29 août 2011

Autorovia (VI)


Mardi
Le soleil aux trousses, je vois ses franges rouges dans le rétroviseur. Je file à l’ouest. J’aime bien me dire que je file vers l’ouest. J’ai calé le compteur à 120 km/h. Je n’ai pas envie de rouler plus vite. Je veux voir l’ouest se faire réveiller par les rayons rasants du lever du jour. Je ne suis pas en retard de toute façon, je n’ai aucune raison valable d’aller trop vite. Tout le monde achève sa nuit dans la voiture. Il a fallu se lever tôt pour éviter les chaleurs. Seule m’accompagne la musique de Lou Reed ; le volume est bas comme le soleil qui rougit l’horizon dans le rétroviseur. Séville est incandescente à cette heure, elle brûlera bientôt. J’appuie sur le bouton retour pour réécouter « Heroin » mais je sens que ça ne colle pas. Une musique sans accroc et dépourvue de plainte aurait mieux convenu. Un rythme qui file comme la route, calé à 120, fluide et porté par le soleil qui se lève. Et puis cette version live est mauvaise, je n’y retrouve pas l’éblouissement du choc des premières écoutes. Il faudra que je remette la main sur l’album The Velvet Underground & Nico (1967). Celui de la banane. Il faudra que je le note pour y penser en rentrant.
J’ai trouvé facilement San Juan del Puerto. Il fallait sortir à Niebla, après c’était indiqué, il suffisait de suivre. L’entrée de « La Ruiza », c’est deux piliers blancs ponctués chacun d’une pyramide. Dessus il est écrit « La Ruiza ». C’était pas compliqué non plus. C’est un camino particular qui mène au cortijo. C’est écrit sur une borne bouffée par les herbes, ça ressemble à chez Miura. Le camino traverse une voie ferrée ; des panneaux en forme de croix, d’un autre âge, annoncent le danger. J’ai supposé que l’ouest n’était pas loin. Tout le monde est réveillé et j’ai cloué le bec à Lou Reed. Le jour est plein de vie maintenant. Je regarde Loulou derrière moi. Il me semble perdu dans ses pensées d’enfant et ses yeux bleus fixent un point invisible dans ce paysage de paille. Se rend-il compte que la très très longue route s’achève dans quelques instants ? Non, bien sûr, et c’est très bien ainsi, que les enfants n’aient pas encore le même rapport au temps que nous, qui en venons à compter les secondes. Pour lui, il ne le sait pas encore, la très très longue route n’est que le point de départ d’autres routes, plus profondes encore, je lui souhaite. Il me vient cette pensée qu’il ne sera peut-être pas aficionado. Malgré son père, malgré les toros que je lui montrerai, que je lui expliquerai, malgré tout. Et après, me dis-je ? Il n’est pas moi. Il choisira. Il roulera en écoutant Lou Reed ou Shakira ou Miles Davis ou d’autres vers les bornes et les portails d’entrée de ses envies. Comment devient-on aficionado, d’abord ? Il doit y avoir autant de réponses que d’aficionados mais, ce qui est sûr, c’est qu’on le devient. On ne naît pas aficionado. C’est un apprentissage qui n’a pas d’achèvement ; il n’y a pas de bout de la route. J’ai tout de même la conviction que la majorité d’entre nous (les aficionados) y est venue parce qu’on nous l’a transmise (l’afición), volontairement ou inconsciemment. J’ai aimé ça avant d’avoir vu un toro. J’ai appris après, quand deux grands bonhommes qui vont toujours aux arènes ensemble aujourd’hui m’ont expliqué avec leurs mots et leur patience. C’est une tâche complexe, la transmission. J’ai réfléchi à cette question bien avant Loulou. Il ne faut pas trop en faire, il faut trouver le ton juste, avoir quelque chose à raconter. Il faut surtout un public, un public prêt à écouter, et c’est là le moins aisé.
C’est un portail de fer qui a agité ses yeux bleus. Derrière il y avait les toros (des novillos pour dire vrai). Juste derrière. Il aurait voulu les toucher. Il l’a dit avec ses mots.
C’est là que tout commence, me suis-je entendu penser.
La très très longue route prend fin devant ce portail de fer.
C’est là que tout commence. « Loulou, les toros, il faut les contempler de loin. Ils n’aiment pas qu’on les touche. — Pourquoi ? »
C’est là que tout commence.

Tomás Prieto de la Cal est aussi grand que moi. J’ai remarqué ça en lui serrant la main. Ça m’a étonné qu’il soit aussi grand que moi. Non pas que lui, Tomás Prieto de la Cal, soit aussi grand que moi, mais qu’un Espagnol le soit, j’entends. Le 46-47 de pointure est une denrée des plus rare à débusquer dans ce pays où la chaussure revêt l’importance que le donut peut recéler aux States — ça permet de situer le niveau de considération des Espagnols à l’égard de la pompe. Mais c’est bien la preuve aussi que ce peuple (si tant est que l’on puisse utiliser le mot « peuple » concernant les Espagnols — je me répète, je sais) est petit, en tout cas comparé à moi. Eh bien Tomás Prieto de la Cal, non ! C’est étrange, le plus souvent quand quelqu’un nous serre la main, c’est ce toucher qui nous fait réagir ; sur l’instant, on se dit « Dégueu, il sue des phalanges » sans que notre cerveau ne prenne en considération la taille du type qui va avec la main. Par exemple, les mains molles ou moites — j’ai remarqué qu’elles allaient souvent de pair — ne m’incitent pas à pousser la discussion plus avant. C’est très désagréable les mains moites, d’autant plus que ça donne une très mauvaise image du reste du corps d’entrée de jeu. Quand je serre des mains moites, quand je sens ce contact presque sirupeux contre la peau veloutée de mes paluches, entretenues d’arrache-pied avec des produits à base de raisin et dont le prix serait une provocation pour les Indignés de la Puerta del Sol, j’ai décidé de ne plus faire l’effort de savoir à qui j’avais affaire. J’ai pris cette décision il y a peu, pour être franc. Je ne regarde plus ce qui suit la main, ce qui la tient, le visage transpirant sur lequel cette main s’est essuyée trente secondes auparavant. Je méprise de toute la hauteur de mon hypocondrie et, c'était facile à comprendre, je suis grand. Mais là, non. En serrant la main de Tomás Prieto de la Cal, c’est sa taille qui m’a marquée. Je me suis simplement dit : « Tiens, il est aussi grand que moi. » Je ne me souviens même pas si Tomás Prieto de la Cal avait les mains moites, mais je ne pense pas tant l’homme porte l’élégance comme une évidence. J’ai fait la bise à la femme de Tomás Prieto de la Cal et elle n’avait pas les joues moites. En regardant ses yeux qui hésitaient entre une forme d’excuse et une lueur mélancolique, mais peut-être n’était-ce qu’une vue de l’esprit, j’ai pris conscience que les aficionados connaissaient mieux les lunettes noires et la mère de son mari qu’elle-même. Elle m’a expliqué avant de partir que les toros lui faisaient peur. J’ai aussi remarqué qu’elle faisait peu ou prou la taille de mon épouse et, les choses de la vie sont ainsi faites, qu'elle avait aussi quatre enfants. Nous avons tous ressenti une certaine complicité dès les premiers instants.
Les quatre enfants Prieto de la Cal sont de beaux enfants ; l’œil pétille, le geste est vif et tous sont habillés dans le moule d’un bleu ciel Lacoste s’accordant à merveille avec la météo du jour. En les écoutant énumérer les numéros des toros prévus pour Zaragoza en octobre, j’ai su que pour eux la transmission était en bonne marche. Tomás les incitait à décrire tel jabonero, à chercher quel numéro manquait dans notre champ de vision et, à ce jeu-là, car il s’agissait d’un jeu pour la fratrie, l’aîné, Tomás, s’avéra le plus au point. Loulou bouffait des yeux les toros de Veragua et ses sœurs ne cachaient pas leur admiration pour le savoir déjà conséquent des enfants du lieu. Je me suis imaginé juste une seconde en compagnie de la famille Prieto de la Cal dans un grand centre commercial des abords de Séville. J’ai souri à l’idée que, dans cette situation, c’est moi qui aurais poussé mes gosses à épater la galerie : « À quel étage se trouve le magasin Desigual ? Quelle est la tendance pour 2015 ? Lunettes de soleil en mode mouche ou rétro ? Le numéro de ma carte bleue ? Euh, attends... »

J’ai quitté le cercado des toros pour Zaragoza en ne pouvant m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil. J’avais l’impression qu’il fallait que je me gave de ces estampes avant de reprendre le chemin de terre. Car il s’agit d’estampes. Je crois me souvenir avoir déjà écrit au sujet de ces toros qu’ils me faisaient penser à des statues à l’exécution parfaite, au trait on ne peut plus précis, à l’harmonie idéale. Il me semble l’avoir écrit et je le pense. La corrida de Saragosse est une tía superbe. Madame Tomás Prieto de la Cal a peur des toros« Me dan miedo », a-t-elle avoué. Je la comprends.
Dans le bruissement des feuilles d’eucalyptus, un vent léger s’était levé. Sur le parterre d’entrée du cortijo, nous avons discuté entre adultes. Un peu de la vie en général, des enfants évidemment ; on a bu un café. Autour de nous les enfants Prieto de la Cal montaient des chevaux âgés avec toute la classe inhérente à ceux qui ont cavalé avant de savoir marcher. Devant lui, Tomás hijo, dont le sérieux le dispute à un savoir taurin qui force le respect, avait placé Loulou sur le grand cheval blanc. « Taquilac, taquilac »,  nous répète-il depuis.
J’ai fait très attention en traversant la voie ferrée. À quelques mètres de la petite route de San Juan del Puerto, j’ai croisé une Mercedes bleue. À droite du chauffeur, un chignon gris géant rentrait chez lui.
Séville devait brûler à cette heure.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à l'élevage D. Tomás Prieto de la Cal sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.