06 juillet 2012

¡No te vayas de Navarra!


J’ai lu et je comprends mieux.
J’ai pour Pamplona une affection particulière, un attachement un rien nostalgique, peut-être exagéré mais bien réel. Pour autant, je me suis toujours posé des questions sur l’élaboration de la politique taurine de la Casa de Misericordia. Les aficionados qui se rendent à Pamplona montrent souvent du doigt les excès des peñas, les dérives médiatiques de cette féria et plus particulièrement celles de l’encierro matinal pour lequel on en est arrivé — c’est un ami qui faisait cette réflexion — à une véritable obsession du temps de cette course chronométrée à la seconde près, comme s’il s’agissait d’un sport avec sa ribambelle de records stupides à battre. De même, il n’est que de se plonger dans les pages consacrées à l’encierro dans les journaux locaux — Diario de Navarra et Diario de Noticias — pour se rendre compte que les belles courses données dans les règles de l’art ont bien moins la côte que les centaines de photographies d’accrochages et autres cornadas sanguinolentes. Pamplona est le miroir d’une société qui change.
La Casa de Misericordia accorde depuis des décennies sa confiance aux Criado, famille de veedores connue sous le sobriquet d’"El Potra". Quand la Feria del Toro fut créée en 1959, c’est vers "El Potra" (Miguel Criado Barragán) que se tourna "la Meca" et ceci explique en partie la prééminence de l’Andalousie dans le choix des ganaderías de la San Fermín. Depuis, les lignes de front ont peu évolué, et le fils d’"El Potra", Miguel Criado Garrido, poursuit le chemin engagé par son père en s’appliquant à respecter au mieux les attentes de la Casa de Misericordia. Et la première de ces demandes concerne le trapío des toros de Pamplona. Il n’aura échappé à personne que Pamplona présente souvent des astados impressionnants, démesurément armés et gonflés à bloc. C’est la marque du lieu dont s’enorgueillissent beaucoup de Pamplonais. Ne nous le cachons pas : voir débouler ces tanks dans la coso navarrais incite au respect. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’à la fin il n’y a que très peu d’afición à Pamplona. C’est difficile à admettre tant le toro est présent dans l’orgie — le soir avec l’encierillo, le matin avec l’encierro, à midi avec l’apartado, à 18 h 30 avec la corrida —, mais au regard de la non évolution des choix des ganaderías et des critères concernant la morphologie des toros, c’est la seule conclusion à laquelle j’aboutis. Dans un entretien qu’il vient d’accorder sous forme de tchat avec les aficionados1, Miguel Criado a cette réponse édifiante au sujet de l’absence de variété des encastes à Pamplona et particulièrement de l’absence de ganaderías d’origine Saltillo : "La segunada pregunta: "¿Porque no hay ninguna ganadería procedente de Saltillo, con alguna excepción, que dé buen juego y con suficiente trapío para venir a Pamplona? De vez en cuando puede haber alguna, pero puede ser de Saltillo que no cumple los requisitos el trapío que pide la Casa de Misericordia."
Tout est dit ou presque. La Casa de Misericordia impose avant tout dans le choix des élevages un tamaño — c’est différent du trapío — que certains encastes sont incapables d’atteindre. Et Miguel Criado a beau écrire qu’un toro de 620 kilos n’a aucun intérêt s’il est arrêté lors de la faena, il ne m’enlèvera pas de l’idée que la manière de penser le toro de la part de la Santa Casa de Misericordia est plus qu’affligeante. De plus, le veedor ajoute que, dans la mesure où la cabaña brava est aujourd’hui composée à 90 % de toros d’origine Domecq (sous toutes ses formes), il est normal que cela se retrouve dans la programmation sanferminera.
J’ai conscience qu’une féria comme celle de Pamplona ne se sente pas l’âme missionnaire pour aller défendre ce qu’il reste de variété dans l’élevage bravo actuel. En cela, elle est en adéquation totale avec toutes les autres grandes férias pour lesquelles l'affluence prime (on peut comprendre), ainsi que l’allégeance aux figuras (là on comprend moins depuis que celles-ci ne remplissent plus les arènes). J’entends aussi fort bien (même si cela me fait peine) que la majorité du public se foute comme de l’an 40 (ou 36 pour les Espagnols) du devenir des Cuadri, Saltillo, Santa Coloma et j’en passe, ou de la bonne tenue d’un tiers de pique donné ici du haut de véritables murailles de Chine. Mais j’ai des difficultés à admettre que l’on vende à ce public, qui hurle chaque début juillet que le toro est son univers, qu’un toro n’est finalement qu’un immense steak avec des cornes infinies. Je connais le goût de la ripaille des Pamplonais mais leur afición n’existe plus. La Casa de Misericordia a une afición au poids et aux cornes, le public a une afición pour le spectaculaire et les grands toros que lui vend la Casa de Misericordia, sans essayer de lui faire saisir qu’un toro de lidia peut être fin, moins armé, moins lourd, gris, blanc, noir, jaune… et, surtout, respectueux d’une origine construite au fil de l’histoire.
Des années et des années d’une politique taurine fondée exclusivement sur le contentement d’un public un rien paillard et sur l’achat de toros impressionnants ont abouti à une corrida pamplonaise totalement standardisée et préfabriquée pour les médias. On peut y filmer des toros énormes, le public est un acteur exceptionnel au soleil, on y décortique des menus proposés sur les gradins, on y chante et on y danse ; c’est le monde de la fête à la sauce hispanique réuni en un lieu et en un temps, une sorte de téléréalité d’où le premier éliminé est toujours le toro.
Pour tout ce qu’elle a de beau, car tout n’est pas perdu, la corrida pamplonaise ne peut offrir que bien peu à l’aficionado a los toros.
Mais la Navarre, malheureusement,  ne fut jamais terre de révolution.

Midi : le cohete vient d'exploser… ¡Viva San Fermín!

1 Le tchat de Miguel Criado Garrido.


>>> Roberto Moreno Torres, Ganaderías históricas de los Sanfermines, Editorial Evidencia Médica S. L., Pamplona, 2009.