
Cela faisait trois ans que je l’imaginais la photo. Il y aurait eu ce premier plan dépressif placé à gauche comme une cicatrice sur un visage, ce premier plan qui aurait forcé à regarder vers ce fond couché de fatigue et repus de plat. Il y aurait eu la pluie, les nuages énormes, les gris et les noirs parce que ça ne collait pas sous un soleil envahissant. Il y aurait eu les chiens et au-dessus de leur ronde, il y aurait eu le fer lavé par le ciel. Il y aurait eu cette image de l’effondrement et du seul rien qui resterait entre les pattes sales de cerbères zébrés.
A l’heure où j’écris ces lignes, le soleil doit à nouveau s’étirer sur le vide de la Leziria, les voitures doivent filer vers Porto Alto en prenant le pont de fer de Vila Franca de Xira ; maintenant l’orage est passé. Je n’ai jamais pris cette photographie.
1 José Lacerda Pinto Barreiros entama sa carrière de ganadero de toros bravos en 1910 avec du bétail d’origine portugaise croisé de bravos espagnols. A priori, ce mélange ne fut pas de son goût et il décida en 1925 de changer radicalement de cap et d’entrer dans la cour des grands, c’est-à-dire à l’UCTL. A cette fin, il acheta l’élevage espagnol de la veuve d’Antonio Guerra. Cet élevage avait été fondé par un certain José Linares en 1837 avant que d’achever son histoire entre les mains de cet Antonio Guerra (de sa veuve en vérité), frère du grand maestro Guerrita. En 1925 donc, José Lacerda Pinto Barreiros entra à la Unión et s’empressa d’éliminer le bétail acquis (ainsi que son ancien élevage) pour le remplacer, modernisme oblige, par un mélange de ce que la rame Vistahermosa proposait de meilleur à l’époque :
- 25 vaches de Gamero Cívico (il s’agissait d’une des parts de la division de la ganadería de Fernando Parladé) ;
- 50 vaches de Félix Suárez d’origine Santa Coloma (dans une ligne certainement plus ibarreña que lesaqueña) ;
- 2 sementales de chaque ligne.
Pour parachever l’œuvre, Pinto Barreiros s’en fut acheter un semental chez le Conde de la Corte, 'Treinta y cinco', puis plus tard un autre chez Domingo Ortega (Parladé).
A lire les férus de généalogie taurine, il semblerait que les sementales de Gamero Cívico et celui du Conde de la Corte lièrent beaucoup mieux que ceux de Félix Suárez.
De cet élevage nouveau, qui se présenta directement à Madrid le 29 mars 1931, naquirent la grande majorité des élevages portugais d’importance au XXè siècle (ainsi que celui des Yonnet chez nous).
En 2003, la famille Pinto Barreiros se contraint à vendre le trésor familial qui se trouvait au bord d’une mort annoncée. C’est la société São Trocato (Joaquim Alves Lopes de Andrade et Caetano Oliveira Soares) qui devint alors propriétaire de ce pan de l’histoire de l’élevage des taureaux de combat au Portugal. En 2007, Joaquim Alves racheta les parts de Caetano Oliveira et demeura ainsi le seul capitaine du navire Pinto Barreiros. Selon l’ouvrage Las Claves del toro, avant la vente de 2003, la famille Pinto Barreiros aurait introduit dans la ganadería des reproducteurs de João Moura d’origine Marquis de Domecq au cours des années 1990. Cette insertion de sang Domecq pourrait expliquer certains physiques constatés chez les actuels Pinto Barreiros qui présentent une grande variété de pelages (du negro au castaño en passant par le colorado) tout en conservant pour certains les caractéristiques classiques des Pinto Barreiros, à savoir une carcasse réduite, basse mais musculeuse. Chez certains exemplaires enfin, les réminiscences Gamero Cívico sont flagrantes et évoquèrent à votre serviteur le souvenir d’une visite matinale et dominicale chez feu Antonio Peláez Lamamié de Clairac.
>>> Retrouvez une galerie consacrée à la ganadería de Pinto Barreiros sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.
A lire (entre autres) :
- Pierre Dupuy, "Conchita Cintrón, Yonnet et Pinto Barreiros", in Toros, n° 1848, mars 2009.
- Antonio Martín Maqueda, Ganaderías portuguesas, Pandora, 1957.
- Areva, Orígenes e historial de ganaderías bravas, Madrid, années 1950.
- Joaquín López del Ramo, Las Claves del toro, Espasa-Calpe, 2002.
Photographies Le pont de fer de Vila Franca de Xira et un exemplaire de Pinto Barreiros en 2010 © Laurent Larrieu /Camposyruedos.com