde les braves et les idiots, à la troisième seulement les braves.
8/ La pique doit se réaliser dans le morrillo, cerviguillo ou pelota du toro, partie la plus volumineuse et saillante de l’animal, comprise entre la nuque et le garrot (la cruz dans le texte).
9/ Compte tenu de l’importance qu’a l’emplacement de la pique, les règlements taurins en vigueur en Espagne et dans n’importe quel autre pays taurin ne disent rien à ce sujet. Cependant, certains, en d’autres temps, le mentionnaient comme celui de Madrid de 1880 où l’on peut lire : « Les picadors piqueront, en respectant leur rang (en orden riguroso dans le texte), à l’endroit où l’art l’exige, c’est-à-dire dans le morrillo. »
10/ La pique en arrière, dans la croix, le "creux des côtes" (hoyo de las agujas dans le texte), au niveau du garrot (los rubios dans le texte) ou des péndolas (là où se donne l’estocade) équivaut au bajonazo de la suerte suprême car elle lèse l’épine dorsale ainsi que des organes vitaux à l’intérieur de la cavité thoracique, en particulier les poumons.
11/ La paralysie (el descordado dans le texte), le manque d’air ou bien encore la mort, sont quelques-unes des conséquences de la pique en arrière.

Vu ce qui vient d’être exposé et conformément au vote de l’Assemblée,
Il est convenu :
1/ D’exiger la fidèle application de ce qui est établi dans tous les règlements taurins du monde afin que la pique s’exécute seulement avec la pyramide en acier (fer de la pique) sans y inclure la partie en corde (butoir).
2/ D’essayer d’obtenir la modification du dessin de la pique, de façon à ce qu’elle garantisse que l’on ne puisse piquer qu’avec la pyramide en acier ; pour cela sera étudiée l’opportunité de grossir la partie en corde afin qu’elle fonctionne comme butoir, à l’instar du "limoncillo" utilisé pendant plus d’un siècle, ou de placer, entre l’acier de la pyramide et la corde, le croisillon pivotant (la cruceta giratoria dans le texte) que proposa Antonio Fernández Heredia "Hache", dont le projet est abondamment illustré, avec des dessins détaillés et des plans pour sa construction, dans son livre Doctrinal Taurino publié en 1904.
3/ Que soit rétabli le caractère obligatoire des trois piques minimum dans toutes les arènes du monde. Les toros qui ne recevront pas un minimum de trois piques seront condamnés aux banderilles noires.
4/ Que chaque pique durera le temps que dure la tentative du picador de contenir le toro avec la pique (la garrocha dans le texte) sans que ce dernier n’atteigne sa monture, après quoi les toreros à pied devront intervenir pour le quite afin d’éviter que le toro ne s’abîme contre le peto du cheval ou "se brise" en romaneo (note CyR : action de "peser", de soulever le cheval) indésirable.
5/ Que tous les règlements taurins en vigueur consignent le caractère obligatoire de la pique exécutée dans le morrillo en sanctionnant le picador qui pique en dehors, et plus sévèrement encore celui qui pique en arrière. »

Cette traduction peut et doit être bien évidemment améliorée ; vos remarques sont les bienvenues...

« Dessin 1 Pique dite "limoncillo" (petit citron), utilisée du milieu du 18ème siècle à 1917. Dessin 2 Pique avec une rondelle à la base de la corde, de 1917 à 1962. Dessin 3 Pique avec un croisillon à la base de la corde, de 1962 à nos jours. » Fernando Marcet

En plus Autres contributions de Fernando Marcet parues sur Opinión y Toros entre mai 2006 et mars 2007 : Tercio de varas (introduction), Tercio de varas II (Comment doit être réalisée la suerte de vara ?), Tercio de varas III (Où doit-être piqué le toro ?...), Tercio de varas IV, Tercio de varas V (historique), ¿Es necesario el tercio de varas? & Mi propuesta para el tercio de varas.

Image « El picador va camino de la plaza de Las Navas aunque, en realidad, podría ir a enfrentarse en un duelo al sol con Clint Eastwood en el desierto de Almería. » Manon. Photo © Julián Jaén

02 avril 2008

La suerte de varas


Pendant qu’ici la belle et folle unité des aficionados militants en lutte contre le péril anti-taurin devenait réalité, à quelques toros con edad, trapío, poder y casta près, ceux-là soucieux de garder leur distance avec cet OCT en toc, commettant par la même un crime de lèse-majesté (hé ! hé !) ; là-bas, de l’autre côté des Pyrénées, une grosse poignée d’intéressants trop sérieux qui n’intéressent qu’eux se proposait, vous allez rire, de rénover voire de régénérer la suerte de varas ! Comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire... Comme si rendre toute sa vérité à la Fiesta était un moyen pertinent de la tenir éloignée des griffes des méchants antis... Franchement, c’est à se demander où ils vont chercher des trucs pareils !
Bref, regroupé sous la bannière encombrante du Manifeste des aficionados pour une Fiesta intègre, authentique et juste, ce collectif d’aficionados, dont le baptème fut célébré il y a un peu moins d’un an (cf. Manifeste d’aficionados par Yannick), ressemble à s’y méprendre à un Observatoire des Combines Taurines (OCT)... Choisir une date (ou un élevage, ou un encaste), parcourir 8 ou 800 kilomètres, payer sa place, assister à la course, donner de la voix (ou pas), griffonner des notes (ou pas), prendre des photos (ou pas), puis rendre compte et, au besoin, dénoncer ou se féliciter, mais c’est plus rare. Et, et... Et la petite communauté entend aussi produire des textes et faire des propositions et organiser des rencontres et communiquer, principalement via son blog, ce qu’il en sortira. Ce drôle d’OCT a décidément de la suite dans les idées... Ou comment être, non seulement nécessaire mais "utile". On verra bien...

Les 26 et 27 avril, à Saragosse1, auront lieu les 2° Rencontres des Aficionados autour d’un thème passionnant et chéri s’il en est : la suerte de varas. À cette occasion, le collectif a souhaité développer le second point de son manifeste, qui proclame : « Nous exprimons également la nécessité de déclarer comme élément fondamental de la Tauromachie, le toro de combat dans sa pleine intégrité et diversité. De même, nous revendiquons la nécessité d'une régénération du spectacle taurin, en particulier de la suerte des piques en tant que mesure de la bravoure du toro. »2. Bien, on ne pourra pas, reconnaissez-le avec moi, leur reprocher de manquer d’ambition et de ne pas servir noblement et durablement (le terme a la cote, profitons-en) la cause taurine ! Comme objectif affiché, ça nous va plutôt pas mal à Campos y Ruedos, nous qui sommes des gars hyper responsables et sensibles à ce que notre génération lèguera à ses rejetons...
C’est ainsi qu’au nom de la rédaction, j’ai fort démocratiquement décidé, tout seul dans mon coin et comme un grand, d’assurer la toute première traduction en français du petit 2 du Manifeste consacré à la régénération de la suerte de varas ! Oh, en y regardant de plus près, vous relèverez probablement quelques fantaisies, approximations, libertés et autres perles, vous verrez aussi des mots non traduits (pas envie), et vous constaterez que nous (comprendre "je") n’avons pas souhaité faire de commentaires sur le texte avant la tenue du mini-colloque sus-cité, le considérant comme un indispensable préalable, une sorte de camp de base hivernal, pas très avancé et déjà bien fragile, dressé au pied d’une face nord redoutable dont le sommet — là-haut, tout là-haut, dans les nuages — n’en finit plus de s’enrhumer tant la tempête fait rage...


« LA SUERTE DE VARAS EST LA CLEF DE VOÛTE DE LA LIDIA

-Annexe 1 du Manifeste des aficionados pour une Fiesta intègre, authentique et juste-

Le secont point de notre Manifeste pour une Fiesta intègre, authentique et juste revendique « la nécessité d'une régénération du spectacle taurin, en particulier de la suerte des piques en tant que mesure de la bravoure du toro. »3 Nous croyons que cette suerte, réalisée selon les canons, est fondamentale pour le déroulement de la lidia, puisqu’elle permet d’évaluer les aptitudes du toro et de régler sa charge, en plus d’être un des moments les plus émouvants, beaux et spectaculaires de son combat. Mais telle qu’elle est réalisée actuellement, la suerte de varas a dégénéré en une véritable absurdité dans laquelle la négligence des professionnels et la violation du règlement, avec le consentement de l’autorité publique, sont devenues une triste routine. Et davantage que pour régler le port de tête du toro, la suerte de varas sert à détruire les rares toros puissants qui sortent dans l’arène, ou n’est qu’un simulacre dans le cas, désormais habituel, où la majorité des toros est dépourvue de force.
C’est pour cela que nous voulons développer le second point de notre Manifeste, établir certaines mesures qui peuvent aider à la régénération de cette suerte fondamentale, avec l’objectif qu’elle recouvre le rôle principal qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

DÉCALOGUE POUR LA RÉGÉNÉRATION DE LA SUERTE DE VARAS

- La suerte de varas est la clef de voûte de la lidia. Elle a deux missions ; d’une part, valoriser la bravoure, la combativité, la puissance et la force du toro qui, pour cela, devra aller au cheval trois fois, au moins ; et d’autre part, régler son port de tête en vue de la suite du combat.
- La suerte de varas doit être réalisée selon les canons. En plaçant le toro devant son picador4, qui doit présenter la poitrine du cheval et provoquer la charge du toro. Le picador doit pointer la vara devant lui et piquer dans le morrillo du toro avant que celui-ci n’atteigne le caparaçon du cheval. Tandis que le toro pousse, le picador doit se défendre en portant tout son poids sur la pique, comme s’il se laissait tomber sur elle, en dégageant son corps de la monture sans rectifier ni faire tourner le fer de la pique dans la blessure, et en dosant le châtiment. En aucun cas le picador ne doit fermer la sortie au toro, sauf dans les cas de mansedumbre évidente, en ayant recours à la "carioca".
- L’importance du tercio de piques nécessite, pour une exécution correcte, des chevaux dressés et d’un poids proportionné. L’équipement destiné à les protéger doit être élaboré, de préférence, avec des matériaux flexibles et légers. Dans n’importe quel cas, il ne doit pas blinder le cheval et s’apparenter à un mur contre lequel le toro s’écrase. Les chevaux doivent avoir un œil découvert pour pouvoir s’orienter dans l’arène.
- L’importance de ce premier tiers pour le déroulement ultérieur de la lidia implique que les matadors, les subalternes et les picadors, chacun dans la mesure de leurs responsabilités, soient à leur place, réalisent la suerte correctement, loyalement, en plaçant le toro comme il faut, en le piquant avec mesure et en l’écartant du cheval au moment approprié.
- Ne primer aucune faena si le toro n’a pas reçu, dans les règles, deux piques au moins.
- Ne primer aucun toro, que ce soit dans l’arène ou avec un prix, s’il n’a pas reçu plus de deux piques au cours de son combat.
- Ne primer aucune course dans son ensemble si trois toros, au moins, n’ont pas reçu plus de deux piques.
- Conscients que l’habileté et la précision, en plus du savoir et de l’engagement, sont nécessaires pour réaliser correctement la suerte de varas : ne primer aucun picador échouant lors de la première rencontre avec son toro ; ni ceux logeant la pique en dehors du morrillo, et ce malgré une très bonne réalisation de la suerte ; ni ceux faisant tourner le fer de la pique dans la blessure ; ni ceux exécutant la "carioca" sans nécessité.
- Exiger que les responsables du bon déroulement de la course, que sont les présidents, les délégués, les alguazils et les vétérinaires, accomplissent leurs obligations en ne déléguant pas leurs pouvoirs aux professionnels taurins. Ils doivent agir avec la rigueur nécessaire afin que le règlement soit respecté et que la lidia se déroule avec ordre, en particulier lors de la suerte de varas.
10° - Dénoncer, au travers des médias que nous avons à notre disposition : les picadors qui ne respectent pas les règles régissant le premier tiers du combat ; les matadors sous les ordres desquels ils agissent et qui sont, en définitive, les véritables responsables ; et les autorités qui, négligeant les droits et les devoirs de leur fonction, ne corrigent, n’interrompent, ni ne sanctionnent les infractions commises. »

Cette traduction peut et doit être bien évidemment améliorée ; vos remarques sont les bienvenues...


1 Ce n’est sans doute pas un hasard si ces Rencontres coïncident avec la programmation, le samedi 26, d’une corrida concours (toros de Concha y Sierra, Palha, Prieto de la Cal, Cuadri, Adolfo Martín et Fuente Ymbro), et le lendemain, d’une novillada de Prieto de la Cal.
2 Traduction FSTF.
3 J’ai évidemment repris la traduction de la fédé ; c’était toujours ça de moins à faire.
4 Entendons-nous bien, et ce afin de désamorcer un éventuel "rectificatif", et considérons que ce picador n’est pas celui "qui garde la porte", mais l’autre, celui "qui regarde la porte" ! Nuance.

Image Et pourtant, le texte ci-dessus nous invite à « ne primer aucun picador logeant la pique en dehors du morrillo »... Dessin de José María Cruz Ruiz, vétérinaire © Blog del Manifiesto où figure le texte en espagnol.

10 janvier 2008

Et une nouvelle année de "Nouvelle Tauromachie", une !


En des temps où il faisait encore beau et chaud, après la lecture de l’ouvrage Afición je trouvai "El Tío Pepe" (1911-1992) un peu paternaliste, sûr de lui-même, parfois vieux jeu et un poil égocentrique quand il répond aux questions que lui pose... Jean-Pierre Darracq ! Rien que de très humain en somme. Quoi qu’il en soit, et ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai, il possédait une culture tauromachique immense et savait sacrément bien la mettre au service de sa vision d'une Fiesta authentique, intègre et juste.
Au cours d’une nouvelle et récente plongée dans sa Genèse de la corrida moderne1, le "rabat-joie" que je suis a recueilli dans son filet ce passage où le "Tío Pepe" décrit2, en 1990, ce qu’est à ses yeux la Nouvelle Tauromachie. Et tauromachiquement parlant, 1990 c’est comme qui dirait aujourd’hui, demain, après-demain... :

« La période de laxisme qui allait déboucher de nos jours sur la Nouvelle Tauromachie* a commencé dans les années trente lorsque mes aînés ont eu la faiblesse de tolérer que les peones accueillent de moins en moins souvent le toro tout neuf au moyen de largas rectilignes à une main pour user de capotazos à deux mains sous l’œil indifférent ou complice de leurs matadors. Certes, les cris de protestation résonnaient-ils sur les tendidos, mais insuffisants. Dans les comptes rendus de corridas (et surtout dans Le Toril) les critiques de l’époque s’indignaient de cette pratique nouvelle, mais elle ne cessa de gagner du terrain. [...]
Donc, dans ces années d’avant-guerre, les matadors, par une sorte de lâche complaisance, semblent faire cause commune avec leurs subalternes en fermant les yeux sur les abus dont ces derniers se rendent coupables, le principal étant le toreo de cape à deux mains, dur, sec, meurtrier. Ce que nous appelons recortes. Cet abandon tacite d’autorité du matador sur son personnel trouvait sa compensation dans l’amoindrissement des forces du toro. Et comme nul, à aucun moment, n’entreprit de remettre les choses à leur place, plus jamais désormais on ne verra un matador renvoyer au burladero l’exécuteur des basses œuvres. [...]
Alors, qu’est-ce donc que la Nouvelle Tauromachie ? C’est un concept nouveau résultant de la connivence entre le matador et sa cuadrilla, concourant pratiquement à la suppression de la lidia*, devenue inutile grâce à l’interaction des peones, du picador et du matador, en présence d’un animal dont la bravoure originelle a subi des correctifs*. Dès son entrée en piste la bête est prise en charge par un peón, ou deux (merci pour les coups dans les planches), férocement "récortée", puis par le matador en cinq, six véroniques-torsion, plus une ou deux demi-véroniques (recortes). Le picador entre en scène ; des regards et des signes discrets* sont échangés ; curieusement la pique tombe très en arrière du morrillo, complétée par une bonne carioca ou par l’appui du cheval contre les planches assortis de pompage. Dur pour le bestiau, et, meilleur il est, plus c’est dur. Qui voit-on au quite ? Le matador, dont c’est le tour ? Pensez donc : un peón. Soucieux de sa dignité, le matador ne travaille pas : il regarde. Si le toro lui parait bon, il condescendra peut-être à nous servir trois véroniques ou les trois chicuelinas de routine. Et sinon, rien. Aux peones les basses besognes et la préparation en vue du deuxième tercio. Long ; trop long ; les coups de cape s’additionnent. Si vous avez compté depuis l’entrée du toro jusqu’à la première passe de muleta vous ne devriez pas être très loin de la quarantaine de capotazos. Vous voyez bien ! Plus la pique. Pour un toro moyen, commercial et soso, tout ça tient lieu de lidia. Un brindis et il ne reste plus à Manzanares qu’à s’étirer (joliment d’ailleurs) au long des séries profilées, compas ouvert mais pieds parallèles, de derechazos et de naturelles-bidon. Quand tout se passe bien, c’est vrai que c’est très agréable à voir. Le public est ravi ; les oreilles tombent. (Oui, mais l’estocade... Quoi, l’estocade ?... [...]) L’espèce des "gourmands d’oreilles" existe bel et bien comme produit d’une tauromachie devenue moins dramatique, précisément la Nouvelle Tauromachie. Elle a sécrété ses adeptes qui vont à la plaza comme vers un magasin. Donnant, donnant. Des oreilles contre mon fric. Le toro, l’éducation taurine, j’en ai rien à foutre ! [...]
La Nouvelle Tauromachie [...] est une violation permanente des règles et principes sur lesquels s’est fondée la Fiesta Brava depuis deux siècles, elle est porteuse d’illusions mais elle mène au désespoir [...] ces petits jeunes à qui on a inculqué une seule idée : baisser la main et templar [...] »

1 Jean-Pierre Darracq "El Tío Pepe", Genèse de la corrida moderne, Editions Cairn, Pau, 2000, pp. 91-96.
2 En des termes pas toujours amènes, car, malgré son éducation et ses quasi 80 printemps, Jean-Pierre Darracq pouvait être dur voire impitoyable. Et encore, j’ai coupé...
* Note CyR : en italique dans le texte.

Image Un toro con toda la barba pas franchement en phase avec le sujet, mais qu’importe. Illustrations de Genèse de la corrida moderne © Mathieu Sodore

22 novembre 2007

"Le toro doit être combattu mais pas abattu"


Cette phrase extraite du déjà célèbre Philosophie de la corrida orne l'annonce du millésime 2007 du palmarès de l'ANDA. L'auteur de ce magnifique ouvrage, Francis Wolff, occupe donc une place à part au sein des primés, une place tout à fait justifiée compte tenu du contexte actuel et de la rareté d'oeuvres aussi profondes consacrées à la tauromachie espagnole.
Car depuis José Bergamin (que le philosophe-universitaire a manifestement fort bien digéré, comme en témoignent un certain nombre de sujets dont il semble s'être inspiré, nous les restituant non seulement de façon très personnelle et pertinente, mais surtout avec une clarté aveuglante difficile à atteindre lorsqu'il s'agit d'aborder certains thèmes chers à l'auteur "birlibirloquèsque"), nul ne s'était aventuré sur ce terrain ardu avec autant de talent et, c'est suffisamment rare pour être noté s'agissant d'une oeuvre philosophique de façon générale, en suscitant autant l'intérêt des profanes.
Toutefois, quand on considère que la publication de Philosophie de la corrida est une bonne chose au moment où nous subissons des attaques incessantes et des accusations scandaleuses, ne nous y trompons pas. En effet, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, le livre n'est en aucun cas un plaidoyer en faveur des courses de taureaux, pas plus qu'un petit guide à l'usage des aficionados désireux de se munir de quelques arguments pré-machés, comme cela existe sur les sites Internet militant pour la suppression des corridas. Son objectif, et son propos, sont tout autres. Ceux qui l'ont lu comprendront ; quant aux autres, qu'ils se précipitent pour combler cette lacune, sans se laisser apeurer par la matière. Ils y trouveront sans doute exprimés de manière limpide bien des sentiments éprouvés sans qu'ils aient jamais atteint le langage. Ils y trouveront encore des pistes de réflexion intéressantes sur l'objet de leur passion : pourquoi le taureau meurt-il ? Quel est le rapport de l'Homme à l'animal ? Etc.

Point n'est besoin d'être diplômé de philosophie pour lire cet ouvrage. Mais il n'est pas non plus nécessaire d’être aficionado. La pédagogie de Francis Wolff permet à tous de trouver profit à la lecture de son livre. Ceux que la tauromachie n'intéresse pas s'enrichiront de développements qui posent la question de l'Homme... au travers de son combat face au taureau et de l'afición a los toros. En effet, le propos de Francis Wolff est universel lorsqu’il soulève des questions relatives aux rapports entre les hommes et la nature, aux sacrifices et à leur ritualisation, à l’éthique de l’être et celle de la liberté et, enfin, à l’esthétique du sublime.

La qualité de ce livre a suffisamment bien été relayée pour qu'il soit besoin d'y insister ici. Il y a cependant un point sur lequel je souhaiterais insister : en plusieurs passages de la lecture du livre, j'ai eu le sentiment très fort, tout en adhérant pleinement aux considérations de l'auteur, que la corrida ne devrait exister, ne doit exister, que telle que nous l'aimons, telle que nous essayons de la défendre sur Campos y Ruedos. Que sans un toro intègre, sans combat authentique, la corrida n'est qu'un spectacle vulgaire et indigne. Comment parler d'éthique de la corrida sans ces ingrédients de base ? Comment parler d'esthétique quand ce à quoi nous assistons consiste en un ballet plus ou moins réussi, à base de passes truquées, données à un animal diminué avant d'entrer dans le ruedo par un homme en habit de lumière et aux petites chaussettes roses ?

J'ignore si l'auteur fut conscient de cet aspect au moment de la rédaction de son livre. Mais celui-ci n'a sans doute pas échappé aux membres de l'ANDA qui depuis des années et des années poursuivent, de plus en plus esseulés, ce combat jugé d'arrière-garde. Et qui doivent trouver un certain réconfort dans une affirmation aussi brillante de leurs certitudes.

Ils en ont bien besoin... Dans le mot du président, daté du 15 novembre 2007, soit quelques jours après la trentième assemblée générale de l'association, qui a semble-t-il bien failli être la dernière, on sent une certaine lassitude. Une lassitude que d'aucuns (et ils sont malheureusement nombreux) verraient d'un bon oeil se transformer en renoncement. Il convient d'ailleurs de noter qu'une semaine après qu'il fusse rendu public, le palmarès ne trouva pas le moindre écho dans les médias taurins spécialisés. Nada de nada.

Mais il n'en est rien. L'ANDA s'accroche au mât et compte sur les jeunes pour assurer l'avenir de la course de taureaux véritable, davantage que sa propre survie qui n'a d'autre raison d'être que la défense de la première. Les jeunes et leur formation d'aficionado. Tel semble être le souci légitime de la trentenaire. C'est vers eux que doivent tendre tous nos regards et tous nos efforts. Pour qu'ils comprennent qu'il y a mieux que ce qu'on leur propose aujourd'hui, et que grâce à eux tout n'est peut-être pas perdu.

En ce qui concerne le palmarès lui-même, je m'associe pleinement aux "Pitos" et aux "Palmas", ainsi qu'à l'attribution de la Plume d'Aigle à Francis Wolff, comme on l'aura compris. Je n'ai (à mon grand regret pour ce qui est des novilladas du Raso de Portillo et Sánchez-Fabrés) assisté à aucune des courses auxquelles il est fait référence et ne peux donc pas porter de jugement sur le bien-fondé des trophées attribués ; je fais toutefois confiance aux amis qui m'ont dit beaucoup de bien des deux novilladas. Le prix attribué à la CTEM montoise (deux piques au minimum et président unique) me paraît particulièrement heureux : c'est aux maestros et à leurs cuadrillas qu'il appartient à présent de transformer l'essai, en rendant aux Landais un tercio de varas digne de ce nom (mises en suerte, positionnement de la pique et, tant que nous en sommes à rêver, retour en grâce des quites). L'absence de publicité donnée à ce palmarès, pourtant ancien, semble corroborer une certaine raréfaction - employons ce terme pour rester pudique - de ceux qui placent le toro, protagoniste de la Fiesta, au-dessus de tout. La lutte face aux "antis" et les guerres intestines n'ont fait que précipiter cette déchéance, et l'affirmation criante de vérité de Francis Wolff, selon laquelle "le toro doit être combattu mais pas abattu", sonne comme une voix solitaire dans le désert de l'afición.

Vous trouverez le palmarès de l'ANDA et le mot du président en cliquant ici.

Image 1 Un picador à Mont-de-Marsan, lors de la dernière Féria de la Madeleine © Laurent Larroque
Image 2 L'un des sánchez-fabrés combattus à Saint-Martin-de-Crau, ici au campo © Laurent Larrieu

11 septembre 2007

Des banderilles sur Terre de toros...

Comme d'habitude, nous vous invitons à lire le site Terre de toros sur lequel vous trouverez une nouvelle contribution (et réflexion) des vétérinaires taurins français consacrée cette fois au tercio de banderilles. Bonne lecture...

Piquer un manso


J’ai été un peu surpris à l’énoncé du résultat des prix de la concours d’Arles, tous non attribués, de constater qu'il n'avait pas été désigné de meilleur picador. C’est logiquement et sèchement évident, mais un peu court. En effet, le public d’Arles est de plus en plus incompétent et à un degré difficilement imaginable il y a encore peu. Et ce ne sont pas les âneries de la presse quotidienne qui risquent de tirer le niveau vers le haut. Remarquez, je n’ai pas lu ladite presse durant cette féria du Riz mais je doute qu’ils se soient réellement améliorés depuis Pâques. Les étagères sont de moins en moins garnies et beaucoup d'aficionados, ici comme ailleurs, désertent les tendidos. Ils sont de moins en moins nombreux et de moins en moins bruyants. Restent donc quelques chalands et les gogos du coin, qui doivent assister à trois corridas par an et pensent tout connaître par le seul fait d’habiter ici, ou par l’opération du Saint Esprit. Résultat des courses, il sort un toro manso, compliqué à lidier et dangereux de Miguel Zaballos, Fritero le pique comme on doit piquer les mansos et se fait conspuer par une bonne partie du public. C’est évidemment inadmissible mais le constater ne nous avance guère. Ce n’est pas un drame, mais à titre éducatif j’aurai donné un prix à Fritero, moi. C’est anecdotique j’en conviens…

08 septembre 2007

Aficionados au bord de la crise de nerfs (mansedumbre)

Laurent et moi avons ici manifesté notre humeur récemment à l'occasion des textes que nous avons consacré respectivement à la Féria de Béziers et à la corrida de Dolores Aguirre à Calahorra, pour regretter le sort que l'on semble désormais réserver aux mansos dans nos ruedos.
Cela m'a permis de me remémorer un article de Pierre Dupuy, que je ne peux que citer ci-dessous car il n'y a rien à ajouter :
"Sortons de l'oubli, dans lequel nos ganaderos les ont plongés, les "anciens mansos". Ils sont en voie de disparition. A tel point que lorsque, par hasard rarissime, il en sort un, le public est à ce point désorienté qu'il s'empresse de réclamer son remplacement... pour le plus grand plaisir du torero, car le véritable manso, ce n'est pas de la tarte à lidier ! Ca gicle à l'improviste, ça charge ce que ça veut et pas toujours le provocateur le plus proche, ça se colle les fesses aux planches et ça attend qu'on vienne le chercher dans son terrain, là où il a les plus grandes chances d'atteindre son but. D'abord réprobateur pour cette couardise dangereuse, l'aficionado - nous nous comprenons - sent son intérêt s'allumer car c'est à un spectacle pratiquement disparu qu'il s'apprête à assister, celui de la lidia. C'est alors que les autres se mettent à hurler : "Sortez-le" ou "Matalo", ce à quoi présidence et maestro accèdent le plus souvent, l'un ou l'autre."

A Calahorra, les aficionados présents n'eurent même pas l'opportunité d'assister au tercio de varas, puisque le toro fut changé avant l'entrée en piste des picadors (conformément au règlement, que décidément on ne suit à la lettre que pour le pire). A Béziers au contraire, ce toro du Puerto de San Lorenzo put exprimer sa violence et son poder - à défaut de bravoure - face au cheval, obtenant même un spectaculaire batacazo. Il fit régner, pendant les quelques minutes de vie publique que public et présidence complice voulurent bien lui laisser vivre, une panique en piste dont Domingo López Cháves, matador de turno, se désintéressa totalement. Avec une mise en scène grand-gignolesque dont il a décidément le secret, Juan José Padilla le fit rentrer vivant aux corrales, au grand désarroi des quelques aficionados présents. Un tel toro, certes pas du gateau, n'eut même pas mérité les veuves, à mon humble avis ; il eut au contraire mérité une lidia digne de ce nom, dont López Cháves eut été incapable ce jour (à en juger par ses prestations à son premier toro et à son second bis), ce qui peut arriver, et dont le public se fout royalement, ce qui est déjà plus grave.
Qu'un public sans critères réclame à cor et à cri le changement d'un toro parfaitement valide au prétexte - fallacieux et incertain, car comment savoir ? - qu'il ne permettra pas au torero de lui péguer cent passes n'étonne plus grand monde, mais que la présidence, telle une chambre d'enregistrement, accepte de donner suite aux demandes les plus farfelues, est franchement scandaleux. Je ne m'émeus plus depuis longtemps du caractère fantaisiste de l'attribution des trophées (c'est à chaque place qu'il appartient de déterminer la catégorie à laquelle elle souhaite appartenir), mais ce type de décision entraîne une frustration insupportable dans la mesure où il est si rare déjà de pouvoir assister au specacle de la lidia, pourtant consubstantiel à la corrida.

Photo Toro n° 16, 590 kg, de la ganadería de Puerto de San Lorenzo, le 14 août 2007 à Béziers.

16 juillet 2007

"Un toro = une lidia" - Novillada de Bayonne 14 juillet 2007



Quelques-uns à peine et derrière nous le grand vide d’une afición en vadrouille entre Navarre (final des Sanfermines) et Catalogne (Céret de Toros).
La novillada d’Antonio Palla (origine Jandilla) est sortie mignonne à Lachepaillet. Des novillos bien faits, armés correctement et qui ont tenu sur leurs pattes dans l’ensemble. Les deux colorados et le castaño sont sortis "modernes", c’est-à-dire sans grand vice ni gros problème à résoudre, teintés d’une noblesse de bon aloi et d’une bravoure très discrète. Les trois noirs (1, 5 et 6) ont, eux, montré beaucoup plus de peps et d’envie d’en découdre. Peu braves voire manso claro pour le 5ème aux piques mais avec du moteur et une caste vive lors du troisième tiers ; caste que les novilleros du jour ont eu du mal à canaliser… disons-le franchement, ils se sont faits manger, dignement mais réellement.
Sans entrer dans le détail d’une reseña que vous trouverez ailleurs j’imagine, cette novillada, qui ouvrait la saison bayonnaise, permet de susciter deux ou trois interrogations concernant la lidia d’un toro de combat.

1/ ¿Viva la carioca?
J’ai écrit ça moi ? Oui et je resigne s’il le faut. 'Duque', negro listón sorti en 5ème position était un novillo clairement manso. Sur la première pique, peu poussée et très trasera, il cabecea à l’envie, tête haute et sortit comme il était venu, seul. Sa fougue dans la charge, sa course très allègre imposait une deuxième rencontre que notre bicho esquivait comme une queue de Mickey se dérobe au gamin sur un manège de fête. Intelligemment, Joselito Adame demanda à son picador (un piètre besogneux) de changer de terrain. Déjà grondait la vindicte publique ! Quand le picador osa franchir la sacro-sainte ligne blanche, une avalanche de sifflets et de noms d’oiseaux brouilla le cours d’une novillada jusque-là pépère. Le public, qui ne dit absolument rien sur l’ignoble pique trasera que venait de subir 'Duque', s’emportait tout-à-coup pour quelques malheureux centimètres franchis par un sabot. Derrière, un gros ventre insistait pour faire savoir à tout le monde qu’il existait un règlement et qu’il devait être respecté. On ne franchit pas la ligne blanche comme on ne franchit pas la ligne jaune dans le métro de New York ! Un point c’est tout. C’est pourtant un point important voire majeur pour la lidia de ce type de bestiole atypique dans les habitudes de la torería moderne. Il fallait piquer 'Duque', le coincer entre le cheval et les planches et le châtier… ce que ne fit pas le picador. Il fallait franchir la ligne blanche pour aller chercher et provoquer un novillo qui ne voulait pas y revenir… le règlement pouvait attendre.
La carioca est-elle un mal ? Oui ! Sauf dans certains cas bien précis, comme celui de ce 'Duque' par exemple, cas typique du manso con casta qui, s’il n’est pas piqué, garde toutes ses facultés physiques quasiment intactes.
Ce fut le cas !

2/ ¿Para qué los palos?
Je me pose la question depuis pas mal de temps déjà et la réponse tarde à venir et ne viendra peut-être jamais. A observer l’exécution actuelle de ce tercio, j’aurai tendance à répondre que les poses de banderilles ne représentent plus qu’un intermède artistique dans le cours de la lidia. Popelin écrivait que ce tercio devait être exécuté proprement et rapidement. Aujourd’hui, il n’en est rien. Soit il est rapide mais bâclé le plus souvent par des péons aux ordres d’un maestro qui boit sa copita au coin d’un burladero, observant souvent ses hommes et le toro d’un œil distrait, soit il est trop long et n’a pour objectif que de faire briller le matador-banderillero dans des figures de plus en plus spectaculaires et/ou démagogiques. Joselito Adame est un bon banderillero, poderoso, engagé et qui saute haut avant de planter. Ses poses requièrent l’allant du toro (c’est peut-être pour cette raison qu’il abrégea le tercio de piques) et mettent en valeur sa charge. Qui s’en plaindrait ? Lui, le premier ! Comme un toro peut être écoeuré par un châtiment assassin aux piques (voir certains Barcial de Vic en 2007), un toro peut prendre une confiance dangereuse pour la suite des événements lors du tercio de banderilles. Ce fut le cas ! Adame proposa à 'Duque' deux poses au "cuarteo" au cours desquelles il incita le novillo à galoper à l’envie, dans de larges courbes peu contraignantes et susceptibles de l’aérer encore plus qu’il ne l’était. Nombre de mansos le cul collé aux planches ne peuvent être banderillés que "al sesgo por fuera" ce qui permet de les obliger à sortir de leur querencia ; celui-ci était à l’inverse, maître du centre et de tous les terrains ce qui décuplait la difficulté en définitive. Dans cette lidia au grand air, l’on peut se poser la question de savoir si le jeune torero mexicain n’aurait pas eu tout intérêt à réduire sacrément les terrains et à imposer à son adversaire des courbes beaucoup plus courtes et marquées pour le contraindre encore plus. Je comprends l’envie essentielle de Adame de se faire valoir dans un tercio qu’il maîtrise très bien mais j’ai du mal à saisir qu’il ait laissé tant d’espace et de terrain à ce novillo super mobile. D’autant plus qu’il le banderilla dans un terrain (sous la présidence) que le bicho affectionnait particulièrement.
La question reste ouverte, il s’agit seulement d’une interrogation.
Le tercio de banderilles, au sujet duquel on n’écrit plus que pour notifier les saluts des banderilleros, me paraît être pourtant un tercio essentiel dans le déroulement de la lidia. C’est le moment opportun pour voir un toro. Il sort des piques (ou le plus souvent de la monopique habituelle, quand ce n’est pas du picotazo obligé) et reprend quelque peu ses esprits. Il est passionnant de l’observer charger les banderilleros à ce moment-là. Les terrains dans lesquels il mettra plus facilement la tête, dans lesquels sa charge sera plus allègre ou plus "sincère" se révèlent souvent lors de ce tiers. Lors de la dernière Corrida del Aniversario de Bilbao, El Juli observa avec grand soin le tercio mené (parfaitement d’ailleurs par Carretero) par ses hommes et vint attaquer sa faena sur le terrain dans lequel le toro avait montré le plus d’alegría et de franchise. L’œil du maître ! S’il sert donc à redécouvrir un toro (après la séance des piques), le temps fort des banderilles peut aussi devenir le moment au cours duquel des erreurs de lidia irrémédiables peuvent être commises. Le travail souvent destructeur des peones qui abusent des passes de recorte, la multiplication des cibles dans le ruedo qui n’apprennent pas au toro à fixer son attention, l’habitude stupide que prennent certains maestros de faire des esquives avant de planter les palos donnent au toro une série de défauts qui peuvent s’accentuer lors de la faena et ce d’autant plus, quand le toro est déjà avisé. La pose des banderilles est un art de la géométrie de la courbe. Comme pour une voiture, si la courbe est large et longue, elle contraint moins le véhicule. Si au contraire elle s’avère très sinueuse et courte (une épingle par exemple), les pneus vont crisser et le moteur subira plus de contraintes. La comparaison est peut-être osée mais elle a l’avantage de parler. C’est la même chose pour un toro, surtout si ce toro est un manso plein de caste voire de sentido. A titre d’exemple, rappelons la mésaventure connue par El Fandi en 2002 dans le coso pamplonais. Face à une très encastée course de Dolores Aguirre Ybarra qui ne demandait qu’à courir en tout sens, le diestro de Grenade, alors en pleine competencia avec Antonio Ferrera, voulut faire vibrer les tendidos en plantant les bâtons à reculons. C’est un exercice qu’il maîtrise bien, très spectaculaire et qui porte donc sur le public. Oui, mais ! Pas avec un tonton de Dolores, épris de galop et maître du ruedo. Le Fandi s’en tira par une "petite voltereta" et dut se jouer la vie ensuite pour maîtriser la terrible charge du toraco. En une paire de banderilles, en voulant se montrer spectaculaire, il avait appris au toro l’étendue de la superficie de l’espace où il se trouvait et il lui avait aussi appris le contact de la corne contre l’homme.
Comme le tercio des piques, celui des banderilles connaît un âge sombre dans lequel le spectaculaire et le visuel ont pris définitivement le pas sur l’efficacité et le sens de la lidia.

3/ ¿Una faena de doblones?
Joselito Adame a été débordé par les charges incertaines et pesantes de 'Duque'. Il est resté devant et c’est déjà là un acte à saluer mais il faut avouer qu’il a été "bouffé" par ce toro. Pourquoi ? Parce que tout ce que nous venons de dire avant certainement (mais il ne s’agit que d’un avis d’un spectateur assis sur les gradins) et parce que la majorité des matadores actuels ont oublié qu’il existait des passes de châtiments promptes à régler un peu mieux la tête et les charges d’un toro. Actuellement, ces passes par le bas qui cassent la course de l’animal et qui l’obligent à des mouvements de cou très brusques et très violents (contraignant par là même la cage thoracique et le souffle de la bête) se transforment en souvenir. La plupart des toros modernes n’en ont pas besoin et chargent déjà sans problème pour le torero. Pis, beaucoup de faenas s’entament par le haut pour faire tenir debout des bêtes trop fragiles. Adame fit quatre doblones, genou plié, quatre, pas un de plus. C’est à croire que les novilleros apprennent tous la même faena. Trois ou quatre passes de réglage (parfois aucune) et puis vas-y mon petit, deux séries de derechazos et deux séries à gauche, quelques circulaires et/ou des manoletinas et puis tu tues. Voilà, c’est fait, le contrat tacite passé avec le public est rempli et tout le monde repart content. Oui, mais ! Pas avec un novillo comme 'Duque' qui n’avait rien d’un assassin mais qui mettait juste la tête comme un fou en passant comme un Concorde. Les coups de tête vinrent après, quand le novillo comprit qu’il pouvait faire ce qu’il voulait et surtout qu'il pouvait chercher ce qui se cachait derrière le leurre rouge. Je ne jette pas la pierre à Joselito Adame qui hier fut le novillero le plus en vue, mais qu’aurait-il perdu à poursuivre son œuvre par des passes courtes, par le bas… Qu'aurait-il perdu à faire une faena de doblones ? Rien, il n’y aurait rien perdu si ce n’est la compréhension d’un public venu voir de "vraies passes" lentes et bien arrondies. Le public ne vit rien de ce qu’il attendait sauf un môme qui s’arrimait dans la tourmente et qui finit par être clairement désarmé par son opposant.
Je ne suis pas un apologiste du passé ni un nostalgique d’une tauromachie que je n’ai pas connue mais certains toros imposent une manière de faire qui sort des canons contemporains. Personnellement, j’aurai préféré voir Joselito Adame nous servir un travail exclusivement fait de doblones techniquement efficaces que d’assister à son échec dans la résolution des problèmes posés par 'Duque'.
Au-delà de tout cela, ce type de toro actuellement détesté par les taurinos permet au moins de conforter l'idée que chaque toro de combat génère une lidia propre et unique et qu'en outre, la lidia d'un toro débute dès sa sortie du toril et se construit à tous les moments de sa vie publique.

>>> Retrouvez la galerie de cette novillada d'Antonio Palla sur le site.

02 juin 2007

Comment massacrer un toro dans le ruedo (I)


Nous connaissons tous les recettes permettant de préparer un toro aux triomphes insipides auxquels nous avons pris l'habitude d'assister : gommage des aspérités indésirables de la caste, coiffage des cornes, voire méthodes plus inavouables encore si le sujet se montre particulièrement récalcitrant.

Abordons à présent quelques moyens simples de réduire à néant les efforts déployés par l'éleveur pendant quatre ou cinq ans pour produire un taureau de combat, mais cette fois dans le ruedo, dans le cas (de plus en plus rare en pratique) où celui-ci, en dépit de l'application des recettes précédemment évoquées, ressemblerait encore trop, lors de sa sortie, à un véritable taureau de combat.

Prenons par exemple un taureau encasté de Sánchez-Fabrés, d'encaste Santa Coloma (rama Coquilla) qui, comme les novillos lidiés récemment à Saint-Martin-de-Crau en ont apporté la preuve, ont parfois le mauvais goût de se montrer tel.

Dès sa sortie du chiquero, sans perdre une minute qui pourrait lui permettre de se remettre du stress accumulé pendant son transport et son séjour dans les corrales, chargez vos peones d'attirer son attention en le citant à l'abri du burladero.

Le bicho, selon toute vraisemblance, répondra à ces sollicitations sans se faire prier. Il suffira alors de le faire taper contre les planches pendant de très longues minutes, afin qu'il y épuise ses forces.

Si la méthode est mise en œuvre avec succès, on obtient alors un toro très largement affaibli, voire, avec un peu de réussite, handicapé, et dans tous les cas ayant laissé une partie importante de son moral sur le burladero. Les individus aux cornes dites pudiquement "fragiles" peuvent aussi abandonner, lors de l'exercice, une partie supplémentaire de leur substance. Cet aspect n'est pas déterminant s'agissant de Coquilla, mais pour des opposants issus d'autres origines, cela peut s'avérer intéressant.

Et le tour est joué ! En un tournemain, vous obtenez un toro moribond, sans vous mettre le public à dos, et si plus rien ne peut en être tiré, ce ne sera pas de votre faute.

Le toro, dans la presse du lendemain, sera qualifié de violent à sa sortie, puis allant a menos, se révélant ensuite impropre à la lidia moderne.

A suivre...

08 mai 2007

Chicuelinas


La dernière Féria d'Avril a été une fois encore l'occasion de constater dans quel triste état se trouve le tercio de varas. Nous avons suffisamment insisté ici sur la façon lamentable dont les piques sont administrées pour que, en tout cas pour l'instant, il ne soit pas utile d'y revenir.

Mais le premier tiers, c'est aussi, ou plutôt cela devrait également être celui des quites. Or pour revenir au dernier cycle abrileño qui a pris fin récemment, force nous est de constater que les quites ont quasiment disparu. Dans l'étendue non seulement de leur utilité, mais aussi, de façon plus blâmable, du répertoire des toreros.

Si l’on déplore souvent la décadence de la suerte de varas, on n’insiste pas suffisamment sur l’un de ses déplorables corolaires : la disparition des quites. D’une part parce qu’ils n’ont plus d’utilité directe, et d’autre part dans la mesure où il convient désormais d’économiser le peu de forces qu’il reste au toro (le plus souvent « décasté ») après avoir subi le monopuyazo assassin. Car en effet, quand les piques étaient pratiquées correctement, et à des adversaires susceptibles de les encaisser, les matadors se devaient d’intervenir au quite, de préférence en tentant de briller à cette occasion ; et ce qui à l’époque d’avant le peto revêtait une importance avant tout pratique dans le cadre de la lidia, devint un élément artistique qui constitua très vite l’un des éléments les plus recherchés des spectateurs. Quel bonheur cela devait être de voir chacun des trois matadors alternant sortir le taureau du cheval, offrir un quite au public pour le replacer ensuite en vue de la puya suivante !

Sur une bonne douzaine de corridas (on ne m'en voudra pas d'avoir fait l'impasse sur certaines courses), le nombre de quites différents qu'il m'a été donné de voir se compte sur les doigts d'une seule main, et encore.

En revanche, pas un jour sans voir exécuter, avec plus ou moins de bonheur, la désormais sempiternelle chicuelina. Elle nous a été servie chaque après-midi et à toutes les sauces, le plus souvent sans saveur ni brio.

Sans nécessairement remonter au temps de Pepe Luis Vázquez, ni à la competencia entre Diego Puerta et Paco Camino, est-il possible aujourd’hui de citer des maestros s’étant particulièrement illustrés dans cette partie de la lidia moderne ? Les derniers de cette catégorie sont sans doute Luis Francisco Esplá, Joselito et El Juli, auxquels on pourrait ajouter Enrique Ponce, les jours où celui-ci se trouve en compétition sérieuse sur ce terrain (impossible d’oublier, pour ceux qui ont eu la chance de la voir, la fameuse corrida de Samuel Flores du 23 mai 1996, à l’occasion de laquelle José Miguel Arroyo et Enrique Ponce nous offrirent, sous l’œil de Francisco Rivera Ordóñez, un merveilleux combat de quites). Mais le premier étant en préretraite, le deuxième à la retraite et le dernier ayant renoncé à son toreo de cape sémillant, c’est devenu le désert.

Jusqu’à l’arrivée du prochain messie, nous allons donc devoir encore bailler longtemps devant les chicuelinas.