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16 juillet 2013

Après eux, personne, et après personne, sans doute personne


La critique taurine est morte. Ce n’est pas une nouvelle. Ça n’existe plus, et ça fait déjà un moment.
Aujourd’hui, pour savoir ce qui s’est passé, ou plutôt combien il s’est coupé d’oreilles, tout le monde, moi le premier, va sur Mundomachin pour avoir l’info.

La critique taurine, telle que nous l’avons connue, a disparu, totalement, avec Joaquín Vidal et Alfonso Navalón. Les deux derniers.
Le père Zabala les avait précédés quelque temps avant dans un tragique accident d’avion. 
Il y a bien la Lirio, sans domicile fixe, qui se morfond dans son coin de blog, mais c’est tellement de mauvaise foi que cela en est pathétique, et depuis longtemps. 

Aujourd’hui rien, rien de critique, rien en opposition. On avale tout, on lustre et on fait briller. 
Pas besoin non plus de remonter au déluge. Qui s’indigne encore qu’un toro, normalement piqué, simplement normal, soit gracié ? 

Quand j’évoque la normalité d’un toro, c’est aux piques que je fais allusion. Car un toro simplement normal devrait en recevoir trois. Alors pour être gracié…
La normalité, finalement, c’est la médiocrité, une sorte de douce décadence, à peine visible mais bien réelle. 

Ah si… il y a une chose qui, parfois, peut être source de violente polémique. C’est lorsqu’un président de course refuse de distribuer les oreilles aux vedettes. Ça peut sembler étonnant, mais c’est le seul cas. En même temps, ça donne une idée du niveau actuel de la « critique ».

La « tauromafia », ainsi que la nommait Navalón, est aux commandes, et on n’imagine pas un retour en arrière.
Heureusement, il y a Internet, quelques blogs ou sites, noyés dans un fatras hétérogène. Ce sont désormais les seuls endroits où l’on peut lire à rebrousse-poil de l’opinion formatée et largement diffusée.

À ce stade de ces quatre lignes d’humeur, j’ouvre une parenthèse. Il n’est pas une semaine sans que l’on s’entende dire qu’à Campos y Ruedos nous ne polémiquons plus, nous non plus… avec Viard s’entend. Ben c’est normal, il a piqué nos idées ! Nous pourrions même sérieusement lui proposer d'écrire ici.
La question que se posent beaucoup est de savoir si ce retournement de veste est conjoncturel ? sincère ? opportuniste ? Très franchement, comme dirait l’autre, ça m’en bouge une sans faire remuer l’autre. Mais, évidemment, je le lis, parfois, le sourire aux lèvres.
Putain ! et si Dédé était le dernier critique taurin ? Trop tard diront certains. Sans doute. Peut-être le dernier train ? Résistant de la dernière heure ? Allez savoir. Il faut au moins lui reconnaître d’avoir fait disjoncter El Juli.

J’en reviens à mes moutons, ou plutôt à mes Domecq. Ouais, j’aime pas Domecq… et alors ? Enfin, ce qu’ils ont fait des Domecq, pas ce qu’ils furent ou le sang qu’ils portent, ni l’histoire qu’ils peuvent représenter. Mais là on entre dans les subtilités. Et je n’ai pas sous la main la photo de la pique de Jerez à côté de la bouteille de fino… Et Navalón, dans sa tombe, un jour d’octobre d’il y a longtemps, ça a de la gueule, je trouve, pour parler de la mort de la critique taurine. 

Pour finir, un peu d’air frais, respiré sur le Net à propos des figuras actuelles et de ce qu’elles ont fait à Pamplona. C’est de saison : « Eux… les figuras qui imposent cette misère et l’éleveur qui l’élève pour la vendre à prix d’or sont les coupables de l’état de cette fête moribonde. Ils sont les coupables, oui, mais la Casa de Misericordia est responsable du spectacle lamentable auquel l’on assiste à Pamplona. Pamplona n’a pas besoin de cela. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’à Pamplona on aime le toro, le matin et l’après-midi. Parce que les abonnements sont vendus quel que soit le programme. Parce que le prestige de cette arène est très supérieur aux caprices de ce genre d’individus. »

Ces quelques lignes, signées Eneko Andueza, sont tirées du site El Chofre, et font suite à la corrida de Victoriano del Río tuée par El Juli, Morante de la Puebla et je ne sais plus qui. Le site Toro, torero y afición, qui a attiré notre attention là-dessus, précise que l’éleveur a déclaré : « Nuestra corrida es muy torera. » 

Voilà, la boucle est bouclée.


Photographie Gilles Gal

07 avril 2013

Les pieds dans le bac à sable


« Tiempo de tienta », a lâché quelqu’un au passage.

Cela voulait sans doute dire « froid devant ! », ou peut-être « l’hiver se rebiffe ! », ou encore « malgré l’heure qui s’avance et la lueur qui monte, on va sévèrement se cailler les miches, car le fond de l’air est frais, ce matin. N’est-il pas ? » Machinalement, les cols se sont relevés et les têtes ont suivi la course des nuages dans un ciel tourmenté. 

Debout pognes en poches, l’assistance s’est vite regroupée autour de la petite arène. Momentanément réchauffés par cet élan grégaire, tous se sont rangés à l’abri du vent, certes, mais à l’ombre. Seul, le vieux ganadero occupait son siège habituel au soleil. Le cavalier était en piste, les subalternes derrière les planches, le parterre de pingouins aficionados derrière le muret et les vaches derrière la porte. Tous derrière, tous derrière et personne devant. Au-dessus du toril, l’éleveur sur son trône tonnait. Il triturait un carnet de notes défraîchi, mâchouillait convulsivement un trognon de stylo, grognant à intervalles réguliers : « Mais qu’est-ce qu’ils font ?… Ils n’ont pas bientôt fini de se pomponner ! » Décidément, le vieil homme ne comprenait rien aux manières de la nouvelle génération. De tempérament paisible, cette attente interminable dans la froidure l’exaspérait. « Mes bêtes n’ont pas besoin de chichiteux malpolis et attardés. » Il est vrai que, d’ordinaire, son bétail était réservé à de rudes titis, pas aux gominés. Ils ont fini par se montrer…

« ¡Puerta! » Deux apprentis « torerrasses », deux novices parés pour le chic, pas pour les chocs. Verts comme l’espérance d’un printemps tauromachique que l’on nous vante constamment mais qui n’est pas prêt d’arriver. J’ai songé à tous les Fuente Ymbro que ces deux-là ne manqueraient pas d’« indulter »… Fatalement. Le froid est devenu mordant, la pluie pénétrante, la nostalgie insidieuse. J’ai pensé aux toros, au soleil, à Navalón, qui aurait eu quatre-vingts ans ces jours-ci. Et, je suis parti. 

« “Écrire et toréer”
Hier soir, en quittant l’arène de tienta de “Terrones”, j’ai senti le froid qui me saisissait par la plante des pieds en s’engouffrant directement depuis la terre. Mes bottes de baroudeur venaient de rendre l’âme, crevées d’avoir longtemps buté sous les chênes, d’avoir parcouru tant d’enclos, d’avoir surtout autant piétiné pendant les bregas et les tentaderos quand les pieds atteignent cette incroyable mobilité qui naît de la peur, de l’impatience ou de l’ardeur d’un combat obstiné avec une vache accrocheuse. Ce fut hier la première belle journée de campos. Le sol de la piste commençait à sécher et un soleil quasi printanier nous laissait toréer en bras de chemise. Jusque-là, nous avions connu vingt jours de vents porteurs de pluies et même une matinée neigeuse. Le froid engourdissait nos doigts qui agrippaient la muleta lors des faenas, et nous les réchauffions en soufflant dans nos mains pour éviter qu’ils ne gèlent. » Extrait de Viaje a los toros del sol, Alfonso Navalón, Alianza Editorial, Madrid, 2005, p. 19.

À quoi bon ressasser le passé quand l’avenir tapote le baromètre. Il est grand temps que le sable séchauffe.

05 septembre 2010

La grande route


Il existe une route, entre Salamanca et le Portugal, une route aujourd’hui presque fantôme.
La N620, du temps de sa splendeur, me faisait penser à la rue Estafeta de Pampelune un quatorze juillet, la foule aux balcons en moins.
Un encierro permanent de poids lourds, à double sens, accompagnés dans leur fuite en avant par des centaines de voitures, avec en guise de journal leur seul clignoteur et une paire de freins pour se faire le quite.
Deux voies, pas une de plus, et un bilan à peu près aussi miraculeux que celui de la rue Estafeta de Pampelune un quatorze juillet.
Je n’ai trouvé cette route déserte qu’une seule fois, un premier janvier, aux alentours des dix heures du matin. Trois voitures, une vieille fourgonnette et aucun camion.
Je suppose que la rue Estafeta de Pampelune les 1er-janvier vers les dix heures doit être extrêmement calme elle aussi.
Au bout de la route après Salamanca, à cent dix kilomètres exactement, juste après Ciudad Rodriguo, apparaît sans prévenir Fuentes de Oñoro et sa frontière lunaire.
Supermercados laids et colorés, dernières pompes à essence avant le Portugal plus cher.
A Fuentes de Oñoro, juste avant le poste frontière, un dernier panneau, une direction encore espagnole, une seule, Aldea del Obispo, à droite. On passe devant l’église, blanche, pierres d’angle en granit.
Une autre route, plus étroite encore, mais peu fréquentée celle-là, longe la frontière entre les deux pays. Là-bas, un peu plus loin, vivait Alfonso Navalón. Le portail est aujourd’hui doublement fermé. Une chaîne toute neuve est venue prêter main forte à la vieille.

Il y a quelques années les hommes ont décidé d’en finir avec la route Estafeta du Campo Charro et ses courses de camions. Alors ils en ont construit une autre, très grande, juste à coté de l’ancienne. Deux fois deux voies. Terminés les encierros de camions, les voitures qui doublent avec la peur de l’imprévu qui déboule en face, le miracle permanent. Fin des angoisses et des sueurs froides.
Pour qui a connu et pratiqué l’ancienne route, la nouvelle donne la sensation d’être suspendue au-dessus du pays. Vous y êtes, sans vraiment y être, ou alors un peu comme en avion, ou tout en haut d’un balcon de la rue Estafeta, mais plus en bas en train de courir avec les autres.
Survol d’un paysage désormais lointain même si la signalétique demeure évocatrice : Río Tormes, qui vous amène chez le défunt curé, mais il faudrait faire demi-tour, Vitigudino, La Fuente de San Esteban, Martín de Yeltes, Robliza de Cojos...
Là-bas, juste après le grand virage, on sait qu’on n’est pas loin de chez Sepúlveda et Atanasio, mais on n’y est plus vraiment. Eux non plus d’ailleurs n’y sont plus vraiment. Mais ce n’est pas la faute de la grande route.
La dernière fois, nous sommes sortis à Barbadillo pour faire de l’essence, et sur quelques kilomètres parcourir l’ancienne route désormais apaisée et déserte.
La station-service semble fantôme et le grand panneau qui n’annonce plus rien donne au paysage des allures de fin du monde. Je le cadre. Je le positionne à droite, puis à gauche. Rien ne presse. J’ai tout mon temps. Je pense à Yannick qui me racontait quelques jours plus tôt que souvent Willy Ronis cadrait un paysage, prenait une photo, puis attendait le passage d’une présence humaine pour en refaire une autre, plus aboutie. Démarche impensable ici, au milieu de rien, sur l’ancienne route de Salamanca au Portugal. Et c’est au moment où je pensais à Yannick, à Ronis, et à une improbable présence, que ce vieux est sorti de nulle part, comme recraché par la grande route.

01 septembre 2010

Navalón


Une dernière photo, en fin de journée, avant de prendre congé.
Alfonso Navalón, apaisé, au milieu de ses toros. Une ultime vision, le dernier souvenir d’une journée inoubliable. Un mois d’octobre ni chaud ni froid, l’automne comme on l’aime.
Le grand Navalón, tellement décrié, détesté, commenté, tellement lu.
Trois jours avant nous étions à Salamanca, en compagnie de Carlos Manuel Perelétegui, correspondant d'El País et collaborateur de la revue Toros.
Il a souri lorsque nous lui avons dit avoir rendez-vous à Fuentes de Oñoro.

— Il exagère maintenant. Son temps est passé, même s’il ne veut pas l’admettre. Alors ses histoires, les femmes, tout ça, c’est fini. Ce n’est plus pour lui. Nous avons tous eu notre péridode, mais quand c'est fini, c'est fini. Vous verrez, la semaine prochaine, dans le journal, il utilisera votre venue pour s’inventer des histoires... Passez-lui mon bonjour.

Carlos Manuel a souri. Tout ceci n’avait déjà plus guère d’importance dans le fond.
Trois jours plus tard, dans sa cuisine, de retour de Bilbao, les cheveux en bataille, Navalón nous dévisage en coupant sa pomme. Il vient de se réveiller, contrarié.

— Mes coqs, où son passés mes coqs ? Vous vous rendez compte ? Je m’absente trois semaines, je reviens et plus de coqs... Si ce n’est pas malheureux.

Sa pomme avalée, Navalón se lave les mains, se débarbouille, se recoiffe. Il attrape une grosse boîte en carton dans laquelle il empilait ses vieux articles, ses souvenirs, des morceaux de sa vie.

— Celui-là, c'est celui sur le Cordobès ! Ça les a rendus furieux. Mais je suppose que vous savez...

Navalón égrène quelques-uns de ses vieux articles, les commente en évoquant des choses lointaines.

— Celui-là je l’aime beaucoup, vraiment beaucoup. C’est un hommage que j’avais rendu aux putes... Bon, nous allons au campo ?

Je n’ai jamais lu l’hommage de Navalón aux prostituées. Nous sommes allés au campo, nous y avons passé la journée entière. Nous l’avons laissé au soleil couchant, juste après l’averse, presque la nuit. Direction Fuentes de Oñoro, puis Salamanca, pour finir à Madrid. Je ne l’ai jamais revu.

22 octobre 2008

Alfonso y el estribo


Dans une toute récente et intéressante contribution sur le premier tiers, À propos de piques et de butoirs / Deuxième partie, Marc Roumengou s’élève contre un certain nombre de points essentiels à ses yeux (et aux nôtres) dont, entre autres, la pratique éminemment néfaste du picador consistant à « imprimer un mouvement de "marteau-piqueur" à la garrocha (les Espagnols appellent cela mete y saca) » qui « n’est interdite par aucun des 2 règlements précités » (Reglamento de Espectáculos Taurinos & Règlement Taurin Municipal). N’ayez crainte M. Roumengou que si nous ne l’avions peut-être pas encore évoquée ici, nous ne manquons toutefois jamais l’occasion de rappeler avec force aux castoreños que nous ne goûtons pas, mais alors pas du tout, leurs méthodes de bouchers indélicats !

Toujours au sujet du premier tiers, toujours au sujet d’un fait grave mais parfaitement occulté celui-là, Alfonso Navalón (Huelva 1933 - Salamanca 2005) tenta d’interpeller en son temps le monde taurin sur « le crime de l’étrier de pique ». « Navalón no era un santo... » et n’était pas non plus réputé pour ses bonnes manières, son sens de la diplomatie ou de la modération. Aussi, concernant l’article décapant qui suit, non daté mais vraisemblablement écrit fin XX°-début XXI°, il évoque un étrier, le droit, pesant « más de treinta kilos » ! Il n’y allait certes pas par quatre chemins et ne faisait pas dans la dentelle mais quand même ! Ce chiffre ultra voire ridiculement élevé pour être vrai1 fut aisément contredit par un test ultrascientifique réalisé à Morille chez Matías Carretero par un quart de Campos y Ruedos. De leurs petits bras ultramusclés, deux d'entre nous soupesèrent la bête en fer puis, ultrasérieux, nous demandâmes tous l’avis du ganadero qui, dans un froncement de sourcil plein de surprise, nous annonça quelque chose comme : « un poco más de tres kilos ». Et tous les quatre, ultrasoulagés, d’approuver sur le champ cette réponse ultraprécise et proche de nos estimations, quoiqu’ultra-éloignée du chiffre avancé par l’"ultra" de la critique taurine.

Plus sérieusement, lorsque l’on a cet indestructible engin entre les mains, on frémit à l’idée d’imaginer ce que peuvent "ressentir" les toros qui viennent s’y fracasser le crâne ! Les picadors ayant, dans un moment d'égarement, l’heureuse attitude de citer le toro de face, puis très fréquemment la fâcheuse manie de positionner leur monture perpendiculairement à sa course en ne portant le fer avec "tout" leur poids qu’une fois le contact toro-peto sur le point d'être réalisé, il n’est pas aberrant de croire que certains d’entre eux, sur ordre ou non de leur matador, s’arrangent pour présenter sciemment l’étrier au toro2 avec la nette et condamnable volonté de réduire rapidement et significativement sa puissance3...

Cela étant dit, vous trouverez ci-après une tentative de traduction, ce qui, soit dit en passant, doit bien faire marrer les collègues. Bref, les hispanophones ont à leur disposition le texte original d'Alfonso Navalón en cliquant sur ce dernier lien puis sur « Las mejores críticas » et enfin sur « El crimen del estribo de picar. El 60 por ciento de los toros sufre fracturas de cráneo ». Bonne lecture à toutes & à tous.


« Le crime de l’étrier de pique. 60 % des toros souffrent de fractures du crâne

Comme nous évoluons dans un monde d’ignorants ; comme la majorité des responsables chargés de veiller à la décence de la Fiesta et, surtout, à l’intégrité du toro ne remplissent pas leur devoir, la plus grande aberration du combat du toro continue d’être impunie ; celle qui, chaque tarde, fait que de nombreux toros arrivent au troisième tiers avec de graves lésions qui rendent pratiquement impossible tout "jeu normal" à la muleta. Il se trouve qu’il y a plus de trente ans je dénoncai dans les plus grands journaux nationaux qu’un crime était en train de se jouer à la pique. Qu’il y avait beaucoup plus grave que les piques dans la pointe de l’épaule, la carioca et le fait de fermer la sortie au toro afin de laisser l’animal à moitié invalide avec pour unique finalité la recherche du triomphe commode du torero en échange de toute la vigueur du toro. Que personne ne voulait se rendre compte du funeste rôle de l’étrier de pique4 : une quille d’acier contre laquelle le toro s’écrase. Et comme il nous est possible de l’observer, le picador retire son pied protégé par l’armure de fer pour laisser seul ce bloc de plus de trente kilos contre lequel le toro donne des coups de cornes, se causant de graves lésions, parfois mortelles — il ne reste plus qu’à puntiller le toro au sortir du tercio de piques. Et ce que les personnes attribuent à de l’invalidité n’est rien de plus qu’une mort anticipée survenue contre la masse de l’étrier.
Au campo, il ne se trouve plus un seul ganadero tientant les mâles ou les vaches avec ce modèle, criminel, utilisé dans les arènes. Dans tous les élevages5, un morceau de pneu est posé afin de réduire les effets du choc. Il y a trente ans de cela, je proposai que cette pratique soit adoptée dans l’arène. Mais comme ceux chargés d’élaborer le règlement et de le faire respecter ne savent pas ce qu’est un toro, personne n’a souhaité prendre de mesures contre cette cruauté dont est victime le toro chaque tarde durant. Cela sans compter toutes les nombreuses fois où les toros s’abîment les yeux et arrivent à la muleta en manifestant des symptômes qu’ils n’avaient pas au moment du reconocimiento.
Lors de ma réapparition après sept années d’absence à la feria de San Isidro, une nuit je rencontrai dans une tertulia le fameux taxidermiste Justo, qui dissèque la plupart des têtes de toros importants — commande du torero pour commémorer un triomphe à Madrid ou du ganadero qui veut perpétuer dans son salon le comportement d’un exemplaire exceptionnel. Justo reçoit dans son atelier les têtes de ces toros remarquables et, pour réaliser son travail, commence par les décharner et leur enlever la peau pour ensuite modeler le plâtre en l’ajustant à l’anatomie du toro et le reproduire le plus fidèlement possible. Après avoir enlevé la peau du front, la première chose que Justo découvre ce sont les marques fatidiques de l’étrier de pique. Il me confia ceci à la fin d’une tertulia à Puerta Grande, que dirige mon fraternel compagnon José Antonio Donaire, un de ces rares chroniqueurs qui n’a pas honte de confesser en public qu’il apprit beaucoup lorsque nous travaillions ensemble à Informaciones.
Ce que je vais vous dire, Justo l’a dit il y a quelques jours de cela en public : 60 % des toros qui arrivent dans son atelier souffrent de fractures du crâne ou de graves fissures au front, conséquences du choc contre le néfaste étrier de pique. Il paraît incroyable qu’il y ait eu tant de réformes du Règlement (par les politiques incompétents successivement en poste) et que personne n’ait remarqué que l’étrier de pique, avec ses trente kilos en forme de quille, se révèle être beaucoup plus dangereux que tous les maux que l’on impute communément au malheureux tercio de piques (pique actuelle criminelle ou poids démesuré du caparaçon et des chevaux percherons). Si 60 % des toros exceptionnels qui arrivent à l’atelier du taxidermiste, après avoir survécus aux ravages causés par les picadors, ont le front partagé en deux, il ne reste plus qu’à se demander quel est le pourcentage de toros qui arrivent à la muleta sans les conditions physiques minimales pour pouvoir charger.

Les éleveurs
Je crois que lors de la dernière assemblée de l’"Unión nacional de Afeitadores de Toros de Lidia" une requête fut portée à la connaissance de l’Autorité Incompétente afin que le tercio de piques soit réformé. Au bout de tant d’années passées à baisser leurs pantalons face aux exigences honteuses des figuras (si no afeitas, no lidias), ils se sont rendus compte, outre cette pique criminelle (qu’ils réclament à présent pivotante afin d’éviter les boucheries auxquelles nous assistons chaque tarde) et hormis leur demande de limiter les poids du caparaçon et des chevaux, qu’ils se devaient d’exiger que l’étrier de pique soit recouvert de caoutchouc. ¡ Ya era hora que se bajaran del burro ! Il est invraisemblable que quelque chose de si grave soit passé inaperçu aux yeux des aficionados exigents qui implorent le respect de l’intégrité du toro, centrant leurs protestations sur l’afeitado et la manière de piquer, mais qui n’ont pas remarqué les ravages de l’étrier en fer. Cela dit, les aficionados ont une excuse, parce qu’ils apprécient la lidia depuis leur tendido. Ce qui est impardonnable, c’est que les éleveurs eux-mêmes et les vétérinaires chargés de l’examen post-mortem dans les abattoirs ne dénoncent les graves lésions du front et de la vue.
Les critiques
Ce qui serait logique, c’est que les chroniqueurs taurins aient déjà dénoncé cette calamité de la lidia. Mais n’allons pas leur demander la lune. La plupart de ces chroniqueurs écrivent sur les toreros et en savent très peu sur les toros. Ils vont plus fréquemment déguster des plateaux de fruits de mer avec les apoderados qui les soudoient que goûter la vérité des pâturages où l’on peut apprendre le secret de la vie du toro. Quand un chroniqueur se rend au campo, c’est seulement comme spectateur adulateur d’un tentadero pour féliciter l’éleveur de "l’excellent jeu des vaches approuvées" en contrepartie d’un repas et de flatteries. Ou en accompagnant la figura du moment. Les chroniqueurs de toreros n’ont toujours pas remarqués que, dans les tentaderos, l’étrier de pique était recouvert de caoutchouc. À présent, il faut que ce soit un taxidermiste qui leur explique, via son expérience professionnelle, les conséquences du choc contre cette masse de fer.
Les télévisions
Mais je me doute bien que de nombreuses années passeront avant que ne disparaisse des ruedos ce monument mortifère. Car, à l’heure qu’il est, le public et les critiques sont davantage disposés à proclamer que l’émotion "de cirque" née des manoletinas ainsi que la façon dont José Tomás se fait accrocher la muleta à presque chacune de ses passes représentent l’essence même du toreo. Ici tous avalent et se taisent. Si ces imbéciles de lèche-culs qui dirigent les retransmissions télévisées parlaient, ne serait-ce qu’une fois, des ravages de l’étrier et prenaient des gros plans de la collision du toro contre ce dernier, nous ne continuerions pas à subir cet abus. Mais les gros plans et les ralentis servent exclusivement à remontrer les cogidas des toreros, afin d’impressionner le public, ou les muletazos donnés avec le pico et le pied en retrait comme s’il s’agissait de la vérité suprême du toreo. Ils trompent le public et humilient le toro.
Les politiques
Comme toujours, les politiques ne s’informent de rien et, tarde après tarde, vivent en parasite dans le burladero privilégié des callejones pour laisser impunis ces mauvais traitements : parce que les politiques sont toujours plus ignorants que les critiques adulateurs. À propos des politiques, que fait, toutes les tardes dans toutes les ferias, Enrique Múgica fumant son cigare ? Je ne crois pas que la responsabilité d’un Défenseur du Peuple soit d’être présent avec tant d’assiduité dans tous les callejones. À l’image d’Ignacio Aguirre Borrel qui, lorsque commençait la temporada, abandonnait son bureau pour aller de feria en feria à la solde du contribuable. Je vous soumets là l’exemple de deux hommes politiques représentatifs de la "fausse gauche" et de la "droite suceuse" qui passent pour être de bons aficionados et sous les nez desquels se consument, tarde après tarde, les grandes fraudes du toreo sans qu’il n’aient jamais rien entrepris pour les éviter. À cette paire de malotrus, qu’est ce que ça peut lui faire l’étrier en fer ? » Alfonso Navalón

1 À noter, sans rire, qu’il pourrait s’agir d’une éventuelle erreur du copiste...
2 Pour signifier une marque de mansedumbre et/ou de genio du toro, il n’est pas rare de lire l’expression : « hacer sonar el estribo », en français « faire sonner l’étrier » ou le « faire chanter » (sic). Le genre de musique dont on se passerait bien...
3 Lire à ce propos la réflexion menée par Marc Roumengou dans l’article en lien (le premier).
4 « Los estribos serán de los llamados de barco, sin aristas que puedan dañar a las reses, pudiendo el izquierdo ser de los denominados vaqueros. » : seule description de l’étrier contenue dans les règlements espagnols (Real Decreto & Nuevo Reglamento Taurino de Andalucía). Le Règlement Taurin Municipal (art. 61) ne disant pas autre chose. Appréciez le « sin aristas que puedan dañar a las reses » ; ça ne coûte rien de l’écrire...
5 ?!?

Images À l’instar des bateaux, d’où le « de barco » des règlements espagnols, l’étrier est très souvent pourvu d’une "quille" (photo du haut © Manon) plus ou moins imposante, ou peut avoir un fond plat, mais c’est plus rare. Les deux "flottant" pareillement et produisant sans nul doute les mêmes effets L’exemple par l’image avec un escolar à Vic. « Traseraaa ! » Muy tr... © Camposyruedos

11 novembre 2007

« Domecquismo »


Nous avons vu récemment que, majoritaire au campo, l’encaste Domecq l’était aussi, sans surprise, dans le ruedo. Il y a près d’un an de cela, j’avais eu l’occasion de lire, dans l’édition internet de la Tribuna de Salamanca et via le blog de Rosa Jiménez Cano, un article polémique de Paco Cañamero sur la famille Domecq1.

Quelque temps auparavant, apparemment à la suite d’une critique des carteles de la féria locale lors de leur présentation à la presse, le journaliste charro se vit sanctionner par une mise au ban du journal. Histoire de réfléchir un peu...

Aux dernières nouvelles, il semblerait que Paco se soit calmé, si j’en juge par cet improbable papier « promotionnel », portrait consacré à notre « Dédou Premier »2 national, aussi mignon et convenu que celui sur Domecq était féroce ! Imprudent, Paco Cañamero fait le grand écart ; mal informé (?), il manie avec zèle la brosse à reluire. Décidément, André Viard est vraiment très fort !

1 Avant lui, son mentor Alfonso Navalón s’était déjà essuyé les bottes sur Álvaro Domecq…
2 Sobriquet © ANDA.

Un petit niveau de castillan comme le mien + un dico devraient suffire :
Juan Pedro Domecq, el verdugo de muchos históricos encastes (21.12.2006) ;
La pasión taurina de un entusiasta artista francés llamado André Viard (03.11.2007).

Image Des Domecq au campo © jamonesdomecq.com

23 septembre 2007

Voyage aux vaches du soleil


De Derrière le muret de pierres grises..., une anecdote charra et insolite d’Alfonso Navalón, rapportée par Jean-Pierre Darracq "El Tío Pepe" dans son ouvrage Afición, me revint à l’esprit. Même si certain-e-s d’entre vous la connaissent déjà sûrement, je ne résiste pas à l’envie de la passer à celles et ceux qui ne l’ont jamais lue :

« Quand une vache a fait ses preuves, autrement dit lorsqu’elle a donné naissance à de bons produits, il est nécessaire de ne pas perdre la bonne semence. Alors, chez nous, quand une vache âgée et bien notée a mis bas un mâle, nous cherchons une autre vache, jeune et vigoureuse, qui a donné le jour à une femelle. Nous tuons cette femelle et nous recouvrons le petit avec sa peau. Et ainsi, la jeune vache élève parfaitement le petit mâle, tandis que la vache âgée se repose de ses fatigues. »

Cet étrange « chez nous » était celui des « sœurs María et Carlota Sánchez, propriétaires de ce qui fut la fameuse ganadería de Terrones, près de Salamanque », mais quelque chose me dit qu’il aurait bien pu être celui de María Concepción et Juliana Pinto Tabernero. Une certaine et attachante idée du toro...

Image Une vache de Tabernero de Pinto et son petit © Camposyruedos
Le titre s’inspire de Viaje a los toros del sol d’Alfonso Navalón, l’anecdote en est tirée. Entre guillemets, c’est dans Afición (Éditions Castay, Aire-sur-l’Adour, 1994).

14 mai 2007

Rosa Jiménez Cano, le (vrai) retour


« Hubo un tiempo en que el nombre del ganadero y el picador ocupaban la mayor parte del cartel. Cuando los puyazos y derribos colmaban de emoción el tendido. A medida que ganó en importancia la muleta, el toreo ganó en reconocimiento artístico. A la vez, el toreo perdía cierta emoción, cierta agresividad. [...] »

C'est une joie que de retrouver la talentueuse Rosa Jiménez Cano, qui sort de l'ombre aux commandes d'un blog destiné à couvrir la San Isidro 2007. C'est une surprise que d'y voir associer El País où, grosso modo depuis le décès de Joaquín Vidal, les toros de Madrid étaient boudés voire ignorés. À dire vrai, je ne connais pas la nature exacte du lien entre la reporter et le quotidien ; toujours est-il qu'il est possible d'accéder au blog via le site du journal.

Jeune et farouche journaliste qui causait déjà de toros sur son rafraîchissant blog Nuevo Periodismo à la rubrique "Casta, poder y trapío" — tout un programme —, Rosa Jiménez Cano fait une envoyée assez spéciale en même temps qu'un soutien solide pour l'aficionado qui n'entend pas se laisser impressionner par les incessantes et sombres offensives des chantres de la camelote artistico-commerciale.

Vous pouvez donc profiter d'un point de vue cultivé, mordant parce que décalé et résolument indépendant du mundillo sur le marathon taurin madrilène en cours et ses marges. Enfin, difficile de ne pas citer Alfonso Navalón qui avait rendu hommage, une vingtaine de mois avant sa mort, à celle qui était son amie, qu'il avait soutenue ardemment à ses débuts et qu'il considérait comme la plus apte à reprendre le flambeau de la critique défenseur d'une Fiesta comme on l'aime. À la lecture des citations embrassant ces lignes, on jugera, si besoin était, de la parenté manifeste de leurs sensibilités :

« Viaje a los toros del sol reaparece a pesar de mi indolencia. [...] Es uno de los momentos más tristes de la historia del toreo. Cuando este mundo fascinante de emociones y ensueños se ha convertido en un burdo negocio donde todos quieren vivir a costa de humillar al toro. Ya no es el Rey de la Fiesta. Es sólo una pobre víctima del egoísmo de los taurinos, que le quitaron la casta, la fuerza y encima le asesinan en el peto, y luego unos presuntos toreros se hacen millonarios, practicando la trampa y no la arriesgada técnica del toreo. [...] »

¡Enhorabuena y suerte Rosa!

Image Alfonso Navalón © David Cordero

08 mars 2007

A propos du marquage des toros...


A la lecture de l’article "A droite ou à gauche ?" de Pierre Dupuy, article paru dans le dernier numéro de la revue TOROS, un texte de Alfonso Navalón a ressurgi de ma pourtant courte mémoire. Pour ceux qui ne lisent pas la "vieille dame" de Nîmes, Pierre Dupuy y mène une étude, au demeurant fort bien documentée, sur les raisons qui poussent les ganaderos (en Camargue et en Espagne) à marquer leurs toros sur le flanc droit ou sur le flanc gauche. Succinctement, il semblerait, et ce n’est pas une révélation, que l’immense majorité des éleveurs actuels opère un marquage sur le flanc droit à l’exception des ganaderías descendant de Contreras et de Yonnet en France, pour d’autres raisons.

Entre autres citations, l’ancien directeur de la revue cite ces mots de Luis Fernández Salcedo, extraits de son ouvrage La vida privada del toro (1955) : "Mais le plus fréquent, peut-être, est de numéroter du même côté toutes les bêtes nées la même année, et de changer chaque année…" Il est facile d’imaginer par exemple que les camadas des années paires fussent marquées sur la droite et celles des années impaires sur la gauche, et vice versa. Dans son savoureux Viaje a los toros del sol, Alfonso Navalón relate, au sujet justement de ce marquage, une anecdote intéressante concernant la ganadería de Miura ; anecdote qui "complique encore plus les choses" que les aveux du señor Salcedo. Dans le chapitre consacré aux toros de Zahariche, Navalón offre au lecteur ces paroles d’Eduardo Miura Fernández évoquant la mémoire de son grand-père, l’autre Eduardo Miura qui eut la ganadería en charge de 1893 à 1917 : "Miura parle maintenant de son grand-père, de celui qui avait 1000 vaches et qui lidiait chaque année 300 toros.
- On imagine le problème qu’était le maniement d’un tel volume de corridas…
- Et pour l’
herradero ? Pour ne pas atteindre un chiffre si haut, ils posaient à deux toros le même numéro, de telle manière que la moitié était marquée sur le côté droit et l’autre sur le côté gauche. Ainsi dans chaque camada, il y avait deux numéros 16 et deux 97…"
Cette façon de marquer les bêtes n’a plus cours de nos jours, on l’imagine aisément, car le nombre de bêtes par ganaderías a été fortement réduit (exceptons de ce constat certains élevages-usines comme peuvent l’être celui d’Alcurrucén voire même celui de Victorino Martín) pour des raisons budgétaires compréhensibles mais également, et cela est lié, pour des raisons d’espaces qui tout au long du XX° siècle n’ont cessé de se restreindre et d’être affectés à d’autres tâches agricoles.

Le marquage, comme beaucoup d’éléments inhérents au campo, a longtemps été, et reste parfois encore, une affaire de tradition. C’est ce que rappelle Pierre Dupuy en évoquant les élevages descendants de la ligne Contreras. A ce sujet, il interroge le vétérinaire basque Joseba qui lui répond que "il n’y a pas plus de certitude en ce qui concerne la ligne Contreras. Baltasar Ibán répond à la tradition de cet élevage en marquant à gauche, mais ce n’est pas le cas de tous les Contreras." La revue propose une photographie d’un exemplaire de Cortijoliva lidié à Barcelone en 1994 et marqué à gauche alors que l’encaste actuel est de l’Atanasio. Cependant mentionne la légende, l’élevage fondé en 1930 par Gonzalo Barona fut le fruit d’un croisement entre Albaserrada et Contreras. La tradition Contreras du marquage à gauche fut donc maintenue, malgré le changement de sang. Il existe pourtant, comme le souligne Joseba, des élevages mâtinés de Contreras mais qui ont abandonné la droite (ou plutôt gauche) ligne de la tradition. Il en va ainsi, semble-t-il, de l’élevage du Conde de Mayalde.

Ainsi, les exemplaires du Conde sont marqués à droite (voir photographie) bien qu’historiquement la ganadería fut détentrice de sang Contreras car le Conde avait acquis en 1958 la moitié de l’élevage de Ignacio Sánchez Sepúlveda qui détenait du pur Contreras par Sánchez Terrones. L’élevage fut préservé ainsi jusqu’à l’arrivée, en 1986, d’un semental de Juan Pedro Domecq puis en 1995, Mayalde alla se servir chez El Ventorrillo (Domecq également). Si ce croisement Contreras-Domecq (Mayalde mena une ligne croisée et une ligne pure Domecq) avait déjà été opéré chez Baltasar Ibán, il semble que le Conde de Mayalde n’est pas agi comme son confrère d’El Escorial en marquant, lui, les bêtes à droite. A moins qu’au fil des ans et de la prédominance du sang Domecq sur le reliquat Contreras bientôt absorbé ou disparu, le Conde n’ait petit à petit tout marqué à droite, comme chez Domecq. C’est une question que je me posais en lisant la fin de l’article de Pierre Dupuy. Peut-être certains lecteurs seront-ils détenteurs d’une vague réponse... ?

Revue TOROS, n° 1797, 2 mars 2007.

03 novembre 2005

Le dernier critique taurin est mort


Le 27 août dernier, en pleine féria de Bilbao, il est minuit et je me promène près de l’hôtel Carlton lorsque mon portable m’annonce l’arrivée d’un SMS… enfin un message. C’est mon copain Salva qui m’écrit : « Esta noche ha muerto Alfonso Navalón. La fiesta verdadera que tanto le debe, debe sentir su pérdida. Ha muerto el último critico taurino ». Le dernier critique taurin est mort. Alfonso Navalón avait 72 ans. La formule fut reprise ça et là provoquant quelques grincements de dents si forts qu’ils ont même été audibles sur le net. Sans doute aurait-il apprécié cette ultime pirouette.
Nous l’avions rencontré, chez lui, il y a huit ans presque jour pour jour. En voici deux photographies inédites. Pour ceux qui lisent le castillan, nous ne pouvons que leur conseiller l'incontournable Viaje a los toros del sol dont Laurent vient de nous entretenir et qui a été récemment réédité chez Alianza Editorial. Descanse en paz.

Deux liens utiles : Alfonso Navalón & El Chofre.

02 novembre 2005

Exotisme ganadero


Les hommages, les critiques et les diatribes se taisent peu à peu. Alfonso Navalón est décédé et le calme revient dans les esprits de ceux qui l'ont connu (comme critique taurin). Je ne fais pas partie de ceux-là, question de génération, de date de naissance. Je n'ai pas connu l'époque où Navalón fut cet immense connaisseur des choses taurines.
Heureusement, son oeuvre majeure vient d'être réeditée et les nouvelles générations d'amateurs de toros pourront faire ce voyage dans le passé ganadero de cette Espagne d'un franquisme à bout de souffle.
Viaje a los toros del sol (publié une 1ère fois en 1971 et réedité en 2005) propose un voyage passionnant dans l'Espagne ganadera ; réflexion intelligente sur le métier de ganadero mais aussi sur le monde taurin de l'époque qui n'a pas beaucoup changé d'ailleurs. Sorte de Caractères (La Bruyère) consacré au campo bravo, Navalón y multiplie les anecdotes, les rencontres et les analyses.
Un passage a retenu mon attention car il en dit long sur ces ganaderos, aujourd'hui quasiment disparus, qui auraient donné leur vie pour leurs toros. Ganaderos romantiques, d'un autre temps, avec une autre conception du temps aussi mais ganaderos exotiques parfois, étranges et mystérieux : "Podiamos seguir contando curiosidades de esta casa madre de la buena casta. Podiamos hablar de esos toros africanos de raza batusi que han sido cruzados con los mansos de Miura para servir dentro de poco de exoticos cabestros." Ce passage concerne Carlos Urquijo.

J'ai cherché ce qu'était un batusi et j'avoue ne pas avoir trouvé. Peut-être Navalón a-t-il commis une erreur et voulait-il parler des watusi qui sont des bovins aux cornes immenses venant d'Afrique ? Quand on découvre à quoi ressemble un watusi, on imagine mal ou difficilement ce qu'a pu donner ce croisement avec les mansos de Miura. Un géant à quatre pattes pour sûr !

26 octobre 2005

Trapío


En relisant la très jolie définition du trapío donnée par Alfonso Navalón dans son « viaje a los toros del sol » on comprend mieux pourquoi les fossoyeurs de la fiesta de la basse Andalousie ont voulu exclure ce mot du futur règlement taurin qui s’appliquera chez eux. Cette définition ne correspond en effet plus du tout avec ce que fait lidier la majorité d’entre eux, hélas.

Trapío
: Terme employé pour définir le sérieux d’un toro. Un toro ou une vache avec du trapío est synonyme de bonne présence, belles proportions et qui en outre impose le respect. Un toro sans l’age n’a pas de trapío car il lui manque le sérieux et le respect. Un toro d’age peut manquer de présence et bien qu’étant bien proportionné on dit qu’il manque de trapío. Un toro avec du trapío est un toro en plénitude et qui en outre est « bien fait ».
Alfonso Navalón