
Tu m'envoies, cher François, des photos émouvantes de la noche qui a rassemblé La Rubia, bailaora de Marseille partie à Jerez, et Luis de Almería, Luis de la grande famille des Cortés dont les ancêtres émigrèrent de la ville dont l'adage dit : "Quand Almería était Almería, Grenade était sa métairie." En contrepoint on imagine en disant cela quelle misère ont dû quitter ceux qui déjà à l'époque s'obligeaient au déracinement. Comme Brice Hortefeux n'était pas encore né, pour une partie des Cortés, la sortie du miroir (c'est l'étymologie arabo-andalouse d'Almería « l-mariyat ») s'arrêta à Marseille, via l'Algérie, pour une partie d'entre eux. À Port-de-Bouc exactement. Et Luis est l'aîné des enfants, le grand frère. Celui qui le premier hérita du précipité de chant profond qui irrigue la voix des cinq frères Cortés qui aiment avec démesure s'asseoir sur une chaise et fermer les yeux mais ne tombent pas, ouvrent la main qui part chercher le coeur qui bat sous la chemise blanche et l'offre en morceaux en ouvrant l'éventail de leurs doigts à l'assistance qui suit la sinuosité de leurs lèvres agitées par une petite houle qu'on perçoit habiter quelque part entre le ventre et la gorge. La Piriñaca, La tía Anica, gitane de tablier aux mains de vaisselle et au chignon de névé, disait « cuando canto a gusto, me sabe la boca a sangre ». Ce petit goût de sang, Luis le cherche encore comme à chaque fois. Hier, il l'a sans doute laissé venir quand derrière ses yeux clos il a peut-être aperçu l'image floue de la route entre Almería et Port-de-Bouc. La joie et la peine montaient des talus et des môles. Si tu le croises, dis-lui que j'ai pensé à tout cela en le voyant sur tes photos.