29 janvier 2011

Too much...


Comme dirait le père Larrieu, à Céline, ça ne lui en aurait pas bougé une pour remuer l’autre... Mais bon... Alors, dans le contexte, je trouve le dessin de Chimulus excellent, d'autant plus qu'il paraît même que nous avons un ministre de la République auquel Ben Ali aurait offert la double nationalité. Allez savoir... Just for fun...
Comme dirait l'autre, nous vivons une époque moderne, le progrès fait rage. Le dessin est de Chimulus. Ah, je l'ai déja dit...

Arles 2011, les carteles


Communiqué des arènes d'Arles

Féria de Pâques 2011
Vendredi 22 avril
11h – Novillada sans picadors
6 Tierra d'Oc pour Borja Jiménez, Efrén Rosales, Paola San Román, Mojales Balti, Lilian Ferrani et Abel Robles. 
17h30 – Corrida
6 Garcigrande pour El Juli, José María Manzanares et Tomasito (alternative).

Samedi 23 avril
11h – Novillada
7 Dos Hermanas pour Noelia Mota (rejón), Thomas Dufau, Javier Jiménez et Juan Leal.
17h30 – Corrida
6 Núñez del Cuvillo pour Juan Mora, Juan Bautista et El Fandi.

Dimanche 24 avril
"Journée des Toros de l’Afición"
11h – Corrida
6 Scamandre pour Luis Vilches, Israel Téllez et Marco Leal.
17h – Corrida
6 Fuente Ymbro pour Victor Puerto, Miguel Abellán et Matías Tejela.

Lundi 25 avril
11h – Corrida de rejón
6 Bohórquez pour Joaquim Bastinhas, Pablo Hermoso de Mendoza et Diego Ventura.
17h – Corrida
6 Miura pour El Fundi, Alberto Aguilar et Mehdi Savalli.

Féria du Riz 2011
Jeudi 8 septembre
21h30 – Novillada sans picadors

Vendredi 9 septembre
17h30 – Novillada de Robert Margé

Samedi 10 septembre
17h30 – Corrida goyesque
6 Daniel Ruiz pour Morante de la Puebla, El Juli et Juan Bautista.

Dimanche 11 septembre
11h – Corrida de rejón de Mercedes Pérez-Tabernero
17h – Corrida concours de ganaderíasToros de Conde de la Corte, Cebada Gago, Dolores Aguirre, Hubert Yonnet, Rehuelga et Tardieu Frères.

26 janvier 2011

Photographie sans paroles (XLVI)


Saint-Martin-de-Crau 2011


La Féria de la Crau 2011 aura exceptionnellement lieu les 9 et 10 avril en raison du déplacement de la Féria d'Arles.
Cette année, poursuivant son soutien aux éleveurs français, dans le cadre de l'opération "Toros de France" notamment, la féria passera à 2 corridas.
Les élevages choisis sont Tardieu Frères et Cebada Gago.
Les carteles seront présentés le vendredi 11 février prochain.


24 janvier 2011

Cabestro


En 1 884 posts publiés sur Campos y Ruedos, le mot cabestro-s n'apparaît que dans 14 d'entre eux ! Je vous épargne un quelconque pourcentage tant il s'avérerait dérisoire et déshonorant — sans rapport aucun avec l'importance de l'animal dans l'univers et l'histoire des taureaux de combat. Les cabestros pourraient légitimement s'estimer lésés ; ce post est là pour réparer une injustice flagrante, en les faisant notamment entrer dans la pléthorique liste des libellés.

Dans Le Monde daté des dimanche 16 et lundi 17 janvier 2011, page 11, j'apprends que Wikipédia, l'« encyclopédie en ligne à but non lucratif », en tant que « cinquième site le plus visité du Web », serait « devenue incontournable ». Tenez donc, ça tombe plutôt bien, j'en ai besoin — remarquez que j'aurais pu descendre attraper un dico taurin et contourner ainsi Wikipédia, mais comme je n'avais nulle envie de descendre et que Wikipédia est incontournable1...

Depuis la page d'accueil du portail francophone de ladite encyclopédie, je rentre « cabestro » dans le moteur de recherche et vois s'afficher un « Glossaire de la tauromachie » sans intérêt dans lequel figure une définition pour le moins succinte de cabestros : « bœufs dressés utilisés pour accompagner les toros de lidia aux arènes le jour de la corrida, lorsque le corral n'est pas attenant ». Il ne faut certes pas confondre un simple glossaire avec un dictionnaire, mais quand même.

Possédant quelques rudiments de castillan, je fais « Retour » et décide de m'aventurer sur le portail hispanophone de Wikipédia en cliquant sur « Español », dans la rubrique « Autres langues », en bas à gauche. J'accède très logiquement à la portada et tape de nouveau « cabestro » dans « Búsqueda », en haut à droite. Et là, j'obtiens enfin ce que je cherchais — traduction muy libre avec quelques rajouts —, à savoir un article documenté comprenant des liens fort intéressants :

« Cabestro
On appelle cabestro un taureau généralement issu d'une race destinée à la production de viande et qui est, par conséquent, manso2. Castré à deux ans afin de faciliter son dressage, il est utilisé, après un long processus d'apprentissage, dans les élevages de taureaux de combat pour différentes tâches en relation avec la conduite du bétail brave au campo. Les cabestros servent également dans les corrals de certaines arènes pour guider les toros lors de l'apartado ; dans l'arène elle-même pour reconduire aux corrals les toros finalement inaptes au combat (mauvaise présentation, boiterie, faiblesse...), et dans les encierros, comme à Pampelune, pour encadrer les lots de toros et leur indiquer le chemin à suivre — des corrals éloignés de la plaza de toros jusqu'à celle-ci.
Contrairement à ce que d'aucuns pensent, les cabestros ne sont pas mansos du fait de la castration3, mais bien parce qu'ils appartiennent à une race différente de celle des taureaux de combat.

Cabestro ou bœuf
Selon le dictionnaire de l'Académie royale espagnole, un bœuf est un "taureau castré", tandis qu'un cabestro est un "bœuf manso qui porte une sonnaille et sert de guide pour les troupeaux de toros". Les fonctions traditionnelles du bœuf consistent à produire de la viande, traîner des charges et tirer la charrue lors des opérations de labour, alors que celle du cabestro consiste à faciliter la conduite des taureaux de combat dans les élevages.
On peut donc affirmer qu'un cabestro est un bœuf dressé à des fins spécifiques dans les élevages de taureaux de combat — tous les cabestros sont des bœufs, mais la majorité des bœufs ne sont pas des cabestros.

Races de bovins utilisées comme cabestro
Comme vu précédemment, le mot cabestro ne désignant pas une race en soi, rien d'étonnant à ce que plusieurs races bovines puissent assurer les fonctions de cabestro.
Parmi les plus appréciées pour leurs aptitudes naturelles, on citera la berrenda en colorado et la berrenda en negro4. Les mâles castrés des ces deux races peuvent dépasser les 800 kilos et possèdent généralement de fortes et grandes cornes. Bien qu'ils soient mansos, ils montrent parfois des signes de bravoure qui trouvent leur origine dans des croisements avec le bétail brave tels qu'ils se pratiquaient anciennement dans les élevages de taureaux de combat. De fait, les coups de corne infligés par des cabestros ne sont pas rares, et ont quelquefois de graves conséquences — compliquant leur dressage, l'excès de bravoure chez les cabestros n'est pas souhaitable.
Une autre race est utilisée, la morucha, principalement élevée dans les élevages du Campo Charro (Salamanque). »

1 Dans son édition du 19 janvier 2011, Le Canard enchaîné rapporte des propos du fondateur de Wikipédia Jimmy Wales : « Notre communauté préfère les contributeurs férus de connaissances et estime que certains sont des idiots et ne devraient jamais écrire dans Wikipédia. »... ... ...
2 Que l'on peut soit traduire par domestique (opposé à sauvage), soit ne pas traduire (opposé à bravo). Est manso, en ne tenant pas compte du sens tauromachique du mot, le taureau non destiné à combattre car ne possédant pas les qualités pour.
3 A ce sujet, on relira le post de Laurent sur l'étonnante histoire des crestadous du Béarn.
4 Les hispanophones se pencheront avec intérêt sur l'article du vétérinaire J. Bilbao Cubero : « Las razas berrendas en Andalucía ». L'auteur rappelle, entre autres, que ces races doivent largement leur survie aux cabestros (ceux-là malmenés par la modernisation des moyens de transport et des infrastructures au sein des élevages, ce qui fait dire à Bilbao Cubero que leur emploi actuel dans les ganaderías participe d'un romantisme certain) ; que ceux-ci étaient quasi indispensables dans les transhumances et les voyages qu'effectuaient autrefois les toros entre la dehesa et la plaza ; que de grands élevages tels que Miura ou Pablo Romero élevaient et élèvent encore (Miura) des berrendas (outre les vaqueros et le mayoral, les ganaderías emplo-ya-ient un cabestrero), et que, lorsque les cabestros semblaient trop tendres, trop mansos, on n'hésitait pas à leur injecter une grosse goutte (« un goterón ») de sang brave...

Images © Laurent Larrieu
Campo : chez Valverde, cabestro berrenda en colorado dont la tête, en général, et l'encornure, en particulier, questionnent sur la présence d'une grosse goutte de sang brave — ce parterre de branchages, un régal Encierro : gare au cabestro lancé au galop, ici à Pamplona, qui, à l'occasion, fait sa part de ménage Ruedo : à Calahorra, trois cabestros berrenda en negro chargés de ramener d'où il vient un Dolores Aguirre.

22 janvier 2011

Les toros d’Éole


On est peut-être cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir. Samuel Beckett

Toro d'Éole
Bientôt, nous reprendrons la route. L’hiver ne dure qu’une nuit, hachée par un tempo glacé, un battement d’aile qui effleure nos rêves. Plusieurs tours, une seule nuit. Les pales de l’hélice tournent en découpant des tranches invisibles dans le silence pâle et lisse du temps, lentement. Plusieurs tours, une seule nuit. La roue tourne et bientôt, nous reprendrons la route qui nous mène aux toros.
Semés aux quatre vents, postés aux bords des routes, ils veillent. Silhouettes massives tranchant le paysage de leur ombre géante. Ils découpent le ciel comme un emporte-pièce et balisent la nuit, dressés comme des phares, sentinelles d’un monde aux frontières de l’absurde ; ils veillent sur les rêves où vivent, irréels, la lune et les toros.
L’hiver ne dure qu’une nuit et chacun suit ses rêves. Bientôt, nous reprendrons la route, jalonnée çà et là de souvenirs lointains, de repères familiers, de détours inconnus, d’aventures nouvelles, de rites singuliers sans cesse répétés comme des jeux d’enfants. Il y a mille chemins et chacun suit sa route. Mille jeux, mille rêves, mille toros de fer, mille autres encore de chair ou de feu. Il y a mille chemins mais il n’y a sur ma route qu’un toro de métal qui veille sur le temps.
Il était une fois, suspendu dans les airs comme un grand cerf-volant. Il était une fois, dominant le lointain, sur un rocher tout blanc, un grand toro tout noir comme de la réglisse. Planté sur son caillou, entre les voies rapides, à un jet de calot, pas loin de Saragosse, chaque fois, je l’attends, les billes grandes ouvertes, comme un gosse. J’attends Alfajarín, pour m’en remplir les yeux, pour m’en remplir la bouche et je le fais durer comme une friandise, glisser entre les dents, en répétant le mot, Alfajarín, Alfajarín ! C’est le cri d’un muezzin qui traverse les siècles pour réveiller nos rêves dans un mugissement.
Alfajarín ! J’ai traversé ta porte en l’effleurant, comme le vent. J’ai traversé le temps.
Les voies se multiplient, se divisent, s’entrelacent, les voitures s'agglutinent, la grande ville approche, droite sur son pilier, Saragosse. S’arrêter ou poursuivre ? Les toros sont ici, ils sont aussi là-bas, où nous pousse le vent. Il y a mille chemins, les rêvent sont tenaces, se multiplient, se divisent et s’entrelacent. La route est droite. Elle tournera bientôt, lentement, jusqu’au toro d’acier qui couronne la dent, La Muela.
Souffle gamin, souffle ! La Muela, mille jeux, mille géants, un seul toro tout noir, mille moulins à vent, blancs. La roue tourne et bientôt... Là-bas, Calatayud, plus loin Medinaceli, passé Guadalajara, Madrid. Les toros sont d’ici...
Bientôt, nous reprendrons la route, à l’aube, la lune fuit, l’hiver ne dure qu’une nuit.

>>> Pour ceux, friands de l’encaste des toros à ossature galvanisée, un lien particulier.

Image Toro d'Éole, La Muela, Zaragoza, printemps 2010 © JotaC

18 janvier 2011

Orthez 2011, concours d'affiche


Tous les créatifs amateurs ou professionnels sont invités à participer au concours organisé par la ville d'Orthez et sa commission taurine afin de sélectionner l'affiche qui fera la promotion de la journée taurine du 24 juillet prochain — 500 euros seront remis au lauréat de ce concours.
Il suffit d'envoyer votre création et le bulletin d'inscription avant le 4 mars minuit au service communication de la ville d'Orthez (Place d'Armes, 64300 Orthez). Du 14 au 18 mars, les internautes pourront voter pour leur affiche préférée.

>>> Bulletin d'inscription à télécharger sur le site de la mairie : mairie-orthez.fr.
>>> Règlement disponible sur le blog de la commission taurine : torosorthez.blogspot.

Photographie sans paroles (LXI)


On clique sur la photo...

16 janvier 2011

Navarra(rissime)


Les occasions de regretter la disparition de ganaderías, ou de se lamenter sur le déclin d'autres, ou de rappeler les fortes menaces d'extinction pesant sur certains encastes (et castes) sont actuellement trop fréquentes pour ne pas évoquer l'intégration — une exception — de la caste Navarra au sein de l'hégémonique et conservatrice UCTL. Miguel Reta, ganadero navarro y pastor sanferminero, s'est récemment porté acquéreur du fer1 des frères Peralta, qui ne recouvrait plus d'animaux depuis 2005 après un sacrifice complet pour cause de tuberculose, en le rebaptisant Reta de Casta Navarra. Fin connaisseur des navarrais2, Reta tiente avec pour objectif de voir un jour prochain ses toros roux défier de leur caste picadors, banderilleros et matadors, tout en espérant pouvoir compter, en dehors de la seule reconnaissance et le moment venu, sur les appuis de la Unión — à peu près aussi forts que sont faibles la plupart des bêtes arborant le U.

Oui, par les temps qui courent, entendre rimer casta Navarra avec corrida n'est pas pour nous déplaire — pas vrai les gars ?

1 Le W couronné de Viento Verde, cela ne vous rappelle rien ? Abattage décidé par les services vétérinaires français puisque le bétail paissait dans l'Indre (36).
2 Il a notamment participé à l'ouvrage Cuatro siglos de casta Navarra.

Image Toupillon navarrais chez Miguel Reta © Laurent Larrieu

Toiros (II)


15 janvier 2011

Toiros


António José da Veiga Teixeira, âpres, armés comme des talibans et déjà le Fundi (15 juillet 1990).
Conde de Murça, encastés, mobiles, et Fernando Cámara pléthorique. Peut-être la course la plus complète combattue à Céret (12 juillet 1992).
Herederos de Doña Maria do Carmo Palha, novillos impressionnants d’abord, toracos improbables ensuite pour l’inoubliable alternative de Rafa González (13 juillet 1996). Et bien sûr, la personnalité hors du commun du ganadero.
Pour la Saint-Ferréol les Ortigão Costa avaient déçu (22 septembre 1996), mais moins que Manzanares père au même moment à Nîmes.
Palha, sans grande histoire (16 juillet 2000).
Coimbra pour une cavalerie mise en orbite. Jubilatoire (10 juillet 2010).
A Céret, sans doute plus qu’ailleurs, les toiros portugais...

Sur la photographie, les Conde de Murça attendent Fernando Cámara.

14 janvier 2011

Es que hoy torea un Francisco


Madrid 1993. Calle de Echegaray.
Chaqueta, corbata.
— 
¡Jorge, qué majo eres!
— ¡Hombre! Es que hoy torea un Francisco...

12 janvier 2011

Valdemorillo


Valdemorillo il y a longtemps. Nous y avions vu un novillero nommé Padilla et nous lui avions trouvé une petite ressemblance physique avec Antonio Ordóñez. C’était tout et ça ne s’est pas confirmé. Pour son toreo, ni bien ni mal. Nous avions aussi croisé Francisco Ruiz Miguel et Joaquín Vidal, sur les gradins, qui prenait des notes. Francisco Palha, l’éleveur portugais, applaudissait de bonne humeur une corrida lusitanienne. Sur la photo c’est Paco Alcalde, et au moment où j’écris je suis incapable de dire s’il était là en qualité de matador ou de banderillero. Mais je crois bien que c’était comme matador. A peu près à la même époque où il tua les Curé de Valverde à Alès. Ce devait être 1993 ou 1994. Je crois que je vais créer une rubrique « vieilles photos ». Je dois avouer ne plus me rappeler des élevages, ni du reste. Et je n'ai jamais pris de notes.


11 janvier 2011

Ce labyrinthe est un théâtre


À boire, à voir et à manger ! Par terre. On y mangerait. Dans ces mangeoires et ces abreuvoirs. On passerait des étés entiers collés à la fraîcheur des murs. C'est un théâtre, à l'espagnole, avec de grands fils comme pour les marionnettes, propre et beau comme un laboratoire ou un appartement témoin. Et les toros y boivent et mangent tout leur soûl et font des voltes-faces parfois. Le couloir est large et les égards dus à leur rang. On se plaît à deviner qu'ici, un beau negro zaíno au port de tête royal, esquisse un demi-tour au claquement de la porte qu'actionne cette poignée. On imagine tressaillir yeux et oreilles, la queue et le porte-manteau. Ordre et beauté sans nul doute, luxe indéniable, calme précaire. Volupté recalée. Un mensonge merveilleux pour qui se lasse d'arpenter le campo depuis sa tendre enfance : des couloirs et des refuges, des ors charpentiers, des velours de chaux et des lambris en forme de carreaux. Un théâtre avec tenailles et poulies, chiqueros et oubliettes. Un théâtre, d'ombres et de résonances, à la Piranèse. Une prison imaginaire profondément tangible, un paradoxal labyrinthe en ligne droite où tout vous pousse vers la sortie. Et des recoins, inaccessibles aux poignards avisés où se cachent des employés en costume, architectes et tacticiens, manipulateurs avisés. Orfèvres de robustes fluides à cornes et poils. Tressaillants. Aiguilleurs de paires d'aiguilles. Des complots de serruriers s'ourdissent en sourdine et grincements. Des chefs de gare de triage rugissent : "Départ immédiat pour le soleil de fin d'après-midi !" Là-bas : froid et électrique. Au-dessus de la porte. Soleil à l'Occident, couchant. Dernier leurre, éblouissant, encore cru, presque déjà saignant. Occident morbide. Ce labyrinthe est un théâtre, ce théâtre une farce et cette farce une métaphore de bas-étage. Le Negro Zaíno qui, dans le couloir se tourne vers son Orient, ne pourra qu'y contempler des souvenirs.

>>> Les Prisons imaginaires, ou Carceri, de Piranèse sont à redécouvrir par là.

Photographie © Joséphine Douet pour Campos y Ruedos

Peña Cúchares


La décennie 1980. Une presque trentaine d’années. Un âge d’homme. L’Adour coulait déjà à Bayonne, les vaches landaises en ce temps-là avaient la permission d’entrer dans les bars pendant les Fêtes d’août, la Nive sentait le blanc pendant cinq jours et même un peu après. Lachepaillet, dans les années 1980, c’était Charles Forgues et c’était Manolo Chopera. Il y avait de tout, comme ailleurs. Bayonne n’était pas une arène de féria, déjà, et la plage n’était jamais loin, elle ne l’est toujours pas. Lachepaillet made in eighties, c’était aussi et surtout Fraile. Juan Luis Fraile y Martín, les Graciliano, les Santa Coloma méchants et noirs et armés pire qu’à Bilbao (où ils sortaient aussi). Chaque corrida l’un d’eux se brisait une corne. Elles avaient l’air tellement fines leurs cornes. Tellement blanches à la base et tellement noires au bout. Ils faisaient peur. Une année (1988 peut-être), le cinquième (il me semble) est entré en piste au pas, sans remuer ne serait-ce que le bout d’un poil de la queue. Il a marché lentement, très lentement et s’est installé directement au centre. En plein centre. Là, il a chuchoté d’une voix rauque et assurée : "Venez me chercher maintenant ! Venez combattre." Et c’était pour Milian. Milian, une autre fois (ou était-ce la même ?), au sujet duquel 10 000 paires d’yeux se demandaient comment il allait réussir à estoquer le monstre tant l’armure était large. En plongeant sur le frontal ma bonne dame, les choses simples en somme ! Les Fraile donc, les Miura parfois, l’Adour et la Nive qui sentait le blanc. Tout n’était pas parfait à Bayonne dans les années 1980 mais quand des courses étaient vendues comme "toristas" (avec toutes les pincettes que doit nous imposer ce mot), elles l’étaient. Aujourd’hui, les Ana Romero et les toros de Ricardo Gallardo occupent l’office et il n’est plus de bon ton d’oser manifester son courroux sur les gradins de Lachepaillet. "L’Aficionadus Œcuménicus"1 est en marche et le torisme regarde passer les bateaux du côté de l’embouchure de l’Adour. Ce qui est certain pourtant c’est qu’il reste des amoureux de toro-toro et de lidia à Bayonne, nous les avons retrouvés après des mois de recherches éperdues dans le dédale charmant des rues du Petit et du Grand Bayonne.

Ils sont six ! En fait ils sont neuf car trois sont "d’honneur" ce qui ne sous-entend nullement, au contraire, que les six autres n’en aient point... d’honneur. Donc, en tout, ils sont même plus que les membres de Campos y Ruedos.
Ils sont donc six ou neuf et ont même constitué une association (Loi 1901 et tout le tralala) qui porte le doux nom de Peña Cúchares. Quand on leur demande d’en dire plus, ils font les modestes et martèlent que leur seule richesse est... leur banderole créée en 2003 (pour l’anniversaire de la première corrida espagnole donnée en France à Bayonne en 1853) et qui aujourd’hui "n'a plus sa place à Lachepaillet". Ah tiens ?
Sans rigoler, ils sont six ou neuf et n’ont même pas de local pour s’abonner à Digital plous plous et vendre la bouteille de champagne en août (euh non pardon en juillet maintenant) pendant les fêtes. Oh les ringards ! Tu m’étonnes qu’on ne les apprécie que peu à Bayonne. Pas de local, une pauvre banderole rangée maintenant au fond d’un garage et juste une association pour se donner le droit de l’ouvrir face aux choix de la CTEM bayonnaise.
Rien que l’esprit de résistance ! Rien que rien ! Rien que l’acte gratuit ! Rien que des romantiques ! Ils lisent sûrement Stendhal, page 53, Le Rouge et le noir... prends-lui la main !
Sinon, leur association recèle un autre objectif qui ne laisse pas d’étonner un aficionado a los toros. Ainsi, elle leur permet, paraît-il, "d’organiser facilement nos déplacements en terre catalane". C’est vrai à la fin : qu’est-ce qui peut bien intéresser une peña de toros en Catalogne ?
La Peña Cúchares n’a qu’une banderole pour richesse matérielle, elle a la passion pour combler le reste. Elle a aussi un blog maintenant pour "remplacer les courriers régulièrement envoyés à la mairie et aux clubs taurins représentés à la CTEM". J’adoooooooore. 
Mais qu'allez-vous donc faire en Catalogne ?

1 A lire ce mois-ci l'article de Benito del Moun, "A la recherche de l'auditoire perdu", Toromag, n° 26, janvier 2011.

>>> Le blog : Peña Cúchares.

Photographie Un Juan Luis Fraile à Bayonne en 1985 photographié par Bernard Hiribaren in Callejon, n° 6, édité par les auteurs : Jacques Cathalaa, Bernard Hiribaren et Claude Pelletier.

Poésie de l'incongru


Sept kilomètres de piste. Sept kilomètres les yeux rivés sur le Castanet pour ne pas manquer « la tournée à droite au coin de l’encina (il est gentil Castanet) penchée vers la gauche et au pied de laquelle un panneau rouillé indique une direction qu’il ne faut surtout pas suivre... » Sept kilomètres au pas sans jamais même oser penser à rebrousser chemin. Il avait plu les jours précédents. Sept kilomètres pour des Domecq. Deux heures trente de flaques et de boue pour contempler une vingtaine de tanks à l’air bourru, à la mine défiante. Enjoy it ! L’arbre avait poussé entre la maison et la placita de tienta. Un beau chêne vert (ben tiens) dans la force de l’âge, une centaine d’années au bas mot, une certaine inclinaison vers les cercados attenants, une encina quoi ! D’une branche plus forte que les autres s’écoulait en contraste de l’arrière-plan créé par les toros bourrus un mince trait sombre achevé par une boucle lourde de menaces. Le fil était noir et j’ai pensé, après deux heures trente de boue, après un océan de flaques, après avoir lacéré le Castanet qui le méritait bien, après ne pas avoir même oser penser faire demi-tour, j’ai pensé donc que ces toros bourrus avaient des tronches de bourreaux au pied d’une potence.
La tienta attendait impatiente. Un mozo de espada brossait capes et muletas sur un mur blanc de la finca. Derrière le mur, des chevaux partageaient une mare de poche avec une paire de cigognes et nous, enfin au campo, comme si les chevaux et les cigognes sortaient tout droit des poèmes homériques, nous, nous contemplions « l’extraordinaire » beauté de la scène, les oreilles rougies par le froid, les yeux piquants. D’autres chevaux patientaient dans les écuries, non loin de là. Ils étaient deux, chacun à une extrémité d’une pièce sans lumière, sans fard ni ornement. Ils baissaient la tête, la mare naine n’était pas pour eux, la tienta non plus. La noirceur du lieu, l’isolement, l'oubli avaient eu raison de leur vivacité et les oreilles restèrent en place à notre entrée, rien ne bougea, rien ne hennit, rien ne trépigna sauf le courant d’air qui agita une très vieille affiche de corrida collée plus haut sur le mur, ici dans l’écurie. En les contemplant comme on l’aurait fait d’un tableau de maître, dans le clair-obscur peint par la porte ouverte, je me suis dit que ça devait faire une éternité qu’un type, un jour, était venu coller une affiche de corrida au-dessus d’auges de canassons dépressifs.

Ici rien n’était comme ailleurs. Ici tout était incongru, même « oser simplement évoquer le nom de l’élevage c’était quasiment faire preuve de provocation, invoquer les démons et affirmer un mauvais goût et un manque de raffinement bien incompréhensibles pour la majorité ». Il restait les toros, il restait leur tête rectangle. Leur histoire survivait dans l’humble maison de campo où les années avaient oublié la sœur de Don Cesáreo Sánchez sur un fauteuil au milieu de la salle à manger. Le Tormes viendrait bientôt border ses nuits. Ici tout était incongru. La légende le disputait à la simplicité de la vie campera, les toros n’étaient que terreur et l’on nous avait offert des bonbons.
Il faisait nuit ou presque. Il fallait partir par le chemin de terre qui menait à la route. Il fallait longer ce mur blanc et gris duquel s’extrayaient malaisément de grosses pierres disposées comme on peut. Le mur arpentait le sol contorsionné de méandres incongrus. Un serpent n’aurait pas fait mieux. Avec le goût des bonbons dans la bouche, nous l’avons écouté nous expliquer que c’était les toros, ceux du Cura, les siens maintenant, qui gondolaient ce mur jour après jour, sans cesse, sans fin. Et eux, sans cesse, sans fin, ajoutaient des pierres pour que tienne le mur.
Le plus souvent ils ont un bruit bien à eux. Appeler les toros est une science, une musique unique, propre à chaque mayoral ou à chaque ganadero. Nous avions rendez-vous à 16 heures, heure portugaise. Nous étions là à 16 heures donc, il nous attendait et avait peu de temps devant lui. Nous voulions voir les toros sélectionnés pour Vic, il ne voulait nous montrer que les toros sélectionnés pour Vic. Il avait plu énormément ces derniers jours mais le soleil était réapparu la veille, pour nous c’était à croire.

Les toros attendaient, pataugeaient, se cherchaient un peu les noises dans un coin de l’immense cercado. João Folque ne doit pas être fort porté sur la création mélodique. Confortablement assis dans un imposant 4x4, il démontra tout de suite le désir de faire « poser » ses toros pour la photo. Mais les toros ne sont pas des membres de la famille un jour de noces. Les toros décampent au son du moteur. Les toros s’échappent pour patauger tranquille. Mais João Folque qui n’est donc pas porté sur la création mélodique a sa technique bien à lui pour faire poser les toros de Palha. Sans prévenir, il a baissé sa vitre fumée, il a regardé le n° 539 et la voiture s’est mise à hurler un refrain de musique caribéenne, un truc collé-serré plus prompt à enflammer les clubs de salsa de Lisboa qu’à faire poser un taureau de combat. Radio latina ! Le n° 539 s’est figé, de trois-quarts, comme le désirait João Folque. La voiture a rendu son silence au campo. Direction le 620...

Photographies L'encina de Sánchez de Ybargüen, les chevaux dépressifs de Sánchez-Arjona et un Palha danseur de salsa © Laurent Larrieu/Camposyruedos.com

Chenel


"Hay faenas que duran cuatro minutos y demasiadas que duran diez. Pero en ninguna faena grande hay más de veinte muletazos perfectos." Antonio Chenel 'Antoñete'

10 janvier 2011

Les arènes de Fréjus


Télégramme
La ville de Fréjus possède un amphithéâtre datant de la fin du Ier siècle et classé monument historique depuis 1940 STOP La dernière corrida a eu lieu en août 2006 et le maire a plusieurs fois laissé entendre qu'il y en aurait d'autres1 STOP Quatre ans plus tard j'ai de mes propres yeux vu que les lieux étaient investis par la grue d'un grand groupe du BTP et largement bétonnés STOP Un maire ne faisant jamais rien sans penser aux prochaines élections celui de la cité varoise se montre désormais « très réservé »2 quant à la tenue de corridas sur sa commune STOP Tout retourné le petit monde de la tauromachie ne sait plus à quel saint se vouer3 STOP Corridas ou pas d'aucuns qualifient à juste titre ce projet municipal financé à 50 % par l'État de « massacre patrimonial »4 STOP Si les fossoyeurs de la corrida se portent à merveille ceux du patrimoine s'en donnent à cœur joie STOP !

1 « Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. », dixit Henri Queuille (1884 – 1970).
2 La Provence, 27 novembre 2010.
3 FSTF, 8 décembre 2010. Soit dit en passant, je ne suis pas tout à fait certain que les courses données à Fréjus aient beaucoup servi la cause tauromachique — que Fréjus se console, elle peut partager la critique —, mais ceci est une autre histoire...
4 La Tribune de l'Art, 22 juin 2010.

Revue de presse
Dans La Tribune de l'Art par Didier Rykner :
Sur le site Internet de France 2 par Laurent Ribadeau Dumas :
Sur celui de la ville de Fréjus.

Image Août 2010 © Campos y Ruedos

Adolfo y Adolfo


Printemps 1996. « Los Alijares ». C’est notre première visite dans ce campo paradisiaque, que l’on devinait austère malgré tout, sans ostentation, profondément et authentiquement rural. Adolfo Martín et Adolfo Martín, père et fils. L’année d’avant, ceux qui allaient devenir « los Adolfos » s’étaient présentés à Céret, découverts par l’ADAC. 
Le 8 juillet 1995, toros d’Adolfo Martín pour Javier Vázquez, Pepín Liria et Gilles Raoux.
Cette même année, après le succès de 1994, l’ADAC avait répété une novillada des héritiers de Maria do Carmo Palha, les Veragua d’un certain Monsieur Fernando Palha.
1995, grande année pour Céret de Toros.
Avant la féria, chez les aficionados, l’ambiance était énorme. Et chose rare, nous ne fûmes pas déçus. Déjà il se disait que c’était à « Los Alijares » que se trouvaient les véritables victorinos et plus à « Las Tiesas ». On ne parlait pas encore des adolfos. Mais le prénom ne mit pas longtemps à se faire.
Adolfo, le père, décédera en 1998, la même année où son élevage sera présenté à Madrid, mobile, encasté, vif comme on les aime et laissant Óscar Higares sur le carreau.

09 janvier 2011

Don Cesáreo Sánchez


Le concierge des arènes de Peñaranda de Bracamonte avait été très clair. Le curé disait la messe en jouant aux cartes, et le curé disait aussi que celui qui n’aimait pas les femmes, les cigares et les toros, n’était pas né espagnol .
Le concierge avait dit ça d’un air entendu et amusé. On ne saura jamais s’il disait la vérité. Enfin, sauf pour les toros évidemment, et les cigares.
Ce jour-là, à Valverde de Gonzaliáñez, nous lui en avions amené une boîte entière, des havanes, des très bons. Pour le reste, et à l’heure qu’il est, Don Cesáreo Sánchez, curé de Valverde, s’en sera peut-être expliqué avec son supérieur. Il nous a quittés, en 1994, quelques mois seulement après cette photographie.
A l’époque, oser simplement évoquer le nom de l’élevage c’était quasiment faire preuve de provocation, invoquer les démons et affirmer un mauvais goût et un manque de raffinement bien incompréhensibles pour la majorité. Le curé sentait le souffre, et il est amusant aujourd’hui de se souvenir des airs dégoûtés et offusqués dans lesquels se drapaient les bien-pensants d'alors lorsque vous aviez l'audace de leur avouer votre passion pour la puissance de ces aurochs, parfois mansos, mais généralement très encastés.
Sur la photographie le curé est à gauche. A droite c’est Jean-Pierre Ginane, une des têtes positivement pensantes de l’organisation alésienne, un de ceux qui fit venir les condesos chez nous, il y a maintenant bien longtemps.

Vous pouvez cliquer sur la photographie pour la voir en plus grande taille...

05 janvier 2011

"De l'ombre à la lumière"


Diego Urdiales ne porte pas de costards Armani et parle très mal des sardines savantes de Guadalix. Ses redondos inversés ne sont pas des plus suaves et il coupe rarement les queues des petits toros mignons dont les couilles passent à plus 170 km/h devant les radars de Benesse-Maremne, mais ses lidias sentent la sueur des Braves, et c'est pour ça qu'on l'aime bien, Diego Urdiales. Pour évoquer cette tauromachie de durs à cuire, d'après-midis poussiéreux, la Peña Alegria, de Dax, a invité le torero d'Arnedo à évoquer ce parcours qui l'a fait Torero à travers ses peleas, ses peurs et ses succès toujours plus retentissants, lors d'une conférence aux petits oignons dont ladite peña a, seule, le secret, vendredi 14 janvier, à 20h, dans la salle 1 des Halles de Dax — entrée libre et gratuite.
Et parce que ça pourrait changer du verbe onctueux et fleuri dont on glorifie la corrida moderne, et qu'on pourrait y évoquer le souvenir de quelques museaux baveux aux cornes effilées sans fundas, n'y allez surtout pas, vous pourriez y prendre goût !!!

04 janvier 2011

Pinto Barreiro's blues


Il aurait suffit de se garer sur le bord de la route, certainement mal. Il aurait suffit une fois garé de sortir l’appareil photo, il aurait suffit alors de cadrer, il aurait suffit aussi de faire les bons réglages, il aurait suffit enfin de déclencher. Il aurait fallu faire attention en redémarrant sur cette route droite et étroite. Il aurait fallu rouler quelques kilomètres de plus vers le pont de fer de Vila Franca de Xira. Il aurait fallu poser les bagages à l’hôtel derrière la voie ferrée qui conduit à Lisbonne en narguant le Tage. Il aurait fallu, à la fin, se poser en perdant ses yeux dans le vide de la Leziria. Là, il aurait été permis de souffler et de savourer toute la dérisoire satisfaction de la tenir enfin cette photo qui nous tracassait depuis trois ans.
Après le pont de fer de Vila Franca de Xira, quand le Tage n’échappe plus à son immuable destin, la route ne bifurque qu’à peine et fend le plat de la terre d’un long convoi d’automobiles pressées de ne plus être là. Il n’y a rien à voir que l’horizontalité sans faille d’un paysage jaune en position couchée, au repos, fatigué. Quelques kilomètres après le pont de fer de Vila Franca de Xira, sur la gauche, avec Porto Alto pour bout du tunnel, il y a des chiens marron, zébrés, bâtards, qui tournent en rond dans la terre gorgée d’eau. Ils sont les gardiens d’un lieu sans souffle et sur lequel le délabrement a définitivement planté son sceptre. Ils ne veillent que sur un taudis de bois et de ferraille. Les restes de ce qui fut peut-être basse-cour mais que le temps a rendu rien. Les chiens inquiétants tournent dans la boue, les gouttes de pluie tailladent, déchaînées, les âmes mortes qui errent dans cet effondrement. Sur un bout de mur qui persiste à déjouer l’évidence du relief, comme si le délabrement avait mal fait son œuvre, comme s’il avait été pris de pitié, il y a, intact, lisible, noir sur blanc, le dessin d’un fer ; le signe qu’ici, autrefois, avant que l’empire implacable du délabrement ne l’emporte, des toros de lidia marqués d’un B dans une sorte de fer à cheval s’offraient aux pluies, à la boue et au plat du pays. Ici, c’était chez Pinto Barreiros1.
Cela faisait trois ans que je l’imaginais la photo. Il y aurait eu ce premier plan dépressif placé à gauche comme une cicatrice sur un visage, ce premier plan qui aurait forcé à regarder vers ce fond couché de fatigue et repus de plat. Il y aurait eu la pluie, les nuages énormes, les gris et les noirs parce que ça ne collait pas sous un soleil envahissant. Il y aurait eu les chiens et au-dessus de leur ronde, il y aurait eu le fer lavé par le ciel. Il y aurait eu cette image de l’effondrement et du seul rien qui resterait entre les pattes sales de cerbères zébrés.
A l’heure où j’écris ces lignes, le soleil doit à nouveau s’étirer sur le vide de la Leziria, les voitures doivent filer vers Porto Alto en prenant le pont de fer de Vila Franca de Xira ; maintenant l’orage est passé. Je n’ai jamais pris cette photographie.

1 José Lacerda Pinto Barreiros entama sa carrière de ganadero de toros bravos en 1910 avec du bétail d’origine portugaise croisé de bravos espagnols. A priori, ce mélange ne fut pas de son goût et il décida en 1925 de changer radicalement de cap et d’entrer dans la cour des grands, c’est-à-dire à l’UCTL. A cette fin, il acheta l’élevage espagnol de la veuve d’Antonio Guerra. Cet élevage avait été fondé par un certain José Linares en 1837 avant que d’achever son histoire entre les mains de cet Antonio Guerra (de sa veuve en vérité), frère du grand maestro Guerrita. En 1925 donc, José Lacerda Pinto Barreiros entra à la Unión et s’empressa d’éliminer le bétail acquis (ainsi que son ancien élevage) pour le remplacer, modernisme oblige, par un mélange de ce que la rame Vistahermosa proposait de meilleur à l’époque :
- 25 vaches de Gamero Cívico (il s’agissait d’une des parts de la division de la ganadería de Fernando Parladé) ;
- 50 vaches de Félix Suárez d’origine Santa Coloma (dans une ligne certainement plus ibarreña que lesaqueña) ;
- 2 sementales de chaque ligne.
Pour parachever l’œuvre, Pinto Barreiros s’en fut acheter un semental chez le Conde de la Corte, 'Treinta y cinco', puis plus tard un autre chez Domingo Ortega (Parladé).
A lire les férus de généalogie taurine, il semblerait que les sementales de Gamero Cívico et celui du Conde de la Corte lièrent beaucoup mieux que ceux de Félix Suárez.
De cet élevage nouveau, qui se présenta directement à Madrid le 29 mars 1931, naquirent la grande majorité des élevages portugais d’importance au XXè siècle (ainsi que celui des Yonnet chez nous).

En 2003, la famille Pinto Barreiros se contraint à vendre le trésor familial qui se trouvait au bord d’une mort annoncée. C’est la société São Trocato (Joaquim Alves Lopes de Andrade et Caetano Oliveira Soares) qui devint alors propriétaire de ce pan de l’histoire de l’élevage des taureaux de combat au Portugal. En 2007, Joaquim Alves racheta les parts de Caetano Oliveira et demeura ainsi le seul capitaine du navire Pinto Barreiros. Selon l’ouvrage Las Claves del toro, avant la vente de 2003, la famille Pinto Barreiros aurait introduit dans la ganadería des reproducteurs de João Moura d’origine Marquis de Domecq au cours des années 1990. Cette insertion de sang Domecq pourrait expliquer certains physiques constatés chez les actuels Pinto Barreiros qui présentent une grande variété de pelages (du negro au castaño en passant par le colorado) tout en conservant pour certains les caractéristiques classiques des Pinto Barreiros, à savoir une carcasse réduite, basse mais musculeuse. Chez certains exemplaires enfin, les réminiscences Gamero Cívico sont flagrantes et évoquèrent à votre serviteur le souvenir d’une visite matinale et dominicale chez feu Antonio Peláez Lamamié de Clairac.

>>> Retrouvez une galerie consacrée à la ganadería de Pinto Barreiros sur le site www.camposyruedos.com, rubrique CAMPOS.

A lire (entre autres) :
- Pierre Dupuy, "Conchita Cintrón, Yonnet et Pinto Barreiros", in Toros, n° 1848, mars 2009.
- Antonio Martín Maqueda, Ganaderías portuguesas, Pandora, 1957.
- Areva, Orígenes e historial de ganaderías bravas, Madrid, années 1950.
- Joaquín López del Ramo, Las Claves del toro, Espasa-Calpe, 2002.

Photographies Le pont de fer de Vila Franca de Xira et un exemplaire de Pinto Barreiros en 2010 © Laurent Larrieu /Camposyruedos.com

Vic 2011, les élevages


Le Club taurin vicois a arrêté sa programmation pour 2011.

Feria del Toro les 11, 12 et 13 juin :
4 corridas / Dolores Aguirre – Palha – Escolar Gil – Alcurrucén.
1 corrida concours / Partido de Resina – Cuadri – Victorino Martín – Fuente Ymbro – Coimbra – Flor de Jara.

Vendredi 5 août : corrida concours de ganaderías françaises.

Les carteles complets seront présentés le 19 mars.

03 janvier 2011

Orthez, juillet 1991


La photo n’est pas bonne. Elle est floue. La mise au point est faite trop en arrière. Elle est le témoignage et le souvenir d’une cogida terrible, heureusement sans conséquences et toujours présente dans ma rétine.
L'ombre sur le sable n'est pas sans rappeler la statue du Yiyo devant Las Ventas...
Nous avions fait le déplacement à Orthez pour y voir le Fundi affronter une corrida d’Hubert Yonnet. C’était en juillet 1991. Le Fundi était en train d’exploser et nous étions disposés à faire des kilomètres pour le voir.
Fundi blessé, c’est José Antonio Campuzano qui prit la relève. Le troisième était le Soro, qui est sorti en triomphe, ne me demandez pas pourquoi.
La corrida est sortie âpre et Milian s’est fait attraper, salement attraper. Il a littéralement traversé la piste sur les cornes du Camarguais. Un, deux, trois, je ne sais plus combien de coups de têtes avant de lâcher sa proie, secouée comme un vulgaire hochet. Des secondes interminables. Un miracle. Je le revois ensuite prostré au fin fond du callejón, seul, abattu, sa cuadrilla accoudée à la barrière comme si de rien n’était. De ces instants il me reste ce cliché, un souvenir.

02 janvier 2011

Histoire d'eau


Le toro n'apprécie l'eau que modérément — on veillera tout de même à ce qu'il en ait toujours à sa disposition... Un toro les sabots au sec vaut mieux qu'un les ayant trop longtemps dans l'eau stagnante, car celle-ci, non contente d'être un formidable vecteur de maladies diverses, pourrit tout. Vétérinaires et éleveurs lui reprochant aussi d'affaiblir les pauvres bêtes qui n'ont pu faire autrement que croupir dedans.
Le canard, lui, raffole de l'eau mais ne supporte guère que les lourds et placides bovins se voient contraints de partager sa mare. Quand la coupe est pleine, le palmipède le plus lettré de la bande n'hésite pas un instant : il dégaine sa plume et canarde, faisant savoir à la France entière combien l'élément liquide peut être néfaste aux bioù et braves de Camargue — chacun chez soi et les vaches seront bien gardées...

« Les taureaux de Camargue prennent l'eau
Jusqu'ici, le taureau de Crau menait une vie idéale. Dans ce coin de Camargue, il avait de l'espace en veux-tu en voilà pour gambader et une bonne herbe grasse à brouter. Et du foin uniquement l'hiver. L'endroit était tellement agréable que les taureaux s'y étaient adaptés sans problème.
Avant d'aller combattre dans l'arène, ils menaient là une vie de prince. "Désormais, à cause du port de Marseille qui bloque l'écoulement des eaux, mes bêtes vivent les pieds dans la boue", dénonce l'éleveur camarguais Pierre Gallon. Le fier animal passe en effet son temps les pattes dans une terre détrempée, à mâchouiller de l'herbe pourrie. "Au lieu de quinze jours par an, nous sommes inondés les trois quarts de l'année !" L'eau stagnante favorise les parasites, détruit les végétaux et fragilise les bêtes. Les toros espagnols sont particulièrement affectés, mais aussi les autochtones, qui, contrairement aux idées reçues, ne passent pas leur vie dans les marécages, à manger des roseaux : "Ça leur pourrit l'estomac", dixit Pierre Gallon.
Sur un troupeau de 250 bêtes, l'éleveur déplore la perte de 25 d'entre elles en un an, sans compter les bêtes malades. Pour lui, si les fortes pluies sont en cause, c'est surtout le port de Marseille qui est responsable de cette Berezina. Ce dernier est en effet propriétaire du barrage de Galéjeon, en aval de la plaine de la Crau. A l'origine, cet ouvrage est censé empêcher la salinisation de l'eau douce par la Méditerranée en bloquant la remontée du sel. Mais il sert aussi pour assécher les terres en amont. Le trop-plein d'eau se déverse alors dans un étang, maintenu à un niveau suffisamment bas histoire de pouvoir faire la manœuvre. Avec ce système, tout le monde était content : les agriculteurs n'étaient pas inondés, et le port de Marseille avait à sa disposition un bassin d'eau douce, une ressource fort appréciée par les industries. Or celles-ci sont devenues plus nombreuses. Et plus gourmandes.
"Face à la demande croissante des industriels en eau douce, le port n'a eu de cesse d'augmenter le niveau de l'étang, au-delà de la limite. Ce qui fait qu'en cas d'inondation on ne peut plus ouvrir les vannes sous peine de le faire déborder", déplore Jean-Claude Tarazzi, lequel, avec d'autres éleveurs, a porté plainte au tribunal administratif, pour absence d'arrêté préfectoral autorisant une telle manœuvre.
Si le port de Marseille reste muet sur la question, à la préfecture on se montre bien embêté : "Techniquement, le port fait ce qu'il veut, mais, étant donné les implications environnementales, un arrêté est en cours d'écriture, impliquant la création d'un conseil consultatif", avoue Pascal Verdon, de la Direction départementale du territoire et de la mer (DDTM). Espérons que les taureaux pourront y participer. Sinon, ils peuvent toujours immigrer en Espagne ! »
Professeur Canardeau, Le Canard enchaîné n° 4905 du mercredi 29 décembre 2010.

NDLR Par « port de Marseille » entendre Grand port maritime de Marseille (GPMM), anciennement Port autonome de Marseille, dont l'emprise va du Vieux-Port de Marseille à Port-Saint-Louis-du-Rhône Si l'élevage auquel il est fait allusion est bien celui de Gallon, alors les éleveurs — fils d'Aimé Gallon — se prénomment Michel et Jean-Pierre (et non Pierre). Pan sur le bec ?

Images Toro de Prieto de la Cal les pieds dans l'eau au campo près de Huelva © Laurent Larrieu Toro (bleu, blanc, rouge) de Gallon les pieds au sec dans le ruedo arlésien © Luigi Ronda

01 janvier 2011

Photographie sans paroles (LVIII)


manzanares

« Bonne année mon cul »


« Il était temps que janvier fît place à février. Janvier est de très loin le plus saumâtre, le plus grumeleux, le moins pétillant de l'année. Les plus sous-doués d'entre vous auront remarqué que janvier débute le premier. Je veux dire que ce n'est pas moi qui ai commencé. Et qu'est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d'imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l'inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père-Lachaise... Dieu Merci, cet hiver, afin de m'épargner au maximum les assauts grotesques de ces enthousiasmes hypocrites, j'ai modifié légèrement le message de mon répondeur téléphonique. Au lieu de « Bonjour à tous », j'ai mis « Bonne année mon cul ». C'est net, c'est sobre, et ça vole suffisamment bas pour que les grossiers trouvent ça vulgaire. Plus encore que les quarante-cinq précédents mois de janvier que j'ai eu le malheur de traverser par la faute de ma mère, celui-ci est à marquer d'une pierre noire. Je n'en retiens pour ma part que les glauques et mornes soubresauts de l'actualité dont il fut parsemé. C'est un avocat très mûr qui tombe, sa veuve qui descend de son petit cheval pour monter sur ses grands chevaux. La gauche est dans un cul-de-sac. Mme Villemin est dans l'impasse, tandis que, de bitume en bitume, les graphologues de l'affaire qui ne dessoûlent plus continuent à jouer à Pince-mi et Grégory sont dans un bateau. Côté bouillon de culture, Francis Huster attrape le Cid avec Jean Marais. Au Progrès de Lyon, le spécialiste des chiens écrasés et le responsable des chats noyés, apprenant qu'Hersant rachète le journal, se dominent pour ne pas faire grève. Le 15, premier coup dur, Balavoine est mort. Le 16, deuxième coup dur, Chantal Goya est toujours vivante. L'Espagne — fallait-il qu'elle fût myope — reconnaît Israël. Le 19, on croit apercevoir mère Teresa chez Régine : c'était Bardot sous sa mantille en peau de phoque... Le 23, il fait 9° à Massy-Palaiseau. On n'avait pas vu ça, un 23 janvier, depuis 1936. Et je pose la question : qu'est-ce que ça peut foutre ? Le 26, sur TF1, le roi des Enfoirés dégouline de charité chrétienne dans une entreprise de restauration cardiaque pour nouveaux pauvres : heureusement, j'ai mon Alka-Seltzer. Le 27, l'un des trois légionnaires assassins du Paris-Vintimille essaie timidement de se suicider dans sa cellule. Ses jours ne sont pas en danger. Je n'en dirais pas autant de ses nuits. Le 29, feu d'artifice tragique à Cap-Kennedy. Bilan : 380 tonnes d'hydrogène et d'oxygène liquides bêtement gachées. Et le soir du 31, comme tous les soirs, Joëlle Kauffmann embrasse ses deux garçons. Et elle entre dans sa chambre. Elle est toute seule. Elle ne dort pas très bien. Enfin voici février. Sec comme un coup de trique et glacé comme un marron. Avec son mardi gras qui nous court sur la crêpe. C'est le mois de saint Blaise, qui rit dans son ascèse, et de sainte Véronique, qui pleure dans les tuniques. C'est aussi le temps du carême, où les maigres chrétiens d'Ethiopie peuvent enfin jeûner la tête haute pour la seule gloire de Dieu. Les statistiques sont irréfutables : c'est en février que les hommes s'entre-tuent le moins dans le monde ; moins de tueries guerrières, moins de rixes crapuleuses, moins d'agressions nocturnes dans les rues sombres du XVIII°, où l'insécurité est telle habituellement que les Arabes n'osent même plus sortir le soir. Jusqu'au nombre des cambriolages qui diminue de 6 % en février. Et tout ça, pourquoi ? Après les enquêtes scientifiques les plus poussées, les sociologues sont parvenus à cette incroyable conclusion : si les hommes font moins de conneries en février, c'est parce qu'ils n'ont que 28 jours. Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver. »
Pierre Desproges, février 1986.

Dessin © Jérôme 'El Batacazo' Pradet