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16 août 2013

¡Toros de lidia !


D’abord ‘Vidente’ ! Numéro 33, 622 kg, noir nuit sans lune, Cuadri des pezuñas jusqu’au diamant du pitón, le museau allongé, la badana pendante, acapachado parfait. ‘Vidente’ est une gravure de mode taurine qui, en mai, attendait son voyage dans le cercado de Madrid. En août, il devient fou en foulant le ruedo dacquois. La devise ? la rage ? le soleil ? le bruit ? Va savoir, on s’en moque.

Placido Sandoval est devenu depuis quelques temporadas l’icône de l’Aficíon. Grand cavalier, homme de spectacle, il a compris que le public aimait le voir aller et venir devant le toro, que le public aimait l’entendre pousser ses râles rauques pour provoquer la charge des toros. D’une belle idée — redonner du vibrant au tercio de piques —, Sandoval a construit un système qui, comme tout système, peut finir par agacer. Avant qu’il n’entre en piste, chacun sait déjà à quoi s’attendre quel que soit le toro qu’il a la charge de piquer. Comme pour tout système à succès, en tauromachie ou pas, comme pour tout système pétri d’automatismes, le plus grand danger est la lassitude. Et Sandoval est parfois lassant quand il compose son numéro avec des toros qui n’ont rien de braves. 

Mais le propre des grands toreros, car les picadors sont des toreros, est de se grandir dans l’adversité, de savoir redevenir simplement eux-mêmes au moment adéquat. Hier, à Dax, face à ‘Vidente’, grand toro brave, Placido Sandoval a été un immense torero qui a vu sa société du spectacle catapultée par deux fois au tapis, balayée par la force et la bravoure sèche de ce Cuadri de mémoire. Alors, à chaque fois Sandoval est remonté sur ‘Destinado’ — d’autres auraient voulu se venger, lui, non —, à chaque fois Sandoval a provoqué ‘Vidente’ et à chaque fois Sandoval a piqué ce paquetazo de poder avec ce qu’il fallait de châtiment et de torería.

Ensuite, ‘Tanquisto’. Numéro 10, 556 kg, noir comme ses frères, Cuadri de partout, lui aussi. Après quatre rencontres dosées, mais pour lesquelles il accourait bien et au long desquelles il alla a más dans la révélation de sa bravoure et de sa fijeza, il donnait à Castaño l’occasion de réaliser un faenón de catégorie, tant sa corne gauche avait semblé être « templée » par la nature elle-même. Las, Castaño, sans être indigne, ne se hissa jamais au niveau du Cuadri et récita une tauromachie de tous les jours, succession de passes sans construction. 

Après… les autres : ‘Sanitario’, numéro 41, 557 kg et noir encore pour offrir à l’œil un contraste frappant avec la blancheur éclatante des dents de Manuel Escribano, qui pourrait vendre du dentifrice ou vanter les mérites d’Émail Diamant dans une publicité diffusée à 20 h 50 sur TF1 où on le découvrirait, entouré d’une petite famille parfaite — un garçon, une fille et une femme La Redoute —, s’adonnant aux joies du récurage dentaire après avoir avalé le plateau de croissants quand le soleil vient de se lever. Manuel Escribano devrait y penser, car sa carrière de matador de toros a pris deux gifles à Dax, de celles qui font saigner les gencives. Lui aussi, depuis deux ou trois temporadas, a finassé un numéro devenu systématique : poses de banderilles à cornes passées, mais données avec alegría, public heureux parce que ça bouge, puis faena sans queue, sans tête, bien que tenue par le courage.

Hier soir, il a regardé ‘Sanitario’ sans savoir quoi lui vendre. Même pas du dentifrice. Baladé par le toro « encasté » et à la charge lourde et pesante, Escribano a rendu une copie plus blanche que ses ratiches de début de soirée sur TF1. Sandoval s’est grandi face à ‘Vidente’ ; Escribano a étalé ses faiblesses et ses lacunes, et démontré qu’il ne sera jamais un grand torero, encore moins en déclarant, ce matin dans la presse régionale, que « la condition des toros ne nous a pas laissé la moindre option de triomphe. Certains toros ont été spectaculaires au cheval, mais n’ont pas servi au dernier tercio. C’est dommage pour le public, qui était venu passer un bel après-midi » (in Sud Ouest, édition Dax/Sud-Landes, vendredi 16 août 2013, page 29).

‘Almirante’, numéro 30, 525 kg et noir comme l’aficíon en deuil de ce pauvre Luis Bolívar. Voir ses camarades de cartel soigner la mise en suerte au cheval ne l’incita à aucun moment à faire de même avec ses toros. Bolívar était hier le héraut de cette tauromachie quotidienne où l’on laisse un toro une minute sous la première pique pour ensuite demander le changement de tiers (que lui refusa fort opportunément le président de la course, Marc Amestoy). Bolívar est aussi le messager de ce toreo fuera de cacho et automatiquement conduit vers l’extérieur en fin de passe. Quand il fallait monter sur ‘Tendero’, numéro 24 (sobrero), 588 kg, Bolívar proposait un bras télescopique sur le côté et une envie en deuil. Du gâchis ! 

Il y avait hier, à Dax, une vraie belle course de taureaux de combat. Il y avait de quoi toréer, il y avait de quoi se battre et il y avait de quoi « lidier ». Les toros de Cuadri, que certains qualifient dans les médias taurins de l’ère Twitter de « deslucidos » au troisième tiers, avaient de la caste, exprimée différemment et avec plus ou moins d’alegría, du poder et de la bravoure. Mais la tauromachie est arrivée à ce point de non-lidia et de non-intelligence du combat que plus personne ne fait l’effort de regarder un toro à partir du moment où celui-ci ne propose pas une faena de cent passes, avec les petits fours en prime — n’oubliez pas qu’il faut qu’il serve ! Les Cuadri ne sont pas des toros de faenas longues, mais ils exigent de la technique dans la lidia : que sont devenues les passes de châtiment ? Où a disparu le toreo par le bas, fait de passes de recorte et fondé sur un jeu de jambes d’athlète ? 

Il restera de cette corrida la saveur bienheureuse d’au moins quatre bons taureaux de combat, d’un chef de lidia exceptionnel : la cuadrilla de Castaño, omniprésente, intelligente, fière et torera au possible : David Adalid, Marco Galán (extraordinaire une fois de plus dans ses placements des toros pour le tercio de banderilles) et Fernando Sánchez, dont l’inimitable façon de préparer sa pose semble impressionner même les grands toros de Cuadri.


>>> Retrouvez, sous la rubrique « Ruedos » du site, une galerie consacrée à la corrida de Cuadri « lidiée » à Dax le 15 août 2013.

23 juillet 2013

RIP, Juan Carlos de los Ríos ‘El Formidable’


Madrid un soir d’été, très chaud, comme aujourd’hui, des amis communs, une soirée après la corrida du 15 août. 

Je ne me rappelle plus de l’élevage, mais je me souviens qu’il y avait Pepín Jiménez et, dans les cuadrillas, Juan Carlos de los Ríos, le fils Formidable. La veille, nous l’avions déjà vu, à Cenicientos.

Madrid et sa chaleur d’été, un hôtel taurin. Pepín, svelte dans sa tenue de ville, avait été médiocre à ses deux toros. Il descendit saluer son monde, courtoisement, mais sans s’attarder.

Formi, lui, prenait tout son temps. Deux heures du matin.
— Tu vois, il est deux heures du matin, je bois du jus de fruit pendant que les autres… et nous parlons de toros. Je ne te connais pas, et nous parlons de toros. Et on en parlera jusqu’à avoir trop sommeil pour continuer. Parce que c’est comme ça l’afición…

C’était à Madrid un soir d’été, le fils du Formidable nous parlait de toros, et nous, on l’écoutait. Nous étions quatre, et il a passé la moitié de la nuit à nous raconter sa vie, juste comme ça, par afición. Hasard des rencontres. Des rencontres qui se font peut-être parce qu’on ne les cherche pas, justement.

Aujourd’hui, mardi 23 juillet 2013, Juan Carlos de los Ríos s’est éteint, là-bas, à Cádiz.


Descanse en paz.

17 août 2012

À pile ou face


Ángel Otero Céret, 15 juillet 2012 — Florent Lucas

Je me promène parmi les chevaux de pique lorsque le fourgon gris aux vitres teintées fait son apparition dans l'arrière-cour des arènes de Céret. Soudain, c'est l’effervescence, et la meute des photographes et d'admirateurs s'avance à la rencontre du torero. Fernando Robleño descend du véhicule. Il ne pourra pas faire plus de dix mètres. On somme au torero et à la cuadrilla de poser pour la postérité, ici même, dans ce terrain vague sans âme, bien rangés en rang d'oignions. A-t-on peur qu'il ne s'en aille en courant ? N'y a-t-il pas meilleur endroit pour faire poser les braves ? Je m'approche du groupe de cyclopes, me cale sur un côté et décide de ne pas faire la photo qu'une bonne vingtaine de personnes va répéter à satiété. Une brochette de toreros dans un terrain vague, la classe.

J'abandonne la scène et me réfugie à l'ombre du patio de cuadrillas. Ici, je compte bien figer le portrait de Robleño. Au moins un, pour capter son regard bleu azur, y déceler la peur, la détermination, ou tout autre sentiment différent d'un sourire forcé devant une troupe de paparazzi. Au moins, je tenterai ma chance. Ángel Otero, le banderillero d'Emilio Huertas, engagé pour ce « seul contre six », me rejoint. Le savoir à mes côtés me fait plaisir. Je le connais, le salue, rien de plus ; il n'est pas nécessaire d'en faire davantage dans ces moments-là. Je préfère le laisser à ses pensées, à ses étirements et, tel un lion en cage, à ses va-et-vient dans le tunnel. D'autres banderilleros arrivent et, peu à peu, l'étroit patio de cuadrillas se remplit. Je cherche une place et commence à être mal à l'aise, à ne pas savoir où me mettre. Je songe même à abandonner l'idée du portrait au moment où Ángel me tape sur l'épaule :
— Flo, t'as une pièce ?
Je reste interloqué, Ángel ayant plutôt l'habitude de me demander une cigarette, une dernière petite blonde avant d'entamer le paseíllo. Je lui demande étonné :
— Une pièce de combien ?
— De cinq cents euros !
— Quoi ?
— Une pièce quoi ! Peu importe le montant du moment qu'il y a une pile et une face.
Je fouille dans ma poche et extirpe péniblement une pièce de vingt centimes.
— Tiens !
— Non, garde-la.
Ángel se retourne vers Jesús Romero, un autre banderillero, et, d'un hochement de tête, lui fait signe de choisir le premier. Ce sera pile pour Jesús et face pour Ángel.
— Vas-y, Flo, lance la pièce.
Je ne connais pas l'enjeu, mais je lance la pièce au milieu du patio de cuadrillas. Si j'étais réalisateur de cinéma, je vous raconterais que cette pièce s'est envolée, que sa parabole m'a semblé interminable, que je l'ai vue tourner sur elle-même au ralenti, que Jesús et Ángel ne l'ont pas quittée des yeux, qu'ils paraissaient prier au fond d'eux-mêmes pour gagner le tirage au sort… Eh bien non. Rien de tout cela. Je me suis contenté de ne pas l'envoyer trop haut, de me concentrer pour la rattraper et, surtout, de ne pas la laisser tomber par terre. Cela aurait fait tache, et Dieu sait quel signe du destin ces deux-là y auraient vu.

Ça y est, je tiens la pièce dans mon poing fermé. Voilà le moment de la retourner pour découvrir qui a gagné le tirage au sort. Je souhaite que ce soit Ángel, car je soupçonne que le jeu doit en valoir la chandelle. Je plaque la pièce sur le dos de ma main gauche et je relève doucement la droite. Les deux banderilleros ont les yeux rivés sur mes mains afin de prévenir tout litige. Merde, c'est pile. Je confirme l'évidence à haute voix. Jesús n'hésite pas une seconde : « Le deuxième ! »

Ángel, lui, ne dit rien, pas nerveux pour un sou et bon perdant. Il se retourne, regarde maintenant le ruedo cérétan. Je ne demande pas mon reste, je fais deux pas en arrière. Plaqué contre le mur, je commence à gamberger sur le pourquoi de la chose. Je rage un peu d'avoir été parti prenante de ce petit jeu qui avait tout l'air d´être sérieux — putain ! ça me chiffonne pour Ángel. Et si je proposais une revanche ? Je suis con ou quoi ? J'en suis à ces réflexions, seul dans mon monde mais désormais entouré par toute la cuadrilla et la petite horde des photographes, lorsque je sens une main se poser sur mon épaule.
— Flo, t'as une clope ?
Je respire, me détends — ça doit se voir —, et lâche dans un souffle :
— Carrément !
Je tends à Ángel le paquet entier accompagné de tout le contenu de ma poche.

Fernando Robleño est dans le tunnel. Je fais ma photo, la photo que je voulais, et me sauve. Quand Ángel salue l'ovation du public après avoir posé les banderilles au deuxième toro, je suis aux anges. Je dois avouer que je n'ai pas fait attention à la prestation de Jesús au cinquième, qui s'avéra le plus dangereux de la course. Coup du sort…

Trois semaines plus tard, je retrouve Ángel à Soustons. La question me brûle les lèvres, et je finis par lui demander l'enjeu de ce tirage au sort. Dans un sourire, il me dit qu'ils ont joué la brega de ‘Caralegre’ et d'‘Artillero’, deuxième et cinquième toros, qui revenait à Jesús ou Ángel.
— Le deuxième, ‘Caralegre’, était cinqueño. Tu comprends, aucun de nous deux n'avait envie de lui poser les banderilles.

Je lui ai fait promettre de ne plus me mêler à leurs petites affaires.

07 août 2012

La connerie n'est pas soluble dans le nombre


Un tardo de Veiga Teixeira — Laurent Larrieu 
Les toros tardos sont insupportables. C’est à croire qu’ils agissent ainsi, vicieux, pour coller la rougne au public parce qu’ils savent que ce public qui est un peuple a horreur du vide et qu’il exècre le temps qui s’égrène en silence ou dans l’hésitation d’un animal (il ne faudrait pas oublier qu’un toro est un animal) qui affronte le mal du fer et la mort comme issue. Les toros tardos sont un bras d’honneur à la mode et en cela ils ne peuvent pas être tout à fait et complètement mauvais.
« Ça suffit ! Changez le tiers ! Y’a l’apéro après ! J’ai piscine ! Il est nul ce toro !… »

Et le président de laisser choir un mouchoir blanc comme il le fait de plus en plus souvent aussi après la seconde paire de banderilles, particulièrement lors des novilladas. Comme si le tiers de banderilles n’avait aucun intérêt, parce qu’il faut aller vite, vite, vite, et que la muleta ne pouvait pas attendre. Mal ou bien exécuté, le tercio de banderilles est essentiel à la lecture du comportement du toro et du novillo après l’épreuve des piques — si tant est que celles-ci aient été données assez correctement.

Mais le public, qui accepte de languir comme une bourgeoise de Maupassant en regardant s’enchaîner des chapelets de passes en rond, n’autorise plus que son temps lui soit volé par des animaux non conformes à ses attentes ou par des peones malotrus ou par le gazouillis sympathique d’une flûte gasconne qui agresse ses portugaises.

Et le président de laisser choir un mouchoir blanc, et la musique de s’éteindre, et le peón de se cacher.

Malheureusement, la connerie n’est pas soluble dans le nombre.

31 juillet 2012

Afición de Gascogne


À Jean-Luc Laboudigue et aux Gascons fiers de l'être,


Entendre les tibles et fiscorns de la cobla cérétane sur le Paseo du génial Comelade, c'est défier toutes les premières lignes du monde à Gilbert Brutus ou Aimé Giral, le poing serré sur le cœur et dire : « Nous, les Catalans… »
Entendre les gaïtas de Bilbao enroulant la pose des banderilles sur des aurochs magnifiques dans des ruedos gris austère, c'est traquer à la rame la baleine à travers houle et tempête jusqu'au Saint-Laurent et la harponner enfin de sa main en disant : « Nous, les Basques… »
Quand j'ai entendu la flûte qui rythmait le pas du banderillero face à ces bestiaux lusitaniens dignes des plus spectaculaires bas-reliefs crétois, mon cœur et mes tripes ont enfin senti l'intense brûlure amoureuse que ma terre porte à la bravoure, à la force, à la beauté du combat et l'amour du défi. De la pinède infinie aux Pyrénées en passant par les collines de Chalosse, tout ici chantait le courage des combattants de l'arène et la rude tendresse des gens de chez nous. Immense témoignage et superbe initiative que seuls les couillons ignares et autres peuilloutres gênés d'être nés quelque part ont sifflé comme un outrage à l'accent qui roule, au cancanement des oies, à Rachou de Mouscardes, à la morsure sucrée du Floc, au quillet du Guit de Montfort, au souvenir de notre ami Charlie Couralet, au toupin de garbure fumant, à la souche de chêne dans la cheminée, au pin tenant tête au vent de l'Atlantique, à la cloison nasale tordue de tous ceux qui ont trébuché devant « Fédérale » et aux arcades gonflées de ceux qui serraient les dents pour mieux encaisser les tampons barbares du regretté Lansaman.

Voir ces tíos lusitaniens galoper dans ce ruedo coincé entre le Gave et les Pyrénées, couilles en avant et tronche sauvage au vent, nuages accrochés aux pitones, prêts à péter comme des brutes dans tout ce qui leur cache la vue sur l'horizon ; les regarder ainsi s'éclater de bonne grâce le groin sur les petos dans des tercios hommages à l'art de piquer au son de la douce ritournelle de notre valeureuse Gascogne, c'était comprendre que cette terre avait enfin trouvé le moyen d'éclater aux yeux de notre monde et d'affirmer crânement, menton haut, œil vif et moustache du fier mousquetaire : « ¡Que soy! »

« Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; / Du double étui de cuir, tire l'un de tes fifres, / Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres / Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, / Dont chaque note est comme une petite sœur, / Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, / Ces airs dont la lenteur est celle des fumées / Que le hameau natal exhale de ses toits, / Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois ! […] Écoutez, les Gascons… Ce n'est plus, sous ses doigts, / Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! […] C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !… / Écoutez… C'est le val, la lande, la forêt, / Le petit pâtre brun sous son rouge béret […] Écoutez, les Gascons : c'est la Gascogne ! »

Ces mots de Cyrano à ses cadets aux portes d'Arras, fils de Fébus ou d'Arnaudin, joueur de flûte, aficionados de Gascogne, je vous les dédie.

17 juillet 2012

El Chano


« Hier, j'ai pensé au Chano. Lui court, moi je trottine. Il nous est souvent arrivé de participer aux mêmes entraînements, et il a toujours plusieurs longueurs d'avance. Ce soir, je vais à une course et je n'ai pu m’empêcher de penser que nous allions encore nous y croiser. Je sais maintenant que ce ne sera pas le cas. Nous ne nous croiserons pas. Pas cette fois, mais la prochaine, peut être, en dépit des mauvaises nouvelles. J'espère que nous pourrons fouler à nouveau le même asphalte. 
J'espère te revoir devant un toro et entendre à nouveau le Rosco te crier : "Chano, laisse-lui l'avantage !" Parce que tu es de ceux qui peuvent offrir tous les avantages au toro et se tirer des embûches avec brio... Mucha suerte al Chano. »

Juan 'Manon' Pelegrín, texte & photo

14 avril 2008

Chano


Un toraco né en décembre 2002. Faites vos comptes. "Il a même connu deux municipalités" s’exclame un type pas loin de moi. Ce n’est pas qu’il est beau ce Miguel Zaballos. Il est haut et affiche des particularités clairement asaltilladas. Et ce fut une furie, une bête sauvage d’une autre époque, de celles dont on imagine qu’elles faisaient le quotidien de Rafael Guerra, ou de Lagartijo. Panique en piste, le lidiando de Sánchez Vara est pris, spectaculairement, mais sans mal, dieu merci. Toutes les cuadrillas occupent le ruedo. C’est la tempête, l’ouragan. Le toro est manso, méchant, puissant. Dans ce contexte dramatique le Chano, qui ne torée pourtant pas avec Vara, prend les commandes, et s’impose comme capitaine de ce navire qui n’est pas loin d’être en perdition. Et ce Chano, au visage fermé, décomposé, parviendra à mener tout son monde à bon port. Il fallait voir ensuite avec quel empressement ses compañeros sont venu lui donner l’abrazo, sans doute le remercier de leur avoir sauvé la vie, d’avoir été à ce point professionnel. J’ai pris très peu de photos. Je regardais.

PS Ce n'est pas El Chano en photo... Je viens de me rendre compte que je ne l'ai pas photographié...

11 septembre 2007

Des banderilles sur Terre de toros...

Comme d'habitude, nous vous invitons à lire le site Terre de toros sur lequel vous trouverez une nouvelle contribution (et réflexion) des vétérinaires taurins français consacrée cette fois au tercio de banderilles. Bonne lecture...

16 juillet 2007

"Un toro = une lidia" - Novillada de Bayonne 14 juillet 2007



Quelques-uns à peine et derrière nous le grand vide d’une afición en vadrouille entre Navarre (final des Sanfermines) et Catalogne (Céret de Toros).
La novillada d’Antonio Palla (origine Jandilla) est sortie mignonne à Lachepaillet. Des novillos bien faits, armés correctement et qui ont tenu sur leurs pattes dans l’ensemble. Les deux colorados et le castaño sont sortis "modernes", c’est-à-dire sans grand vice ni gros problème à résoudre, teintés d’une noblesse de bon aloi et d’une bravoure très discrète. Les trois noirs (1, 5 et 6) ont, eux, montré beaucoup plus de peps et d’envie d’en découdre. Peu braves voire manso claro pour le 5ème aux piques mais avec du moteur et une caste vive lors du troisième tiers ; caste que les novilleros du jour ont eu du mal à canaliser… disons-le franchement, ils se sont faits manger, dignement mais réellement.
Sans entrer dans le détail d’une reseña que vous trouverez ailleurs j’imagine, cette novillada, qui ouvrait la saison bayonnaise, permet de susciter deux ou trois interrogations concernant la lidia d’un toro de combat.

1/ ¿Viva la carioca?
J’ai écrit ça moi ? Oui et je resigne s’il le faut. 'Duque', negro listón sorti en 5ème position était un novillo clairement manso. Sur la première pique, peu poussée et très trasera, il cabecea à l’envie, tête haute et sortit comme il était venu, seul. Sa fougue dans la charge, sa course très allègre imposait une deuxième rencontre que notre bicho esquivait comme une queue de Mickey se dérobe au gamin sur un manège de fête. Intelligemment, Joselito Adame demanda à son picador (un piètre besogneux) de changer de terrain. Déjà grondait la vindicte publique ! Quand le picador osa franchir la sacro-sainte ligne blanche, une avalanche de sifflets et de noms d’oiseaux brouilla le cours d’une novillada jusque-là pépère. Le public, qui ne dit absolument rien sur l’ignoble pique trasera que venait de subir 'Duque', s’emportait tout-à-coup pour quelques malheureux centimètres franchis par un sabot. Derrière, un gros ventre insistait pour faire savoir à tout le monde qu’il existait un règlement et qu’il devait être respecté. On ne franchit pas la ligne blanche comme on ne franchit pas la ligne jaune dans le métro de New York ! Un point c’est tout. C’est pourtant un point important voire majeur pour la lidia de ce type de bestiole atypique dans les habitudes de la torería moderne. Il fallait piquer 'Duque', le coincer entre le cheval et les planches et le châtier… ce que ne fit pas le picador. Il fallait franchir la ligne blanche pour aller chercher et provoquer un novillo qui ne voulait pas y revenir… le règlement pouvait attendre.
La carioca est-elle un mal ? Oui ! Sauf dans certains cas bien précis, comme celui de ce 'Duque' par exemple, cas typique du manso con casta qui, s’il n’est pas piqué, garde toutes ses facultés physiques quasiment intactes.
Ce fut le cas !

2/ ¿Para qué los palos?
Je me pose la question depuis pas mal de temps déjà et la réponse tarde à venir et ne viendra peut-être jamais. A observer l’exécution actuelle de ce tercio, j’aurai tendance à répondre que les poses de banderilles ne représentent plus qu’un intermède artistique dans le cours de la lidia. Popelin écrivait que ce tercio devait être exécuté proprement et rapidement. Aujourd’hui, il n’en est rien. Soit il est rapide mais bâclé le plus souvent par des péons aux ordres d’un maestro qui boit sa copita au coin d’un burladero, observant souvent ses hommes et le toro d’un œil distrait, soit il est trop long et n’a pour objectif que de faire briller le matador-banderillero dans des figures de plus en plus spectaculaires et/ou démagogiques. Joselito Adame est un bon banderillero, poderoso, engagé et qui saute haut avant de planter. Ses poses requièrent l’allant du toro (c’est peut-être pour cette raison qu’il abrégea le tercio de piques) et mettent en valeur sa charge. Qui s’en plaindrait ? Lui, le premier ! Comme un toro peut être écoeuré par un châtiment assassin aux piques (voir certains Barcial de Vic en 2007), un toro peut prendre une confiance dangereuse pour la suite des événements lors du tercio de banderilles. Ce fut le cas ! Adame proposa à 'Duque' deux poses au "cuarteo" au cours desquelles il incita le novillo à galoper à l’envie, dans de larges courbes peu contraignantes et susceptibles de l’aérer encore plus qu’il ne l’était. Nombre de mansos le cul collé aux planches ne peuvent être banderillés que "al sesgo por fuera" ce qui permet de les obliger à sortir de leur querencia ; celui-ci était à l’inverse, maître du centre et de tous les terrains ce qui décuplait la difficulté en définitive. Dans cette lidia au grand air, l’on peut se poser la question de savoir si le jeune torero mexicain n’aurait pas eu tout intérêt à réduire sacrément les terrains et à imposer à son adversaire des courbes beaucoup plus courtes et marquées pour le contraindre encore plus. Je comprends l’envie essentielle de Adame de se faire valoir dans un tercio qu’il maîtrise très bien mais j’ai du mal à saisir qu’il ait laissé tant d’espace et de terrain à ce novillo super mobile. D’autant plus qu’il le banderilla dans un terrain (sous la présidence) que le bicho affectionnait particulièrement.
La question reste ouverte, il s’agit seulement d’une interrogation.
Le tercio de banderilles, au sujet duquel on n’écrit plus que pour notifier les saluts des banderilleros, me paraît être pourtant un tercio essentiel dans le déroulement de la lidia. C’est le moment opportun pour voir un toro. Il sort des piques (ou le plus souvent de la monopique habituelle, quand ce n’est pas du picotazo obligé) et reprend quelque peu ses esprits. Il est passionnant de l’observer charger les banderilleros à ce moment-là. Les terrains dans lesquels il mettra plus facilement la tête, dans lesquels sa charge sera plus allègre ou plus "sincère" se révèlent souvent lors de ce tiers. Lors de la dernière Corrida del Aniversario de Bilbao, El Juli observa avec grand soin le tercio mené (parfaitement d’ailleurs par Carretero) par ses hommes et vint attaquer sa faena sur le terrain dans lequel le toro avait montré le plus d’alegría et de franchise. L’œil du maître ! S’il sert donc à redécouvrir un toro (après la séance des piques), le temps fort des banderilles peut aussi devenir le moment au cours duquel des erreurs de lidia irrémédiables peuvent être commises. Le travail souvent destructeur des peones qui abusent des passes de recorte, la multiplication des cibles dans le ruedo qui n’apprennent pas au toro à fixer son attention, l’habitude stupide que prennent certains maestros de faire des esquives avant de planter les palos donnent au toro une série de défauts qui peuvent s’accentuer lors de la faena et ce d’autant plus, quand le toro est déjà avisé. La pose des banderilles est un art de la géométrie de la courbe. Comme pour une voiture, si la courbe est large et longue, elle contraint moins le véhicule. Si au contraire elle s’avère très sinueuse et courte (une épingle par exemple), les pneus vont crisser et le moteur subira plus de contraintes. La comparaison est peut-être osée mais elle a l’avantage de parler. C’est la même chose pour un toro, surtout si ce toro est un manso plein de caste voire de sentido. A titre d’exemple, rappelons la mésaventure connue par El Fandi en 2002 dans le coso pamplonais. Face à une très encastée course de Dolores Aguirre Ybarra qui ne demandait qu’à courir en tout sens, le diestro de Grenade, alors en pleine competencia avec Antonio Ferrera, voulut faire vibrer les tendidos en plantant les bâtons à reculons. C’est un exercice qu’il maîtrise bien, très spectaculaire et qui porte donc sur le public. Oui, mais ! Pas avec un tonton de Dolores, épris de galop et maître du ruedo. Le Fandi s’en tira par une "petite voltereta" et dut se jouer la vie ensuite pour maîtriser la terrible charge du toraco. En une paire de banderilles, en voulant se montrer spectaculaire, il avait appris au toro l’étendue de la superficie de l’espace où il se trouvait et il lui avait aussi appris le contact de la corne contre l’homme.
Comme le tercio des piques, celui des banderilles connaît un âge sombre dans lequel le spectaculaire et le visuel ont pris définitivement le pas sur l’efficacité et le sens de la lidia.

3/ ¿Una faena de doblones?
Joselito Adame a été débordé par les charges incertaines et pesantes de 'Duque'. Il est resté devant et c’est déjà là un acte à saluer mais il faut avouer qu’il a été "bouffé" par ce toro. Pourquoi ? Parce que tout ce que nous venons de dire avant certainement (mais il ne s’agit que d’un avis d’un spectateur assis sur les gradins) et parce que la majorité des matadores actuels ont oublié qu’il existait des passes de châtiments promptes à régler un peu mieux la tête et les charges d’un toro. Actuellement, ces passes par le bas qui cassent la course de l’animal et qui l’obligent à des mouvements de cou très brusques et très violents (contraignant par là même la cage thoracique et le souffle de la bête) se transforment en souvenir. La plupart des toros modernes n’en ont pas besoin et chargent déjà sans problème pour le torero. Pis, beaucoup de faenas s’entament par le haut pour faire tenir debout des bêtes trop fragiles. Adame fit quatre doblones, genou plié, quatre, pas un de plus. C’est à croire que les novilleros apprennent tous la même faena. Trois ou quatre passes de réglage (parfois aucune) et puis vas-y mon petit, deux séries de derechazos et deux séries à gauche, quelques circulaires et/ou des manoletinas et puis tu tues. Voilà, c’est fait, le contrat tacite passé avec le public est rempli et tout le monde repart content. Oui, mais ! Pas avec un novillo comme 'Duque' qui n’avait rien d’un assassin mais qui mettait juste la tête comme un fou en passant comme un Concorde. Les coups de tête vinrent après, quand le novillo comprit qu’il pouvait faire ce qu’il voulait et surtout qu'il pouvait chercher ce qui se cachait derrière le leurre rouge. Je ne jette pas la pierre à Joselito Adame qui hier fut le novillero le plus en vue, mais qu’aurait-il perdu à poursuivre son œuvre par des passes courtes, par le bas… Qu'aurait-il perdu à faire une faena de doblones ? Rien, il n’y aurait rien perdu si ce n’est la compréhension d’un public venu voir de "vraies passes" lentes et bien arrondies. Le public ne vit rien de ce qu’il attendait sauf un môme qui s’arrimait dans la tourmente et qui finit par être clairement désarmé par son opposant.
Je ne suis pas un apologiste du passé ni un nostalgique d’une tauromachie que je n’ai pas connue mais certains toros imposent une manière de faire qui sort des canons contemporains. Personnellement, j’aurai préféré voir Joselito Adame nous servir un travail exclusivement fait de doblones techniquement efficaces que d’assister à son échec dans la résolution des problèmes posés par 'Duque'.
Au-delà de tout cela, ce type de toro actuellement détesté par les taurinos permet au moins de conforter l'idée que chaque toro de combat génère une lidia propre et unique et qu'en outre, la lidia d'un toro débute dès sa sortie du toril et se construit à tous les moments de sa vie publique.

>>> Retrouvez la galerie de cette novillada d'Antonio Palla sur le site.

25 novembre 2005

De la magnanimité des détails


L'aficionado "a los toros" est un râleur.

C'est bien connu, tout le monde le sait. Il peste, "roumègue", harangue, siffle et... ressasse sans cesse. Ses exigences déçues le poussent vers ce comportement qui agace, souvent, ses voisins de tendidos.
Parfois, cependant, d’infimes détails, des perles surgies du fond d’un océan de désolation, lui redonnent le sourire voire un franc optimisme.
« Tout n’est pas perdu », se dit-il alors.

Madrid, 8 juin 2002, Las Ventas.
La féria de San Isidro prend fin avec la traditionnelle corrida de Victorino Martín Andrés. Au cartel alternent Luis Francisco Esplá, Victor Puerto et Luis Miguel Encabo.
19h45 ou 50, je ne sais plus. Sort des chiqueros un toro, qui, tout de suite, déclenche des sifflements dans les rangs du tendido 7. 'Murciano', n° 84, cardeño oscuro, né en novembre 1998 et pesant 511 kilos. Léger peut-être au goût des siffleurs invétérés, mais « con trapío », dans le type de l’élevage, armure astifina mais pas démesurée. Ce toro va montrer tout au long de sa lidia une fougue inlassable, une caste qui transpirait dès les premières foulées dans le ruedo venteño. Rapidement tout le monde se rend compte que Luis Miguel Encabo va avoir fort à faire avec ce rare animal. La faena est bien entamée mais l’albaserrada prend finalement (à mon goût) le dessus tant son caractère codicioso s’exprime au fil des passes. Une vuelta al ruedo très applaudie récompensera ce prototype du taureau de combat (on pourrait cependant lui reprocher un tercio de varas quasiment anodin même si le victorino encaissa deux vraies piques, sans peine ni gloire pour autant). Le lendemain soir, à la télévision, le ganadero Victorino Martín García, évoquait même l’indulto
En soi, avoir assisté à ce déferlement de caste pourrait redonner du baume au cœur à nombres d’aficionados. Ce fut mon cas.
Cependant, ce qui marque aujourd’hui ma mémoire (au-delà de la charge du bicho) réside dans l’exécution d’un tercio de nos jours dévoyé, à tort, celui des banderilles. Moment d’anthologie, tout simplement.
Encabo invita Esplá à poser les palos avec lui. 'Murciano' était placé vers le centre de la piste, place des braves paraît-il et attendait qu’on vienne le provoquer. Alors se produisit ce qui ne se produit jamais dans les ruedos.
Aucun peón ne sortit des burladeros, sur ordre d’Esplá me semble-t-il. Encabo s’avança pour planter la dernière paire mais 'Murciano' restait, fier, au milieu de la piste. Encabo se plaça le long des planches, sur la gauche du toro, et tenta d’attirer l’attention du victorino qui fixait toujours droit devant lui le burladero où se trouvait Esplá. Dans un silence de cathédrale qui sied si bien à cette arène, Esplá quitta alors la protection de bois, lentement, en toute quiétude, pas après pas ; transcendé par une assurance époustouflante. Il se dirigea toujours au même rythme, sous le regard aimanté du toro, vers son compagnon de cartel qui observait, comme nous, la leçon. Les gradins frémissaient d’aise, de joie et les applaudissements éclatèrent ; applaudissements qui valaient 1000 oreilles et 150 queues. 'Murciano' n’y tint plus et déclencha sa course vers ce point jumeau formé par les deux toreros. Esplá s’effaça alors et laissa Encabo filer vers son office.
Debout, la plaza remercia le maestro d’Alicante de ce cours de tauromachie. Le toro n’avait subi aucune passe de la part du péonage, passes qui souvent ne sont que des recortes assassins et inutiles donnant des défauts à l’astado. Esplá fit ce qu’il fallait faire, apprendre au toro à se fixer sur un seul point de fuite, lui indiquer une sortie unique en ne le contraignant pas outre mesure. Quelle différence entre ce moment de « temple » et les pantomimes coutumiers qui se substituent à ce que l’on nomme le tercio de banderilles.

Pamplona, 11 juillet 1999.
Les Sanfermines battent leur plein, le temps est magnifique et cet après-midi, six toros de Miura sortent dans la « Meca ».
Comme d’habitude, les revendeurs sont là, fantômes indistincts au milieu des ombres de platanes. La police fait celle qui ne voit pas, elle tourne, inspecte en fermant les yeux et rien ne semble accrocher son regard en stand by.
« A los toros para hoy ? », « Tickets ? »... Ils ne disent que cela. Ce sont les dealers des papiers de la fête. Le revendeur est mal rasé, gouailleur et revêche. Il te parle comme à une vieille connaissance, te dit d’attendre là le temps de regrouper le stock d’entrées que tu désires.
Evidemment, il tente l’entourloupe, te fait prendre des « gradas » pour des « andanadas », t’explique sans rire que les billets sont plus chers aujourd’hui car ce sont les miuras et qu’à Pampelune, eh ben les miuras, ça se paye. Foutaises ! A force, on le sait tous, mais y’a pas d’autre moyen.
La revente à Pamplona, c’est une institution, le passage obligé. Le revendeur a la barbe qui pousse plus vite que les autres, ce n’est pas un commercial tout net ; il lui manque des dents, son âge est un mystère et ses amis sont revendeurs. Une fratrie !
18h30. La miurada commence et le public comme toujours est chaud, chaud bouillant. Au cartel, Sergio Sánchez qui fait sa despedida, ici, chez lui, Juan José Padilla, quasi inconnu et Antonio Ferrera dont la réputation se fait petit à petit. Cartel de banderilleros.
19 heures. Un colorado ojo de perdiz bondit dans le ruedo. Armé très large, typé maison et marqué du n° 38, né en décembre 1994. Padilla le reçoit, rien de spécial jusque-là.
Sonnent les clarines, et tout à coup, car ce fut soudain,'Bombito' (c’est son nom) traverse le cénacle tel un missile "tomahawk" et fond sur le réserve, pousse et pousse et pousse et pousse, il pousse encore pour beaucoup.
7 minutes, 8 minutes, 9 minutes ou 10 minutes ? Les avis divergent, on s’en fout royalement à vrai dire ; l’exceptionnel était là, sous nos yeux.
Un peón l’attrape par la queue, les capes s’affolent sur son mufle, glissent sans résultat.
Le « soleil » est en transe, tout le monde est debout, incrédule. Ceux qui aiment les toros, les quelques aficionados présents savent qu’il faut en profiter, c’est un événement.
A gauche, dans le tumulte et les applaudissements au toro, on entend s’affirmer une rengaine populaire, « el toro enamorado de la luna », que les peñas ont le temps de terminer avant que le miura ne daigne décoller sa tête du peto.
Je me suis dit alors que tout n’était pas perdu, que ces peñas si souvent agaçantes et bruyantes avaient montré là ce que devait être l’afición, une communion, une célébration tout simplement heureuse.
Ces détails de lidia et d’afición, de Madrid à Pamplona, n’ont qu’un seul point commun, qu’une seule ligne de force : un taureau de combat intègre, dans sa plénitude et sa grandeur.