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03 octobre 2011

Il était une fois une caisse en bois


D'aucuns hausseront les épaules, mais reconnaissons qu'il n'est pas, pour un aficionado lambda même curieux, évident d'approcher la caisse en bois renfermant les piques utilisées par les picadors. Les deux photos de Laurent Larroque publiées récemment («Fermée», «Ouverte») en montrent déjà beaucoup ; le texte de Marc Roumengou «À propos de piques et de butoirs»1 (extrait ci-dessous) a le mérite d'en dire davantage encore — si des empêcheurs de tourner en rond étaient tentés d'y voir un début de commencement de conflit d'intérêts2, ce n'est pas moi qui trouverai cela hasardeux... Enfin, toute personne désireuse d'apporter une ou des précisions sur le sujet (la caisse des piques, les piques elles-mêmes voire le «conflit d'intérêts») est cordialement invitée à le faire.

«Et puis il y a une chose très importante, mais généralement ignorée. Jusqu’en 1992, il existait un contrôle préalable des piques fait par les “parties prenantes” : éleveurs et picadors. Il avait lieu au siège de l’Unión de criadores de toros de lidia (UCTL) ; ensuite, chaque pique recevait une étiquette numérotée collée sur le tope, et un certificat de conformité, signé par les 2 parties, était placé dans la caisse (contenant 18 piques3), qu’une fois fermée on scellait par une bande de papier portant les sceaux des 2 organismes. Depuis le règlement espagnol du 27 février 1992, ce contrôle préalable n’existe plus.
Les caisses sont cerclées par le fabricant de piques lui-même, à l’aide d’une bande de papier fantaisiste qui ne signifie rien et n’a évidemment aucun caractère officiel. Pendant des années, il reproduisait les cachets des 2 organismes précédemment chargés du contrôle, les piques étaient étiquetées comme précédemment et la boîte contenait un certificat avec les cachets de l’UCTL (inexact d’ailleurs) et de l’Union nacional de picadores y banderilleros españoles : tout cela c’était des faux et usage de faux ! Le 15 janvier 2000, je l’avais signalé à Juan Pablo Jiménez Pasquau qui était alors président de l’UCTL ; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui hormis le fait que le contrôle préalable n’a pas été rétabli.
En Espagne, alors qu’auparavant le délégué de l’autorité devait avoir sur lui un gabarit pour contrôler les piques, le règlement de 1992 a supprimé celui-ci (en même temps que le délégué devenait gouvernemental). Donc impossibilité d’un contrôle aux arènes.
De toute évidence l’Union des villes taurines de France (UVTF) n’a pas encore connaissance de la disparition du contrôle préalable ! La preuve en est qu’elle prescrit toujours l’examen de l’intégrité des scellés de la boîte des piques et sur la présence du sceau (un seul et l’on ne dit pas lequel) posé par les “organisateurs” (organisateurs de quoi ? les 3 associations citées ne pouvant être qualifiées d’organisateurs).
Art. 62 :
Les piques seront présentées par l’organisateur au délégué de la CTEM avant l’apartado, dans une boîte scellée que celui-ci ouvrira. Elles ne serviront que pour une course et porteront, sur la partie entourée de corde, le sceau préalablement posé par les organisateurs compétents à savoir : «la Asociación de matadores españoles de toros y novillos y de rejoneadores, la Unión nacional de picadores y banderilleros y la Unión de criadores de toros de lidia».
[...] Conséquence de la disparition du contrôle préalable, nous rencontrons souvent — les vétérinaires de l’UCTL l’ont signalé lors de leur rapport de 1998 — des piques dont la pyramide d’acier a été trafiquée : faces de la pyramide plus ou moins creusées et arêtes concaves !» Marc Roumengou (juin 2008).

1 Un texte salutaire se terminant par ces lignes à valeur de manifeste : «Tant qu’un butoir efficace ne sera pas placé immédiatement après la pique proprement dite, tant que l’on ne sanctionnera pas sévèrement les picadors qui impriment un mouvement de marteau-piqueur à la garrocha, ainsi que ceux qui ferment la sortie au taureau (carioca), les blessures par pique continueront à pénétrer de 20 à 30 cm et plus dans le corps du taureau.» À bon entendeur...
2 Les premières lignes de l'article de Wikipédia énoncent qu'«un conflit d'intérêts apparaît quand un individu ou une organisation est impliquée dans de multiples intérêts, l'un deux pouvant corrompre la motivation à agir sur les autres.»
3 La caisse visible sur le second lien de ce post en contient 14 (NDLR).

>>> L'article 62 du règlement de l'UVTF peut être lu dans son intégralité en cliquant sur ce lien.

Images À Sangüesa © Laurent Larrrieu À Bilbao © Frédéric Bartholin

22 janvier 2009

5 años 5


En visite chez des amis entre Noël et le 2e jour de l’an, vous arrivez avec un ensemble pour le petit dernier et vous repartez à regret avec... une année complète de Toros ! En rentrant, vous les ouvrez un à un et vous placez dans quelques-uns des marque-pages — ainsi, vous saurez lesquels prendre en priorité le moment venu.
Le premier numéro de l’année 1989 (n° 1344 du 15 janvier) m’interpelle en proposant un papier d’El Tío Pepe, « Cinq, oui ; quatre, non », sur un sujet rarement abordé, et qui me tient à cœur tout autant qu’il me turlupine : l’âge des toros. Extraits :
« Dans un hebdomadaire taurin espagnol un revistero connu a publié récemment un article qui se résume en substance à préconiser le retour au toro de quatre ans à peine. Il aggrave son cas en précisant : « un utrero adelantado de quatre herbes ». [...]
D’abord parce qu’un toro de quatre herbes cela ne fait pas un toro de quatre ans ; tout au plus un utrero (trois ans) allant sur ses quatre ans, et ce n’est pas la même chose. [...]
La transition s’effectuera au moyen de deux questions : premièrement, le toro allant sur cinq ans est-il impropre au toreo moderne ? ; deuxièmement, comment le retour au cuatreño serait-il accueilli ? [...]
Je n’étaierai pas ma démonstration sur des exemples puisés dans un passé plus ou moins lointain, mais tout simplement sur la récente feria d’automne 1988. [...]
Enfin, le 3, les beaux Victorinos : au troisième (avril 1984) notre « Nimeño » sculpte l’une des plus belles faenas de la temporada madrilène ; J. A. Campuzano est vaillant, surtout à son premier (décembre 1983) et Ruiz Miguel s’envoie avec son courage légendaire d’abord le premier (décembre 1983) mais surtout l’énorme, le monstrueux « Pobretón » (décembre 1983) l’un des toros les plus imposants et mieux armés qu’on puisse voir. Relire la relation de Joël Bartolotti.
Et alors, c’est ça qu’on voudrait supprimer, et le remplacer par quoi ? Par des corridas plus faciles qui se dérouleraient uniformément dans l’euphorie, avec oreilles et queues tombant du palco ? Une palinodie qui nous mènerait tout droit à la décadence de la Fiesta ? Au misérable retour de l’utrero ?
Ne touchez pas au toro de lidia. »

Ces lignes d’El Tío Pepe, en particulier celles des deux premiers paragraphes, appellent, me semble-t-il, quelques précisions, rappels et/ou remarques :
1# Tout toro naît entre le 1er juillet et le 30 juin de l’année suivante (année ganadera) ;

2# C’est ainsi que lors de la prochaine temporada 2009, tout toro né entre le 1er juillet 2003 et le 30 juin 2004 portera le guarismo 4 (marque au fer rouge apposée généralement sur l’épaule droite et correspondant au dernier chiffre de l’année où se terminent les naissances, ici 2004) et sera donc cinqueño... à l’exception de ceux nés en juillet 2003 et qui ne pourront être combattus en juillet 2009 — et ainsi de suite — puisqu’ils auront 6 ans ! ;

3# On appelle becerro (veau) aussi bien l’animal qui vient de naître que celui de 2 ans allant sur ses 3 ans — noter que certains « toros » n’auraient que 13 mois de plus que certains veaux... :
becerro mamón (de la naissance au sevrage — destete en esp. — le petit n’aura ingéré que le lait maternel1) ou veau de lait (en esp. recental : « se dit de l’animal, mâle ou femelle, qui n’a pas encore paît, et qui par conséquent, sauf circonstances aberrantes, se nourrit toujours en tétant sa mère. À compter de la naissance, cette période dure approximativement 8 mois. » Alfonso Navalón) ;
becerro choto (moins de un an, on pourra utiliser le terme pour qualifier les veaux dans la période comprise entre le sevrage et 1 an) ;
becerro añojo (entre 1 et 2 ans) et
becerro eral (entre 2 et 3 ans).
L’eral a la particularité d’appartenir à deux tranches d’âge : celle du becerro et celle du novillo. Au même titre que l’eral (2 ans) qui sort en novillada non piquée, l’utrero est un novillo de 3 ans combattu en novillada piquée, et qui sera toro (corrida) entre ses 4 ans (de 4 à 5 ans, cuatreño) et ses 6 ans (de 5 à 6 ans, cinqueño) — 6 étant l’âge limite, celui de la « réforme » ;

4# Les naissances s’effectuent dans leur grande majorité entre les mois d’octobre et de mars (automne/hiver), avec un pic assez net entre décembre et février, mais on constate aussi qu’elles s’étalent désormais sur toute l’année2 : certaines naissances — pas toutes bien entendu — ont lieu en juillet (Carmen Segovia ou Victoriano del Río), en août (Marqués de Domecq, Salvador Domecq ou Samuel Flores), en septembre (Bucaré, Garcigrande ou Peñajara), en avril (Partido de Resina ou El Pilar), en mai (Juan Luis Fraile ou San Martín) et même, fait rarissime, en juin (Juan Pérez Tabernero ou Carmen Segovia) — y’a plus d’saisons ma p’tite dame !3 ;

5# Nous en arrivons maintenant à la notion qui fait débat : la notion d’herbe(s). S’il y a un consensus autour de la définition — au singulier, elle équivaut au printemps que le veau a passé à paître, et au pluriel au nombre de printemps que le veau a passé à paître —, il y a un malentendu quant à son interprétation. Et attention, paître c’est paître, c’est-à-dire « manger l’herbe sur pied » selon Le Petit Robert ; ce qui n’est pas la même chose que se nourrir du lait de la mère qui paît... Sinon il faut revoir la définition.
Bref, après une courte introduction, El Tío Pepe débute son papier en écrivant : « Dans un hebdomadaire taurin espagnol un revistero connu a publié récemment un article qui se résume en substance à préconiser le retour au toro de quatre ans à peine. Il aggrave son cas en précisant : « un utrero adelantado de quatre herbes ». »
Pourtant, d’un certain point de vue, un toro peut tout à fait avoir 4 ans bien tassés et avoir passé 4 printemps à paître (4 herbes). Prenons l’animal né en janvier 2005 (guarismo 5) et sevré à la fin de l’été. Il ne passera son 1er printemps à paître qu’en 2006, le 2e en 2007, le 3e en 2008 et le 4e cette année. S’il est combattu au mois d’août prochain, il le sera à 4 ans, 7 mois et 4 herbes !
Choisissons un autre exemple et appliquons cette fois-ci la logique d’El Tío Pepe qui renvoie clairement à l’aspect « temporel » de la notion (merci Laurent) plutôt qu’à sa « valeur nutritionnelle » ; ou le nombre de printemps pris en compte sans se soucier de savoir si le veau a réellement pu goûter cette si riche et importante herbe de printemps (?)4. Notre toro naît en novembre 2004 (guarismo 5) et compte ainsi déjà 1 herbe en 2005 (alors qu’il ne sera sevré qu’en plein été et n’aura donc pas brouté l’herbe de printemps), puis 2 en 2006, 3 en 2007 et 4 en 2008 (5 en 2009). Mais en avril 2008 il est utrero, d’où la traditionnelle (et curieuse) formule : « compter une herbe de plus que d’années »4. En revanche, le toro né en avril 2005 (guarismo 5) aura effectivement 4 ans lors de sa sortie dans l’arène en mai/juin 2009, mais toujours 4 herbes ; nous sommes bien en présence de l’utrero adelantado (de 4 ans et 4 herbes) évoqué par le revistero espagnol et qui agaçe tant El Tío Pepe ;

6# Par conséquent et du fait (liste non exhaustive) :
de l’étalement des naissances sur toute l’année ganadera, et partant de là des sevrages — intervenant selon les élevages entre 5 et 10 mois après la mise bas ;
des périodes de sécheresse (plus longues et plus fréquentes ?) ;
des différences de quantité et de qualité des pâtures (en fonction de la localisation des ganaderías et de leur géographie) ;
de la variété (lait maternel, herbe, foin, paille, pienso5...) de l’alimentation du toro ainsi que
de sa plus ou moins bonne maîtrise ;
la notion d’herbe faisant référence à la « saison d’herbage » ou à l’« année de pâture » apparaît somme toute assez aléatoire, tandis qu’elle devient presque obsolète lorsqu’elle est employée comme synonyme de « printemps » — à rapprocher de la notion d’âge ;

7# Car les dates de naissance (mois et année) sont connues ; aussi, calculer l’âge d’un « toro » ne devrait pas causer de souci. Quoique... Prenez 'Billetito' du Puerto de San Lorenzo, né en mars 2004 (guarismo 4) et sevré à l’automne ; il trépassa à Madrid sous l’épée de M. A. Perera... le 23 mars 2008 ! Le doute est ici permis car le jour de la naissance des toros ne figure pas sur la fiche sorteo... 'Billetito', certifié utrero adelantado, devait tout juste avoir 4 ans (et 4 herbes selon El Tío Pepe) ou, tout juste 4 ans et 3 herbes si l’on tient compte de son premier printemps consacré à se nourrir du lait de sa mère ;

8# Un veau né en hiver, par exemple en février 2005 (guarismo 5), et sevré entre 5 et 7 mois (entre juillet et septembre) pour certains auteurs, ou entre 8 et 10 mois (entre octobre et décembre) pour d’autres6 (plus nombreux) ; ce veau ne connaîtra sa première herbe (de printemps) qu’en 2006, et n’en comptera donc que 4 au moment de sa sortie dans l’arène en juillet 2009 (4 ans et 5 mois), voire seulement 3 s’il est combattu en mars (4 ans et 1 mois = utrero adelantado) !
De fait, tous les veaux nés entre janvier et mars (et plus tard a fortiori) et sevrés tôt à 6 mois (entre juillet et septembre), ou nés entre octobre et décembre et sevrés plus tardivement à 8/9 mois (entre juin et août/septembre), ne profiteront pas complètement de « l’herbe qui croît de toute part au printemps tandis qu’elle végète en hiver ou pendant un été sec. »7 Seuls les veaux nés à la fin de l’été et sevrés 6/7 mois plus tard brouteront leur première herbe le printemps suivant (de l’année suivante of course !) ;

9# Nous avons vu que les herbes équivalaient au nombre de printemps que le toro a passé à paître. Soit, mais peut-on accorder une herbe au veau qui aura été sevré en mai/juin, ou au toro qui sortira dans le ruedo à cette période de la temporada ? J’avoue ne point trop savoir quoi en penser... De même, il y a sans nul doute des coins d’Espagne où le printemps est autrement précoce, et où l’été prolonge avec force générosité les bienfaits printaniers sur une durée plus ou moins longue ;

10# Enfin, quid du célèbre (ou légendaire ?) « toro de 4 ans et 5 herbes » ? Ou tourné différemment, quel toro devant être lidié lors des prochaines San Fermín pourra prétendre répondre à ce profil ? Entendons par là ceux qui auront 5 années de pâture (printanière) complète... À Pampelune en 2009, seront « toros de 4 años y 5 hierbas » uniquement :
ceux nés en août 2004 (ou entre la mi-juillet et la fin juillet puisque la féria se déroule la première quinzaine de juillet) et sevrés à 6 mois (février), 7 (mars) voire 8 en avril 2005 ;
ceux nés en septembre 2004 et sevrés à 6 mois (mars) et 7 (avril) ainsi que
ceux nés en octobre 2004 et sevrés à 6 mois en avril...
Ceux-là et ceux-là seuls auront bénéficié du printemps 2005 dans sa quasi totalité ! Ces toros auront bien 4 ans, 11 mois (ou 10 ou 9) et 5 herbes (2005, 2006, 2007, 2008 et 2009) en juillet 2009. Mais comme on peut le constater, l’expression « toro de 4 ans et 5 herbes » ne concernera à Pampelune qu’un nombre faiblissime de bêtes, vu qu’une toute petite minorité d’entre elles sera née en août, une très faible proportion en septembre, et que celles nées en octobre auront probablement été sevrées à 8 mois plutôt qu’à 6 !

Une conclusion s’impose : si Pampelune souhaite présenter des toros de 5 herbes ou de « 5 años de pasto », ceux-ci devront « nécessairement » avoir 5 ans... De toutes les façons, les gars de la Casa de Misericordia ne doivent pas être du genre à se prendre la tête à compter les herbes ! Vous non plus ?…

À l’instant précis où je me laissais aller à écrire ce grossier mensonge, je saisissais le marque-page du n° 1347 du 19 mars 1989, dans lequel Marc Roumengou, réagissant à un autre article d’El Tío Pepe paru fin 88 dans la « vieille dame », apportait heureusement de l’eau (limpide) à mon moulin :
« Sur 5 ans, âge du taureau de combat, alors que 4 ans est celui du novillo8, il faut insister sans cesse malgré les affirmations réitérées depuis des décennies sur la précocité de cette catégorie de bovins, affirmations que n’est venu étayer aucune preuve et dont le principal objectif était de faire accepter du bétail jeune lorsque l’on n’avait que l’examen de la denture pour apprécier son âge.
À l’inverse de cette propagande et dans l’étude qu’il a publiée en 1977, le docteur-vétérinaire J. A. Ramagosa Vila expose que « le taureau de combat espagnol appartient au groupe des races tardives ou autochtones... son ossification osseuse et cartilagineuse (brides) ne s’achève pas avant 4 ans accomplis et ce, en bonnes conditions de conduite de l’élevage et d’alimentation ». Ceci a pour corollaire une certaine « fragilité » des bêtes plus jeunes ou dont l’alimentation aura été imparfaite. »

Mes très chères sœurs, mes très chers frères, sachez-le, il va falloir (beaucoup) prier — eh oui, il est des situations compromises où il ne reste plus guère que la prière — si vous souhaitez voir (beaucoup) plus fréquemment le toro de 5 ans... Car si vous aimez, comme je l'aime, le toro con toda la barba y con sentido, alors il y a fort à parier que le cinqueño vous offre davantage de promesses que son cadet.

NB Vous je ne sais pas, mais moi je le sens bien le rectificatif...

1 Des marques spécialisées dans la production d’aliments industriels pour ganado de lidia et destinés aux éleveurs proposent, outre des piensos, des « compléments alimentaires » censés favoriser la transition entre le lait maternel et la nourriture dite « solide » (sevrage) pour des veaux non encore sevrés. Business is business...
2 Merci à Las-ventas.com et à sa section « Apartados » (2008). Une curiosité, les dates de naissance du lot madrilène de Palha affichaient 6 mois différents. Autre curiosité, Martelilla amena 2 lots : les toros étaient tous nés entre octobre et février, tandis que les novillos l’étaient entre juillet et septembre.
3 L’un des objectifs est clair : le gros des courses ayant lieu entre avril et septembre, en programmant des naissances d’avril à septembre, les éleveurs peuvent tout au long de la temporada proposer aux empresas des utreros adelantados (de seulement 3 herbes).
4 Logique « parfaitement » explicitée par Pierre Mialane dans La Tauromachie, Histoire et dictionnaire, Robert Laffont, Collection Bouquins, 2003. : « HIERBA, parfois YERBA. L’usage ganadero veut que l’âge des animaux soit exprimé en primaveras pasadas (printemps vécus) ou mieux en nombre d’« herbes » broutées au printemps. Les bêtes naissant en hiver, elles commencent à brouter dès le printemps. Elles ont donc une herbe alors qu’elles n’ont encore que quelques mois. Ce qui fait qu’un animal de deux herbes aura un peu plus d’un an, un de quatre herbes sera âgé de trois ans. L’âge exprimé en herbes est donc supérieur d’une unité à celui exprimé en années ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?
5 À ce propos, lire attentivement les lignes sur le passage d’un mode d’élevage extensif à un mode semi-intensif, voire intensif lorsqu’il s’agit de préparer une course... Quelques semaines avant de sortir en piste, les toros, soumis au régime pienso et parqués dans des cercados caillouteux, brouteront des yeux, et seulement des yeux, l’herbe de printemps qui pousse effrontément et à foison derrière des palissades en tôle.
6 Luis Fernández Salcedo (El Toro bravo, Ministerio de Agricultura, 2e éd., 1993 & La Vida privada del toro, Egartorre, 3e éd., 1996) penche pour 8 mois. D’ailleurs, Salcedo préconise en substance ceci : les sementales couvriront les vaches au printemps (de mars à juin), qui mettront bas leurs veaux en hiver (de décembre à mars), lesquels passeront leur premier printemps à téter leurs mères, puis seront séparées d’elles (sevrage) 8 mois plus tard, d’août à novembre, mois au début duquel ils subiront l’épreuve du fer (herradero).
7 Michel Ots, Plaire aux vaches, Atelier du Gué, Villelongue d’Aude, 2001.
8 Oui, oui, vous avez bien lu !

Images Toros du Marqués de Albaserrada en train de se chauffer les oreilles dans les corrals de Vic en 1988, photo © Gilles Cattiau (Toros n° 1350 du 7 mai 1989) Trop occupé à savourer le lait maternel… Chez Pablo Mayoral (Madrid, mai 2008) © Campos y Ruedos  ‘Peluquero’, 5 ans, 6 mois (janvier 2003) et 5 herbes (de 2004 à 2008), un Cebada Gago avec la tête d'un à-qui-on-ne-la-fait-pas, dans les Corrales del Gas à Pampelune © Campos y Ruedos Fin 2006, herradero chez les Héritiers de Christophe Yonnet où, une fois n’est pas coutume, le fer du guarismo (7) brûle l’épaule gauche © Campos y Ruedos Né en novembre 2002 (guarismo 3), lidié à 5 ans, 11 mois et 5 herbes (de 2004 à 2008) le dimanche 12 octobre dernier à Las Ventas par Hernán Ruiz ‘El Gino’, ‘Garabato’ du Conde de la Maza fut ovationné à l’arrastre © Juan Pelegrín

14 décembre 2008

Digression sur la pique en arrière


Tout a commencé par un détour du côté du forum La Bronca sur lequel le pertinent bob El Nuevo, suite à un passage par le non moins pertinent « OBNI »1 Sol y Moscas, pose à ses collègues bronquistes et pas tristes une devinette agrémentée d’un sondage... Bzzz ! je file illico au pays du soleil et des mouches, je trouve la réponse (Ruiz Miguel) mais je reste collé au papier : Puyazo trasero. Plus exactement à cette image graphiquement magnifique et ainsi légendée : « En lisant les textes de Torear sur la suerte de varas, m’est venu à l’esprit cette acte de protestation d’un graffiteur madrilène contre la systématisation de la pique en arrière. »

La pique en arrière, le puyazo trasero, accepterait au moins deux sens — je n’en vois guère d’autres. Le premier renvoie à un type de pique, au même titre que la pique dans la croix, la pique tombée, la pique dans l’épaule, la pique en arrière et tombée ou la pique dans le morrillo. Le second englobe toutes les piques qui ne sont pas portées là où elles devraient l’être, à savoir dans le morrillo. Ce post n’ayant nullement l’intention d’inventorier tous les types de pique précédemment cités et leurs effets, nous nous contenterons de la première acception enrichie de sa cousine éloignée (du morrillo bien sûr) : la pique dans la croix.

Et pourquoi donc s’intéresser uniquement à la pique dans la croix et à la pique en arrière ? Pour la simple et bonne raison que deux vétérinaires espagnols, Luis F. Barona Hernández et Antonio E. Cuesta López, ont montré et pu vérifier, lors d’une étude biométrique très fouillée réalisée à partir de données collectées en 1996 et 19972, que ces piques se disputaient haut la main les deux premières marches du podium...

Toutes les citations qui vont suivre sont tirées de cette étude dont les résultats et les conclusions furent publiés dans leur remarquable livre
Suerte de vara édité en 1999 par la Diputación de Valencia.

Les piques dans la croix et les piques en arrière représenteraient à elles deux entre 70 et plus de 80 % des piques recensées ! Avant de mieux les définir afin de mieux les identifier, parlons chiffres... Des chiffres suffisamment éloquents pour que l’on y regarde d’un peu plus près et qui, malgré le temps qui passe, sont à n’en pas douter toujours et malheureusement d’actualité...

Environ 70 % des premières piques se partagent entre celles dans la croix (37 %) et celles en arrière (33 %), contre 74 % env. pour les secondes (41 % dans la croix et 33 % en arrière) et près de 82 % pour les (rares) troisièmes (43 % dans la croix et 39 % en arrière). À titre de comparaison, sur l’ensemble de la période étudiée, pour chacun des types de pique, en s’intéressant aux deux piques obligatoires et à l’incertaine troisième, les auteurs communiquent les pourcentages suivants :
- Dans le morrillo : 6,3 % environ ;
- Dans la croix : 40,4 % ;
- Tombée : 11,2 % ;
- Dans l’épaule : 7,1 % et
- En arrière : 34,8 %.

Pour information, ils nous rappellent également que la profondeur des lésions, provoquées entre autres par l’action conjointe du picador et de sa pique (dont la partie pénétrante « pyramide + cordes » mesure 8,7 cm environ), de la poussée du toro tout en tenant compte « de l’élasticité des tissus et de la contraction des muscles au moment de la rencontre »3, oscille en moyenne entre 24,7 cm pour la pique dans la croix et 25,9 cm pour la pique tombée (24,8 cm de moyenne pour l’ensemble des types de pique), soit quasiment trois fois la partie pénétrante de la pique !

Cela étant dit, revenons à nos deux piques motivant ce post — qui s’annonce finalement bien plus long que prévu...
« Pique dans la croix : ce type de pique est localisé à la réunion de la ligne du dos et de l’aire imaginaire qui unit les extrémités thoraciques (lieu indiqué pour l’estocade) dénommée région de la croix. Les muscles les plus importants de la tête ne s’y trouvent pas, au contraire de la musculature du dos et des membres antérieurs ou thoraciques. [...] Actuellement, ce type de pique est malheureusement le plus fréquent. [...] Une pique dans la croix ne parvient pas à « canaliser » les charges ni le coup de corne du toro en vue des étapes successives du combat ; en revanche, des claudications peuvent survenir [et], même si la zone atteinte ne constitue pas une région vitale pour le toro, nous considérons qu’elle l’est pour le bon développement de sa locomotion tout au long de la lidia.
Pique en arrière : ce sont les piques situées dans la région du dos. Leur action est néfaste, car elles lésionnent seulement les muscles se rattachant au rachis et peuvent même, plus en profondeur, endommager les côtes. La pique en arrière est inadéquate pour le toro : elle ne régularise pas son coup de corne ni n’affaiblit sa poussée tandis qu’elle rend difficile sa locomotion. De même, la force de la corne développée dans la poussée restant confinée dans le caparaçon et le cheval, son effet est irrégulier et incertain.

Après quoi je vous livre l’épilogue de leur étude.

Conclusions :
1/ Les piques les plus adéquates, sur les plans anatomique et fonctionnel, sont celles placées dans le morrillo4. L’étude montre que ce type de pique est la moins fréquente (6,3 %).
2/ Les piques qui détériorent le plus la locomotion, par ordre d’importance, sont : celles portées dans l’épaule, celles tombées et celles dans la croix.
3/ Les piques en arrière (Note CyR : ici synonymes de piques dans le dos) portent préjudice aux conditions physiques de l’animal avec pour conséquences l’évidente douleur de la région dorso-lombaire et la diminution de l’allant du toro.
4/ Il conviendrait de déterminer législativement que la zone correcte de l’implantation de la pique est le morrillo.
5/ Nous interprétons que l’abus constaté durant l’exécution de la suerte de vara doit être considéré comme une fraude du picador et du matador ; du premier pour l’exécuter et du second pour le permettre, voire pour le solliciter, l’exiger, et ce toujours, clairement, au détriment du toro et de sa lidia.
6/ Nous considérons que l’actuelle portion pénétrante de la pique doit être diminuée afin que les lésions produites, qui, comme nous l’avons vérifié, atteignent dans de nombreux cas une longueur trois fois supérieure à sa taille, fussent beaucoup moins nuisibles tout en permettant un meilleur dosage de la pique. » Luis F. Barona Hernández & Antonio E. Cuesta López

Pour paraphraser Sol y Moscas, « en lisant l’étude de Barona Hernández et de Cuesta López sur la suerte de vara, m’est venu à l’esprit que le tercio de varas était un système imbriqué dans un autre système, la corrida, elle-même système dépendant d’un autre... » Et la tête a commencé à me tourner ; je suis parti au lit avec une de ces gueules de bois, je ne vous raconte pas. Agir sur la seule composante toro ne suffit pas. Agir sur le règlement et lui seul ne suffit pas. Agir exclusivement sur le dessin de la pique ne suffit pas. Agir en brandissant la sanction ne suffit pas. Agir en agitant la carotte de l’intéressement non plus. Agir sur, et cetera.

Régénérer le premier tiers ? Je ne peux m’empêcher de penser à la fumisterie intellectuelle des gesticulations récentes et actuelles autour de la pique andalouse entretenue par certains ; tout comme je ne peux m’empêcher d’avoir en tête la belle utopie (sans lendemain ?) du Décalogue5 portée par d’autres. Il sort un animal sans race et vous assistez à un ersatz de tercio de varas — ou le premier tiers devenu un « mal nécessaire ». Au contraire, déboule du toril le toro-toro et tout est bon pour dézinguer l’ennemi d’une Fiesta qu’ils ne veulent pas voir. Dans ces deux cas extrêmes, les mêmes piques absurdes car inefficaces et déloyales ; au mieux, l’animal sans race résistera après la première pique tandis que le toro-toro le fera en sortant de la troisième ou de la quatrième... Est-ce suffisant pour tolérer, fermer les yeux sur le dessin inique de la pique, ses emplacements inconséquents et son « maniement suspect » quand on lit que les vétérinaires ont, par exemple, relevé jusqu’à 5 trajectoires différentes pour une même pique !?

Les piques en arrière — ici toutes celles n’atteignant pas le morrillo — ont de beaux jours devant elles, a fortiori si la pique andalouse venait à s’installer durablement dans le paysage taurin en ayant été « vendue » comme... moins destructrice ! Il y avait des piques en arrière avant, il y en a aujourd’hui et il y en aura demain, quel que soit le bétail proposé, qu’il fusse de Zalduendo ou de Dolores Aguirre. Question de « bon sens », sans doute, pour les matadors qui ont vite compris qu’avec la pique en arrière (et longue parce que carioquée), ils allaient sacrément augmenter leurs chances de pouvoir mettre en place leurs faenas chorégraphiées qui plaisent tant aux publics... Question de « survie », sans doute, pour les picadors qui ont vite compris qu’avec la pique en arrière (et longue parce que carioquée), ils allaient sacrément augmenter leurs chances de ne pas mordre la poussière a las seis de la tarde... Et puis entre nous, franchement, si les piques en arrière étaient si nocives pour des toros que nous verrions dès lors tomber comme des mouches à longueur de corridas, cela ferait un bail qu’une frange d’aficionados — pas aussi restreinte que nous pourrions l’imaginer car non exclusivement composée de « prototauromaches » goyesques — aurait mis le feu aux arènes, non ? Piouuu ! on se calme...

Quand, en compagnie de Solysombra, l’éleveur Hubert Yonnet se remémore avec émotion le souvenir de son 'Montenegro' et des six (ou 7) piques qu’il reçut en précisant, en martelant que dis-je, qu’il s’agissait de « six vraies piques... fortes » ; à quel genre de piques croyez-vous qu’il fait allusion ? À moins d’un incroyable mirage taurin (ou miracle saint-severin), vraisemblablement aux piques « absurdes car inefficaces et déloyales » évoquées plus haut, mais qui n’empêchèrent pas ‘Montenegro’, parce que novillo puissant, brave et encasté, de ferrailler sous le fer en se grandissant. « Se grandir sous le fer » suppose bien évidemment plusieurs rencontres (3, 4, ... 7 ?), en commençant par une indispensable brève première se poursuivant par une seconde guère plus longue, toutes dépourvues, cela va sans dire, de la lamentable carioca. Du coup, les piques seraient toujours en partie absurdes car inefficaces, mais elles auraient perdu une grosse part de leur caractère déloyal...

Et si c’était cela dans le fond et au-delà de tout le reste — agressivité du bétail et emplacement du fer compris — la véritable plaie du premier tiers : la systématisation de la carioca ? Une carioca — née avec l’apparition de ce fichu peto6, faut-il le rappeler — sous laquelle on endort à peu de frais l’animal sans race, mais grâce à laquelle on s’acharne à prolonger la rencontre en emprisonnant honteusement l’impétueux toro-toro pourtant porteur de si belles émotions, de si justes et retentissants succès qui font l’histoire du toreo...

Voilà pourquoi, personnellement — et histoire d’aller au bout de leur propre logique, aussi paradoxale que navrante quand on y réfléchit —, je ne verrais pas d’un mauvais œil des courses de toros dans lesquelles officieraient certes les mêmes acteurs qu’aujourd’hui, mais à la différence près que les matadors se chargeraient des réceptions, des mises en suerte, des quites, de la mise à mort — si le toro n’a pas été tué avant — et C’EST TOUT ! Basta la faena de muleta ! puisque ces piques absurdes ne peuvent s’entendre ni se justifier que sans elle, étant donné qu’elles n’ont strictement aucune vocation à y amener la bête dans de bonnes conditions7.

Vous verrez, on ne pinaillerait plus sur le tercio de varas, nos pauvres têtes s’en trouvant soulagées. Et vu les redoutables clients que « les picadors ces héros » se coltineraient, les piques tomberaient là où elles tomberaient, de cariocas il n’y aurait car... Bim-bada-boum ! BATACAZO ! Croyez-moi si vous voulez mais à ce stade de l’évolution du combat, on ne chercherait plus à traquer la part d’absurdité du système, la question de l’efficacité demeurerait sans réponse du fait même de son incongruité ; quant à la loyauté, l’invoquer, pour qualifier ce rite païen à l’esthétique puissante et sauvage élevé à la gloire de l’homme et du toro-toro, serait pur non sens... À mon avis...

1 Un « Objet Blogosphérique Non Identifié », oui, ça existe !
2 En 1996 : 13 corridas à Séville, 8 à Madrid et 6 à Cordoue (162 toros). En 1997 : 11 corridas à Séville et 8 à Cordoue (115 toros). 2 personnes mobilisées pour chacune des courses : une dans le callejón (localisation de la pique et effets immédiats), une autre dans le desolladero (localisation et profondeur des lésions en cm à l’aide d’un « T » métallique gradué de 0 à... 30 cm !). Photographies, prises de notes, mesures, etc.
3 Marc Roumengou dans À propos de piques et de butoirs (04.07.2008).
4 Voir le libellé Morrillo dans la liste à gauche.
5 Decálogo de la suerte de varas.
6 Que l’on se rassure, l’abolition du caparaçon n’est pas à l’ordre du jour... Excusez ma naïveté, mais en quoi le caparaçon devrait « nécessairement » induire, pêle-mêle, des chevaux massifs, la carioca, des picadors qui pompent, vrillent, rectifient, attendent que le toro vienne se fracasser sur leur mur au lieu de lui présenter de ¾ face le poitrail du cheval en tentant de piquer avant contact ?
7 On concèdera aux inconditionnels, et ce dans un élan de grande générosité, que le morceau de flanelle puisse, à la rigueur, servir à une paire de doblones suivie d’une série de trois ou quatre valeureuses naturelles paraphées de leur pecho dominateur au centre du ruedo, voire même d’un improbable abaniqueo muy torero préparant l’ultime clou de la course : donner la sortie au toro au moment de lui porter le glaive.

Images Montage ou pas ? « Acte » anti-taurin ou faut-il croire Solymoscas ?... © Sol y Moscas Une pique dans la croix une pique en arrière — appréciez l’allure générale du cavalier et de sa monture — à deux rasos « saboteurs » de la Fiesta, Parentis 2008 Un batacazo — une sorte d’« attentat » pour le mundillo — perpétré à Pâques 2008 par un miura arlésien et « terroriste » © Camposyruedos

22 octobre 2008

Alfonso y el estribo


Dans une toute récente et intéressante contribution sur le premier tiers, À propos de piques et de butoirs / Deuxième partie, Marc Roumengou s’élève contre un certain nombre de points essentiels à ses yeux (et aux nôtres) dont, entre autres, la pratique éminemment néfaste du picador consistant à « imprimer un mouvement de "marteau-piqueur" à la garrocha (les Espagnols appellent cela mete y saca) » qui « n’est interdite par aucun des 2 règlements précités » (Reglamento de Espectáculos Taurinos & Règlement Taurin Municipal). N’ayez crainte M. Roumengou que si nous ne l’avions peut-être pas encore évoquée ici, nous ne manquons toutefois jamais l’occasion de rappeler avec force aux castoreños que nous ne goûtons pas, mais alors pas du tout, leurs méthodes de bouchers indélicats !

Toujours au sujet du premier tiers, toujours au sujet d’un fait grave mais parfaitement occulté celui-là, Alfonso Navalón (Huelva 1933 - Salamanca 2005) tenta d’interpeller en son temps le monde taurin sur « le crime de l’étrier de pique ». « Navalón no era un santo... » et n’était pas non plus réputé pour ses bonnes manières, son sens de la diplomatie ou de la modération. Aussi, concernant l’article décapant qui suit, non daté mais vraisemblablement écrit fin XX°-début XXI°, il évoque un étrier, le droit, pesant « más de treinta kilos » ! Il n’y allait certes pas par quatre chemins et ne faisait pas dans la dentelle mais quand même ! Ce chiffre ultra voire ridiculement élevé pour être vrai1 fut aisément contredit par un test ultrascientifique réalisé à Morille chez Matías Carretero par un quart de Campos y Ruedos. De leurs petits bras ultramusclés, deux d'entre nous soupesèrent la bête en fer puis, ultrasérieux, nous demandâmes tous l’avis du ganadero qui, dans un froncement de sourcil plein de surprise, nous annonça quelque chose comme : « un poco más de tres kilos ». Et tous les quatre, ultrasoulagés, d’approuver sur le champ cette réponse ultraprécise et proche de nos estimations, quoiqu’ultra-éloignée du chiffre avancé par l’"ultra" de la critique taurine.

Plus sérieusement, lorsque l’on a cet indestructible engin entre les mains, on frémit à l’idée d’imaginer ce que peuvent "ressentir" les toros qui viennent s’y fracasser le crâne ! Les picadors ayant, dans un moment d'égarement, l’heureuse attitude de citer le toro de face, puis très fréquemment la fâcheuse manie de positionner leur monture perpendiculairement à sa course en ne portant le fer avec "tout" leur poids qu’une fois le contact toro-peto sur le point d'être réalisé, il n’est pas aberrant de croire que certains d’entre eux, sur ordre ou non de leur matador, s’arrangent pour présenter sciemment l’étrier au toro2 avec la nette et condamnable volonté de réduire rapidement et significativement sa puissance3...

Cela étant dit, vous trouverez ci-après une tentative de traduction, ce qui, soit dit en passant, doit bien faire marrer les collègues. Bref, les hispanophones ont à leur disposition le texte original d'Alfonso Navalón en cliquant sur ce dernier lien puis sur « Las mejores críticas » et enfin sur « El crimen del estribo de picar. El 60 por ciento de los toros sufre fracturas de cráneo ». Bonne lecture à toutes & à tous.


« Le crime de l’étrier de pique. 60 % des toros souffrent de fractures du crâne

Comme nous évoluons dans un monde d’ignorants ; comme la majorité des responsables chargés de veiller à la décence de la Fiesta et, surtout, à l’intégrité du toro ne remplissent pas leur devoir, la plus grande aberration du combat du toro continue d’être impunie ; celle qui, chaque tarde, fait que de nombreux toros arrivent au troisième tiers avec de graves lésions qui rendent pratiquement impossible tout "jeu normal" à la muleta. Il se trouve qu’il y a plus de trente ans je dénoncai dans les plus grands journaux nationaux qu’un crime était en train de se jouer à la pique. Qu’il y avait beaucoup plus grave que les piques dans la pointe de l’épaule, la carioca et le fait de fermer la sortie au toro afin de laisser l’animal à moitié invalide avec pour unique finalité la recherche du triomphe commode du torero en échange de toute la vigueur du toro. Que personne ne voulait se rendre compte du funeste rôle de l’étrier de pique4 : une quille d’acier contre laquelle le toro s’écrase. Et comme il nous est possible de l’observer, le picador retire son pied protégé par l’armure de fer pour laisser seul ce bloc de plus de trente kilos contre lequel le toro donne des coups de cornes, se causant de graves lésions, parfois mortelles — il ne reste plus qu’à puntiller le toro au sortir du tercio de piques. Et ce que les personnes attribuent à de l’invalidité n’est rien de plus qu’une mort anticipée survenue contre la masse de l’étrier.
Au campo, il ne se trouve plus un seul ganadero tientant les mâles ou les vaches avec ce modèle, criminel, utilisé dans les arènes. Dans tous les élevages5, un morceau de pneu est posé afin de réduire les effets du choc. Il y a trente ans de cela, je proposai que cette pratique soit adoptée dans l’arène. Mais comme ceux chargés d’élaborer le règlement et de le faire respecter ne savent pas ce qu’est un toro, personne n’a souhaité prendre de mesures contre cette cruauté dont est victime le toro chaque tarde durant. Cela sans compter toutes les nombreuses fois où les toros s’abîment les yeux et arrivent à la muleta en manifestant des symptômes qu’ils n’avaient pas au moment du reconocimiento.
Lors de ma réapparition après sept années d’absence à la feria de San Isidro, une nuit je rencontrai dans une tertulia le fameux taxidermiste Justo, qui dissèque la plupart des têtes de toros importants — commande du torero pour commémorer un triomphe à Madrid ou du ganadero qui veut perpétuer dans son salon le comportement d’un exemplaire exceptionnel. Justo reçoit dans son atelier les têtes de ces toros remarquables et, pour réaliser son travail, commence par les décharner et leur enlever la peau pour ensuite modeler le plâtre en l’ajustant à l’anatomie du toro et le reproduire le plus fidèlement possible. Après avoir enlevé la peau du front, la première chose que Justo découvre ce sont les marques fatidiques de l’étrier de pique. Il me confia ceci à la fin d’une tertulia à Puerta Grande, que dirige mon fraternel compagnon José Antonio Donaire, un de ces rares chroniqueurs qui n’a pas honte de confesser en public qu’il apprit beaucoup lorsque nous travaillions ensemble à Informaciones.
Ce que je vais vous dire, Justo l’a dit il y a quelques jours de cela en public : 60 % des toros qui arrivent dans son atelier souffrent de fractures du crâne ou de graves fissures au front, conséquences du choc contre le néfaste étrier de pique. Il paraît incroyable qu’il y ait eu tant de réformes du Règlement (par les politiques incompétents successivement en poste) et que personne n’ait remarqué que l’étrier de pique, avec ses trente kilos en forme de quille, se révèle être beaucoup plus dangereux que tous les maux que l’on impute communément au malheureux tercio de piques (pique actuelle criminelle ou poids démesuré du caparaçon et des chevaux percherons). Si 60 % des toros exceptionnels qui arrivent à l’atelier du taxidermiste, après avoir survécus aux ravages causés par les picadors, ont le front partagé en deux, il ne reste plus qu’à se demander quel est le pourcentage de toros qui arrivent à la muleta sans les conditions physiques minimales pour pouvoir charger.

Les éleveurs
Je crois que lors de la dernière assemblée de l’"Unión nacional de Afeitadores de Toros de Lidia" une requête fut portée à la connaissance de l’Autorité Incompétente afin que le tercio de piques soit réformé. Au bout de tant d’années passées à baisser leurs pantalons face aux exigences honteuses des figuras (si no afeitas, no lidias), ils se sont rendus compte, outre cette pique criminelle (qu’ils réclament à présent pivotante afin d’éviter les boucheries auxquelles nous assistons chaque tarde) et hormis leur demande de limiter les poids du caparaçon et des chevaux, qu’ils se devaient d’exiger que l’étrier de pique soit recouvert de caoutchouc. ¡ Ya era hora que se bajaran del burro ! Il est invraisemblable que quelque chose de si grave soit passé inaperçu aux yeux des aficionados exigents qui implorent le respect de l’intégrité du toro, centrant leurs protestations sur l’afeitado et la manière de piquer, mais qui n’ont pas remarqué les ravages de l’étrier en fer. Cela dit, les aficionados ont une excuse, parce qu’ils apprécient la lidia depuis leur tendido. Ce qui est impardonnable, c’est que les éleveurs eux-mêmes et les vétérinaires chargés de l’examen post-mortem dans les abattoirs ne dénoncent les graves lésions du front et de la vue.
Les critiques
Ce qui serait logique, c’est que les chroniqueurs taurins aient déjà dénoncé cette calamité de la lidia. Mais n’allons pas leur demander la lune. La plupart de ces chroniqueurs écrivent sur les toreros et en savent très peu sur les toros. Ils vont plus fréquemment déguster des plateaux de fruits de mer avec les apoderados qui les soudoient que goûter la vérité des pâturages où l’on peut apprendre le secret de la vie du toro. Quand un chroniqueur se rend au campo, c’est seulement comme spectateur adulateur d’un tentadero pour féliciter l’éleveur de "l’excellent jeu des vaches approuvées" en contrepartie d’un repas et de flatteries. Ou en accompagnant la figura du moment. Les chroniqueurs de toreros n’ont toujours pas remarqués que, dans les tentaderos, l’étrier de pique était recouvert de caoutchouc. À présent, il faut que ce soit un taxidermiste qui leur explique, via son expérience professionnelle, les conséquences du choc contre cette masse de fer.
Les télévisions
Mais je me doute bien que de nombreuses années passeront avant que ne disparaisse des ruedos ce monument mortifère. Car, à l’heure qu’il est, le public et les critiques sont davantage disposés à proclamer que l’émotion "de cirque" née des manoletinas ainsi que la façon dont José Tomás se fait accrocher la muleta à presque chacune de ses passes représentent l’essence même du toreo. Ici tous avalent et se taisent. Si ces imbéciles de lèche-culs qui dirigent les retransmissions télévisées parlaient, ne serait-ce qu’une fois, des ravages de l’étrier et prenaient des gros plans de la collision du toro contre ce dernier, nous ne continuerions pas à subir cet abus. Mais les gros plans et les ralentis servent exclusivement à remontrer les cogidas des toreros, afin d’impressionner le public, ou les muletazos donnés avec le pico et le pied en retrait comme s’il s’agissait de la vérité suprême du toreo. Ils trompent le public et humilient le toro.
Les politiques
Comme toujours, les politiques ne s’informent de rien et, tarde après tarde, vivent en parasite dans le burladero privilégié des callejones pour laisser impunis ces mauvais traitements : parce que les politiques sont toujours plus ignorants que les critiques adulateurs. À propos des politiques, que fait, toutes les tardes dans toutes les ferias, Enrique Múgica fumant son cigare ? Je ne crois pas que la responsabilité d’un Défenseur du Peuple soit d’être présent avec tant d’assiduité dans tous les callejones. À l’image d’Ignacio Aguirre Borrel qui, lorsque commençait la temporada, abandonnait son bureau pour aller de feria en feria à la solde du contribuable. Je vous soumets là l’exemple de deux hommes politiques représentatifs de la "fausse gauche" et de la "droite suceuse" qui passent pour être de bons aficionados et sous les nez desquels se consument, tarde après tarde, les grandes fraudes du toreo sans qu’il n’aient jamais rien entrepris pour les éviter. À cette paire de malotrus, qu’est ce que ça peut lui faire l’étrier en fer ? » Alfonso Navalón

1 À noter, sans rire, qu’il pourrait s’agir d’une éventuelle erreur du copiste...
2 Pour signifier une marque de mansedumbre et/ou de genio du toro, il n’est pas rare de lire l’expression : « hacer sonar el estribo », en français « faire sonner l’étrier » ou le « faire chanter » (sic). Le genre de musique dont on se passerait bien...
3 Lire à ce propos la réflexion menée par Marc Roumengou dans l’article en lien (le premier).
4 « Los estribos serán de los llamados de barco, sin aristas que puedan dañar a las reses, pudiendo el izquierdo ser de los denominados vaqueros. » : seule description de l’étrier contenue dans les règlements espagnols (Real Decreto & Nuevo Reglamento Taurino de Andalucía). Le Règlement Taurin Municipal (art. 61) ne disant pas autre chose. Appréciez le « sin aristas que puedan dañar a las reses » ; ça ne coûte rien de l’écrire...
5 ?!?

Images À l’instar des bateaux, d’où le « de barco » des règlements espagnols, l’étrier est très souvent pourvu d’une "quille" (photo du haut © Manon) plus ou moins imposante, ou peut avoir un fond plat, mais c’est plus rare. Les deux "flottant" pareillement et produisant sans nul doute les mêmes effets L’exemple par l’image avec un escolar à Vic. « Traseraaa ! » Muy tr... © Camposyruedos

14 décembre 2007

Rectificatif de Marc Roumengou à "Miura à Bilbao !"


Suite à la mise en ligne de Miura à Bilbao ! (3 décembre 2007), Marc Roumengou nous a envoyé le rectificatif suivant :

« MIURA À BILBAO

Rectificatif au texte de même titre paru sur Campos y Ruedos le 3 décembre 2004 (note de CyR : lire 2007) et publié par "Philippe".
Ce texte concernait le compte rendu de la corrida du 25 août 1963 à Bilbao, fait par "El Tío Pepe" (revue TOROS n° 729 du 8.9.1963) et une photo de cette même corrida parue en couverture du n° 1636 (14.9.2000) de la même revue.

LES YEUX DES CHEVAUX DE PICADORS.-
Début du texte : « Comme il paraît que l’on ne peut pas tout avoir dans la vie, la pique immortalisée par ce cliché n’est pas portée dans le morrillo et le cheval à l’œil droit caché. »
L’auteur déplore que le cheval ait l’œil droit caché, et il le déplore comme chose non réglementaire au même titre que la pique hors du morrillo.
Effectivement, la photo atteste de ces deux choses. Mais pour l’œil droit « caché », il n’y a rien-là que de parfaitement légal. Les règlements prévoient que l’œil droit seul soit bandé et, par conséquent, que l’œil gauche soit libre : l’actuel règlement espagnol des spectacles taurins (REST) dit (art. 72.2) « … Le picador veillera à ce que le cheval ait le seul œil droit couvert… »
La photo ne nous permet pas de savoir ce qu’il en est de l’œil gauche dans le cas particulier. Quoi qu’il en soit, couvrir les deux yeux de ces chevaux ne change rien du point de vue tauromachique et leur évite des douleurs inutiles.
En effet, là où l’on exige que l’œil gauche soit libre, il y a intervention de la picaresque :
« Quand il en est ainsi, on applique sur l’œil découvert une lentille opaque en matière plastique, dont l’usage entraîne des lésions oculaires. Dans d’autres cas, le remède est plus cruel car ce qui se fait est d’asperger le globe oculaire du cheval avec de l’eau oxygénée, d’où une perte de vision de quelques heures, mais que l’emploi continu de cette pratique convertit en définitive. » Consejo General de Colegios Veterinarios de España : Entre Campos y Ruedos — Saragosse, Ibercaja, 1991.

PICADOR DE RÉSERVE.-
Plus loin, l’auteur reproduit le compte-rendu de ce premier tiers dans lequel on peut lire : « Pedrosa change le toro de place et l’amène devant le deuxième picador », après quoi il commente et écrit : « Quand on lit que Rafael Pedrosa amena ce dernier devant le picador de réserve » Voilà qui est curieux.
Quant "El Tio Pepe" écrivait le deuxième picador, il savait parfaitement ce qu’il faisait. À cette époque-là et depuis le Reglamento oficial de las Corridas de toros novillos y becerros, approuvé le 20 août 1923, il existait bien des picadors de réserve, engagés par l’organisateur en sus de ceux des cuadrillas :
- par son article 53, ce texte en prévoyait 2, de même que le REST du 12.7.1930 (art. 64) ;
- le REST du 15.3.1962 mentionnait « les picadors de réserve que devra procurer l’entreprise [organisatrice] » (art. 90). S’il n’indiquait pas un nombre précis, il contenait la marque du pluriel et l’on peut donc considérer que ces picadors-là devaient encore être au nombre de 2.
Dans tous les textes précités, il était bien spécifié qu’ils ne devaient intervenir que si l’un des picadors de la cuadrilla "en service" (esp. : picadores de tanda) venait à être désarçonné ou blessé ; ils devaient se retirer dès que les circonstances de leur intervention cessaient ou disparaissait (art. 58 de 1923, art. 66 de 1930 et art. 90 de 1962). Cependant, depuis 1962, dans les novilladas, les picadors de réserve pouvaient donner le premier coup de pique, à condition que le novillero concerné l’autorise : c’était encore une époque où même les novillos prenaient régulièrement plusieurs piques.
Les picadors de réserve ont été supprimés de facto par le REST promulgué le 28 février 1992. Sauf erreur de ma part, il n’en a jamais été prévu dans le Règlement taurin municipal (RTM). Néanmoins, dans des relations françaises de corridas ayant lieu depuis cette date, nous voyons encore qu’il est fait mention de picadors de réserve !
~ ~ ~
Cela dit, revenons à l’époque où se situe l’épisode en cause. Le matador ayant ses deux picadors dans l’arène, il lui était habituel et normal de conduire le taureau de l’un à l’autre, et éventuellement, si le taureau refusait les piques dans tel terrain, de faire déplacer l’un des picadors, voire les deux. Ce changement de terrain est maintenant impossible à faire dans les cas trop nombreux où, en infraction au règlement (espagnol ou français ; les deux disent la même chose) les deux raies concentriques ne sont pas tracées sur le sable de l’arène, comme c’est systématiquement le cas en France, dans les corridas concours d’élevages. Je n’ai pas connaissance que l’UVTF ait pris des sanctions contre les arènes où il en est ainsi, pas plus que contre celles où les raies ne sont espacées que de deux mètres au lieu de trois.
~ ~ ~
Postérieurement à la disparition du picador de réserve, les picadors de cuadrillas se sont entendus pour piquer chacun un taureau (aujourd’hui, l’un le premier, l’autre le second, et à la corrida suivante on inverse le tour) et ils ont imposé cela à leurs patrons. Plus tard ils ont pu imposer cette pratique dans le texte du règlement (espagnol ou français, c’est pareil). Comble d’absurdité, ce règlement maintient la présence de 2 picadors dans l’arène et place l’inactif devant le toril* ce qui ajoute la provocation à l’absurdité.
La présence de ce second picador se justifie d’autant moins que si son collègue est mis hors de combat, ce n’est pas lui qui doit le remplacer, mais le plus jeune picador présent lors de cette corrida-là :
« Quand par suite de quelque accident, l’un ou les deux picadors de la cuadrilla en action ne peuvent poursuivre leur tache, ils seront remplacés par ceux des autres cuadrillas, en suivant l’ordre inverse de l’ancienneté » REST, art. 74.
« Lorsque pour un accident quelconque, l’un ou les deux picadors de la cuadrilla en piste ne peuvent continuer leur prestation, ils seront remplacés par ceux des autres cuadrillas par ordre d’ancienneté inversé » RTM, art 75.
Marc ROUMENGOU – 10.12.2007

* En réalité, le REST (art. 72) dispose que : « Celui qui doit intervenir se situera où le détermine le matador et de préférence dans la partie la plus éloignée du toril, l’autre picador se situant dans la partie de l’arène opposée au premier. » ce qui revient bien à placer le deuxième picador devant le toril. »

En tant qu’auteur de l’article visé, je me permets d’apporter quelques précisions :
LES YEUX DES CHEVAUX DE PICADORS.-
« L’auteur déplore que le cheval ait l’œil droit caché, et il le déplore comme chose non réglementaire » — Je regrette mais Marc Roumengou a mal interprété mon propos. En effet, mon idée était simplement d'utiliser ce cliché pour dire qu’à mon sens la "vérité" du premier tiers pouvait s’y trouver condensée ; la pique dans le morrillo et les yeux des chevaux découverts en sus — non seulement le gauche mais également le droit ! Sans me préoccuper le moins du monde des règlements en vigueur ;
« il le déplore comme chose non réglementaire au même titre que la pique hors du morrillo » — Marc Roumengou semble insinuer, notamment en précisant par la suite « Mais pour l’œil droit « caché », il n’y a rien-là que de parfaitement légal », que la pique portée dans le morrillo serait, elle aussi, légale. Or, il n'en est rien puisque l’actuel REST (1996), tout comme celui de 1962, et au contraire du RTM : « Le picador devra piquer dans le haut du morrillo », ne mentionnent pas le morrillo et ne disent mot sur la localisation de la pique ! ;
« Quoi qu’il en soit, couvrir les deux yeux de ces chevaux ne change rien du point de vue tauromachique et leur évite des douleurs inutiles. » — Le côté lapidaire (sentencieux ?) de ce passage me laisse pour le moins perplexe ; pourrait-on avoir de plus amples explications ? Dois-je signaler, sans craindre un rectificatif (?), que Lumière !, premier message personnel pour le blog, était consacré à cette question ? Quant au recours à la « picaresque » (sic) « là où l’on exige que l’œil gauche soit libre » (ah bon, mais alors, s’il vous plaît, donnez-nous des noms afin que j’y coure !), j’avoue ne pas savoir quoi en penser ;

PICADOR DE RÉSERVE.-
Sur le sujet, le rectificatif, qui porte bien son nom, se révèle fort passionnant et instructif.
J’ai écrit : « Quand on lit que Rafael Pedrosa amena ce dernier devant le picador de réserve » et Marc Roumengou a poursuivi : « Voilà qui est curieux ». Non, ce n’est pas curieux, c’est tout bonnement archifaux ! Au regard de la pertinence des nombreux arguments avancés, force est de reconnaître que j’ai abusivement employé l'expression « picador de réserve » ;
« après quoi ["Philippe"] commente » — Désolé de chicaner, mais là encore il me semble que Marc Roumengou, peut-être irrité par ce qu’il a pris, à tort, pour du culot, interprète librement. De toute évidence, Jean-Pierre Darracq « savait parfaitement ce qu’il faisait », et le paragraphe final de "Miura à Bilbao !" ne visait ni l’explication, ni l’observation malveillante.

Toujours trop jeune, ignorant et utopique, la tête pleine du fracas des batacazos bilbaínos, je me suis vu, le temps de quelques lignes, tenir la cape profonde de Rafael Pedrosa, lire la grande peur sous les castoreños de tanda, et conduire de l’un à l’autre dans la tempête la Bête surpuissante et brutale ; comment faire autrement quand tout vacille ?

Merci à Marc Roumengou pour sa lecture attentive.
Philippe MARCHI

Image L’alguacilillo « Marc Roumengou conduisant le paseíllo à Toulouse dans les arènes du "Soleil d'or" (années 60) » © FSTF

10 octobre 2006

Dis-moi ce que tu manges... Les vétos sur Terredetoros


Des bienfaits du pienso !
Bigre, ça a dû en étonner plus d'un. J'imagine même que certains en ont eu le cheveu hirsute, ou même, la perruque en frisettes. Quel toupet ! Oser évoquer, sur un site dédié à la défense du toro de combat, les possibles "bienfaits" du pienso, fallait le faire.

Pour ceux qui ne seraient pas encore bien informés, le site http://www.terredetoros.com/ vient de lancer une série d'articles menés par l'"Association des vétérinaires taurins français". Comme vous l'aurez compris, le premier "opus", comme dirait l'autre, s'intéresse aux "bienfaits du pienso" chez le toro de combat. Le texte est signé Hubert Compan (vice-président de l’AVTF) et permet de mieux comprendre les obligations alimentaires auxquelles sont tenus, à l'heure actuelle, les ganaderos. A une époque où l’on confond souvent poids et trapío, quand quelques plazas présentent encore d’adipeux mastodontes aux relents sirupeux, le sujet peut paraître sensible voire fâcheux pour nos croyances trop souvent figées.

Non, le toro n’est pas un produit naturel, encore moins l’incarnation d’une fanstasmagorie 100% « bio » ; il n’est rien d’autre qu’un animal forgé, et parfois, buriné par l’Homme. Le toro, « œuvre humaine » écrivait Tío Pepe ! C’est on ne peut plus vrai s’agissant de son alimentation, c’est en tout cas ce que tend à démontrer Hubert Compan dans un texte didactique, pédagogique et éclairé du sceau de la connaissance scientifique. "[…] Lorsque l’objectif est de vendre des novillos ou des toros de 4 ans bien « présentés », et qui seront visités dès l’hiver par des acheteurs éventuels, le pienso sera toujours nécessaire et les toros de la camada devront passer d’un système extensif à un système semi-intensif voire intensif […]". Pour qui visite parfois des ganaderías, il est en effet rare de découvrir les toros de saca dans d’immenses étendues verdoyantes. Les cercados, plus ou moins vastes, sont déjà leur sas de préparation au départ.
"Le pienso sert à augmenter la concentration énergétique et protéinique de la ration pour accélérer la croissance squelettique et musculaire…". En résumé, on les engraisse pour qu’ils atteignent le tamaño adéquat. Ça peut paraître absurde mais la réalité est celle-ci et M. Compan fait bien la différence entre les graisses "intra musculaires" et nécessaires pour les efforts livrés pendant le combat et ces graisses néfastes de "couverture" qui peuvent donner au bicho un aspect acochinado. "Un toro de 4 ans sans pienso, c’est le risque de présenter un toro avec un fort développement squelettique, maigre, hors du type, avec des risques de grande faiblesse et parfois d’une mobilité difficile à contrôler." Le travail du ganadero est donc de trouver le juste équilibre pour que le pienso ne devienne pas l’outil de fabrication d’un lard surabondant. Question de dosage et de composition du pienso ! A ce sujet, le vétérinaire fait remarquer "qu’il n’y a pas de formules spécifiques à la race brave" et que "les nutritionnistes spécialisés appliquent des normes classiques pour bovins d’élevages ou d’engraissement." Comment ne pas le regretter ? Comment ne pas pointer du doigt cette lacune évidente dans la recherche d’un meilleur animal de combat. Même pour un néophyte, il saute aux yeux qu’un pupille de Victorino ou de Guardiola ne ressemble aucunement à un charolais ou à un bazadais. Et même si M. Compan relève les progrès accomplis par les ganaderos pour composer un pienso de plus en plus en phase avec l’animal de combat qu’ils élèvent, il apparaît nécessaire voire urgent que certains domaines de la recherche agroalimentaire se penche sur l’élaboration d’aliments bien propres au toro de combat. A priori, l’INRA et l’AVTF ont engagé un travail dans ce sens, espérons seulement qu’il porte ses fruits et fasse des émules. Déjà, en 1973, Marc Roumengou faisait le même constat dans son ouvrage Les chutes des taureaux de combat et écrivait que "les besoins alimentaires spécifiques des bêtes de combat n’ont jamais été étudiés…" 1973 ! L’évolution sera donc lente en ce domaine.

Enfin, si le pienso est une question de composition et de dosage (ce que démontre très bien Hubert Compan), il est aussi question de temps car "commencer à donner ces aliments complémentaires quelques huit ou dix mois avant que l’animal ne soit envoyé vers une arène est bien ; en revanche, ne le faire que deux ou trois mois avant l’embarquement est mauvais car le délai dont dispose le taureau pour adapter la flore du rumen est insuffisant et développer les masses musculaires en si peu de temps impossible" (in Marc Roumengou, Les Chutes des taureaux de combat, 1973).

Finalement, et surtout, rendons hommage à l'initiative entreprise par l'enrichissant site Terre de toros et par l'AVTF et contenons notre impatience de lire le prochain "opus" qui s'intéressera aux effets que peuvent avoir la consanguinité et les abus du pienso sur l'encornure des toros de combat. Vite !

A tous ceux qui auraient des questions à poser aux vétérinaires taurins français, le site Terre de toros invite les aficonados à les contacter à l'adresse suivante : opinion@terredetoros.com. N'hésitez pas, ce genre de démarche est tellement rare.