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10 août 2013

Faire face


Lors de l’herradero, après avoir marqué au fer le veau, les hommes réalisent dans la foulée, à l’aide d’un couteau, la marque des oreilles (señal). Jusqu’alors, jusqu’à ses huit mois environ, jusqu’à ce jour d’automne, jusqu’à l’épreuve du fer et ce baptème du sang, le becerro n’avait jamais connu moment aussi douloureux.

Au campo, dans le cas où une bête viendrait à s’échapper, « les éleveurs, mayorales et vachers, connaissant la señal des élevages voisins du leur1 », sont capables de dire, même quand « le poil d’hiver cache tout ou partie de la marque du fer », à quelle ganadería appartient tel ou tel animal. En effet, « pour voir la marque du fer, le toro doit se mettre de profil et du bon côté, ce qui est loin d’être évident ; en revanche, la señal se voit toujours2, car le toro a pour habitude de faire face3. »

Bien que la señal ne soit pas indispensable, elle a son importance, notamment parce qu’« une oreille entière ne fait pas bon effet ».

1 Luis Fernández Salcedo (1901-1986) in La Vida privada del toro (Egartorre, 3e éd., 1996). Les citations suivantes, entre guillemets, en sont tirées.
2 À l’époque de Salcedo, les crotales n’existaient pas… Ces boucles d’identification, accrochées aux oreilles du veau très peu de temps après sa naissance, sont normalement retirées pendant l’herradero, et conservées, avant de pratiquer la señal.
3 Suele dar la cara dans le texte.


Images ‘Paladín’, de Raso de Portillo, dans les corrals des arènes de Bayonne. Señal : zarcillo, oreille droite, et media luna. — Laurent Larrieu • Scan d’une planche du Cossío.

01 novembre 2011

Autorovia (XII)


Vendredi
J'ai mal dormi et la nuit fut farouche. Mon visage bouffi me dégoûte. On ne devrait s'autoriser la contemplation de soi qu'après une certaine heure de la journée. C'est lâche mais peut-être en serait-il mieux ainsi. Je prends le petit déjeuner de loin, enceint par les bruits de la table, esclave d'un éveil forcé pour lequel chaque déglutition, chaque gorgée de chocolat chaud, chaque cliquetis de langue sur le palais déchire ma pesante torpeur comme un claquement de fouet. Dans ces instants-là, je suis heureux que ma femme soit ma femme. Je mesure depuis la profondeur de mon abattement matutinal à quel point il est doux d'être l'époux d'une femme si délicate. Elle a cette courtoisie langoureuse de transformer une torgnole de knout en partage du matin, prostrée dans un silence infaillible auquel la fumée du café donne un relief flexueux et féminin, d’un bleu de soie. L’âme ainsi flagellée je traîne mon corps comme une vieille savate s’arrime au bout du pied, une vieille savate qu’on se refuse à jeter, qu’on garde malgré tout. Si j’étais célèbre et people et Brad Pitt et si un journaliste venait m’interviewer sur le bord de ma piscine à fond gris anthracite (c’est moins commun que le bleu des prolos), parce qu’étant célèbre et people et Brad Pitt ce que j’aurais à dire serait éminemment intéressant voire indispensable à l’avancement sans fin de la pensée humaine, je répondrais ceci, la main posée, code barre charnel, sur la fesse gauche et gélatineuse de ma future ex-femme :
Well, you know (ça fait hyper bien de commencer comme ça quand on est célèbre et people et Brad Pitt) well, tu me demandes (quand on est célèbre et people et Brad Pitt on tutoie le journaliste) ce que je déteste vraiment dans ce monde ? (toujours reformuler la question pour être certain de l’avoir bien comprise quand on est célèbre et people et Brad Pitt) Well, you know, ce que je déteste réellement, ce qui me choque c’est la guerre, les enfants qui souffrent, l’injustice, you know, tous ces trucs qui sont pas bien (ne jamais oublier quand on est célèbre et people et Brad Pitt d’être manichéen) et aussi ceux qui ne respectent pas les femmes. Là je passerais l’autre main sur mon moule-bite rouge avec un sourire vicieux, dévisageant, sadique et conscient de l’être, le journaliste tout entier consacré à se dire que je suis un gros con et qu’il furèterait bien entre les cuisses immenses du morceau de barbaque aux longs cheveux soyeux, parce qu’elle le vaut bien, duquel je me refuse à ôter mon code barre de phalanges. Question de traçabilité, question d’époque !
Voilà, je dirais tout ça si j’étais célèbre et people et Brad Pitt mais je ne suis pas ça ! Il est neuf heures du matin, dans la glace de la salle de bain, un hamster cortisoné me dévisage et mes cheveux griffonnent un "M" sur mon crâne pelliculé d’anonymat. Mais moi l’inconnu qu’il vienne me voir le scribe qui veut savoir ce que je déteste dans ce monde. Ma liste elle est là sur le bord du lavabo, un catalogue que c’est même ma liste, un codex de détestation, une Bible de haines, une encyclopédie d’exécrations que je lui tiens à disposition à l’emplumé. Sers-toi, fais des photocopies et rêve ! La douche qui n’a pas assez de pression ; se cogner le petit doigt de pied contre le coin du canapé ; se lever de ce même canapé pour répondre à une voix inintelligible qui veut te vendre des fenêtres rondes (t’as que des fenêtres rectangulaires chez toi bordel !) ; se rendre compte qu’il n’y a plus de chips Lays, se relever (alors que tu viens juste de te vautrer de nouveau sur ton canapé qui t’a défoncé le petit doigt de pied) pour décrocher le combiné et entendre une autre voix inintelligible mais plus au sud et qui cette fois te propose de venir chercher un extraordinaire cadeau chez Jardiland à quinze bornes de chez toi (tu viens de découvrir que tu es l’heureux gagnant d’une bêche électrique à double injection et cette conne qui bosse à dix mille kilomètres de ton Jardiland elle sait même pas que t’as pas de jardin... J’ai pas de jardin !) ; un bouton rouge sur le nez ; changer une ampoule à trois mètres de hauteur ; se rendre compte trop tard que personne n’a pensé à racheter du papier hygiénique ; faire le plein ; ramasser une souris morte et répondre "non" quand la caissière te demande si tu as la carte fidélité du magasin. NON, j’en ai pas de carte fidélité ! Et elle te regarde comme si tu étais le dernier des demeurés à ne pas encore avoir ta carte fidélité. Et NON j’en ai pas, j’en veux pas de ta carte, je veux pas accumuler des points pour acheter trois poireaux, je veux juste pouvoir me dire que demain j’irai faire mes courses ailleurs, juste ce semblant de liberté-là. Fais des photocopies, je te dis.
Je me sens mieux après la douche. Comme plus léger, ouvert au jour.
Séville n’attend pas au mois d’août. Il faut faire vite avant qu’elle ne s’échappe. Le jour gambade, file et je lui cours après, Loulou sur les épaules. Les petits vieux et les femmes entrent dans les églises, d’autres en sortent. En les croisant, je me rends compte que mon genou droit me fait mal et que je serais bien en peine d’aller me coller à la prière derrière une mamie fraîchement permanentée. De toute façon je n’ai rien à demander, on a fait les courses hier. Je n’ai jamais saisi (en fait si, j’ai saisi) comment il était possible d’autant causer du ciel quand on passe le plus clair de son temps la tête inclinée vers de grandes dalles de marbres ? À croire que les voies du Seigneur sont à ce point impénétrables qu’on préfère s’embringuer sur l’itinéraire bis, sait-on jamais. La jupe courte est reine, sur elle se retournent les plis bien repassés de vaillantes cravates. Le marché est ouvert et tout est trop rangé. Ça sent le propre, ça crisse du balai, personne ne cause fort. Sur le pont il faut marcher à droite, suivre les traces au sol. Les vélos par-ci, les piétons par-là. J’obéis. Je marche, Loulou sur les épaules. Le blanc de la Maestranza me guide comme un mirador dans la nuit. C’est rouge. Il faut attendre. Ils attendent tous, rangés, patients, alignés. Au bruit, j’avance. Le bruit c’est pour les aveugles, pour qu’ils puissent survivre. Au bruit, j’avance. J’obéis. Tiens, les chiens ont le droit de chier par terre. Des chiens pour aveugles peut-être, sardoniques et blagueurs. J’avance. Je cours après le jour. Loulou pèse. Il est content là-haut. J’avance. Reyes Católicos. Plaza Nueva. Casa del libro. Je suis à l’heure. Je sue à grosses gouttes. J’ai bien fait d’accélérer, ils ferment dans moins de deux heures.
J’explique à Loulou que je veux regarder les livres de toros. Il ne me répond pas et me suit de bon cœur, sa petite main douce glissée dans l’excessive moiteur de la mienne. D’un coup d’épaule gauche puis droite j’essuie mon visage empourpré et j’expire sans discrétion pour mobiliser toute ma concentration. Je déteste la sueur. Celle des autres, c’est une évidence, mais la mienne aussi. Je suis toujours pris de cette angoisse que je considère existentielle que des regards moqueurs puissent railler l’auréole humide qui se révèle tel un polaroïd sur la couture arrière de mon short. À chaque fois, et août à Séville m’a offert de nombreuses occasions d’en arriver à ce point de réflexion, je me dis que la pilosité de l’homme est un sujet bien trop sous-estimé dans les diverses études sur les troubles psychiatriques contemporains. J’écrivais je ne sais plus quand que les rayons taurins des librairies généralistes de Séville ressemblaient à ceux de celles de Madrid et j’avais raison. J’aime me donner raison et j’essaye, autant que faire se peut, de me donner raison le plus souvent possible. Cayetano m’observe, ses yeux bleus d’héritier emplissent l’étagère principale et s’effilent comme s’il souriait, comme s’il se payait la tête de mon cul. Je te mettrais bien deux gifles Cayetano mais je suis surveillé, et tu les vois ces gens, toutes ces billes qui tournent autour de moi et qui se gaussent aussi. Ponce ne semble avoir rien remarqué, lui. Eté comme hiver Enrique Ponce a le visage d'un supplicié, la mine en phase terminale de joie. Il a déjà trop à souffrir pour partager ma gêne. Je montre à Loulou un livre de campo. Il aime les toros tout noirs qui sont couchés dans l’"herbe rose". J’aime quand il dit "herbe" et j’aime quand il dit "rose". J’aime quand il dit "toro". Je tourne les pages pour trouver d’autres toros couchés dans l’"herbe rose". Loulou est content. Ces rayonnages taurins ont pris le pli de la tauromachie. Je me répète ça à chaque fois mais c’est sans appel. Le toro disparaît, bâfré par le regard démultiplié d’un torero sans carrière pour lequel on a osé couper des arbres — autant j’aime être d’accord avec moi, autant je ne suis d’accord avec Yann Arthus-Bertrand que quand cela m’arrange et c’est le cas ici. Je ne peux en vouloir à Ponce, il souffre. Je décide qu’il faut partir. Je rejoins les caisses d'une démarche qui tient du crabe pétrifié, je sens que la pile de Cayetano poursuit son œuvre dédaigneuse et narquoise à l’égard de la couture arrière de mon short bleu. Je choisis de ne pas relever ; l’indifférence est un mépris. La caissière ne peut pas s’empêcher de faire des papouilles verbales à Loulou. Il ne comprend rien et elle me regarde interloquée. Je ne réponds rien, plongé de tout mon moi dans une paranoïa bien mal placée. Saloperie de Cayetano. Elle me demande si j’ai la carte de fidélité. Sur l’instant, j’interroge Loulou du regard pour vérifier que lui aussi a bien compris ce que je viens d’entendre. Je voudrais qu’il réponde à ma place, qu’il m’évite de me montrer désagréable et impoli. Mais Loulou veut des bonbons et ce n’est pas le moment de lui demander un service. Les enfants peuvent se montrer d’un égoïsme, me dis-je. Je fais non de la tête et je lui dis que de toute façon je n’achète rien. ¡Hasta luego!

La climatisation tourne à plein. Je lui voue un culte de plus en plus sincère sans toutefois éprouver le besoin de me mettre à genou sans quoi je ne sentirais pas l’air frais qu’expire le plafond. Je feuillette le Salcedo acheté l’autre jour. Veinte toros de Martínez. Je le lirai un jour, de temps en temps, comme j’ai lu les Cuentos del viejo mayoral. Quatre cent cinquante pages de toros. Chaque chapitre porte un nom de toro. Chaque lettre est faite du noir d’où naissent les toros. Tous les points, toutes les virgules, tous les guillemets exhalent l’arôme rauque, indéfriché, solaire du taureau de combat. Le livre s’ouvre sur une étrange phrase d’où s’échappe, mais c’est moi qui imagine, une photo de Salcedo. Les associations de pensée sont de redoutables perditions, me dis-je, en relisant la phrase. "Memorias de un ganadero... que no llego a serlo". La phrase est belle et triste, intranquille et paisible, un oxymore sans ressentiment d’une nostalgie consumée. Il lui coule des larmes qui glissent sur les joues comme on s’échappe sur la pointe des pieds. J’allume une clope. Il en reste et puis j’en ai racheté. Je repense à ces mots, je les écris dans le ciel, ma page blanche sur laquelle je colle la photo de cette phrase belle et triste, où il marche de profil, c’est bien lui que je vois, tourné vers la droite, courbé légèrement comme le sont les vieux, le poids de l’âge et de l’exil. Oui de l’exil ! Luis Fernández Salcedo était un homme en exil. Pas un apatride notez bien. Pas un errant. Pas un vagabond. Un exilé ! De toute façon, j’imagine une valise à la main que le cadre a coupée, une petite valise de cuir ridé, le parfait achèvement d’un corps vieilli. De sa valise, je la sais mal fermée, tentent de s’évader des pointes de cornes noires, des toupillons de queues, des râles sous la lune et le souffle froid des encinas l’hiver. En exil, on s’emporte soi-même. Je tourne la page en tirant sur ma clope. Constantinople est là, ou Byzance. L’exil sans départ, l’oxymore suprême. Salcedo et sa valise ne sont plus qu’un mirage lointain mais des voix montent à moi, des "r" qu’on maltraite. Le bateau tangue et, venu de si loin, le brouhaha s’immisce, rampe et m’enlace. La ville grouille d’eux, vibre de leur écho. Les Russes blancs de Constantinople, aussi aristos que Salcedo était une écriture élégante et polie. Tous, lui, eux, valises de cuir ridé comme uniques frontières ; tous s’emportent en exil.
Saloperie de téléphone portable de sa putain-de-race-maudite !!! Faut qu’il sonne là, à l’instant même où je divague au gré du clapotis moelleux des eaux de la Corne d’Or. Saloperie. Je devrais penser à télécharger une application spéciale vacances — "Mon répondeur est ton ami, moi pas". Je ne pourrais même pas, la seule application que supporte mon portable est un répertoire... et sonner quand je rêvasse.
Sur l’écran, par réflexe, je m’enquiers du nom de ce monstre qui m’a forcé au sacrifice de mes divagations taurines et extrataurines. La page blanche est froissée maintenant, rien ne subsiste dans ses torsions de Salcedo et de l’exil.
Fabrice Torrito. C’est écrit : "Fabrice Torrito". Je décroche. "Je ne te dérange pas ? — Bah, tu penses, merci de rappeler..."

07 décembre 2009

Des carcasses de poids


Autour des arènes de Céret, le 13 juillet 2008.
« Viens Olga, on va voir si c’est ouvert… Mince, c’est fermé… Tu vois le monsieur tout en blanc, là ? C’est le boucher.
— Où ?
— Là, avec les bottes blanches.
— Comment il s’appelle ?
— Le boucher… c’est le monsieur qui découpe les toros… »
Un silence un peu plus grand que ma fille s’étire ; elle venait de mettre la main sur celui qu’elle cherchait.

En juin dernier, dans « Juin 1933, Le Toril », nous avions vu que le journal toulousain émettait de gros doutes sur les poids des novillos de Moreno de la Cova communiqués par l’organisation vicoise. Celle-ci annonçait une moyenne de 305 kg (poids « en canal » ou poids de carcasse) tandis que les Toulousains revoyaient cette moyenne à 275 kg, après s’être enquis du « poids vif des bichos au passage à la douane »... Et dire que dans son article, Le Toril ne nous donne pas ses chiffres ! Cela aurait été une aubaine et une bonne vieille règle de trois aurait suffi pour avoir une idée de la proportion poids vif/poids « en canal »1. Qu'importe, en partant du principe que la définition actuelle d’une carcasse doit ressembler de très près à celle de 1933, et qu’une carcasse de bovin, qu’il soit brave ou non, reste et demeure une carcasse de bovin, nous allons tenté d’attribuer un poids vif moyen au lot de novillos de Moreno de la Cova combattu à Vic en 19332.

C'est quoi une carcasse ? D’après le Dictionnaire des sciences animales établi par le Cirad, il s’agit du « corps d'un animal abattu pour la consommation humaine après dépouillement, éviscération et enlèvement de la tête, des pieds, de la saignée (parties de muscles entourant le point de saignée), des mamelles et des organes génitaux. […] Elle est constituée par l'ensemble du squelette (moins la tête et les extrémités sectionnées au milieu des carpes et des tarses) et des muscles ; les reins […], la hampe, l'onglet (diaphragme) et la queue restent adhérents à la carcasse. » Voilà, c’est ça une carcasse, et pas autre chose.

En espagnol, « en canal » signifie carcasse... Ancien vétérinaire des arènes de Bayonne, Pierre Daulouède3, à propos d’une corrida de Miura sortie en 1983 à Lachepaillet, affirme : « Ces toros pesèrent vifs : 541, 470, 571, 648, 624 et 567 kilos, soit 573 de moyenne (chiffres déduits des poids en canal représentant environ 60 % du poids vif : 325, 282, 343, 389, 374 et 340 kilos). » Citation ô combien précieuse puisque le poids vif, comme il l’est clairement exprimé, a été évalué à partir du poids de la carcasse.
En 1955, dans La vida privada del toro, Luis Fernández Salcedo, abordant la question de l’augmentation journalière du poids du toro, écrit : « Les premiers [qui seront lidiés à Madrid] auront augmenté leur poids de 80,5 kilos en sept mois, soit une carcasse prenant 0,380 kilos par jour, ce qui équivaut à 0,638 kilos en vif avec un rendement de 60 % ».
Le règlement taurin en vigueur actuellement (Real Decreto 145/1996) indique que le poids minimum des toros à combattre dans les arènes de 3° catégorie devra être de « 410 kg à l’arrastre, ou de 258 kg, son équivalent « en canal ». » Ainsi, la carcasse constitue(rait) 62,9 % du poids vif, et un toro ayant rendu un poids « en canal » de 336 kg pesait 534 kg, contre 560 avec un pourcentage de 60. La différence n’est certes pas énorme mais elle n’est pas non plus négligeable.
Quid du controversé règlement andalou ? Bien décidé à ne rien faire comme les autres, il dit que « le poids minimum des toros sera […] de 410 kilos dans les arènes de troisième catégorie et les portatives, ou de 235 kilos, son équivalent « en canal ». » Du coup, la carcasse représente(rait) environ 57,3 % du poids vif, et un toro ayant rendu un poids « en canal » de 336 kg pesait 586 kg…
Soyons (très) pragmatiques et considérons que la « vérité » se situe probablement, sans doute, peut-être, allez savoir !, au milieu, soit à 60,1 %. Même si, personnellement, j'aurais bien coupé la poire en deux entre les 60 % de Daulouède et Salcedo et les 62,9 % du Real Decreto (61,5 %).

Située à une quarantaine de km de San Sebastián, Azpeitia est une petite ville basque (Guipúzcoa) dont les arènes classées en 3° catégorie renseignent, à l'autorité compétente de son gouvernement, le poids « en canal » des toros qui y sont lidiés.
En 2007, deux corridas, l’une de Palha (31 juillet) et l’autre d’Ana Romero (1er août), sont programmées. En appliquant le pourcentage de 60,1 %, la course de Palha, pesée à 288 kg de moyenne « en canal » (259 kg pour le plus léger contre 315 kg pour le plus lourd), rend une moyenne poids vif de 479 kg (431 kg pour le plus léger contre 524 kg pour le plus lourd). Toujours avec le même pourcentage, la course d’Ana Romero, avec une moyenne de 336 kg « en canal » (321 kg pour le plus léger contre 346 kg pour le plus lourd), affiche une moyenne poids vif de 559 kg (534 kg pour le plus léger contre 575 kg pour le plus lourd).
On le voit, en contextualisant — Palha envoyant un lot correspondant à la catégorie de la plaza, tandis qu’Ana Romero prépare et amène en terre basque sa tête de camada —, ces chiffres n’ont rien de choquant même si les Buendía peuvent apparaître un poil (sinon deux) trop lourds. Le bajito et magnifique ‘Cacerolito’ de la corrida-concours 2009 de Saragosse pesait 526 kg (323,5 kilos « en canal » avec un rendement de 61,5 %).

En juin 1933, ces coquins de Vicois annoncèrent « que les six [novillos de Moreno de la Cova] avaient fourni 1.830 kilos de viande, soit une moyenne de 305 par animal », à savoir, en appliquant toujours le pourcentage de 60,1 %, une moyenne poids vif de 507,5 kg. Après vérification, les Toulousains du Toril rectifièrent « à 275 kilos de moyenne le poids des six La Cova du 4 juin, allant, toujours à [leur] avis, de 260 le troisième à 300 le dernier. » Par conséquent, ce 4 juin 1933, le lot de novillos de Moreno de la Cova aurait pesé — j’ai bien écrit « aurait pesé » — en moyenne 457,6 kg, allant de 433 le troisième à 499 le dernier.
Ce qui, par exemple et en comparaison, correspond grosso modo aux moyennes actuelles des novilladas présentées par l’empresa Pagès à La Maestranza, qui, soit dit en passant, possède une balance assez épatante puisque les novillos, comme le stipule le règlement taurin andalou, n’y dépassent jamais la demie-tonne4 !

Dans un prochain post, plus court et moins « lourd », nous tâcherons d’examiner quelques cas aussi contradictoires que curieux. À suivre donc…

1 Si vous lisez l’expression « poids net » quelque part, entendez-la comme l’estimation du poids « en canal » d’un toro bel et bien vivant. Si cette estimation est correcte, elle sera alors, sinon égale, très proche du poids « en canal ».
2 Pour des raisons évidentes que chacun imagine aisément, il est hautement aléatoire, voire intellectuellement malhonnête, de prétendre vouloir donner le poids vif de ces animaux plus de 70 ans après leur apparition dans le ruedo vicois...
3 Pierre Daulouède, Les carnets du vétérinaire ou la corrida à l’envers, Peña Taurine Côte Basque, 1996, p. 26.
4 Le règlement taurin espagnol, lui, fixe le poids maximum des novillos lidiés dans des plazas de 1ère catégorie à 540 kilos. Cette année, le poids des novillos de Cuadri combattus à Séville étaient les suivants : 495, 497, 498, 495, 499 et 492 kilos ! Bizarre, vous avez dit bizarre ? Rappelons que, sur ce point (poids vif maximum des novillos), le règlement taurin municipal français (2007) est aligné sur celui d’Andalousie (2006)… Au Pays basque, la limite est fixée à 475 kilos ! Manquerait plus qu’une Communauté autonome place la barre à 460 kilos, une autre à 420, etc.

Images Non, ce n’est pas Céret © Campos y Ruedos ● Rembrandt / Le Bœuf écorché, 1655 / 94 x 69 cm © Musée du Louvre ● El desolladero 2, album Flickr © Toros en Burgohondo

19 août 2009

Vueltas à gogo


Nous ne sommes pas encore au bout de la temporada mais, passé le 15 août, les bilans commencent à ronronner dans nos têtes aficionadas. J’ai beau réfléchir à un toro de bandera, à un grand toro, mais rien ne me vient en tête. Il y a des bribes, quelques bons toros, mais pas de fait marquant, pas de toro d’exception dont je reverrais le film tout l’hiver.

Pourtant il y en a eu des prix. En quelques courses, j’ai assisté à 5 vueltas al ruedo ! Excusez du peu. Il semble loin le temps où on courait la temporada sans en voir une ! Ceci paraît aujourd’hui pratiquement impossible ; celui voyant une vingtaine de spectacles par an est pratiquement assuré d’avoir droit à sa vuelta. Et pourtant, de cette période me restent des toros en tête. Des toros qui ont marqué mon esprit par leur tempérament, de grands toros, mais imparfaits pour que leur soit accordé la vuelta.

Au hasard d’une lecture estivale, je suis tombé sur ce passage de Luis Fernández Salcedo, extraite de son excellent Veinte toros de Martínez réédité chez Egartorre. Je laisse la parole au grand homme :

“… mi buen amigo el marqués de Laca¬dena, una noche de verano de 1952, precisamente en San Sebastián y a la salida de "La Nicolasa", por mas señas, una anécdota, no menos expresiva, referente a uno de los mejores ganaderos contemporáneos, alejado de los tendidos desde hace varios lustros por causa de una dolencia, …”

“Cuando a dicho señor le dicen sus hijos que un toro ha sido de
bandera...
-Cuantas varas ha tomado?
-Pues... dos..., quizás tres.
-Bah! Ese no es un toro de bandera!
-Si vieras con qué bravura acudía a los caballos y a los de a pie!
- Todo eso servirá para calificarlo incluso de superior; pero nunca de bandera. Para que un toro pueda ser llamado así tiene que hacer una pelea en verdad excepcional de todo punto.
Tiene razón el famoso ganadero. Decir de un toro que ha sido de bandera es atribuirle una bravura extraordinaria, y como la bravura se calibra por el tercio de varas (no le demos vueltas!), cuando el resumen de la pelea de un toro en el primer tercio es, por ejemplo, tres varas y un refilón, sin ninguna caída..., ese toro será todo lo bravo que se quiera, pero de bandera..., nunca!
Me diréis que, tal y como suceden ahora las cosas, no hay posibi¬lidad de ver lo que es un toro en varas. Conforme. Pero eso quiere decir que la misma orden ministerial que dio vida al peto signific6 virtual¬mente la clausura de la Relación de Toros de Bandera. Hay que aceptar los hechos como son, con todas sus consecuencias, y seria absurdo que a toritos que toman bien, o bastante bien, dos puyazos y acuden a la muleta con una docilidad extraordinaria se les pusiera en lista al lado del " Jaquet6n", del "Caramelo", del "Estornino" y de tantos otros.

En un articulo humorístico, yo, como mal menor , y para dejar a todos contentos, proponía que se crease una nueva categoría, compren¬siva, principalmente, de esos toros de dulce, suavísimos, con temple ideal, con la embestida justa, sin pizca de malicia, que resistan ochenta pases sin adquirir el menor resabio. A estos animalitos se les llamaría los toros de gallardete. Entre ellos y los verdaderos toros de bandera hay exactamente la misma proporción que entre el gallardete, soso y verbenero, y la bandera majestuosa, que ampara en el balcón a un escudo. A los aficionados serios ya nos indigna bastante que para esos toros se pida la vuelta al ruedo, o incluso que se les dé sin pedirla (hecho histórico que motiva el articulito de marras), vaya usted a saber por qué regla de tres.
Los manipuladores de la propaganda, en una verdadera carrera hacia el Mar de la Mentira, parecen desconocer el valor de los adjetivos o deliberadamente los subestiman, si es que no tratan maquiavélica¬mente de ridiculizar a aquellos a quienes se aplican. En esto sucede algo parecido al hecho de salir un señor bajito, de un almacén de ropas hechas, vestido con un traje de las tallas más elevadas: todo el mundo se reirá del señor, y no del traje, por entender que aquél se había apro¬piado de algo que no le correspondía y que pudo tener mejor empleo.
Así pasa con los toros de bandera, que son, en rigor, muchísimos menos de los así calificados, por las razones antedichas y algunas mas que podrían aducirse.”

Un texte cruellement d’actualité.
Pour conclure : croisons ces dires avec notre actualité. Voici les détails des tiers de piques des cinq toros/novillos qui eurent les honneurs de la vuelta al ruedo sous mes yeux.

'Lobito' novillo de Flor de Jara, lidié à Vic-Fezensac le 30 mai 2009.
1. Part seul sur le picador de réserve, pour une brève rencontre, l’animal sortant seul.
2. Grosse poussée sur la seconde pique, poussant fort et progressivement la tête calée au milieu du peto. Colle le cheval aux planches avec beaucoup de puissance.
3. Placé à bonne distance, le novillo s’emploie correctement mais sans commune mesure avec la rencontre précédente. Il pousse par à-coups et donne de la tête.
4. Répète sa prestation précédente.

'Callejero 1' toro de Escolar Gil, lidié à Vic-Fezensac le 30 mai 2009
1. Placé près du cheval. Pousse très fort avec beaucoup de puissance la première pique. La charge est progressive et continue, malgré la longueur de la rencontre.
2. Placé à une distance correcte, il récidive une belle poussée mais moins puissante et moins soutenue.

'Bengala' toro de Manuel Assunção Coimbra lidié à Céret le 11 juillet 2009
1. Sur la très longue et très appuyée première pique, le toro pousse bien avec la tête fixe dans le peto.
2. Il repart seul au cheval pour une deuxième rencontre tout aussi longue, mais le bicho s’emploie peu et surtout avec beaucoup moins de puissance.
3. Enfin, sur la dernière rencontre il pousse peu et manque également de puissance.

'Bilanovo' toro d'El Pilar lidié à Bayonne le 7 août 2009
1. Part seul au cheval, pousse correctement mais manque de puissance.
2. Une petite pique, peu appuyée, le toro se laissant châtier sans broncher.

Novillo de Adolfo Martín lidié à Dax le 17 août 2009
1. Part au cheval sans être arrêté auparavant. Bonne poussée, progressive mais manquant de puissance. 2 trous situées dans la patte. Le novillo chute en sortant de la rencontre.
2. Placé à distance du cheval. Une petite pique, le novillo poussant correctement mais en manquant une nouvelle fois de puissance.

09 avril 2009

Petites réflexions sur la « concours »


Le samedi 8 août prochain aura lieu à Parentis-en-Born (Landes) une alléchante novillada dite concours proposée par l’Association des aficionados (ADA) à l’occasion de son 20e anniversaire. La simple énumération des encastes annoncés, tous très minoritaires, suffit à rendre l’événement hautement recommendable ; jugez plutôt : Gallardo (Partido de Resina), Veragua (Prieto de la Cal), Vega-Villar (Barcial), Saltillo (Moreno de Silva), Urcola (Moreno de la Cova) et Santa Coloma ligne Coquilla (Coquilla de Sánchez-Arjona) !

Cela dit, et sans vouloir donner l’impression de chercher des poux, l’idée d’organiser un concours de novillos me paraît quelque peu curieuse ; en ce sens que le concours de ganaderías représente en tauromachie sa forme la plus évoluée, son modèle le plus abouti. Cette course exceptionnelle, si elle ne saurait se résumer à un concours de beauté, met théoriquement en scène des animaux arrivés au faîte de leur développement, à savoir des toros, mieux même, la crème des toros, des « estampes », des « toros-toros ». Les novillos de Parentis seront sans nul doute bien présentés et, soyez-en certains, feront honneur à leurs élevages respectifs. Mais un novillo reste un novillo, c’est-à-dire un animal de trois ans destiné à devenir toro — s’il ne présente pas de défaut physique et/ou d’encornure et s’il correspond au type voulu par son éleveur — ou à sortir en novillada.

En poussant la logique jusqu’à l’absurde, avec une pointe de provocation quand on imagine avec quel grand sérieux les aficionados parentissois organisent leurs courses, la seule lecture de l’article 46 du Règlement taurin municipal interpellera l’aficionado quant au bien-fondé d’une course intitulée « novillada concours » : « Les animaux borgnes, ainsi que ceux dont les cornes seront abîmées (astilladas, escobilladas, despitorradas) ou malades (hormigones) ou enfin cassées (mogones), ne pourront être combattus en CORRIDAS DE TOROS. Ils pourront l'être en NOVILLADAS AVEC PICADORS — à l'exception des borgnes — à condition qu'il soit précisé clairement et de façon visible sur les affiches, qu'il s'agit d'animaux refusés à la tienta et aux cornes défectueuses (desechos de tienta y defectuosos). »1 Reconnaissez après ces quelques lignes qu’un concours de novillos ait tout d’une étrangeté.

D’autant plus que dans un concours de ganaderías la mise en valeur du cornu (et plus particulièrement de sa bravoure) par une lidia appropriée constitue son objectif premier ; une lidia que des matadors (de surcroît expérimentés) sont naturellement plus à même d’offrir que des novilleros — a fortiori lorsque l’on relève, comme il a été fait plus haut, l’identité des devises en compétition ! À ce sujet, les carteles affichés par Madrid et Saragosse2 pour leurs prochaines « concours » printanières ont de quoi laisser songeur. En effet, et ce malgré tout le respect que l’on doit à chacun de ces valeureux matadors, voir ces deux arènes majeures arrêter leurs choix sur Aníbal Ruiz, Jesús Millán (Madrid & Saragosse), Sergio Martínez, Ricardo Torres et Alberto Álvarez vous pousse légitimement à douter de la volonté des organisateurs à se donner tous les moyens (et il en faut !) de la réussite, à mettre toutes les chances de leur côté. À douter du sérieux de l’entreprise, tout simplement.

Évoquer Madrid et Saragosse permet en outre de se pencher sur la question du lieu où est organisée la « concours ». Le soin avec lequel l’éleveur préparera l’événement sera vraisemblablement proportionnel à la catégorie de la plaza ; une catégorie qui conditionnera grandement la portée médiatique d’un éventuel succès. Être primé à Saint-Martin-de-Crau3 n’aura pas le même retentissement et n’apportera pas le même prestige, la même fierté qu’une récompense glanée à Vic-Fezensac4, Saragosse ou Madrid. Là aussi on peut, sans arrière-pensée, discuter de la pertinence de présenter dans une arène de l’importance de Saint-Martin-de-Crau des courses d’un tel niveau d’exigence.

Avant de nous quitter, j’aimerais vous donner à lire un court papier de Jorge Laverón, « Le toro de concours oblige à un choix particulièrement attentionné », publié en mars 1977 dans El País et qui disait à peu près ceci :

« Pour choisir sérieusement un toro de concours il faut prendre en considération : la note de sa mère, sa lignée, son apparence et le type de son élevage. Ce fut le thème développé par Luis Fernández Salcedo5 chez “Los de José y Juan” lors d’une conférence qui coïncida avec sa réapparition comme conférencier depuis 1967. Il faut sélectionner le père du toro à choisir, prendre en compte le comportement qu’ont donné d’autres de ses fils déjà combattus et, ensuite, procéder à un examen minutieux des toros retenus sans perdre de vue la note de la mère, ainsi que le jeu donné par certains de ses rejetons. Ce n’est qu’après que le toro sera sélectionné en fonction de sa maturité, de sa corpulence, de sa vigueur et, en définitive, de l’image de sérieux qu’il renvoie. Afin de permettre à l’éleveur une sélection minutieuse, une corrida concours doit être prévue suffisamment longtemps à l’avance. “Une corrida qui ne l’aura pas été, d’après Salcedo, ne peut pas bien sortir ; ce sera au mieux una limpieza de corrales ou une course de rebuts. L’image de sérieux renvoyé par l’animal importe beaucoup dans une corrida concours, mais ce ne serait pas la première fois qu’un toro laid se révélât brave. Finalement, ce qui importe le plus c’est que le toro soit dans le type de son élevage.” » Le toro...

1 Source FSTF.
2 Madrid. Dimanche 19 avril 2009. Toros de Juan Luis Fraile, Moreno de Silva, Cuadri, Escolar Gil, Adolfo Martín & Pablo Mayoral pour Aníbal Ruiz, Jesús Millán & Sergio Martínez.
Saragosse. Dimanche 26 avril 2009. Toros de Partido de Resina, Prieto de la Cal, Escolar Gil, Alcurrucén, Fuente Ymbro & Ana Romero pour Jesús Millán, Ricardo Torres & Alberto Álvarez.
Escolar Gil présent aux concours de Vic, Saragosse ET Madrid ! Bizarre ? vous avez dit bizarre ?
3 Dimanche 26 avril 2009. Toros de Moreno de la Cova, Rocío de la Cámara, Rehuelga, Tardieu Frères, Aimé Gallon & Fils et Héritiers de Christophe Yonnet pour Serafín Marín, Alberto Aguilar & Mehdi Savalli.
4 Vic qui en proposant chaque année ce rendez-vous aux éleveurs devrait pouvoir logiquement en garantir son sérieux et, par la même occasion, sa pérennité. Vic où, soit dit en passant et pour ne prendre que l’exemple de 2008, la présentation de certains toros lidiés en concours laissait franchement à désirer : le Miura manquait singulièrement de présence, le Victorino était nain, le La Quinta hors type et le Charro de Llen avait le regard, comment dire ?… d’un agneau.
Vic. Dimanche 31 mai 2009. Toros de Miura, Palha, Victorino Martín (habitué à envoyer des « sardines » !), Cebada Gago, Escolar Gil & Fuente Ymbro pour El Fundi, Javier Valverde & Luis Bolívar.
5 Luis Fernández Salcedo, Verdad y mentira de las corridas de concurso, Unión de Bibliófilos Taurinos, Madrid, 1971.

Images Corrida concours Céret de Toros 1998 # La page intérieure du programme avec les têtes des toros, les noms des picadors, etc. ● Le règlement côté recto où l’on peut lire (en cliquant) que « le ganadero vainqueur se verra attribuer un prix de six millions de pesetas ». 6 000 000 ? Soit environ 250 000 de nos anciens francs ou 36 000 de nos nouveaux euros ? Mazette ! ● Le billet illustré de fort belle manière par le peintre cérétan Émile Erre (1904 – 1986) ● Le règlement côté verso qui signale clairement que... « la carioca est interdite » ! © Association des aficionados cérétans

21 février 2009

Don Fernando Villalón


Quand en 2003 je poussai la porte de la Librería Rodríguez à Madrid, je demandai à l’aimable libraire si, par le plus grand des hasards, elle ne possédait pas une affiche d’une course annonçant des toros de Fernando Villalón1 (Séville 1881 – Madrid 1930). Alors que j’avais fini de poser ma question depuis un petit moment, elle me regardait toujours avec la bouche bée comme si elle avait affaire à un hurluberlu — Français de surcroît — lui réclamant dans un castillan incertain un truc pas pensable. Elle réfléchit, s’en alla dans sa remise, puis en revint un petit moment après satisfaite, quoiqu’un peu embarrassée. Elle tenait délicatement le précieux et (très) fragile sésame entre ses mains et semblait rechigner à m’annoncer les quarante-cinq euros qu’il m’en coûterait si j’escomptais repartir avec — il faut tout de même reconnaître que ça faisait un peu cher la feuille A4 presque aussi épaisse qu’une de papier à cigarette. Je réfléchis à mon tour un petit moment, avant de toper la main de la libraire — ou de l’embrasser, je ne me souviens plus très bien — pour lui signifier, dans un accès de générosité confinant à la stupidité, que le marché était conclu ! Apparemment incrédule, elle se saisit d’une échelle, entreprit son ascension et en redescendit un petit moment après avec, sous le bras, La Vida privada del toro de Salcedo, qu’elle se fit une joie de m’offrir. Ce qui eut pour effet mécanique — outre de me faire plaisir — de ramener l’affiche à un prix plus raisonnable et de me sentir un peu moins idiot… Finalement, tous ces « petits moments » finirent par en former un grand.

Au sud de Séville à El Cuervo, Fernando Villalón l'original élevait de farouches toros aux yeux bien noirs2 marqués de la « A » de Adalid3. Non loin du Guadalquivir et de sa Marisma, Rocío de la Cámara élève, sur les terres rachetées en 1924 par son grand-père au poète ganadero, surtout des chevaux, mais aussi des Núñez « défraîchis » qui portent leur croix4...

1 De son vrai nom Fernando Villalón-Daoiz y Halcón, comte de Miraflores de los Ángeles... En cliquant sur ce lien, vous trouverez quelques photos de cet attachant personnage.
2 Au sujet de cette histoire récurrente d’un Villalón « recherchant » des toros aux yeux verts (bétail acquis en 1926 par Juan Belmonte), lire le bas de la page 2 (et la suite en page 3) du texte « Fernando Villalón, el amigo desconocido de Pablo Neruda » de Pedro Gutiérrez Revuelta. Celui-ci y cite, entre autres, Manuel Halcón (Séville 1900 – Madrid 1989), cousin de Fernando Villalón et auteur de Recuerdos de Fernando Villalón, Poeta de Andalucía la Baja y ganadero de toros bravos, Sucesores de Rivadeneyra, Madrid, 1941.
3 Au moins jusqu'en 1915, date à laquelle Villalón élimine le bétail d'Adalid pour le remplacer par des bêtes achetées à Don Eduardo Olea, d'origine Villamarta, dont le fer est actuellement celui de Samuel Flores (Gamero Cívico, pur Parladé). Rajout effectué suite à la précision apportée par Oselito dans son commentaire.
4 Cf. post de Florent.

Images Mes compétences de conservateur étant limitées, l’affiche est passée du vert au gris en l'espace de 5 ans ! ● Fer de José Antonio Adalid in Jacques Issorel (Édition, introduction et notes), Fernando Villalón, Poesías completas, Cátedra/Letras Hispánicas, Madrid, 1998, p. 33. Universitaire spécialiste de Villalón, Jacques Issorel lui a consacré sa thèse d’état : Fernando Villalón ou la rébellion de l’automne, Université de Perpignan, 1988. ● Détail de la page 36 de l’ouvrage Luis Fernández Salcedo, El Toro Bravo, Ministerio de Agricultura, 2° éd., 1993.

22 janvier 2009

5 años 5


En visite chez des amis entre Noël et le 2e jour de l’an, vous arrivez avec un ensemble pour le petit dernier et vous repartez à regret avec... une année complète de Toros ! En rentrant, vous les ouvrez un à un et vous placez dans quelques-uns des marque-pages — ainsi, vous saurez lesquels prendre en priorité le moment venu.
Le premier numéro de l’année 1989 (n° 1344 du 15 janvier) m’interpelle en proposant un papier d’El Tío Pepe, « Cinq, oui ; quatre, non », sur un sujet rarement abordé, et qui me tient à cœur tout autant qu’il me turlupine : l’âge des toros. Extraits :
« Dans un hebdomadaire taurin espagnol un revistero connu a publié récemment un article qui se résume en substance à préconiser le retour au toro de quatre ans à peine. Il aggrave son cas en précisant : « un utrero adelantado de quatre herbes ». [...]
D’abord parce qu’un toro de quatre herbes cela ne fait pas un toro de quatre ans ; tout au plus un utrero (trois ans) allant sur ses quatre ans, et ce n’est pas la même chose. [...]
La transition s’effectuera au moyen de deux questions : premièrement, le toro allant sur cinq ans est-il impropre au toreo moderne ? ; deuxièmement, comment le retour au cuatreño serait-il accueilli ? [...]
Je n’étaierai pas ma démonstration sur des exemples puisés dans un passé plus ou moins lointain, mais tout simplement sur la récente feria d’automne 1988. [...]
Enfin, le 3, les beaux Victorinos : au troisième (avril 1984) notre « Nimeño » sculpte l’une des plus belles faenas de la temporada madrilène ; J. A. Campuzano est vaillant, surtout à son premier (décembre 1983) et Ruiz Miguel s’envoie avec son courage légendaire d’abord le premier (décembre 1983) mais surtout l’énorme, le monstrueux « Pobretón » (décembre 1983) l’un des toros les plus imposants et mieux armés qu’on puisse voir. Relire la relation de Joël Bartolotti.
Et alors, c’est ça qu’on voudrait supprimer, et le remplacer par quoi ? Par des corridas plus faciles qui se dérouleraient uniformément dans l’euphorie, avec oreilles et queues tombant du palco ? Une palinodie qui nous mènerait tout droit à la décadence de la Fiesta ? Au misérable retour de l’utrero ?
Ne touchez pas au toro de lidia. »

Ces lignes d’El Tío Pepe, en particulier celles des deux premiers paragraphes, appellent, me semble-t-il, quelques précisions, rappels et/ou remarques :
1# Tout toro naît entre le 1er juillet et le 30 juin de l’année suivante (année ganadera) ;

2# C’est ainsi que lors de la prochaine temporada 2009, tout toro né entre le 1er juillet 2003 et le 30 juin 2004 portera le guarismo 4 (marque au fer rouge apposée généralement sur l’épaule droite et correspondant au dernier chiffre de l’année où se terminent les naissances, ici 2004) et sera donc cinqueño... à l’exception de ceux nés en juillet 2003 et qui ne pourront être combattus en juillet 2009 — et ainsi de suite — puisqu’ils auront 6 ans ! ;

3# On appelle becerro (veau) aussi bien l’animal qui vient de naître que celui de 2 ans allant sur ses 3 ans — noter que certains « toros » n’auraient que 13 mois de plus que certains veaux... :
— becerro mamón (de la naissance au sevrage — destete en esp. — le petit n’aura ingéré que le lait maternel1) ou veau de lait (en esp. recental : « se dit de l’animal, mâle ou femelle, qui n’a pas encore paît, et qui par conséquent, sauf circonstances aberrantes, se nourrit toujours en tétant sa mère. À compter de la naissance, cette période dure approximativement 8 mois. » Alfonso Navalón) ;
— becerro choto (moins de un an, on pourra utiliser le terme pour qualifier les veaux dans la période comprise entre le sevrage et 1 an) ;
— becerro añojo (entre 1 et 2 ans) et
— becerro eral (entre 2 et 3 ans).
L’eral a la particularité d’appartenir à deux tranches d’âge : celle du becerro et celle du novillo. Au même titre que l’eral (2 ans) qui sort en novillada non piquée, l’utrero est un novillo de 3 ans combattu en novillada piquée, et qui sera toro (corrida) entre ses 4 ans (de 4 à 5 ans, cuatreño) et ses 6 ans (de 5 à 6 ans, cinqueño) — 6 étant l’âge limite, celui de la « réforme » ;

4# Les naissances s’effectuent dans leur grande majorité entre les mois d’octobre et de mars (automne/hiver), avec un pic assez net entre décembre et février, mais on constate aussi qu’elles s’étalent désormais sur toute l’année2 : certaines naissances — pas toutes bien entendu — ont lieu en juillet (Carmen Segovia ou Victoriano del Río), en août (Marqués de Domecq, Salvador Domecq ou Samuel Flores), en septembre (Bucaré, Garcigrande ou Peñajara), en avril (Partido de Resina ou El Pilar), en mai (Juan Luis Fraile ou San Martín) et même, fait rarissime, en juin (Juan Pérez Tabernero ou Carmen Segovia) — y’a plus d’saisons ma p’tite dame !3 ;

5# Nous en arrivons maintenant à la notion qui fait débat : la notion d’herbe(s). S’il y a un consensus autour de la définition — au singulier, elle équivaut au printemps que le veau a passé à paître, et au pluriel au nombre de printemps que le veau a passé à paître —, il y a un malentendu quant à son interprétation. Et attention, paître c’est paître, c’est-à-dire « manger l’herbe sur pied » selon Le Petit Robert ; ce qui n’est pas la même chose que se nourrir du lait de la mère qui paît... Sinon il faut revoir la définition.
Bref, après une courte introduction, El Tío Pepe débute son papier en écrivant : « Dans un hebdomadaire taurin espagnol un revistero connu a publié récemment un article qui se résume en substance à préconiser le retour au toro de quatre ans à peine. Il aggrave son cas en précisant : « un utrero adelantado de quatre herbes ». »
Pourtant, d’un certain point de vue, un toro peut tout à fait avoir 4 ans bien tassés et avoir passé 4 printemps à paître (4 herbes). Prenons l’animal né en janvier 2005 (guarismo 5) et sevré à la fin de l’été. Il ne passera son 1er printemps à paître qu’en 2006, le 2e en 2007, le 3e en 2008 et le 4e cette année. S’il est combattu au mois d’août prochain, il le sera à 4 ans, 7 mois et 4 herbes !
Choisissons un autre exemple et appliquons cette fois-ci la logique d’El Tío Pepe qui renvoie clairement à l’aspect « temporel » de la notion (merci Laurent) plutôt qu’à sa « valeur nutritionnelle » ; ou le nombre de printemps pris en compte sans se soucier de savoir si le veau a réellement pu goûter cette si riche et importante herbe de printemps (?)4. Notre toro naît en novembre 2004 (guarismo 5) et compte ainsi déjà 1 herbe en 2005 (alors qu’il ne sera sevré qu’en plein été et n’aura donc pas brouté l’herbe de printemps), puis 2 en 2006, 3 en 2007 et 4 en 2008 (5 en 2009). Mais en avril 2008 il est utrero, d’où la traditionnelle (et curieuse) formule : « compter une herbe de plus que d’années »4. En revanche, le toro né en avril 2005 (guarismo 5) aura effectivement 4 ans lors de sa sortie dans l’arène en mai/juin 2009, mais toujours 4 herbes ; nous sommes bien en présence de l’utrero adelantado (de 4 ans et 4 herbes) évoqué par le revistero espagnol et qui agaçe tant El Tío Pepe ;

6# Par conséquent et du fait (liste non exhaustive) :
— de l’étalement des naissances sur toute l’année ganadera, et partant de là des sevrages — intervenant selon les élevages entre 5 et 10 mois après la mise bas ;
— des périodes de sécheresse (plus longues et plus fréquentes ?) ;
— des différences de quantité et de qualité des pâtures (en fonction de la localisation des ganaderías et de leur géographie) ;
— de la variété (lait maternel, herbe, foin, paille, pienso5...) de l’alimentation du toro ainsi que
— de sa plus ou moins bonne maîtrise ;
la notion d’herbe faisant référence à la « saison d’herbage » ou à l’« année de pâture » apparaît somme toute assez aléatoire, tandis qu’elle devient presque obsolète lorsqu’elle est employée comme synonyme de « printemps » — à rapprocher de la notion d’âge ;

7# Car les dates de naissance (mois et année) sont connues ; aussi, calculer l’âge d’un « toro » ne devrait pas causer de souci. Quoique... Prenez 'Billetito' du Puerto de San Lorenzo, né en mars 2004 (guarismo 4) et sevré à l’automne ; il trépassa à Madrid sous l’épée de M. A. Perera... le 23 mars 2008 ! Le doute est ici permis car le jour de la naissance des toros ne figure pas sur la fiche sorteo... 'Billetito', certifié utrero adelantado, devait tout juste avoir 4 ans (et 4 herbes selon El Tío Pepe) ou, tout juste 4 ans et 3 herbes si l’on tient compte de son premier printemps consacré à se nourrir du lait de sa mère ;

8# Un veau né en hiver, par exemple en février 2005 (guarismo 5), et sevré entre 5 et 7 mois (entre juillet et septembre) pour certains auteurs, ou entre 8 et 10 mois (entre octobre et décembre) pour d’autres6 (plus nombreux) ; ce veau ne connaîtra sa première herbe (de printemps) qu’en 2006, et n’en comptera donc que 4 au moment de sa sortie dans l’arène en juillet 2009 (4 ans et 5 mois), voire seulement 3 s’il est combattu en mars (4 ans et 1 mois = utrero adelantado) !
De fait, tous les veaux nés entre janvier et mars (et plus tard a fortiori) et sevrés tôt à 6 mois (entre juillet et septembre), ou nés entre octobre et décembre et sevrés plus tardivement à 8/9 mois (entre juin et août/septembre), ne profiteront pas complètement de « l’herbe qui croît de toute part au printemps tandis qu’elle végète en hiver ou pendant un été sec. »7 Seuls les veaux nés à la fin de l’été et sevrés 6/7 mois plus tard brouteront leur première herbe le printemps suivant (de l’année suivante of course !) ;

9# Nous avons vu que les herbes équivalaient au nombre de printemps que le toro a passé à paître. Soit, mais peut-on accorder une herbe au veau qui aura été sevré en mai/juin, ou au toro qui sortira dans le ruedo à cette période de la temporada ? J’avoue ne point trop savoir quoi en penser... De même, il y a sans nul doute des coins d’Espagne où le printemps est autrement précoce, et où l’été prolonge avec force générosité les bienfaits printaniers sur une durée plus ou moins longue ;

10# Enfin, quid du célèbre (ou légendaire ?) « toro de 4 ans et 5 herbes » ? Ou tourné différemment, quel toro devant être lidié lors des prochaines San Fermín pourra prétendre répondre à ce profil ? Entendons par là ceux qui auront 5 années de pâture (printanière) complète... À Pampelune en 2009, seront « toros de 4 años y 5 hierbas » uniquement :
— ceux nés en août 2004 (ou entre la mi-juillet et la fin juillet puisque la féria se déroule la première quinzaine de juillet) et sevrés à 6 mois (février), 7 (mars) voire 8 en avril 2005 ;
— ceux nés en septembre 2004 et sevrés à 6 mois (mars) et 7 (avril) ainsi que
— ceux nés en octobre 2004 et sevrés à 6 mois en avril...
Ceux-là et ceux-là seuls auront bénéficié du printemps 2005 dans sa quasi totalité ! Ces toros auront bien 4 ans, 11 mois (ou 10 ou 9) et 5 herbes (2005, 2006, 2007, 2008 et 2009) en juillet 2009. Mais comme on peut le constater, l’expression « toro de 4 ans et 5 herbes » ne concernera à Pampelune qu’un nombre faiblissime de bêtes, vu qu’une toute petite minorité d’entre elles sera née en août, une très faible proportion en septembre, et que celles nées en octobre auront probablement été sevrées à 8 mois plutôt qu’à 6 !

Une conclusion s’impose : si Pampelune souhaite présenter des toros de 5 herbes ou de « 5 años de pasto », ceux-ci devront « nécessairement » avoir 5 ans... De toutes les façons, les gars de la Casa de Misericordia ne doivent pas être du genre à se prendre la tête à compter les herbes ! Vous non plus ?…

À l’instant précis où je me laissais aller à écrire ce grossier mensonge, je saisissais le marque-page du n° 1347 du 19 mars 1989, dans lequel Marc Roumengou, réagissant à un autre article d’El Tío Pepe paru fin 88 dans la « vieille dame », apportait heureusement de l’eau (limpide) à mon moulin :
« Sur 5 ans, âge du taureau de combat, alors que 4 ans est celui du novillo8, il faut insister sans cesse malgré les affirmations réitérées depuis des décennies sur la précocité de cette catégorie de bovins, affirmations que n’est venu étayer aucune preuve et dont le principal objectif était de faire accepter du bétail jeune lorsque l’on n’avait que l’examen de la denture pour apprécier son âge.
À l’inverse de cette propagande et dans l’étude qu’il a publiée en 1977, le docteur-vétérinaire J. A. Ramagosa Vila expose que « le taureau de combat espagnol appartient au groupe des races tardives ou autochtones... son ossification osseuse et cartilagineuse (brides) ne s’achève pas avant 4 ans accomplis et ce, en bonnes conditions de conduite de l’élevage et d’alimentation ». Ceci a pour corollaire une certaine « fragilité » des bêtes plus jeunes ou dont l’alimentation aura été imparfaite. »

Mes très chères sœurs, mes très chers frères, sachez-le, il va falloir (beaucoup) prier — eh oui, il est des situations compromises où il ne reste plus guère que la prière — si vous souhaitez voir (beaucoup) plus fréquemment le toro de 5 ans... Car si vous aimez, comme je l'aime, le toro con toda la barba y con sentido, alors il y a fort à parier que le cinqueño vous offre davantage de promesses que son cadet.

NB Vous je ne sais pas, mais moi je le sens bien le rectificatif...

1 Des marques spécialisées dans la production d’aliments industriels pour ganado de lidia et destinés aux éleveurs proposent, outre des piensos, des « compléments alimentaires » censés favoriser la transition entre le lait maternel et la nourriture dite « solide » (sevrage) pour des veaux non encore sevrés. Business is business...
2 Merci à Las-ventas.com et à sa section « Apartados » (2008). Une curiosité, les dates de naissance du lot madrilène de Palha affichaient 6 mois différents. Autre curiosité, Martelilla amena 2 lots : les toros étaient tous nés entre octobre et février, tandis que les novillos l’étaient entre juillet et septembre.
3 L’un des objectifs est clair : le gros des courses ayant lieu entre avril et septembre, en programmant des naissances d’avril à septembre, les éleveurs peuvent tout au long de la temporada proposer aux empresas des utreros adelantados (de seulement 3 herbes).
4 Logique « parfaitement » explicitée par Pierre Mialane dans La Tauromachie, Histoire et dictionnaire, Robert Laffont, Collection Bouquins, 2003. : « HIERBA, parfois YERBA. L’usage ganadero veut que l’âge des animaux soit exprimé en primaveras pasadas (printemps vécus) ou mieux en nombre d’« herbes » broutées au printemps. Les bêtes naissant en hiver, elles commencent à brouter dès le printemps. Elles ont donc une herbe alors qu’elles n’ont encore que quelques mois. Ce qui fait qu’un animal de deux herbes aura un peu plus d’un an, un de quatre herbes sera âgé de trois ans. L’âge exprimé en herbes est donc supérieur d’une unité à celui exprimé en années ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?
5 À ce propos, lire attentivement les lignes sur le passage d’un mode d’élevage extensif à un mode semi-intensif, voire intensif lorsqu’il s’agit de préparer une course... Quelques semaines avant de sortir en piste, les toros, soumis au régime pienso et parqués dans des cercados caillouteux, brouteront des yeux, et seulement des yeux, l’herbe de printemps qui pousse effrontément et à foison derrière des palissades en tôle.
6 Luis Fernández Salcedo (El Toro bravo, Ministerio de Agricultura, 2e éd., 1993 & La Vida privada del toro, Egartorre, 3e éd., 1996) penche pour 8 mois. D’ailleurs, Salcedo préconise en substance ceci : les sementales couvriront les vaches au printemps (de mars à juin), qui mettront bas leurs veaux en hiver (de décembre à mars), lesquels passeront leur premier printemps à téter leurs mères, puis seront séparées d’elles (sevrage) 8 mois plus tard, d’août à novembre, mois au début duquel ils subiront l’épreuve du fer (herradero).
7 Michel Ots, Plaire aux vaches, Atelier du Gué, Villelongue d’Aude, 2001.
8 Oui, oui, vous avez bien lu !

Images Toros du Marqués de Albaserrada en train de se chauffer les oreilles dans les corrals de Vic en 1988, photo © Gilles Cattiau (Toros n° 1350 du 7 mai 1989) ● Trop occupé à savourer le lait maternel… Chez Pablo Mayoral (Madrid, mai 2008) © Campos y Ruedos ● ‘Peluquero’, 5 ans, 6 mois (janvier 2003) et 5 herbes (de 2004 à 2008), un Cebada Gago avec la tête d'un à-qui-on-ne-la-fait-pas, dans les Corrales del Gas à Pampelune © Campos y Ruedos ● Fin 2006, herradero chez les Héritiers de Christophe Yonnet où, une fois n’est pas coutume, le fer du guarismo (7) brûle l’épaule gauche © Campos y Ruedos ● Né en novembre 2002 (guarismo 3), lidié à 5 ans, 11 mois et 5 herbes (de 2004 à 2008) le dimanche 12 octobre dernier à Las Ventas par Hernán Ruiz ‘El Gino’, ‘Garabato’ du Conde de la Maza fut ovationné à l’arrastre © Juan Pelegrín

04 septembre 2008

Bref plaidoyer pour la liberté de choix et la diversité

"Le diable n’a pas besoin d’avocat."
"Les avocats n’ont-ils pas commencé par être des enfants ?"

En prenant connaissance il y a quelques semaines du commentaire posté par un lecteur hispanophone, j’ai pu toucher du doigt ce qui m’agitait depuis quelques temps déjà au sujet des rares férias dans le cadre desquelles il nous est encore possible de voir le toro que nous aimons, dans toute son intégrité et sa diversité, et des options prises par les organisateurs de celles-ci.
En résumé, ledit lecteur estimait, entre autres récriminations, que les pupilles de José Escolar Gil combattus le 14 juillet 2008 étaient de peu de poids et souffraient d’un manque alarmant de caste. Je cite, dans le texte : "toros con poco peso, falta de casta alarmante, los toros en esta plaza tienen que ser diferentes y animales con 520 o 530 kilos son impropios de Céret".
Ce n’était pas la première fois que j’avais l’occasion de lire ou d’entendre des propos de ce type. Cela mérite donc que l’on se penche un peu plus sur ce point, et que l’on essaye de répondre clairement à la question suivante : qu’est-ce que les aficionados viennent chercher à Céret, ou ailleurs ? Que les taureaux de Céret soient différents de ceux que l'on peut voir presque partout ailleurs, on le conçoit aisément. Mais en quoi les taureaux de Céret se doivent-ils de se différencier de ceux combattus dans d’autres arènes ? En d'autres termes, qu'est-ce qui doit les différencier ?
L’une des caractéristiques principales des corridas organisées par l’ADAC depuis sa création et leur principal attrait résident dans la place primordiale faite au toro. C’est grâce à elle que de très nombreux aficionados ont pu découvrir, au fil des temporadas, de grands élevages inconnus, des encastes oubliées ou marginalisées, et le goût des combats âpres et authentiques. Comment le nier ? Céret est, avec quelques autres rarissimes plazas (Parentis principalement), la seule à oser prendre des décisions audacieuses, jamais dépourvues d’intérêt, et qui se sont souvent révélées brillantes. Les exemples ne manquent pas, il n’est qu’à faire appel à sa mémoire récente ou aux récits épiques qui nous permettent de la conserver presque intacte.
Nous sommes, je pense, tous d’accord sur ce point. Il reste toutefois à déterminer ce qui fait réellement la force, l’originalité, mais par-dessus tout la légitimité incontestable de ces bastions chers à nos cœurs aficionados. C’est ici, je pense, que les avis divergent. Doit-il s’agir nécessairement d’un toro démesuré, gigantesque, terrorífico - comme disent nos voisins -, sans aucun autre critère ? Un toro aux cornes nécessairement énormes et effilées comme des couteaux ?
C’est la même curiosité qui doit guider nos pas, au campo comme sur le chemin des arènes. Cette curiosité n’a rien à voir, à mon sens, avec la recherche d’exemplaires toujours plus gros, toujours plus énormes qu’ailleurs.
Nul ici, et moi moins que quiconque, n’a la prétention de guider qui que ce soit, ou de détenir une vérité quelconque. Il me paraît toutefois évident que ce qui fait la richesse de ces derniers coins de terre où il est encore possible de voir le toro dans toute sa splendeur et, j’insiste, sa diversité, ce n’est pas dans une présentation nécessairement exagérée ni dans une volonté d’épater la galerie qu’elle réside. C’est dans l’afición a los toros ; celle qui prend un plaisir à la fois intellectuel et purement émotionnel à voir évoluer sur le sable le véritable taureau de combat, pas un toro unique, qui serait nécessairement gros et encorné (ce toro-là n’existe pas), mais un toro varié, savamment et patiemment élevé par des ganaderos amoureux de leur métier et de leur bétail brave.
De la même façon, les aficionados qui se rendent aux arènes doivent accepter le caractère nécessairement aléatoire de la corrida. Elle n'est pas l'opéra. Elle n'est pas le théâtre. Elle n'est pas non plus un concert de musique. Il est donc absolument primordial de se mettre dans la tête que l'on ne sait jamais - et encore moins lorsque l'élevage n'est pas connu - comment vont sortir les toros de l'après-midi. Et pour aller plus loin encore, je pose la question : la quintescence de l'afición a los toros ne réside-t-elle pas, fondamentalement, dans la recherche de cet aléa ? La programmation quasi-exclusive d'"élevages de garantie" (terme ô combien abominable, figurant en bonne place dans le champ lexical de l'épuration de la cabaña brava) me paraît purement et simplement antinomique avec l'idée que je me fais de l'afición. Mais dès lors que l'on partage cette conception des choses, il convient en toute logique d'accepter le risque d'assister à des loupés mémorables. C'est le prix à payer pour découvrir, découvrir encore, découvrir toujours des toros nouveaux, au comportement différent et offrant une nouvelle image du toro. Sans cet acte de foi, les organisateurs ne trouveront jamais l'appui indispensable que doivent recevoir leur idées et leurs recherches.
Il faut à tout prix éviter d’enfermer ces organisateurs, qui ont voulu suivre cette voie si difficile et périlleuse, dans un carcan étroit. Un carcan qui nous ferait passer à côté de tel lot parce que certains spectateurs ne le jugeraient pas suffisamment gros ; ou à côté de tel élevage parce que les produits de celui-ci n’arboreraient pas des cornes suffisamment longues. L’ADAC et l’ADA Parentis privilégient les toros atypiques, qu’il est difficile voire impossible d’admirer ailleurs. Cela leur a permis, avec le temps, de se forger une identité forte qui fait aujourd’hui non seulement leur charme, mais également leur succès ; et non la présentation de phénomènes de foire.
Il faut laisser à ces organisateurs cette liberté de choix. Pour ne pas les condamner à l’excès inverse de celui constaté amèrement dans la plupart des autres arènes. Et au-delà de ceux dont nous pouvons nous montrer reconnaissants qu’ils aient retenu ces options, cela devrait être le souci de tous les organisateurs scrupuleux, selon leurs moyens et en fonction de leurs contraintes, de respecter ces deux principes fondamentaux : l’intégrité et la diversité.
Messieurs les organisateurs de l'ADAC, de l'ADA Parentis, de Carcassonne Toros, d'Hagetmau, de Roquefort, de Rieumes, de Beaucaire, de Saint-Martin-de-Crau et d'ailleurs, continuez de nous faire rêver ! Allez donc chercher des Javier Gallego, des Pérez Escudero, des Tabernero de Pinto, des Madrazo, Agustínez et autres Ángel Nieves, ou ce que vous voudrez ! Vous trouverez toujours des aficionados pour vous suivre, tout en acceptant les risques intrinsèques à ces choix.

Laissons à présent le mot de la fin à Luis Fernández Salcedo :
"Bien sabes tu que los toros de don Graciliano suelen ser muy recogiditos de cabezas y bravos como jabatos, con bravura de la buena, de la que a mi me gusta. pues bien, en una corrida de estos últimos años oí decir a un señor, muy enfurecido porque se despedía a un toro con una gran ovación en el arrastre:
- ¡Es el colmo! ¡Aplaudir a un toro brocho!... ¡Señores, que estamos en Madrid!
”

in Cuentos del viejo mayoral, de Luis Fernández Salcedo, Egartorre (3a edición), p. 121.

08 mars 2007

A propos du marquage des toros...


A la lecture de l’article "A droite ou à gauche ?" de Pierre Dupuy, article paru dans le dernier numéro de la revue TOROS, un texte de Alfonso Navalón a ressurgi de ma pourtant courte mémoire. Pour ceux qui ne lisent pas la "vieille dame" de Nîmes, Pierre Dupuy y mène une étude, au demeurant fort bien documentée, sur les raisons qui poussent les ganaderos (en Camargue et en Espagne) à marquer leurs toros sur le flanc droit ou sur le flanc gauche. Succinctement, il semblerait, et ce n’est pas une révélation, que l’immense majorité des éleveurs actuels opère un marquage sur le flanc droit à l’exception des ganaderías descendant de Contreras et de Yonnet en France, pour d’autres raisons.

Entre autres citations, l’ancien directeur de la revue cite ces mots de Luis Fernández Salcedo, extraits de son ouvrage La vida privada del toro (1955) : "Mais le plus fréquent, peut-être, est de numéroter du même côté toutes les bêtes nées la même année, et de changer chaque année…" Il est facile d’imaginer par exemple que les camadas des années paires fussent marquées sur la droite et celles des années impaires sur la gauche, et vice versa. Dans son savoureux Viaje a los toros del sol, Alfonso Navalón relate, au sujet justement de ce marquage, une anecdote intéressante concernant la ganadería de Miura ; anecdote qui "complique encore plus les choses" que les aveux du señor Salcedo. Dans le chapitre consacré aux toros de Zahariche, Navalón offre au lecteur ces paroles d’Eduardo Miura Fernández évoquant la mémoire de son grand-père, l’autre Eduardo Miura qui eut la ganadería en charge de 1893 à 1917 : "Miura parle maintenant de son grand-père, de celui qui avait 1000 vaches et qui lidiait chaque année 300 toros.
- On imagine le problème qu’était le maniement d’un tel volume de corridas…
- Et pour l’
herradero ? Pour ne pas atteindre un chiffre si haut, ils posaient à deux toros le même numéro, de telle manière que la moitié était marquée sur le côté droit et l’autre sur le côté gauche. Ainsi dans chaque camada, il y avait deux numéros 16 et deux 97…"
Cette façon de marquer les bêtes n’a plus cours de nos jours, on l’imagine aisément, car le nombre de bêtes par ganaderías a été fortement réduit (exceptons de ce constat certains élevages-usines comme peuvent l’être celui d’Alcurrucén voire même celui de Victorino Martín) pour des raisons budgétaires compréhensibles mais également, et cela est lié, pour des raisons d’espaces qui tout au long du XX° siècle n’ont cessé de se restreindre et d’être affectés à d’autres tâches agricoles.

Le marquage, comme beaucoup d’éléments inhérents au campo, a longtemps été, et reste parfois encore, une affaire de tradition. C’est ce que rappelle Pierre Dupuy en évoquant les élevages descendants de la ligne Contreras. A ce sujet, il interroge le vétérinaire basque Joseba qui lui répond que "il n’y a pas plus de certitude en ce qui concerne la ligne Contreras. Baltasar Ibán répond à la tradition de cet élevage en marquant à gauche, mais ce n’est pas le cas de tous les Contreras." La revue propose une photographie d’un exemplaire de Cortijoliva lidié à Barcelone en 1994 et marqué à gauche alors que l’encaste actuel est de l’Atanasio. Cependant mentionne la légende, l’élevage fondé en 1930 par Gonzalo Barona fut le fruit d’un croisement entre Albaserrada et Contreras. La tradition Contreras du marquage à gauche fut donc maintenue, malgré le changement de sang. Il existe pourtant, comme le souligne Joseba, des élevages mâtinés de Contreras mais qui ont abandonné la droite (ou plutôt gauche) ligne de la tradition. Il en va ainsi, semble-t-il, de l’élevage du Conde de Mayalde.

Ainsi, les exemplaires du Conde sont marqués à droite (voir photographie) bien qu’historiquement la ganadería fut détentrice de sang Contreras car le Conde avait acquis en 1958 la moitié de l’élevage de Ignacio Sánchez Sepúlveda qui détenait du pur Contreras par Sánchez Terrones. L’élevage fut préservé ainsi jusqu’à l’arrivée, en 1986, d’un semental de Juan Pedro Domecq puis en 1995, Mayalde alla se servir chez El Ventorrillo (Domecq également). Si ce croisement Contreras-Domecq (Mayalde mena une ligne croisée et une ligne pure Domecq) avait déjà été opéré chez Baltasar Ibán, il semble que le Conde de Mayalde n’est pas agi comme son confrère d’El Escorial en marquant, lui, les bêtes à droite. A moins qu’au fil des ans et de la prédominance du sang Domecq sur le reliquat Contreras bientôt absorbé ou disparu, le Conde n’ait petit à petit tout marqué à droite, comme chez Domecq. C’est une question que je me posais en lisant la fin de l’article de Pierre Dupuy. Peut-être certains lecteurs seront-ils détenteurs d’une vague réponse... ?

Revue TOROS, n° 1797, 2 mars 2007.

22 janvier 2007

Corridas concours


La reseña de la corrida concours d’Almería publiée par Solysombra a semble-t-il rencontré un certain succès auprès de nos lecteurs. L’un d’entre eux, de Tarragona, et que nous saluons au passage, soulève des questions intéressantes mais auxquelles il est malheureusement aisé de donner les réponses qu’il ne souhaite pas connaître.
Il suffit pour cela de lire ou relire « Verdad Y Mentira De Las Corridas De Concurso », l’excellent ouvrage de Luis Fernández Salcedo1. On pourra ainsi constater que le dévoiement de ce type de course, qui devrait représenter le summum de ce que peut attendre l’aficionado, est loin d’être nouveau. Jean-Pierre Darracq 'El Tío Pepe' s’en émouvait déjà, semble-t-il à juste titre, dans les années 1960. Rien de neuf, donc, sous le soleil de nos chers ruedos.
La lecture du compte rendu rédigé par Gabriel Moreno Merino donne à penser que la course ne fut pas catastrophique. En revanche, il semble que certains des exemplaires combattus ne furent pas d'une présentation parfaite et que, ce qui est pire, deux d'entre eux n'étaient pas dans le type de leur casa respective. Or même si nous savons tous que les taureaux, c'est comme les melons (vous connaissez la suite), et si par conséquent il ne peut pas être reproché au ganadero d'avoir présenté un "mauvais" animal, le moins que l'on puisse attendre d'une corrida concours, c'est que la présentation soit irréprochable et dans le type.
Il convient toutefois de rappeler que Gabriel Moreno ne boude pas le plaisir qu'il a tout de même éprouvé en assistant à cette course que, toutes proportions gardées, il qualifie de bol d'air frais. A signaler également, au rang des réjouissances, l'excellente entrée enregistrée, à Almería au tout début du mois de janvier, pour cette course par ailleurs retransmise par la télévision autonome. Les organisateurs devraient en tirer les leçons qui s'imposent.

1 La lecture des nombreux ouvrages que comporte la bibliographie taurine de cet auteur, petit-fils de Vicente Martínez, célèbre éleveur de Colmenar Viejo, est très fortement conseillée. On y trouve notamment, sans que cette liste soit exhaustive, La Vida Privada del Toro, Tres Ensayos Sobre Relatividad Taurina, Los Cuentos del Viejo Mayoral et El Toro Bravo. Tous présentent un grand intérêt.