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28 mai 2013

Fou furieux


On ne se connaît pas. Cela fait à peine une heure que l’on visite son élevage, et puis, d’un coup, sans prévenir, Rafa nous montre son cul. Comme ça, en plein champ.

— Regardez ! Là aussi j’ai pris un coup de corne.

À cinquante centimètres devant moi, je découvre, surpris, cet arrière-train et la plus grande raie des fesses qu’il m’ait été donné de voir : Rafa se targue de trente centimètres de cicatrice en plein dans le prolongement du sillon naturel.

Ce mec est fou, il faut le savoir. Un peu plus tôt, sous prétexte que le terrain est difficile pour poursuivre en tracteur, Rafa nous encourage à chercher à pied les toros qui se planquent dans les hauteurs. Ben voyons ! Allons donc chercher ces petits anges qui jouent à cache-cache dans les buissons…

Le campo est magnifique, les oliviers garnissent la colline, l’herbe est abondante et les fleurs multicolores égayent le paysage. Je respire le bon air convaincu qu’une promenade fera du bien à mes poumons encrassés par un paquet de cigarettes quotidien. Sur le plancher des vaches, un léger malaise m’envahit : ce n’est pas n’importe quel campo que nous foulons, c’est le campo bravo. Ce paysage si relaxant depuis la sécurité de la remorque devient vite angoissant, car notre visibilité s’arrête à vingt mètres. Inquiétudes…

Rafa nous précède sur le sentier imaginaire qui nous mène sur les hauteurs de la finca, là où le campo se termine et où commence la végétation plus dense de la montagne. Rafa est un guide peu rassurant, car il choisit le moment où la remorque est hors d’atteinte pour nous annoncer que ses toros aiment se reposer dans les hautes herbes, et qu’il est facile de tomber dessus sans s’en apercevoir. Ça lui est arrivé l’année dernière. Pour preuve il soulève sa chemise et nous montre une balafre dans le flanc droit. Ce type est cousu de coups de cornes. Le foie perforé et la rate explosée comme conséquences de la rencontre fortuite avec un de ses pensionnaires : les médecins se réjouissent qu’il ait pu s’en tirer. Son salut, il le doit justement à ces hautes herbes aussi traîtresses que salvatrices quand elles vous cachent du toro. Rafa nous prévient que, s’il en sort un du fourré, il faudra courir, ne pas se retourner et se jeter dans le premier talus venu. Je préfère choisir une autre stratégie : je marche dix mètres derrière, choisissant scrupuleusement l’olivier qui me permettra de me hisser pour échapper à la bête en furie.

À force de hurlements, Rafa réussit à faire sortir les toros de leur cachette. Ces derniers nous toisent un instant, visiblement dérangés dans leur tranquillité, et puis dévalent le chemin en direction de la finca. Je respire mais, tout compte fait, Rafa déclare qu’il en manque encore deux. Il nous faut poursuivre pour les débusquer. Vous ai-je déjà dit que ce type était fou ? On repart pour un tour et on gravit le sentier jusqu’à l’ermitage perdu de Santa Ana. Ça tombe bien, trois Pater, deux Ave et toutes les promesses possibles et inimaginables à la sainte Anne si l’on devait sortir vivants de la balade. La recherche est vaine. Demi-tour et retour à la remorque, sans oublier la bise à sainte Anne. Le pas est plus léger, d’autant que j’ai déjà repéré les oliviers au cas où l’on croiserait un retardataire.

La balade motorisée sera de courte durée. Dans la descente, le tracteur et sa remorque se mettent en crabe, les roues se bloquent, l’engin glisse sans contrôle et la situation prend une tournure plus qu’inquiétante. J’ai juste le temps de me caler à l’arrière du véhicule, prêt à me jeter par-dessus bord pour ne pas valdinguer et me retrouver écrasé dans les fleurs multicolores par une tonne de ferraille. La remorque se stabilise enfin ; on a eu chaud et on va en rester là pour le tracteur : pneu arrière droit crevé. Sainte Anne nous a fait un nouveau quite.

Rafa n’en démord pas. Il faut aller voir deux autres toros. Dans un enclos grand comme un canton se cache le joyau de la couronne. Un tío qui, aux dires de son propriétaire, est un « cabrón astifino como su puta madre ». Et voilà qu’il commence à nous raconter des histoires cauchemardesques de charges de tous les diables, de l’impossibilité d’enfermer la bête, de sauvetages miraculeux de vaqueros pris en chasse par le toro. Bref, une bonne mise en situation avant d’entamer la recherche à pied du toro de tous les enfers. Vous ai-je déjà dit que ce type était complètement fou ?

Tels des pygmées dans une forêt de Papouasie, nous traquons le cornu sur des sentiers étroits et inconfortables ; nous découvrons des bouses fraîches, qui témoignent d’un passage récent ; nous observons les traces de pas dans les herbes. Et finalement, rien. Bredouille mais pas vaincu, Rafa décide de contourner l’immense étendue et de finir, avec ma voiture, par un gymkhana en plein campo et par une incontournable balade à pied pour débusquer l’animal.

Je ne l’ai pas vraiment vu ce tío aux cornes comme des aiguilles. Je suis resté à deux cents mètres pour fumer une clope, le portable dans la main et le numéro des secours déjà composé. J’avais ma dose. Je le verrai sur les photos d’Albert, qui, patiemment et guidé par l’éleveur, s’approche pas à pas du toro perché sur une hauteur. Je ne sais pas s’il avait idée de lui tirer le portrait au vingt-quatre millimètres. Il suivait aveuglément les conseils de Rafa, qui l’encourageait à poursuivre sa marche et sifflait pour lui ordonner de s’arrêter, avant de l’encourager de nouveau à gagner du terrain. Moi, j’étais très bien où j’étais, loin, assez loin, je pense. Je voulais reprendre ma voiture, abandonnée au milieu de ce campo resplendissant, vérifier qu’elle était toujours en état de marche et qu’elle pourrait nous emmener jusqu’à Séville, puis à Huelva.

J’ai eu le temps de penser à Rafa, et je me suis demandé qui, de ce dernier ou de ses toros, était le plus dangereux. 

05 février 2013

Les toros de Goya


Juan est désolé. En ce samedi de fin septembre, il n’y a plus grand-chose à voir. Quelques cuatreños ont été lidiés dans des villages de Castellón ; les autres sont partis à l’abattoir approvisionner la boucherie familiale. Et pour compliquer la visite, des trombes d’eau s’abattent sur la région de Valence depuis la veille au soir. Afin de nous mettre quelque chose sous la dent, notre hôte a réussi à séparer quelques vaches et leurs rejetons, qui pataugent dans la boue de leur enclos. Ils semblent nous implorer de les relâcher pour rejoindre les flancs de la montagne où ils pourront mettre leurs sabots au sec.

La visite ne fut pas vaine. Bien au contraire. Juan Bautista Giménez Martín n’est pas avare de son temps et, durant quelques heures, il nous raconta l’aventure de sa famille en nous abreuvant d’afición et de sa passion pour la casta Navarra. Il y a plus de trente ans, son père tombe amoureux des petits toros de Navarre et ramène dans le Levant un troupeau de José Nogué pure casta Navarra pour démarrer une véritable aventure. Diminué par la maladie, son jeune fils reprend le flambeau et installe l’élevage dans les montagnes de La Vall d’Uixó*. Juan nous raconte que, pendant des années, il a dû tout faire tout seul : chaque mur il a dû monter, chaque porte il a dû poser ; les poteaux et les traverses de voie ferrée, il les a tous portés sur ses épaules. Tout ce que notre regard embrasse il l’a fait de ses mains, qu’il nous montre grandes ouvertes comme une preuve de son sacrifice. Son élevage, c’est sa vie, et la seule chose qu’il demande en retour est de pouvoir le poursuivre. Mais les temps sont durs. Juan a du caractère et les idées claires, et il y a des chemins qu’il refuse d’emprunter. Ses vaches ne fouleront jamais les places des villages en «location», comme le font les autres éleveurs du Levant. Pour ses toros, il réclame la même place que l’on réserve aux fers de prestige. Une petite place dans les rues : un minimum pour pouvoir continuer.



À pas de loup, nous nous approchons d’un enclos et distinguons trois erales. Deux d’entre eux se chamaillent, entremêlant leurs cornes et mesurant leurs forces respectives. À sentir notre présence, les hostilités stoppent et les regards convergent vers nous. Juan soupire. L’été a été terrible. Les toros n’ont pas cessé de se battre et les pertes ont été nombreuses. C’est une caractéristique de cet encaste, nous explique-t-il. La montagne est pourtant grande, et le terrain propice à se cacher et à se faire oublier, mais, rien à faire, ses toros aiment la castagne jusqu’à ce que mort s’en suive.

Nous reprenons le petit chemin vers un autre cercado : le pensionnat pour toro blessé, la résidence définitive des vaincus ayant échappé à la mort promise sous la corne de leurs frères. En réalité, au bout de ce chemin, ce sont les toros de Goya qui nous attendent. Un castaño et un negro sortis d’un autre siècle, comme peints par l’artiste aragonais sur la montagne, ou expulsés des gravues de La Tauromaquia ou des lithographies des Toros de Burdeos. Des petits toros roux au regard de feu. Des toros bas, courts et musculeux, au poitrail large et profond, carifoscos, aux cornes courtes et veletas pour certains, terriblement fines et astifinas. Mais le plus terrifiant, ce sont leurs yeux : grands, saillants et vifs, où brûle le feu de mille enfers. Au dire de l’éleveur, ses toros sont nobles ; et il nous invite à pénétrer dans l’enclos pour mieux les admirer. Niet, pas question ! On est très bien derrière le muret et à l’abri — incertain — de cette petite porte en bois dont les gonds ne manqueraient pas de sauter sous la pichenette d’un de ces monstres. D’ailleurs, les deux soldats immobiles ne nous perdent pas du regard, le morrillo gonflé, les muscles tendus. Ils n’ont pas besoin d’une déclaration pour engager la guerre. Hiroshima, ce sont eux ; ça couve, ça mijote, un geste brusque et ce sera l’hallali.

Nous enterrons rapidement la hache de guerre et redescendons le chemin, conscients que, dans ce morceau de montagne, se cache un véritable petit trésor, une pépite génétique. Juan aussi le sait, lui qui ne cesse de repousser les assauts des intéressés, originaires du nord de l’Espagne et à la recherche de la source et de l’authenticité de cet encaste. Les toros ne sont pas à vendre. Les rêves, la sueur et les sacrifices ne se marchandent pas. Si un jour il n’est plus possible de continuer, si personne ne veut acheter ses petits toros roux pour les lâcher dans les villages de Castellón, ils termineront irrémédiablement sur l’étal de la boucherie. Le temps de la discussion, nous arrivons à la placita de tienta. Point de torero pour fouler le sable ; les vaches, Juan les «tiente» seul avec quelques amis tant que leur jeune âge le permet. Ici, le toreo bonito n’existe pas ; il faut dominer l’animal et jouer des jambes. Certaines se laissent faire tandis que d’autres sautent par-dessus le capote. Et lorsqu’on lui demande quelles vaches il préfère, il se fend d’un sourire et déclare choisir clairement les plus féroces et les moins dociles. 

Poignées de main, remerciements et promesses de revenir aux beaux jours ; quand notre voiture descend la montagne pour rejoindre les quartiers de La Vall d’Uixó, je repense aux toros de Goya et imagine un instant la fureur et la caste d’antan dans un village perdu de l’intérieur de Castellón. On y sera.


* En valencien (Vall de Uxó en castillan).

14 janvier 2013

Think different (IV)


Castellnovo, charmant village de la province de Castellón, marque le lancement de la nouvelle année des bous al carrer. La petite place du bourg peine à contenir la multitude d’aficionados venus passer leur samedi après-midi de janvier dans la fraîcheur des montagnes. Peu importe le froid et les kilomètres quand il s’agit de se retrouver avec le toro après un long sevrage hivernal. Je suis de la partie avec Albert, mais, dans notre désir de toro, nous débarquons une heure et demie avant le début des festivités. Lorsque nous nous adossons à la façade d’une bâtisse et que nous posons nos fesses sur le trottoir gelé, les petits vieux ont pris place sur les barrières depuis bien longtemps ; exit le café-cognac et la sieste du samedi quand on veut être certain de profiter du spectacle. Un jour, il faudra que je vous parle des petits vieux qui viennent au bous al carrer. 

Le cul meurtri par le béton glacé, nous assistons au remplissage de la coquette petite place de Castellnovo. Comme à l’habitude, un genre attire notre attention : le Photographus taurus sp. Je suis aussi un Photographus taurus sp., et mes semblables me fascinent. Depuis quelques années, ce genre prolifère dans le bous al carrer. Il n’y a que deux explications possibles : Internet et ses réseaux sociaux, et l’ère digitale, qui a l’avantage de nous montrer immédiatement sur écran LCD la médiocrité du cliché que l’on vient de réaliser. 

Pour choisir sa place, le Photographus taurus sp. essaie d’arriver tôt et se positionne invariablement aux mêmes endroits. S’il a été plus rapide que les petits vieux, il se perchera en haut des barrières afin de dominer la scène ; dans le cas contraire, il choisira la cage en face des cajones, qui lui offrira la meilleure vue sur la sortie du toro. Le Saint-Graal du Photographus taurus sp. se situe sur le cajón, là où s’installe la peña. Confortablement assis, il jouit du spectacle, persuadé d’y réaliser les meilleurs clichés. Pour celui qui foule le plancher des vaches, il faut jouer des coudes pour être le premier aux barreaux en brandissant son matériel de haute technologie et en arguant de sa page Internet, de son blog archiconnu ou, mieux encore, de ses connexions avec les magazines spécialisés.

Il ne faut donc pas s’étonner si, semaine après semaine, dans les fameuses pages Internet, l’on découvre des centaines de photos se ressemblant toutes : désespérément banales et ennuyantes. Bien entendu, dans le genre Photographus taurus sp. existent des exceptions qui savent rendre une copie originale et sublime de la fête du toro. Le résultat saute aux yeux ; la marque de fabrique est différente, le regard unique. Lorsque, avide de conseils, le commun du Photographus taurus sp. l’interpelle, le photographe avisé n’a que deux réponses possibles à lui donner : soit tu vends ton appareil, soit tu ouvres les yeux. Il n’y a pas si longtemps, j’ai décidé d’ouvrir les yeux.

08 décembre 2012

« La mente en Blanco », les photos


Ce fut long, fastidieux et même douloureux, mais il fallait bien faire le tri. On ne ressort pas indemne d'une aventure qui dure près d'un mois et demi. Il faut laisser reposer, calmer les émotions et prendre son temps pour que, de la dizaine de milliers de photos, ne sorte que l'essentiel.

Il y a quelques mois, je vous avais raconté « La mente en Blanco » ici et là.

>>> En cliquant sur la photo, retrouvez une galerie de photographies de Florent Lucas et d'Albert de Juan.

14 août 2012

Massalfassar


Une photographie époustouflante de notre compañero Albert de Juan… Ça se passe à Massalfassar et, forcément, ça nous donne très envie d'y retourner, pour y vivre une fois encore l'afición, sans encombres, sans complications, sans calcul, juste l'afición… Nous y retournerons, en septembre.


01 juillet 2012

Ils reviennent


     
© Albert de Juan

L'été est de retour, et les villages du Levante, de Castellón et d'Alicante succombent une année de plus à la passion du toro. La saint Jean marque le démarrage de notre saison tauromachique. Une tauromachie populaire dans toutes ses expressions : toros cerriles, encierros, toros de cuerda, bous al la mar, corro de vacas, toro embolado, et j'en passe... Il y en a pour tous les goûts, et chaque région, chaque zone, répète avec ferveur ses traditions.

Les temps sont durs de ce côté des Pyrénées ; il n'empêche que l'année dernière la communauté de Valence affichait près de six mille évènements taurins au compteur. Ça vous laisse l'embarras du choix et autant d'excuses pour vous échapper des plages bondées, des centres commerciaux, voire même de quelques réunions de familles (ou de belles-familles) pour vous adonner au culte du toro. Une grande messe populaire avec des jeunes et des très jeunes, des vieux et des très vieux, mais, surtout, des gens bien d'ici. Massamagrell, El Puig, Puçol, La Vall d'Uixó, Chiva, La Vilavella, Pedreguer, Monserrat... Des centaines de villages qui ne figurent pas forcément sur les cartes touristiques mais qui possèdent une âme et une culture méritant le détour.

Alors si la plage vous gonfle et le sable vous gratte, venez supporter les 35 ºC à l'ombre des barrières, le regard rivé sur le roi de ces terres, galoper fièrement et sauvagement dans les ruelles ou les places de ces villages. Un souvenir et une émotion que vous ne serez pas prêts d'oublier.

07 avril 2012

La mente en « Blanco »


La noche ha sido corta, apenas unas horas de sueño. A pesar de todo, me levanto a la primera llamada del despertador. Hoy es 18 de marzo.

El sol empieza a asomar cuando cojo el coche en dirección de Massamagrell. No dejo de repetirme que va a ser un gran día. El método Coué para alejar mis angustias. La radio es patética esta mañana y no tengo ganas de escuchar todas las miserias del mundo. Pongo el CD “Siamese Dreams”: sueños siameses que, automáticamente, enfocan mis pensamientos hacia Ramón. Me acuerdo del mes y medio que acabamos de pasar para preparar este gran día. Una última aparición en su plaza de Valencia, el último toro para la salida de un artista. Más lo pienso y más me cuesta asimilar que tenemos que poner un punto final a esta aventura dentro de algunas horas.

Durante los veinticinco minutos del trayecto, me acuerdo de los secretos que hemos compartido. En la cabeza de Ramón galopan decenas de toros: ‘Faraón’ de Machancoses, ‘Membrillito’ de Hnos. Serrano, ‘Extravagante’ de Juan Pedro Domecq y ‘Fandango’ de Guadaira, cuya cabeza domina el comedor de su casa y que su pequeño  hijo saluda todas las mañanas. Pero el más importante es seguramente ‘Chorlito’, del Conde de Mayalde, imponente toro castaño armado como un tanque. Es, sin duda, el toro que volvió a poner a Ramón en el camino después de un periodo de dudas y frustraciones producidas por las cornadas que lo mutilaron en sus últimos concursos. El tipo de toro que te permite reencontrarte con el sitio y la confianza perdida. Fue en 2011, en el día de su peña. Ramón se ofrece voluntario para recibir el toro a la salida del cajón, en las calles abarrotadas de Massamagrell. A la hora prevista, Ramón se planta solo delante del cajón. Detrás de él, la multitud, delante ‘Chorlito’ que espera su liberación en la oscuridad relativa de su jaula. Sobre los hombros de Ramón, la presión y la responsabilidad de recibir a ‘Chorlito’ a su salida. La puerta se levanta y el morlaco aparece. “El Blanco” lo recorta y la relajación es total cuando los quinientos kilos de bravura lo rozan. Esta sensación de vacío y abandono, “El Blanco” las recuerda perfectamente. Para él fue un detonante. Ramón acaba de reencontrar “el sitio” delante de este toro. Por fin se siente preparado para realizar lo que le obsesiona desde hace varios años: despedirse del mundo del recorte.

Cuando la noticia de su adiós saltó oficialmente en el mes de enero, enseguida llamé a Albert de Juan:
« Albert, he leído que “El Blanco” se despide de los concursos en Fallas. ¿Le conoces?
— Sí, un poco.
— Habla con él y proponle hacer un reportaje. Quiero seguirle durante el mes precedente a su última actuación. Pienso que puede ser interesante. Hazlo conmigo si quieres. ¡Podemos hacer algo bonito!
— Intentaré hablar con él el sábado, van a sacar un toro en Massamagrell. Me imagino que estará.
— Apáñatelas para que esté de acuerdo, tenemos que hacerlo. No estaré el sábado, pero te llamaré para que no se te olvide.»

Esta idea le encantó a Ramón y, por mi parte, es una de las aventuras  más bonitas que se me ha dado la oportunidad de vivir en el mundo del toro. Me acuerdo de nuestro primer encuentro en un certamen de aficionados prácticos a principios de febrero. Me impactó su elegancia y simpatía, lo que contrasta mucho con la imagen que dan ciertos recortadores de hoy en día. Me acuerdo de nuestro primer viaje al Sur con “Chime” y Pepe. Los momentos en buena compañía, las anécdotas y las risas que amenizaron las toneladas de kilómetros realizados. Me acuerdo del entrenamiento en la ganadería de Luis Alcón, en una joya de placita, ubicada en la montaña de la Vall d´Uixo con vistas al mar. De la presencia de César Palacios, leyenda del recorte, rey del quiebro, que, a pesar de meses sin ver la sombra de un pitón, te deja boquiabierto por su habilidad y te contamina con su entusiasmo por volver a ponerse delante de unas vacas. Me acuerdo de ‘Ruiseñor’ y de su cruce de miradas con “El Blanco” durante una visita en su cercado de Moncada. Me acuerdo del fin de semana en Fuente Ymbro y el Marqués de Albaserrada, hinchándonos de vacas y afición. No hay precio para todo lo que hemos vivido.

La ‘despertà’ me saca de mis sueños. He aparcado el coche en frente de la casa de Ramón y los falleros disfrutan tirando petardos en la calle desierta. Un alboroto que despierta a los festeros para empezar un nuevo día de Fallas. Les veo girar la esquina y cuando me doy la vuelta, Ramón viene hacia mí. Nos saludamos, pero evito preguntarle cómo esta. Puedo adivinar el estado en que se encuentra a pocas horas de su actuación. Seguidamente llega Albert. Al igual que nosotros se lee en su rostro las pocas horas de sueño. El último en llegar es José y ya estamos todos para irnos a la plaza. Albert ha tenido un sueño en el cual esta mañana se le aparecía como un auténtico desastre… Le miro con cara de susto, Ramón frunce el ceño, y finalmente todo el mundo se tranquiliza. Albert es bastante guasón y su alusión relaja el ambiente.

A nuestra llegada a la plaza, vemos a Pepe “El Andarillo” que acompaña a ‘Ruiseñor’. Éste espera en el camión desde hace más de una hora y todavía no ha sido desembarcado. Pepe esta de mal humor. Le gustaría que todo estuviera arreglado rápidamente. Ramón necesita aislarse en una habitación encima de los corrales con vistas a la plaza. Coge un libro y se acomoda en el sofá mientras Albert y yo hacemos las primeras fotos. “El Blanco” está preocupado: un párrafo que narra la superstición de Juan Belmonte, le recuerda un hecho que ocurrió esta mañana. En los pasillos de la plaza, alguien le dio una imagen santa; casi nada para la gente normal pero la causa de muchos tormentos para un torero, pues el ritual preestablecido se va a hacer puñetas. Ramón ya tenía sus iconos. ¿Qué tiene que hacer con éste? ¿Tiene que ponerlo con los demás o dejarlo de lado? No necesitábamos esto… Para cambiarnos las ideas, miramos los corrales por la ventana donde están desembarcando la corrida de rejones del día siguiente. Los pupilos de Fermín Bohorquez se reparten leña a tutiplén.

Por mi parte, decido salir para ver si el turno de ‘Ruiseñor’ llega pronto. Me cruzo una vez más con Pepe, irritado como si le hubieran quitado el puesto en la cola del supermercado. Cojo la pasarela que domina los chiqueros y llega a los tendidos. Los primeros espectadores han cogido sitio pero dudo de que la plaza se llene. El día anterior ya hubo un concurso, y hoy mismo hay otro en Castellón.

Al igual que los matadores, “El Blanco”, ha preparado la silla del torero con su ropa. En una mesa pequeña, frente al espejo, ha instalado minuciosamente las imágenes santas, un rosario y unas medallas. Ramón está como un león en su jaula. La espera empieza a pesar y la tensión es palpable. “El Blanco” decide vestirse. Le queda aproximadamente una hora y necesito tomar el aire y fumar un cigarro. Tengo ganas de que desembarquen a ‘Ruiseñor’ ya. Este ambiente tenso lo conozco muy bien y quiero escaparme. Cuando llego a los chiqueros, Mónica, la mujer de Ramón, entra con su hijo Héctor vestido con la misma camiseta que llevará su padre. Me acuerdo de la primera vez que nos vimos cuando me explicó hasta qué punto deseaba que todo esto acabara pronto. Le gustan los toros, pero ya no quiere que se crucen en el camino de su marido. Recuerdo estar sentado en su cocina, un sábado de febrero, en compañía de “Chime”, mientras ella daba la comida a un pequeño Héctor insaciable. Teníamos que hacer algunas fotos, hablar de sus sentimientos, de anécdotas, de su marido, de toros y de todas las cosas que hacen el día a día de una mujer de recortador. Creo haberle hecho una única pregunta, anodina, sobre la última aparición de Ramón, pero su respuesta me dejó sin palabras. Una respuesta corta y seca, una especie de llamamiento de socorro, casi desesperado: simple realidad de una mujer de torero que tiene que vivir en la espera, la angustia y el miedo… Al final de un espeso silencio, decidí marcharme, pretextando que el pequeño tenía que hacer su siesta. Había detectado un verdadero sufrimiento; yo estaba conmovido y desolado. Hoy Mónica no se sentará en los tendidos; esperará con Héctor en los chiqueros. No sé qué es más difícil: ver la actuación o fiarse de las reacciones de la plaza. Ánimo Mónica…

‘Ruiseñor’ muestra el hocico en el corredor que lo lleva a los corrales. Tranquilamente, sin sobresaltos, se enfila hacia las puertas y se precipita en la manga que le conduce hasta su celda. Pepe está aliviado, todo ha ido muy bien para su protegido. Voy a ver a Ramón para avisarle de que todo ha salido perfectamente. En pleno recogimiento, “El Blanco” se encuentra de pie delante del espejo. Concentrado, no da importancia a las personas presentes en la habitación. “Moreta” y Carlos han llegado; son ellos los que le van a ayudar a colocar el toro.

¡Ay “Moreta”! Me acuerdo de nuestro fin de semana en Fuente Ymbro. “Moreta”, Ramón y Pepe habían afrontado las catorce vacas que nos había soltado el mayoral. Después de tres horas de entrenamiento, exhaustos pero felices, estábamos todos reunidos para disfutar una buena comida. Mientras “Moreta” devoraba su plato de carne en salsa, Ramón le pidió que le ayudara a colocar el toro en su gran día. “Moreta” palideció, puso el tenedor en la mesa y ya no volvió a tocar su plato:
« Moreta, ya llevamos dos fines de semana de entrenamiento juntos. Sabes donde quiero que esté el toro y por donde quiero que salga. Sólo necesito hacerte una señal y me entiendes enseguida. No vas a estar solo, Carlos también estará.
— Blanco, yo sólo quería estar allí, en vaqueros, en el callejón, por si pasa algo poder quitarte el toro…
— Si me pasa algo, la mitad de la plaza va a saltar al ruedo para echarme una mano. Yo, quiero que estés conmigo para poder colocar al toro ».
Con la idea de esta responsabilidad en mente, “Moreta” se saltará el postre para pasar directamente al gin tonic. Pero aceptará.

Ramón termina de guardar, una a una, las imágenes santas en su cajita. Es el momento de los saludos y los abrazos, en la quietud, sin efusiones, sin carcajadas. La paciencia tiene sus límites y las ganas de pelea crecen. Algunos estiramientos, una última conversación con Carlos y “Moreta”: ha llegado la hora de dejar la habitación para irse a la plaza.

Ramón llega a los chiqueros donde le esperan Mónica y el pequeño Héctor. La emoción es máxima cuando Ramón coge a su hijo en brazos y le abraza. Con los ojos humedecidos, parece que no quiere soltarle. Héctor adivina la intensidad del momento y pega su frente contra la de su papá. La pareja se abraza, se desea buena suerte en voz baja y los tres se funden en un gran abrazo. A regañadientes y muy afectado, Ramón se aparta para emprender el camino que le lleva hacia su destino. Durante el trayecto hacia el patio de cuadrillas, se adentra en la capilla. Yo, no entro. No quiero, no puedo. Intento huir de la emoción que empieza a invadirme y salgo corriendo hacia el primer piso de la plaza. Arriba, sé que existe una ventana que da a la capilla y me permite participar del recogimiento de Ramón a mi manera. Cuando se levanta, después de haberle pedido ayuda a la virgen, bajo las escaleras a toda prisa para volver a ponerme a su lado. La espera empieza de nuevo, insoportable. En el patio de cuadrillas, que está a reventar, es el momento de las palmadas, abrazos, bonitas palabras y ánimos. Se eterniza, “El Blanco” debería entrar ya. Temo que su concentración y su motivación se consuman poco a poco. Me acerco al ruedo y recibo una enorme bofetada, así como un subidón de adrenalina: ¡la plaza está llena a reventar! Ramón no lo ha visto aún. Tengo que decírselo, sé que se  pondrá contento. Voy a verlo, y tranquilamente le digo:
« ¡Ramón, está lleno! Han venido todos, para ti, para verte. Como en los viejos tiempos.
— Flo, han venido a ver a los Pablo Romero, me suelta con una sonrisa irónica.
— ¡Una polla! »

La presentación va a empezar. Bajo y me apoyo contra las puertas que abren al ruedo. Albert está detrás de mí. Uno a uno, los recortadores saltan al albero arropados por los aplausos y forman una hilera de honor en el centro. Ramón está solo en el túnel. Cuando el graciosísimo presentador empieza su interminable palmarés, el micro le abandona. Nada, ningún sonido, horror. Sólo faltaba eso. La cara de Ramón se crispa. Esperar, otra vez, cuando él, lo único que pide es salir del túnel para saludar a la Afición y desafiar a ‘Ruiseñor’. Carlos y “Moreta” le rodean ahora, al igual que una cuadrilla. Una sonrisa, una broma, un no sé qué y veo que Ramón se relaja y se lo toma con calma. Ya está, “El Blanco” se lanza, pasa de la oscuridad del túnel a la luz de la plaza, se planta en medio del ruedo y saluda como un torero. Por la reacción de la multitud, se entiende por quién han venido, quien les ha sacado de la cama un domingo por la mañana en plena celebración de Fallas. Tengo el corazón a mil.

Busco, en vano, a los padres de Ramón entre el público. Están aquí, estoy seguro. Hace un mes, me aseguraron que iban a venir. Pienso en su madre, Mercedes, en su padre, Ramón, y en todo lo que me contaron sobre su hijo: un niño bueno que dibuja toros desde su más tierna infancia y que, desde muy pronto, siguió a su padre en busca de los “bous al carrer”; unos padres repletos de afición transmitiendo el virus a su hijo que, muy pronto, pisa la arena y el asfalto para desafiar al toro. Ramón padre se acuerda de un acontecimiento que le quedó grabado en la memoria: una tarde, en Almenara, mientras persiguen un toro que galopa en la calle, su hijo  se distancia y lo pierde de vista. Cuando lo encuentra, su hijo está solo, plantado en medio de la calle, cara a cara con el toro. Al ver una presa fácil, el morlaco arranca y entra en el quiebro de Ramón. Echando la memoria atrás, es su primer quiebro. El padre está fascinado por la serenidad y la tranquilidad de su hijo en el momento crítico, por su manera de quedarse quieto a toro pasado: ha nacido un torero. Nada será como antes. Mercedes, por su parte me confía que “no había ninguna razón para impedirle ir a los toros. Siempre vimos que era prudente y no una cabeza loca. Un día volvió a casa con el formulario de solicitud de la escuela taurina de Valencia para que lo firmáramos. Lo rasgué y lo tiré a la basura. El niño se deshizo en lágrimas y me prometió que, entonces, sería uno de los mejores recortadores”…

Mercedes ha tenido que sufrir un montón de momentos duros y crueles. Ella, que vive en la preocupación perpetúa cuando su hijo sale de casa. Vacaciones de verano y fines de semana exclusivamente dedicados al toro: diez años, con unos cuarenta o sesenta concursos al año. Ramón ha recorrido España de Norte a Sur y de Este a Oeste. Varias veces, de vuelta a casa después de la compra, Mercedes rompe a llorar, víctima del celo y los reproches de otras madres que no entienden cómo una madre puede permitir que su hijo se juegue la vida persiguiendo toros.
Cuando estos pensamientos me abandonan, Ramón está en el ruedo con el equipo médico de la plaza: el homenaje del torero a las personas que le salvaron la vida. [Valencia, octubre de 2006, el pitón del toro atraviesa el cuello de ”El Blanco” que, operado por el médico de la enfermería de la plaza que no puede retener las lagrimas, guía al personal médico en su trabajo, y tranquiliza a sus padres que acudieron al lecho].

Después llega el turno de ‘Ruiseñor’ y del “Blanco”. Una señal con la mano y el torilero abre la puerta y libera a ‘Ruiseñor’ que entra al paso. Observa perplejo la plaza, a la izquierda, a la derecha, y se lanza a la otra parte del ruedo. Vuelta de observación, durante la cual “Moreta” y Carlos mueven el toro para que Ramón pueda adivinar sus reacciones y cogerle la medida. ¿El toro será fiel a lo que Ramón pensó detectar en el campo? El primer recorte es fundamental para estar seguro del comportamiento de ‘Ruiseñor’ y ganar confianza. Rápidamente, Ramón se posiciona en el centro del albero y llama a su adversario que arranca al galope. Ramón describe un arco de círculo que remata arqueándose en el momento del encuentro. ‘Ruiseñor’ superado por su velocidad, no puede alcanzar al hombre y pasa tras su espalda. Respiro. La plaza entera exulta y respira. Mónica, en la oscuridad de los chiqueros y guiada por la multitud, respira. Ramón padre y Mercedes respiran. “El Blanco”, que le ha tomado la medida a su adversario, sigue con el reverso que lo ha hecho famoso. La plaza tiembla y gruñe. La fiesta es total y puede continuar. Los quiebros y recortes se encadenan hasta que ‘Ruiseñor’ tira la toalla, dominado, vencido por la torería del “Blanco”. Un último desplante, rodilla al suelo, delante de su último toro, y Ramón recibe todo el cariño de su público que lo aclama puesto en pie. Un torero, un maestro de la tauromaquia a cuerpo limpio, saluda por última vez a su plaza antes de salir a hombros, llorando, bajo una tremenda ovación.

Desde el callejón, veo a Mónica y a Héctor en los tendidos. Acaban de entrar para disfrutar de la vuelta al ruedo de Ramón. Mónica está feliz. Una nueva etapa puede comenzar porque los fantasmas que la atormentaban van a desaparecer poco a poco, llevados para siempre por el toro ‘Ruiseñor’.

Fotografías Valencia, 18 de marzo de 2012 © Albert de Juan y Florent Lucas

19 janvier 2012

En peu de mots #01


Julio de la Puerta © Albert de Juan
Rome 2011

Pour débuter l'année, je prends un malin plaisir à montrer un Domecq figurant en bonne place sur une « liste noire des élevages » (sic)…
Pour clore la précédente, je tenais à rappeler la disparition des « Géants » Cy Twombly (Lexington 1928 - Rome 2011) et Walter Bonatti (Bergame 1930 - Rome 2011), mais, une fois de plus, le temps m'a manqué.


Albert de Juan sur Internet

01 décembre 2011

'Ratón'


C'est dans Libération que Jacques Durand a écrit un article sur le plus que célèbre toro 'Ratón'.

Sur Flickr, on peut voir le phénomène (de foire) en action, ou partager le repos du vénérable animal grâce à Albert de Juan.

17 octobre 2011

Le jabonero de Mariano (II)


Embarque © Albert de Juan 
Marqué au fer prestigieux de Don Félix Gómez, dont l'ancienneté remonte au 3 octobre 1831, le jabonero de Mariano est jabonero parce qu'il a hérité d'un des deux Núñez del Cuvillo que le ganadero Mariano Sanz Jiménez1 avait, il y a quelques années, laissés à ses vaches. Soit dit en passant, si vous vous étonnez de rencontrer des jaboneros chez Palha, vous avez là l'explication — en remplaçant toutefois Núñez del Cuvillo par Fuente Ymbro.
À l'instar des élevages Peñajara de Casta Jijona, Montalvo et Jara del Retamar, la ganadería D. Mariano Sanz Giménez (Linares, Jaén) figure parmi les plus dignes d'intérêt pour l'association Casta Jijona, qui, dans un campo génétiquement métissé, traque inlassablement toute bête présentant des caractéristiques morphologiques du « type » Jijón, aussi modestes soient-elles — ici un colorado encendido, là un aleonado, ailleurs un corniabierto, et cetera.

1 Même dans l'annuaire de l'UCTL ce nom commence parfois par un « J », parfois par un « G »...

À voir Le reportage d'Albert de Juan sur son blog, Passió i Tradició, où apparaît le déjà fameux jabonero de Mariano.

07 octobre 2011

Jovens però valents


Les trois toros ont été embarqués dans ce corral, au milieu de rien.
Il y a des mois qu’Albert me parle du jabonero de Mariano Sanz. Il en rêve Albert de ce jabonero.
Les trois cajones arrivent, en camion, à La Pobla de Farnals. Il sont ensuite tirés par un petit tracteur, attachés les uns aux autres, accompagnés par la fanfare et les jovens i valents qui chantent, dansent, boivent.
Dans les cages les toros tapent, bougent, cognent.
Ça me fait déjà peur... Je me demande pour quelle raison et par quel miracle cette cage résiste à tant de folie furieuse.
Un museau dépasse, de la bave coule. Un bout de corne par-ci, un museau par-là. Le souffle chaud. Mugissements. C’est déjà puissant. Ça bouge. Ça fait déjà peur.
La fanfare joue fort, les toros cognent fort. Ici tout est fort.
Un des toros s'est retourné dans sa cage. Comment ? Personne ne le sait. Mais c'est l'évènement. 
Comment un tel animal peut-il parvenir à se retourner dans si peu d'espace ? Et sans pulvériser cette foutue cage ? Mystère. Ça fait parler. 
Albert se crispe. Albert change, se raidit. Il m’avoue son stress et son angoisse subite.
Ces toros, il les a choisis voilà des mois. Aujourd’hui, c’est l’heure de vérité.
Albert, au fond, n’y est pas pour grand-chose, mais les toros seront bons, ou pas, et c’est pour dans quelques minutes. Albert se ferme, pour quelques instants.
L’enjeu est de taille pour les jovens i valents, car ce n’est pas rien d’organiser ces instants, cette journée.
Il y a là du travail, des heures de travail, et de l’argent aussi.
Il y a l’assureur à payer, l’ambulance, le sable qu’il faut apporter puis enlever, et les toros évidemment.
L’afición a un prix. Être membre des jovens però valents, c’est une cotisation de 600 euros par an. 600 euros dans ces contrées touchées peut-être plus qu’ailleurs par la crise et le chômage, ce n’est pas rien. C’est même énorme.
Le bous al carrer ça se mérite ; la camiseta bleue, on ne la porte pas comme ça. Assister au spectacle juché sur un cajón ça se mérite, réservé à ceux de la peña, pas tous. Tout le monde ne va pas aux corrals assister à l’embarquement. Alors oui, je mesure tout l’honneur qu’ils m’ont fait de m’accueillir comme ils l’ont fait, de me monter sur le cajón, insistant pour m’offrir la meilleure place, alors que je préférais rester en retrait, pour me régaler de les voir aimer le toro comme ils l’aiment : fort.
Ici tout est fort, authentique et véritable. Le toro est respecté, adulé, admiré, rêvé, désiré, discuté, commenté, jusqu’au prochain.
L’Afición d’ici ne sera jamais à la mode. Les mondains ne viendront jamais à La Pobla de Farnals, ni au Puig ni à Massamagrell.
Mais l’afición et les toros d’ici sont authentiques et populaires, seuls véritables remparts face aux "antis" et à la prohibition. Peut-être...

06 octobre 2011

36


En Catalogne ça s'appelle correbus, dans le Levante bous al carrer.
Le Levante n'est pas la Catalogne, même si vu de loin ça peut y ressembler.
Et lorsque je fais remarquer que le valencien et le catalan, eh bien ma foi, c'est un peu du pareil au même, Florent m'arrête tout net.
— Ça, François, ici, tu as le droit de le penser, mais certainement pas de le dire.

Il paraît que la Catalogne voudrait bien annexer le Levante, si j'ai bien tout pigé. Mais comme je m'en fous un peu...
Albert de Juan en rigole et le prend très à son aise. Il s'en moque Albert de ces considérations.
Albert est ici incontournable. Albert est une sorte de clef, qui peut vous ouvrir l’univers du bous al carrer. Car même si le bous al carrer est quelque chose de totalement gratuit et libre, mieux vaut débarquer ici avec quelques clefs.
Mais, sinon, c’est libre, totalement libre. Vous pouvez y venir le plus tranquillement du monde vous y jouer la vie, gratuitement.

— Albert, il y a des élevages qui ont plus la cote que d’autres pour la rue ?
— Oui, bien sûr. Cuadri par exemple est très coté.
— Ah bon... Cuadri ?
— Oui, les Cuadri. Ils sortent très braves, agressifs, infatigables.
— Braves dans la rue ? La bravoure dans la rue, tu m’excuseras, mais...
— Oui, oui, braves ! Tu verras vite les toros qui sont bons et les autres. Et tu comprendras.

Hector acquiesce. Cuadri, oui, Cuadri.
Hector, c’est Hector Orobal Martín, dix-sept ans à peine, élève de l’école taurine de Valencia et fondu de bous al carrer. Je demande à Hector de me confirmer qu’il adore bien Cuadri, et je m’étonne de tant d’enthousiasme pour les toracos de Fernando — un élève d’une école taurine qui adore Cuadri, ce n’est pas commun. Éclat de rire général : c’est qu’il ne s’y est pas encore mis devant !

Albert me regarde dubitativement changer de film, étonné.
— Tu fais combien de photos avec ça ?
— 36. Ce sont des pellicules de 36.
— 36 ! Moi, je fais ça en une minute. Et ça n’existe pas des pellicules de plus de 36 pauses ?
Albert est loin d’être idiot. Il va prochainement intégrer une école prestigieuse pour devenir photographe. Albert a juste vingt ans de moins que moi.

05 octobre 2011

La théorie de la biscotte


"Larrieu m'a tuer"... Et il a tué un paquet de monde, le con, avec ses "Autorovia".
Larrieu à La Pobla de Farnals il vous aurait parlé pendant trois paragraphes de la première bouchée de paella façon Ellroy, ou façon Hubert Selby, pas façon Philippe Delerm évidemment.
Une première gorgée de paella à La Pobla de Farnals vue par Larrieu façon Selby ça doit envoyer grave lorsqu'on y pense.
Seulement voilà, je ne suis pas Larrieu, encore moins Hubert Selby. Mais j'étais à La Pobla de Farnals, alors je vous parle de La Pobla, d'Albert, des jovens però valents et aussi de Florent.
Il faut absolument que je vous parle de Florent, qui rêve de leur péter un écart.
Florent il s'appelle Lucas, Florent Lucas. Mais il n'est pas plus espagnol que vous et moi. Il vient même de Vendée, pour vous dire. C'est juste qu'il a épousé une fille de là-bas et qu'il a quitté la Vendée pour faire sa vie dans le Levante. C'est comme ça qu'il est tombé dans la marmite du bous al carrer, sans même s'en rendre compte.
Florent a débarqué ici il y a cinq ans, sans parler un mot d'espagnol et pas plus de valencien.
L'espagnol il l'a appris en quelques mois, à grands coups de pieds dans le cul, pas le choix.
Et il faut le voir Florent, les yeux grand ouverts, écarquillés, courir d'un village à l'autre, suivre Albert, m'entraîner de-ci de-là pour voir les bous. Un bonheur Florent, une vraie rencontre.
Demain il y a des toros partout, dans tous les villages. Un Yonnet est même annoncé. Massamagrell, La Pobla de Farnals, El Puig (prononcer El Putch). La Vall d'Uixó non, c'est plus loin La Vall d'Uixó. Le Yonnet on va faire l'impasse, le village où il sort n'étant pas assez exotique, semble-t-il, pour y traîner un franchute.
Par contre, dans ce méandre de rues et de carrefours, il y a une Mecque, un lieu incontournable, où tout joven i valent qui se respecte doit courir au moins une fois dans sa vie : La Vilavella. Un truc qui fait peur, vraiment peur. Ce sera pour une autre fois.
Pour nous demain ce sera El Puig et sa place ronde où seront installés deux cajones, deux toros.
Florent il a un rêve, un rêve nourri d'afición, un vrai rêve de gosse. Florent il rêve de leur péter un écart. Vous imaginez ? Un Vendéen qui pète un écart dans une ruelle étroite et surchauffée de La Pobla. Ça aurait une gueule. Surtout lui, avec sa tête de Vendéen. Lui qui chaque week-end, avec sa tête de pas-d'ici et son appareil photo, doit expliquer au moins deux fois par jour qu'il n'est pas un "anti". Ça aurait une gueule ça...
Florent a sa théorie là-dessus : la théorie de la biscotte.
Lorsque tu vois les recortadores écarter les toros dans les rues ça paraît très naturel. Tu as l'impression que la biscotte retombe toujours du bon côté. C'est beau, et c'est simple. Pas de complications.
Le problème c'est le jour où tu te rends compte que la biscotte ne retombe pas forcément du bon côté. Et là c'est terrible, vraiment terrible.
Toi, le toro, le goudron et les murs, le toro, les murs, les cornes. Beaucoup de toro, et beaucoup de murs aussi. Pas d'échappatoire, terrible... Beaucoup de toro, beaucoup de goudron, beaucoup de murs et beaucoup de cornes. Ça fait vraiment beaucoup, ça fait même trop. Ça fait très peur, vraiment beaucoup.
Alors pour leur péter un écart, dans ta tête ça devient vraiment compliqué. Tu y penses, tu y repenses, vraiment beaucoup. Et en y pensant bien, en ce qui me concerne, je ne vois vraiment aucune raison rationnelle ou logique pour que la biscotte retombe du bon côté. Rideau.

04 octobre 2011

À La Pobla de Farnals



Nous sommes chez Albert, à La Pobla de Farnals, dans un bar, à l’étage.
Ici, il n’y a que des garçons, des mecs, jovens... però valents. Jeunes mais vaillants, qui chantent, chahutent, chantent en mangeant des papas bravas et en buvant de la bière en attendant la suite.
Au milieu de ce brouhaha rien ne semble hiérarchisé, et rien ne laisse penser que les choses puissent l’être.
On devine pourtant qu’Albert est un peu la tête pensante de la tribu.
Albert est ici chez lui, mais pas tout à fait. À la vérité, Albert est de Massamagrell, le village juste à côté. Les deux se touchent, il n'y a que la route à traverser, et l'on pourrait penser qu’ils ne font qu’un.
Albert de Massamagrell est chez lui à La Pobla de Farnals, avec ses copains de la peña jovens... però valents.
Deux longues tables occupent la totalité de l'espace. Y sont attablés une bonne trentaine de mecs, pantalons blancs et chemises bleues, qui chantent et chahutent en attendant la suite et les toros.
Ici, tu vas manger la véritable paella, celle avec du lapin. La véritable paella, il n'y a que du lapin dedans, pas autre chose.
Je suppose que dans le Levante, à vingt minutes de Valencia, chaque pueblo, chaque peña, chaque cuisinier doit être persuadé de détenir la seule et unique véritable recette de la paella. Ce qui, dans le fond, n'a pas la moindre importance. L'important étant que ce soit bon. Et ne doutez pas que ce le fut. Une fois les premières agapes de la journée terminées, direction un improbable corral à dix minutes de voiture de là pour y embarquer les trois toros qui, tout à l'heure, seront lâchés dans les rues de La Pobla de Farnals.

30 avril 2011

Albert de Juan



Albert de Juan, nous l’avons déjà évoqué et nous l’évoquerons à nouveau soyez-en certains.
Le travail photographique d’Albert est remarquable car il témoigne d’une façon profonde et assez inédite d’une tauromachie en marge, une tauromachie authentique, sans fard ni paillettes. Une tauromachie dans laquelle de jeunes hommes vont défier le seigneur toro, gratuitement, pour le plaisir, par afición. Ça se passe pas très loin de Castellón de la Plana. Les lieux de ces exploits se nomment La Vall d’Uixó, Beas de Segura, Massalfassar, La Pobla de Farnals, Massamagrell, El Puig, etc.

Oui, nous y reviendrons, c’est certain.

Pour l’heure notre ami Albert a débuté un blog (http://passioitradicio.blogspot.com), en complément de sa page Flickr — incontournable.

20 septembre 2010

Photographies pas tout à fait sans paroles


albertdejuan
Cette photographie a été prise par un aficionado du Levante, Albert de Juan. Les détails de cette photo sont une véritable... une vraie... un truc... une chose... qui nous laisse sans voix...
Elle est une parmi tant d'autres, étonnantes, époustoufflantes. Albert possède un compte Flickr sur lequel vous irez halluciner.
Evidemment, nous y reviendrons plus tranquillement un de ces quatre. Peut-être même irons-nous lui rendre visite, pour de vrai !

Mais avant, une petite autre, pour la route...

La salida