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13 avril 2013

On les évite


Soyons francs : on les évite. 

Préparer une sortie au campo est devenu un exercice schizophrène. Le bonheur d’imaginer ce que l’on y trouvera s’égratigne au fil des pages d’un annuaire que l’on égrène avec une rigueur chirurgicale pour n’en conserver que l’information digne d’intérêt. Il en va de la lecture des annuaires de ganaderías comme de celle des magazines féminins dans lesquels une fois survolées les pubs, on se sent plus léger. Le Domecq, dans les annuaires de ganaderías, c’est la pub dans la presse féminine. Le Domecq enlevé, on se sent plus léger, mais l’exercice prend du temps et racornit la joie que l’on se fait d’y être bientôt… au campo. 

Alors soyons francs, on les évite… les Domecq. Soyons francs aussi, il y a dans ce choix une part assumée de sectarisme et d’idéologie tout à fait critiquables. Il y a aussi et avant tout le goût de la diversité et des encastes moins chanceux, plus rudes, moins formatés, plus âpres… Alors voir des centaines de Domecq, que ce soit dans les noms de gala ou dans le réseau plus modeste des discounts, ne nous enchante guère. Et puis il y a les fundas chez beaucoup de Domecq. 

Pour autant, le Domecq n’existe pas. Il y a des Domecq et non pas un Domecq ! Ce sont les ganaderos qui font les toros et le sang originel est excellent. Physiquement, qu’y a-t-il à voir entre un Juan Pedro Domecq préparé pour Nîmes (c’est à peu près le standard de la maison) et un Sánchez de Ybargüen qui achèvera sa vie dans les rues du Levante ? Rien. Un Garcigrande a les mêmes ancêtres qu’un Guadaira, mais l’un ne s’envisage pas de la même façon que l’autre pour un torero ou un aficionado.

Bref, nous sommes sectaires, mais il existe des circonstances — ô joie de l’incertitude de vivre ! — qui incitent à se faire mal et à s’imposer la visite d’une ganadería de sang Domecq. Sánchez de Ybargüen reste un mémorable souvenir, Guadaira une belle rencontre et les Infante da Câmara ont laissé en nous cette impalpable sensation agréable et douce de la beauté naturelle et sans fard, livrée telle quelle, libératoire pour se libérer de rien, belle juste pour elle-même. Sensation qui revit sans prévenir, sans coup, délicate, soyeuse quand le vent glisse le matin dans les arbres éveillés, jubilatoire quand la lumière s’irise dans les épis mouvants des blés qui s’annoncent. 

Et dans tout ça, des Domecq ! Des de chez Juan Pedro, depuis 1986, quand les héritiers de José Infante da Câmara (mort en 1962) décidèrent de rafraîchir leur croisement Campos Varela/Parladé/Tamarón avec du moderne et du toréable. 

Alors on peut regretter les choix, on peut se dire que c’est dommage d’en trouver ici aussi, mais il faut se rendre à la raison : qu’ils étaient beaux ces toiros dans cette forêt tapissée de sable fin. Des toros qu’il fallait chercher, guetter, suivre entre les arbres, dans les rais de lumière et au loin des fougères. Des Domecq un brin sauvages !

Ils sortiront le 1er mai 2013 dans une tourada à Alcochete.


>>> Retrouvez, sous la rubrique « Campos » du site, une galerie consacrée à la ganadería Herdeiros de José Infante da Câmara. 

31 août 2012

« Um Homen do Ribatejo »


En cherchant autre chose, on tombe sur ça : le Ribatejo, la Lisière du Tage, les campinos et les toiros.


13 mai 2012

Toiros (III)


Il y a quelques jours, nous nous faisions l'écho de la dernière tourada des Canas Vigouroux à Vila Franca de Xira ; tourada au cours de laquelle un des monstres présentés avait « endommagé » la balance.

Aujourd'hui, à Caldas da Rainha, ce sont les toros étranges de la « terrible » Rita Vaz Monteiro qui vont en découdre avec les forcados. Ça tombe bien, en visite à « São Martinho », notre compañero madrilène David Cordero a photographié quelques-uns de ces spécimens… Sympathy for the devil...

Profitez-en aussi pour faire un tour dans sa galerie de superbes photos consacrée à la ganadería de Fernando Pereira Palha.


>>> Le site de David Cordero.

07 mai 2012

La balance de Palha Blanco


C’était hier… à Vila Franca de Xira, Ribatejo, Portugal, bout de monde. 
Sur les rives du Tage, tout au bord, à deux pas, on pourrait toucher l’eau, caresser les roseaux ; sur les rives du Tage, on combat des toiros. La praça de touros s’appelle Palha Blanco parce que José Pereira Palha Blanco était un roi ou presque… là, à Vila Franca. C’est même le monarque qui le gratifia de ce titre, un jour, dans la salle à manger de la Quinta das Areias. 
À Palha Blanco, les toros sortent « présentés ». À Palha Blanco, ils aiment ça le toro présenté !
Hier… à Vila Franca de Xira sont sortis à la mode portugaise cinq toros du jeune élevage (1992) de Pedro Canas Vigouroux dont certains spécimens furent lidiés il y a quelques années à Aire-sur-l’Adour et Alès. 
C’est un étrange élevage que celui de Canas Vigouroux. L'origine des bêtes est annoncée Cabral Ascencão, soit du classique Pinto Barreiros-Oliveira Irmãos que l’on retrouve dans nombre d’élevages lusitaniens, mais pas que. Pas que parce que quand Pedro Canas Vigouroux désira augmenter son cheptel de vaches, il acheta à Simão Malta un lot d’origine Pinto Barreiros, évidemment, mais l’ancien rejoneador lui refourgua aussi un nucléon de vaches blanches, presque jaboneras mais pas vraiment… blanches quoi. Depuis, Canas Vigouroux a conservé l’ensemble mais séparément, les classiques et les blanches issues de l’élevage d’un certain Cunha e Carmo, à qui d’ailleurs Pedro Canas Vigouroux a racheté la finca « Herdade do Pombal » sur laquelle ses vaches goûtent maintenant le charme des chênes-lièges. 
Blancs, colorados ou negros, hier à Palha Blanco, Pedro Canas Vigouroux a débarqué du costaud. Du lourd ! Et puisque les chiffres sont à la mode en France ces jours-ci, ne boudons pas notre plaisir : 670 kg, 650 kg, 605 kg, 590 kg, 560 kg (bouhhh !) et… 630 kg, mais là il convient de préciser.
Selon certains communiqués publiés sur Internet, il semblerait que ce poids soit très approximatif étant donné que ce toro noir, n° 214, a « endommagé » la bascule des arènes Palha Blanco. Ils ont dû finir à vue de nez… mais de loin. Pour donner une idée de l’événement, le modèle de la balance de Palha Blanco est certainement plus proche de celui des arènes de Pamplona que de celui de celles de Nîmes (relire « La balance nîmoise »). Évidemment rétorqueront mes amis nîmois, le trapío n’est pas le poids… blablabla, ta, ta, ta, je sais ! Mais à Palha Blanco, les toros ne s’achèvent pas par des centaines de passes, mais ils bourrent comme des rhinocéros dans la folie furieuse d’une demi-douzaine de branques vêtus de rideaux.
C’est pas comparable, ça pèse pas pareil.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à l'élevage de Pedro Canas Vigouroux sur le site, rubrique « Campos ».

Photographie Toro cinqueño de Canas Vigouroux, n° 214, la brute qui a « endommagé » la balance de Palha Blanco © Laurent Larrieu / Camposyruedos.com

22 avril 2012

'Fraturo' et ses frères


Les présentations terminées, António da Veiga Teixeira s'est installé dans le 4x4 en compagnie de sa femme et de sa fille, et nous avons pris place dans le godet fixé à l'arrière du tracteur — un outil fort utile pour transporter une balle de foin… Debout dedans, nous l'inspections d'un air inquiet tout en évoquant l'incident de la veille : un jabonero de Canas Vigouroux chargea le cul du pick-up et nous en fûmes quittes pour une grosse frayeur.
Le mayoral a mis le contact et le tracteur s'est ébranlé en direction du premier cercado ; nous brinquebalions suspendus à seulement cinquante centimètres au-dessus du sol, sans aucune protection. Assis sur le garde-boue, João, le jeune fils du ganadero, a profité de l'arrêt obligé devant le portail de l'enclos pour nous demander si tout allait bien. C'est précisément le moment qu'a choisi l'un d'entre nous pour partir se réfugier dans le 4x4 qui suivait…
Il avait vu mais n'a rien dit. Il les avait vus et lorsque nous les avons vus à notre tour il était trop tard. Nous étions cernés par sept toracos negros de Veiga Teixeira — sept buffets portugais. Et à force de virer, 'Fraturo' avait fini par laisser filer celui avec lequel il se chicanait. Comme statufié à cinq mètres du tracteur, les oreilles dirigées vers l'arrière, 'Fraturo' était fin prêt à se l'emplâtrer… « Fais pas le con, nos femmes et nos enfants nous attendent à la maison. »

>>> 'Fraturo' et ses frères, sans oublier les novillos de Fernando Palha : « Les cartels d'Orthez 2012 ».

Photographie Alentejo, mars 2012 © Laurent Larrieu

11 janvier 2011

Poésie de l'incongru


Sept kilomètres de piste. Sept kilomètres les yeux rivés sur le Castanet pour ne pas manquer « la tournée à droite au coin de l’encina (il est gentil Castanet) penchée vers la gauche et au pied de laquelle un panneau rouillé indique une direction qu’il ne faut surtout pas suivre... » Sept kilomètres au pas sans jamais même oser penser à rebrousser chemin. Il avait plu les jours précédents. Sept kilomètres pour des Domecq. Deux heures trente de flaques et de boue pour contempler une vingtaine de tanks à l’air bourru, à la mine défiante. Enjoy it ! L’arbre avait poussé entre la maison et la placita de tienta. Un beau chêne vert (ben tiens) dans la force de l’âge, une centaine d’années au bas mot, une certaine inclinaison vers les cercados attenants, une encina quoi ! D’une branche plus forte que les autres s’écoulait en contraste de l’arrière-plan créé par les toros bourrus un mince trait sombre achevé par une boucle lourde de menaces. Le fil était noir et j’ai pensé, après deux heures trente de boue, après un océan de flaques, après avoir lacéré le Castanet qui le méritait bien, après ne pas avoir même oser penser faire demi-tour, j’ai pensé donc que ces toros bourrus avaient des tronches de bourreaux au pied d’une potence.
La tienta attendait impatiente. Un mozo de espada brossait capes et muletas sur un mur blanc de la finca. Derrière le mur, des chevaux partageaient une mare de poche avec une paire de cigognes et nous, enfin au campo, comme si les chevaux et les cigognes sortaient tout droit des poèmes homériques, nous, nous contemplions « l’extraordinaire » beauté de la scène, les oreilles rougies par le froid, les yeux piquants. D’autres chevaux patientaient dans les écuries, non loin de là. Ils étaient deux, chacun à une extrémité d’une pièce sans lumière, sans fard ni ornement. Ils baissaient la tête, la mare naine n’était pas pour eux, la tienta non plus. La noirceur du lieu, l’isolement, l'oubli avaient eu raison de leur vivacité et les oreilles restèrent en place à notre entrée, rien ne bougea, rien ne hennit, rien ne trépigna sauf le courant d’air qui agita une très vieille affiche de corrida collée plus haut sur le mur, ici dans l’écurie. En les contemplant comme on l’aurait fait d’un tableau de maître, dans le clair-obscur peint par la porte ouverte, je me suis dit que ça devait faire une éternité qu’un type, un jour, était venu coller une affiche de corrida au-dessus d’auges de canassons dépressifs.

Ici rien n’était comme ailleurs. Ici tout était incongru, même « oser simplement évoquer le nom de l’élevage c’était quasiment faire preuve de provocation, invoquer les démons et affirmer un mauvais goût et un manque de raffinement bien incompréhensibles pour la majorité ». Il restait les toros, il restait leur tête rectangle. Leur histoire survivait dans l’humble maison de campo où les années avaient oublié la sœur de Don Cesáreo Sánchez sur un fauteuil au milieu de la salle à manger. Le Tormes viendrait bientôt border ses nuits. Ici tout était incongru. La légende le disputait à la simplicité de la vie campera, les toros n’étaient que terreur et l’on nous avait offert des bonbons.
Il faisait nuit ou presque. Il fallait partir par le chemin de terre qui menait à la route. Il fallait longer ce mur blanc et gris duquel s’extrayaient malaisément de grosses pierres disposées comme on peut. Le mur arpentait le sol contorsionné de méandres incongrus. Un serpent n’aurait pas fait mieux. Avec le goût des bonbons dans la bouche, nous l’avons écouté nous expliquer que c’était les toros, ceux du Cura, les siens maintenant, qui gondolaient ce mur jour après jour, sans cesse, sans fin. Et eux, sans cesse, sans fin, ajoutaient des pierres pour que tienne le mur.
Le plus souvent ils ont un bruit bien à eux. Appeler les toros est une science, une musique unique, propre à chaque mayoral ou à chaque ganadero. Nous avions rendez-vous à 16 heures, heure portugaise. Nous étions là à 16 heures donc, il nous attendait et avait peu de temps devant lui. Nous voulions voir les toros sélectionnés pour Vic, il ne voulait nous montrer que les toros sélectionnés pour Vic. Il avait plu énormément ces derniers jours mais le soleil était réapparu la veille, pour nous c’était à croire.

Les toros attendaient, pataugeaient, se cherchaient un peu les noises dans un coin de l’immense cercado. João Folque ne doit pas être fort porté sur la création mélodique. Confortablement assis dans un imposant 4x4, il démontra tout de suite le désir de faire « poser » ses toros pour la photo. Mais les toros ne sont pas des membres de la famille un jour de noces. Les toros décampent au son du moteur. Les toros s’échappent pour patauger tranquille. Mais João Folque qui n’est donc pas porté sur la création mélodique a sa technique bien à lui pour faire poser les toros de Palha. Sans prévenir, il a baissé sa vitre fumée, il a regardé le n° 539 et la voiture s’est mise à hurler un refrain de musique caribéenne, un truc collé-serré plus prompt à enflammer les clubs de salsa de Lisboa qu’à faire poser un taureau de combat. Radio latina ! Le n° 539 s’est figé, de trois-quarts, comme le désirait João Folque. La voiture a rendu son silence au campo. Direction le 620...

Photographies L'encina de Sánchez de Ybargüen, les chevaux dépressifs de Sánchez-Arjona et un Palha danseur de salsa © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

04 janvier 2011

Pinto Barreiro's blues


Il aurait suffit de se garer sur le bord de la route, certainement mal. Il aurait suffit une fois garé de sortir l’appareil photo, il aurait suffit alors de cadrer, il aurait suffit aussi de faire les bons réglages, il aurait suffit enfin de déclencher. Il aurait fallu faire attention en redémarrant sur cette route droite et étroite. Il aurait fallu rouler quelques kilomètres de plus vers le pont de fer de Vila Franca de Xira. Il aurait fallu poser les bagages à l’hôtel derrière la voie ferrée qui conduit à Lisbonne en narguant le Tage. Il aurait fallu, à la fin, se poser en perdant ses yeux dans le vide de la Leziria. Là, il aurait été permis de souffler et de savourer toute la dérisoire satisfaction de la tenir enfin cette photo qui nous tracassait depuis trois ans.
Après le pont de fer de Vila Franca de Xira, quand le Tage n’échappe plus à son immuable destin, la route ne bifurque qu’à peine et fend le plat de la terre d’un long convoi d’automobiles pressées de ne plus être là. Il n’y a rien à voir que l’horizontalité sans faille d’un paysage jaune en position couchée, au repos, fatigué. Quelques kilomètres après le pont de fer de Vila Franca de Xira, sur la gauche, avec Porto Alto pour bout du tunnel, il y a des chiens marron, zébrés, bâtards, qui tournent en rond dans la terre gorgée d’eau. Ils sont les gardiens d’un lieu sans souffle et sur lequel le délabrement a définitivement planté son sceptre. Ils ne veillent que sur un taudis de bois et de ferraille. Les restes de ce qui fut peut-être basse-cour mais que le temps a rendu rien. Les chiens inquiétants tournent dans la boue, les gouttes de pluie tailladent, déchaînées, les âmes mortes qui errent dans cet effondrement. Sur un bout de mur qui persiste à déjouer l’évidence du relief, comme si le délabrement avait mal fait son œuvre, comme s’il avait été pris de pitié, il y a, intact, lisible, noir sur blanc, le dessin d’un fer ; le signe qu’ici, autrefois, avant que l’empire implacable du délabrement ne l’emporte, des toros de lidia marqués d’un B dans une sorte de fer à cheval s’offraient aux pluies, à la boue et au plat du pays. Ici, c’était chez Pinto Barreiros1.
Cela faisait trois ans que je l’imaginais la photo. Il y aurait eu ce premier plan dépressif placé à gauche comme une cicatrice sur un visage, ce premier plan qui aurait forcé à regarder vers ce fond couché de fatigue et repus de plat. Il y aurait eu la pluie, les nuages énormes, les gris et les noirs parce que ça ne collait pas sous un soleil envahissant. Il y aurait eu les chiens et au-dessus de leur ronde, il y aurait eu le fer lavé par le ciel. Il y aurait eu cette image de l’effondrement et du seul rien qui resterait entre les pattes sales de cerbères zébrés.
A l’heure où j’écris ces lignes, le soleil doit à nouveau s’étirer sur le vide de la Leziria, les voitures doivent filer vers Porto Alto en prenant le pont de fer de Vila Franca de Xira ; maintenant l’orage est passé. Je n’ai jamais pris cette photographie.

1 José Lacerda Pinto Barreiros entama sa carrière de ganadero de toros bravos en 1910 avec du bétail d’origine portugaise croisé de bravos espagnols. A priori, ce mélange ne fut pas de son goût et il décida en 1925 de changer radicalement de cap et d’entrer dans la cour des grands, c’est-à-dire à l’UCTL. A cette fin, il acheta l’élevage espagnol de la veuve d’Antonio Guerra. Cet élevage avait été fondé par un certain José Linares en 1837 avant que d’achever son histoire entre les mains de cet Antonio Guerra (de sa veuve en vérité), frère du grand maestro Guerrita. En 1925 donc, José Lacerda Pinto Barreiros entra à la Unión et s’empressa d’éliminer le bétail acquis (ainsi que son ancien élevage) pour le remplacer, modernisme oblige, par un mélange de ce que la rame Vistahermosa proposait de meilleur à l’époque :
- 25 vaches de Gamero Cívico (il s’agissait d’une des parts de la division de la ganadería de Fernando Parladé) ;
- 50 vaches de Félix Suárez d’origine Santa Coloma (dans une ligne certainement plus ibarreña que lesaqueña) ;
- 2 sementales de chaque ligne.
Pour parachever l’œuvre, Pinto Barreiros s’en fut acheter un semental chez le Conde de la Corte, 'Treinta y cinco', puis plus tard un autre chez Domingo Ortega (Parladé).
A lire les férus de généalogie taurine, il semblerait que les sementales de Gamero Cívico et celui du Conde de la Corte lièrent beaucoup mieux que ceux de Félix Suárez.
De cet élevage nouveau, qui se présenta directement à Madrid le 29 mars 1931, naquirent la grande majorité des élevages portugais d’importance au XXè siècle (ainsi que celui des Yonnet chez nous).

En 2003, la famille Pinto Barreiros se contraint à vendre le trésor familial qui se trouvait au bord d’une mort annoncée. C’est la société São Trocato (Joaquim Alves Lopes de Andrade et Caetano Oliveira Soares) qui devint alors propriétaire de ce pan de l’histoire de l’élevage des taureaux de combat au Portugal. En 2007, Joaquim Alves racheta les parts de Caetano Oliveira et demeura ainsi le seul capitaine du navire Pinto Barreiros. Selon l’ouvrage Las Claves del toro, avant la vente de 2003, la famille Pinto Barreiros aurait introduit dans la ganadería des reproducteurs de João Moura d’origine Marquis de Domecq au cours des années 1990. Cette insertion de sang Domecq pourrait expliquer certains physiques constatés chez les actuels Pinto Barreiros qui présentent une grande variété de pelages (du negro au castaño en passant par le colorado) tout en conservant pour certains les caractéristiques classiques des Pinto Barreiros, à savoir une carcasse réduite, basse mais musculeuse. Chez certains exemplaires enfin, les réminiscences Gamero Cívico sont flagrantes et évoquèrent à votre serviteur le souvenir d’une visite matinale et dominicale chez feu Antonio Peláez Lamamié de Clairac.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à la ganadería de Pinto Barreiros sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.

A lire (entre autres) :
- Pierre Dupuy, "Conchita Cintrón, Yonnet et Pinto Barreiros", in Toros, n° 1848, mars 2009.
- Antonio Martín Maqueda, Ganaderías portuguesas, Pandora, 1957.
- Areva, Orígenes e historial de ganaderías bravas, Madrid, années 1950.
- Joaquín López del Ramo, Las Claves del toro, Espasa-Calpe, 2002.

Photographies Le pont de fer de Vila Franca de Xira et un exemplaire de Pinto Barreiros en 2010 © Laurent Larrieu /Camposyruedos.com

29 septembre 2010

Le cheval portugais


— Oh ! regarde le beau cheval. Il est beauuuuu !
— Je te l’ai déjà dit et je vais le répéter une dernière fois. Les seuls chevaux pour lesquels il vaut la peine de jeter un regard, ils ont un caparaçon et y’a un gros monsieur planté dessus et ce gros monsieur il a une grande lance en bois avec un bout en fer pour puyasser les toros et il parle avec une grosse voix comme çaaaa.
— Oui je sais tu me l’as déjà dit tout ça. Mais il est beau, non ?
— Il est à poil ton bourrin ! Tout nu, perdu, sans but, sans destin ! On dirait une pub pour un savon sans femme nue dedans. Y’a un manque, un vide. C’est un concept, tu peux pas comprendre, t’es trop petit.

Le problème du Portugal, c’est le cheval. Le problème du cheval portugais, c’est son endurance et le fait qu’il déteste porter le caparaçon. Il fait sa sainte nitouche, il prend des pauses, des airs de rien, secoue le crin pour se remettre la mèche et discute des derniers potins qu’il a entendus chez son maréchal-ferrant. Le cheval portugais regarde la vache de haut et la trouve toute crottée. Il ne souffre pas la boue, ne goûte que de loin le charme campagnard, mais pour lui suranné, du bleu de la placita de tienta et ne daigne même pas faire caca sur le sable blanc sale où la vache épuisée le poursuit.
Le cheval portugais déteste le premier tiers et lit 6toros6. Le soir, avant de se coucher, le cheval portugais se connecte au réseau, discute sur Facebook avec d’autres fans de la frange de travers (c’est la mode) et feuillette l’édito du président de l’OCT pour savoir comment Morante a été Dieu, Ponce une grosse merde et Juan Bautista génial le jour où il devait toréer à Sangüesa.

— Putain, tu comprends maintenant ???

>>> Retrouvez une galerie consacrée à une tienta chez Ribeiro Telles sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.

Photographie
Le dernier Ribeiro Telles de la dynastie © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

11 mai 2010

C'est du passé


ANTÓNIO JOSÉ DA VEIGA TEIXEIRA

Avant de partir à la rencontre d'António da Veiga Teixeira, nous écoutions son ami Fernando Palha évoquer, entre autres savoureuses histoires celle de la vache 'Chinarra', un temps pas si lointain où il avait côtoyé le père, António José da Veiga Teixeira (1926-2007). « Un homme... Un homme... » Il écarquillait les yeux et arrondissait les lèvres, comme s'il allait siffler, tout en rapprochant les mains sur sa poitrine pour tenter d'exprimer ce que les mots ne pouvaient dire : le respect dans les yeux, l'admiration sur les lèvres et toute l'affection pour un ancien — ganadero qui plus est — dans le creux des mains...

Je connais plutôt mal l'histoire du Portugal mais les quelques pans arrivés à ma connaissance suffisent à m'expliquer, forcément à grands traits, le pourquoi de cette vaporeuse mélancolie dans laquelle les Portugais rencontrés m'ont donné l'impression de flotter. Il règne sur ce bout de terre faussement occidental une atmosphère où tout semble en suspens, où le présent paraît prendre son temps pour ne pas avoir à distancer un passé « objet » de toutes les convoitises — avouées ou non. Nostalgie d'un Portugal à l'étroit dans ses habits, comme tant d'autres pays, d'une grande hauteur de vues, bien entendu.

En tout bon passé qui se respecte, celui d'António da Veiga Teixeira renferme ses moments de joie et ses zones d'ombre. Il était inutile d'attendre et nous n'avons pas tardé à l'apprendre. Il lui fallait en parler vite et avec détachement pour que nous sachions qui il était vraiment. António soigne depuis trente-quatre ans une plaie qui ne cicatrisera jamais : la mort violente du frère. Il vit dans le souvenir pudique de ce jour de 1976 où la brutalité a parlé et le sang a coulé ; celui de son cadet Francisco, vingt ans, qui au péril de sa vie protégea ce qu'il avait de plus cher : des chevaux. Ceux-là mêmes qui font la fierté d'António.

Les Veiga Teixeira possèdent des lusitaniens de grande lignée et la présentation au pied levé d'un superbe étalon, sorti spécialement de son box peu avant notre départ, nous aura impressionnés — à l'égal de cette vallée du Sorraia bénie des Dieux à qui les troncs torturés des chênes-lièges donnent toute sa majesté. La pluie, tombée en abondance au cours des quinze derniers jours, avait contraint le ganadero à mettre les sabots de sa camada de toros au sec, en la déplaçant de la finca historique de « Pedrógão », paradisiaque croit-on savoir, aux environs de Biscainho. Il en était visiblement contrarié.

Depuis le temps qu'il n'avait pas reçu la visite de « journalistes » français pour un reportage qu'il aurait souhaité complet ! Avec un sens de l'hospitalité aux antipodes de celui de Rita Vaz Monteiro, António a bien essayé de nous retenir en nous invitant, au choix, à déjeuner en sa compagnie avant un entraînement de forcados, ou à assister à une tienta sans pouvoir me rappeler quand exactement. Si vous lisez ces lignes, cher António, sachez que tout ce que je n'ai pu voir ce jour-là, pour cause de météo agitée, de reliefs escarpés ou de rendez-vous programmés, nourrit la promesse de se revoir sans tarder.

Tandis que les fundas n'émeuvent déjà plus grand monde, et ce jusqu'au sein même du cercle restreint des aficionados dits a los toros, je suis prêt à parier gros que lors d'un retour prochain sur les terres de Veiga Teixeira pas une seule tête en sera affublée — il faut avoir lu l'effroi sur le visage d'António pour entendre ma conviction. A propos de retour, il n'en finit plus d'espérer celui en corrida de toros... Où vous voudrez mais pas à Nîmes, cette plaza de tercera dont la cuisine peu ragoûtante l'a durablement refroidi — il raconte l'amère expérience avec le même dégoût mâtiné d'incompréhension qu'il y a dix ans !

Patient, António patiente. Francophile, António parle français avec bonheur. Eleveur de toros, António élève des toros sérieusement présentés qui, pour la plupart, n'apprécient guère la présence d'un 4x4 dans les parages et profitent d'un terrain particulièrement vaste et accidenté pour fuir ou briller par leur absence : de la trentaine de toros de saca, nous n'en aurons aperçu qu'une petite dizaine. En nombre toutefois suffisant pour se faire une idée plus que bonne de la beauté du bétail, ainsi que de l'attachement viscéral d'António pour ses protégés — au moins aussi tangible que celui de Fernando pour les siens.

Le 4x4 se mit à descendre jusqu'à un point au-delà duquel notre hôte aurait vraisemblablement perdu le calme et la distinction que son visage poupon supporte en toute circonstance. C'est alors qu'il braqua d'un coup sec et judicieux pour entamer un demi-tour salvateur. Soulagés, presque détendus, une vision vint soudainement nous secouer de la tête aux pieds ; là-haut sur la butte nous guettait une estampe de toro. Comme Fernando se remémorant António José, nous écarquillâmes les yeux tout en chuchotant son matricule : « 206... 206... » Sa puissante silhouette nous hanta toute la soirée — on en parle encore.

Ses origines ? Sans surprise, les Veiga Teixeira sont à ranger dans le tiroir « Pinto Barreiros », puisque nous avons affaire à un élevage portugais et que les élevages de ce coin d'Ibérie ont très souvent quelque chose de Pinto Barreiros en eux. Dans son Tierra Brava (2003), Jean-Louis Castanet précise l’ascendance des solides masses noires : « Essentiellement axée sur le traditionnel Parladé portugais par Pinto Barreiros, à savoir Gamero Cívico-La Corte sur fond de Santa Coloma-Félix Suárez. S'y ajoutent de l'Oliveira (même sang) et une tentative Alcurrucén (Carlos Núñez). » Félix Suárez ? La part Santa Coloma des Cuadri...

>>> Retrouvez sur le site, rubrique CAMPOS, les quelques Veiga Teixeira que nous avons pu approcher ce jour-là.

Images © Laurent Larrieu/Campos y Ruedos

28 avril 2010

Le bout de la route


Il faisait beau. La température était printanière. Les pluies des mois précédents avaient cessé depuis deux jours. Rendez-vous à 10h30. Station-service d’Avis.
Vaz Monteiro. Le toro portugais dans son jus, mariné depuis des centaines d’années. Le toro bio sans apport extérieur, sans pesticide, sans colorant. A dire vrai, ce n’était pas ça que nous venions chercher ici. Pas tout à fait ça, c’est vrai. Depuis quelques années, il se murmurait sans être une rumeur, que la taulière, Rita Vaz Monteiro, avait croisé ses toros de la tierra avec des sementales de Chafick d’encaste Saltillo. C’était ça que nous venions voir, ce croisement détonnant mais pas si invraisemblable au final. Après tout, elle n’était pas la première de l’histoire de la ganadería portugaise à avoir tenté le mélange avec le Saltillo. Déjà, vers 1923-1924, les fils d’Emilio Infante da Câmara (padre) s’étaient essayé à l’expérience en croisant leur bétail « portugais » avec des Saltillo*. Et puis, au regard des caractéristiques physiques des deux encastes, l’idée n’était pas totalement farfelue. Les deux toros sont très fins de type, bas, aux cornes très astifinas et d’un morrillo très peu développé. Alors pourquoi pas ? Fallait voir.
Elle n’était pas là quand nous arrivâmes. Seuls le mayoral et sa femme nous accueillirent dans un portugais parfaitement de la tierra, c’est-à-dire définitivement inintelligible. Les toros étaient parqués aux abords des vieilles bâtisses blanches et bleues gardées par trois chats et par la mémoire décrépite des lieux. São Martinho. Vaz Monteiro.
Elle n’était pas là mais les méandres d’une réputation noire l’accompagnaient dans son retard. Et cette rumeur venait de partout. Elle parcourait les ondes téléphoniques depuis des mois – Tu vas voir, elle est spéciale –, elle suivait le cours du Sorraia – Rita Vaz Monteiro ? Ah, si ! (petit sourire gêné) – Es especial Como un hombre Ha cruzado sus toros (moue de dépit et d’incompréhension) – Ahora parece que salen con 700 kg ! –, elle s’insinuait dans le français parfaitement maîtrisé d’autres ganaderos étonnés de notre visite à São Martinho et encore plus effarés des outrecuidances ganaderas de Rita et de sa tête de caboche – Vous comprenez. Vous croisez au bord d’une mare une grenouille verte. Vous dites alors que la grenouille est verte. N’est-ce pas ? Et bien elle, non ! Elle vous répondra que la grenouille est rouge. Oui ! Rouge !
Il n’y avait plus de toros croisés. Il ne restait que les Vaz Monteiro dans leur jus centenaire. Des toros bonzaïs, sans morrillo ni peso. Des toros dont seules les têtes donnaient l’identité de toro de lidia. Des limites du concept. Le bout de la route du toro brave. Au-delà, c’est le rien.
Hauts comme trois pommes desséchées, ils allaient de droite et de gauche, en troupeau, presque penauds. Tout d’un coup, certains se collaient des pains énormes, décollaient comme des chèvres, faisaient un saut périlleux sur eux-mêmes et se rétablissaient sur leurs pattes comme les trois chats gardiens du temple l’auraient fait. Un truc unique. La limite du concept. Le bout de la route.
C’est de là qu’elle est arrivée. Du bout de la route qui n’était en vérité qu’un chemin de terre et de poussière. A fond les cylindres, du bout de la route, dans un nuage de terre.

Nous lui avons posé des questions. Elle y a répondu avec la rigueur de son allure hésitant entre le généralissime sud-américain et "Cruella d’enfer".
— Ce sont des toros de race portugaise (merci pour le renseignement). J’ai arrêté le croisement (et merde !).
— Pour quelles raisons ?
— Parce que ! (C’est toujours une bonne raison.)
— Accepteriez-vous que je prenne une photo de vous ?
— Non ! (Ben au moins c’est clair.)
Voilà, voilà. On les a vus les Vaz Monteiro. Voilà, voilà.
Elle a caressé son chien nain. Elle s’est tournée vers nous.
— Vous voulez manger ici ?
— Euh, ben, c'est-à-dire que… non, sincèrement c’est très gentil, mais là non vraiment, ça va pas être possible. Dans la poussière du chemin, en quittant São Martinho, je me suis demandé si les carences de croissance de ces toros centenaires n’étaient pas liées à… la peur.

* A. Martín Maqueda, Ganaderías portuguesas, Pandora, Madrid, 1957.

>>> Retrouvez sur le site, rubrique CAMPOS, une galerie consacrée aux Vaz Monteiro.

Photographies Toros de Vaz Monteiro à « São Martinho » © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

13 avril 2010

Le rosier de Maria do Carmo


Quatre hommes plantés devant un rosier. Le soleil cogne fort. Il doit être midi ou une heure. Il ne l’a pas touché. Il l’a regardé en nous disant que c’était lui. Le rosier. Un pied énorme, tordu, comme veiné. On le regarde, on fait comme lui. Un rosier. Avec des épines qui piquent et des feuilles déjà vertes qui laissent à grand-peine percer le soleil qui cogne fort. Il doit être midi ou une heure. Il est attendu. Un baptême dans la famille. Il regarde son rosier. Nous aussi, avant de le quitter. Un rosier. Il ne le touche pas. Il le regarde.
Avant d’allumer le contact, il a rajusté son veston parfaitement repassé. Il s’est signé, une fois au volant. Il a mis son chapeau. Il a démarré.
— C’est une terrible maladie. Terrible. C’est un venin. On ne s’en défait pas.
Il a beaucoup parlé. Il conduit. Il sort le bras gauche pour faire clignotant. Il parle beaucoup. Se souvient. S’émeut. S’arrête. Écoute les toros. Son venin. Sa drogue. Un rail tous les matins. Bientôt 80 ans. Il est attendu. Un baptême dans la famille. Il s’en fout. Il ne le dit pas ainsi mais c’est tout comme.
Un Espagnol lui a proposé de tout lui racheter. Les toros, les vaches, l’herbe, les lézards et le ciel. Il lui a dit qu’il allait mettre des fundas. Que ses toros auraient un grand succès. Il a les boules. Il ne le dit pas ainsi mais c’est tout comme. Des fundas ! Toqué le mec !
Son venin. Sa drogue.
Le rosier. Son trésor. L’autre venin de sa vie. L’autre drogue. L’autre shoot quotidien. Tordu comme son «lion», le semental berrendo en negro. Le rosier. Accroché à la terre autant que lui, autant que ses années passées ici. Areias. Le rosier.
Quatre hommes plantés devant. Il doit être une heure maintenant. Il le regarde. Il ne le touche pas. Le rosier de Maria do Carmo*. Palha ! L’autre venin. Palha. Les toros.
Énorme défonce !

* Le rosier a été planté le jour de la naissance de Maria do Carmo Palha Blanco.

>>> Retrouvez une galerie des novillos de Fernando Palha sur le site, rubrique CAMPOS.

Photographie Fernando de Castro Van Zeller Pereira Palha © Laurent Larrieu / Camposyruedos.com

07 avril 2010

Une traînée blanche (Vale do Sorraia)


Pour Yannick,

Regarder filer les nuages. Se caler. Un rocher, mouillé de mer. Un bout de jardin. N’entendre que la fuite feutrée de nos pensées rejoindre les nuages. Ils tardent à partir. Ils partent.
Nuages, vent... vide bientôt. Ils t’enlèvent. Le vent a murmuré. Ne reste plus que l’ondoiement délicat de leur langue prise toute entière dans ce murmure qui te porte au départ. Une traînée blanche. Ciel parfait. Tu pars.
Colère. Ténèbres. Noir. 2 heures. Vol. Taxi. Paris. Gris.
Tout va trop vite. Tu es parti. Arrivés. Une traînée blanche. Rien.
L’as-tu senti au moins ?
Quatre traits, quatre angles presque droits. Un bout de terre à taille humaine que quittent les avions, la fureur. Une traînée blanche.
Un village minuscule et blanc et bleu. Direction Pavia. Quatre petits corps nippés de noir blanchissent le linge à la main, au lavoir. 100 km/h. Le temps se compte. Elles passent comme un voile flou dans le verre fumé de la vitre mais elles sont là. Et j’imagine à 100 que dans les appartements Ikea du Bairro Alto de jeunes gars branchent leur mobile à cette heure où s’immaculent les draps de famille et se gèlent le cuir chevelu déjà gras des excès de la nuit. Je me dis à 130 que d’autres partent taffer, vêtus comme à Paris, raide costard et blackberry high tech. Elles frottent parce qu’existent encore entre leurs mains de vieilles les barbiers de Lisbonne qui de derrière leur vitre épaisse observent les errances de tramways jaunes qui grincent au bas de l’Alfama. Elles frottent parce que c’est de leurs mains de vieilles qu’est né ce Portugal où le fado s’écoute en MP3 quand José Saramago conte les vies de Pessoa sur un blog du fin fond des Açores*.
Tu es parti. Enlevé. Une traînée blanche.
Colère. Ténèbres. Noir. 2 heures. Vol. Taxi. Paris. Gris
Les Ribeiro Telles sont le Portugal (aristocrate, convenons-en). Comme les autres ils ont des noms comme un fantasme syntaxique proustien. Celui de la maman toujours devant. Vise un peu : António de Jesus de Castro Palha Ribeiro Telles, fils de David Manuel Godinho Ribeiro Telles et de Dona Maria Isabel de Castro Van-Zeller Ribeiro Telles. Comme les autres ils adorent les toros forts, l’échine en forme de courbe d’évolution de la population africaine.
Manuel Ribeiro Telles conduit un gros 4x4 blanc... ses frères, eux, montent à cheval. Ses frères élèvent des Domecq (sous l’appellation David Ribeiro Telles)... lui fait pousser des bestioles plutôt grises et qui foutent la frousse. Des toros descendus d’on ne sait où comme un ciel de grêle l’été. Des toros rectangles avec des triangles devant. Des cornes qui regardent en arrière et en haut. Vale do Sorraia**. Le Portugal d’avant. Les restes. La fureur. La traînée blanche.
Tu es parti.
Va savoir ce qu’il y a là-dedans. Norberto Pedroso paraît-il. Santa Coloma ? Pinto Barreiros ? Vaz Monteiro ? Albaserrada ? Branco Teixeira ? Palha Blanco ?*** Ça court à droite, ça fuit derrière, ça te tourne autour et ça a l’œil assassin d’un boxeur cubain au premier retentissement de gong. Engageant.
Quand ils se sont posés, au 12ème round peut-être, je me suis dit que ça t’aurait plu. C’était évident. Il faisait beau en plus. Ciel parfait. Pas de traînée blanche. J’ai regardé, promis. Pas de traînée blanche.

>>> Retrouvez les galeries conscrées à l'élevage Vale do Sorraia sur le site, rubrique CAMPOS.

* A lire, la superbe évocation des "vies" de Fernando Pessoa par José Saramago dans "Le Cahier", Le Cherche midi, 2010. Il s’agit d’une compilation de textes écrits par José Saramago sur un blog entre septembre 2008 et mars 2009.
** A propos de Vale do Sorraia, nous vous invitons à visiter la galerie consacrée à cette ganadería par le photographe David Cordero sur son site : David Cordero. De même, l'élevage a son propre blog, c'est par ici : Vale do Sorraia.
*** Nous reviendrons sous peu sur les origines touffues et complexes de l'élevage Vale do Sorraia... A suivre donc.

Photographies Toros de Vale do Sorraia © Laurent Larrieu / Camposyruedos.com

02 avril 2010

Et bientôt là-bas, Murteira Grave


À Yannick... et aux deux companheiros, aussi

Aller, jeudi 11 mars 2010, entre la France et Ciudad Rodrigo.
Km 94.
― Les gars, si vous êtes à court d'idées, on sait jamais, j'ai une carte du Portugal avec des fers.
― ...


Km 237.
― C'est toi Thomas qu'as ma carte avec les fers ?
― Non.
― Tu la veux ?

Km 380.
― Ben s'il peut pas nous recevoir le Comte, on pourra toujours pousser vers l'est...
― ...
― Jusque chez Murteira Grave
(prononcer Mourtchèïra Grav)... vu qu'on sera sur la route...

Km 545.
― Quand on regarde bien, le Portugal c'est vraiment pas large... Tu crois que t'es loin et, en fait, non, t'es tout étonné d'être si près.
― Si près d'où ?
― Heu... de l'océan... de l'océan...


Toujours à l'aller, le vendredi 12, entre Ciudad Rodrigo et Vila Franca de Xira (Portugal).
― Au fait, c'est calé Pinto Barreiros ? Parce que s'il peut pas, on pourrait filer chez Palha... pour ensuite prendre la direction d'Évora... et se rapprocher de l'Espagne...
― ...
― Je dis ça, j'dis rien...


Aux environs de Biscainho.
― Y'a pas d'fundas chez Murteira Grave... qui a tout de même fait lidier plus de trois cents toros à Madrid !...

A « Torrinha », chez Ribeiro Telles, sur une colline surplombant la vallée du Sorraia.
― C'est chouette par ici, mais "là-bas" le printemps est si précoce que les bêtes, caillées et armées comme ça !, nagent dans une mer de luzernes et de boutons d'or, s'abreuvent à l'eau pure d'étangs entourés de vallons couverts de chênes-lièges trois fois centenaire, dans lesquels nichent des oiseaux aux noms aussi exotiques que leurs chants sont magnifiques...
― ...
― Le paradis sur terre quoi, si vous voyez c'que j'veux dire...


A Coruche.
― Vous pouvez regarder la carte, y'a l'autoroute de Zafra à Biarritz... Sans interruption, de bout en bout !
― ...
― Ça nous fera moins long dimanche...
Plus tard dans la soirée.
― Imaginez que des comme le 206 de Veiga Teixeira, y'en a une ribambelle "là-bas" !

Samedi 13, entre Pavia et Infantado.
― Les gars, pas sûr qu'on soit dans la bonne direction...
― Hein !?
― Mais non, j'rigole...

A Porto Alto, avant de reprendre la route pour l'Espagne.
― Là, sur l'affiche, vous avez vu les toros... Huuuuuu !!! Punaise, ce qu'il sont beaux ces murteiras... Pas vrai Laurent qu'ils sont beaux ?
― Tu t'fais du mal Philippe... Allez, viens...
― Ouais, puis de toute façon, si les filles de Joaquim sont aussi sympas que Rita Vaz Monteiro, y'a franchement pas de regrets à avoir.
― ?!?

En plus Un reportage photographique de Francisco Romeiras (lot de la tourada royale d'Évora de juillet 2008) ainsi qu'une vidéo présentant l'encierro 2008 des Penyes en Festes à Vall de Uxó ― ça commence à devenir sérieux à partir de 3:53.

Image Capture d'écran du site Internet (classieux) de la ganadaria.

Murteira Grave on line


Comme beaucoup d'autres, les Murteira ont payé le prix de la crise sanitaire qui a frappé le campo portugais durant les années 2000. Ils existent encore et, au regard de certaines photographies qui traînent sur le web, ils sont toujours aussi magnifiques. D'ailleurs, depuis une petite semaine, la ganadería vient d'ouvrir un site Internet pour promouvoir les bêtes évidemment mais également le "turismo taurino". La modernité !
Alors, pour celles et ceux qui voudraient se rincer l'oeil (j'en connais au moins un du côté de Brive-la-Gaillarde), il suffit de cliquer : Murteira Grave.

Photographie Un Murteira en 2005 © François Bruschet/Camposyruedos

15 octobre 2008

Fernando Palha


À Isa... Lui seul savait...

Les longs murs s’effilent à perte de vue, aspirés par le bruit fuyant des wagons. Il n’y a que deux quais, peut-être trois. Aucun empressement ne les anime. Tout s’accomplit au long cours de gestes répétés toute une vie. Ça a des airs de Sicile années 1950 mais c’est l’Atlantique, pourtant, qui souffle ici en pénétrant le Tage. Les trains suivent le souffle et certains vont se perdre au nord de ce pays rectangle qui regarde à l’ouest.
Au fil régulier des arrêts de banlieue, Lisbonne, lentement, s’efface sur elle-même, bercée fatalement par la folie douce et mélancolique des lieux où vient s’échouer la terre.
- "Enfants, nous allions à l’école à Vila Franca dans cette calèche".
Elles sont deux en vérité. Deux calèches bien mises, presque briquées. Elle n’ont plus d’autre utilité que d’être regardées dans un coin de pénombre. Antonio frôle la cinquantaine, la touche-t-il du doigt peut-être. Il était enfant dans les années 1960. Il allait à l’école, à Vila Franca de Xira, en calèche de bois lustré. Sous la lanterne encore là, une plaque de fer et dans le fer un nom, seulement un nom : PALHA.
- "Señor Miura, nous nous proposons de vous donner le titre de Marqués de Costillares.
- Merci Votre Majesté mais le nom de Miura me suffit."

Palha aussi doit largement suffire. D’une plaque discrète au devant d’une calèche, l’espace rapidement est dévoré. Il est partout : PALHA. Palha sur de vieilles affiches qui décorent le souk, Palha en épitaphe de deux têtes cornues bourrées de paille et qui attendent là un plus tard. Palha sur la poussière. Un jour, c’est possible, ils en feront un musée.
Accroché très haut sur le mur, un jabonero assassin éclaire avec difficulté une nuit qui semble ne plus vouloir quitter ce hall d’entrée.
- "Et celui-là, vous voyez, il a la tête d’un Miura."

Derrière la porte, le jour est installé. On prépare midi à neuf heures. Vingt-quatre couverts, comme hier, comme demain. Le village pourrait avoir un creux. Même les fantômes du passé monarchique ont ici leur trône, juste à côté de celui qui tient la baraque, l’héritier des Palha.
Il est assis au centre d’un bureau anodin, la tête penchée sur les tracas du quotidien. Sans le lieu, sans l’Histoire, il remplirait des mots croisés sur une terrasse de bord de mer. Fernando Pereira Palha a 75 ans, un veston parfaitement repassé et parle un français ébouriffant de facilité et sur lequel flotte une heureuse nostalgie depuis que son enfance fut bercée par les mots d’une préceptrice d’ici effondrée au jour annoncé du départ.
- "Mes amis, vous allez voir mes pauvres vaches mais sachez vous montrer cléments car l’hiver a été rude. Vous savez, j’ai honte de vous les montrer ainsi."

Délicatement, il rajuste le veston parfaitement repassé. Derrière lui, dans cette pièce froide, loin et comme en flou, un type fort à la tête carrée apparaît, tout de bronze, un autre siècle dans l’allure. L’aïeul qui justifie tout ça, le pourquoi des Palha : José Pereira Palha Blanco.
Il a fini neurasthénique. Enfermé volontaire à Areias, anachorète de la haute plongé dans la solitude de son propre empire sur lequel un gouvernement progressiste des années 1930 avait tracé un trait tout droit, un mur symbolique et réel de bitume construit à la règle de fer. De ce jour, les Palha sont à droite ou à gauche de la route, déchirés. Fernando, lui est un peu partout et c’est ce qui l’inquiète. Les bonnes terres se font rares, les vaches sont loin des mâles.
Il coupe le contact. C’est la trentième fois au moins. Il décroche sa ceinture de sécurité. Pour la trentième fois au moins. Délicatement, il rajuste le veston parfaitement repassé. Il n’y a aucun toro en vue. Fernando Palha est un livre extraordinaire à écouter parler. Les pages sont fines, si fragiles à la fin que seuls savent les tourner les souvenirs d’un monde agonisant et ce chant des grenouilles sous l’eau noire de la petite mare. Ses mots sont des toros. A : berrendo en negro, B : jabonero sucio… Même les consonnes sont des couleurs. Des toros aux virgules bien longues, de ces virgules majuscules qui figent l’œil, le souffle, suspendus à de silencieuses secondes. Des mots d’un Nouveau testament qui rappelle l’Ancien parce qu’une vache un jour ressuscita d’une crucifixion que lui annoncèrent les hérauts du monothéisme parladeño. Fernando, finalement, n’évoqua que très peu 'Chinarra'. Il rajusta délicatement son veston parfaitement repassé, remis la ceinture de sécurité et tourna la clef de contact. Pour la trentième fois au moins.
Au milieu des cuatreños amaigris, le contact une nouvelle fois coupé, le veston délicatement rajusté, Fernando en a eu assez des mots. Il a délicatement sorti un mouchoir bien plié de son veston parfaitement repassé et a discrètement emprisonné la larme qui en disait plus long que tous les mots, fussent-ils en couleur.


Au fil régulier des arrêts de banlieue, lentement, Lisbonne, sa "chère bonne Lisbonne", a ressurgi sur les bords du souffle de l’Atlantique. En rentrant, au hasard d'une rue parmi d'autres, un vieux tramway a fui dans la vitrine plus vieille encore d'un barbier de quartier. C'est aussi ça Lisbonne, un peu de "caste archaïque" (comme l'écrivent péjorativement certains) au milieu du fil insensé du progrès. C'est aussi ça Fernando Palha... Puisse son archaïsme regarder vers demain...

Retrouvez les galeries des vaches et des toros de Fernando Pereira Palha dans la rubrique CAMPOS.

Dessin Fernando Pereira Palha par © El Batacazo/Camposyruedos
Photographie
Toro de Fernando Pereira Palha, mars 2008 © Camposyruedos