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04 juin 2013

Le pays où l’on torée les poules



— C’est où ?
— Chez Frías.
— Ça existe ça, Frías ?
— Oui, encore. Mais c’est pas en forme, faut avouer. C’est vers Ciudad Real, dans la province… C’est la Mancha.
— T’as pensé au Quichotte en faisant la photo ?
— Non, pourquoi ?
— Inculte…
— Je t’emmerde ! J’ai pensé qu’il fallait que je déclenche vite avant que la vache de droite ne disparaisse du champ. Sans la vache, la photo perdait son équilibre.
— T’as pas tort. Le mec devant il regarde quoi ? Il a deux types qui toréent en même temps et il regarde à côté.
— Je sais pas, mais il y avait des poules. Je serais pas étonné qu’un autre type ait eu l’idée de toréer les poules.
— Tu vois que t’y pensais au Quichotte !…

>>> Retrouvez, sous la rubrique « Campos » du site, une galerie consacrée à la ganadería Hros. de Eugenio Frías.

Photographie Tienta a plaza partida chez Frías © Florent Lucas/Campos y Ruedos

05 mai 2012

Rêve de gosse


On a tous besoin de rêves. Certains les vivent par procuration quand d'autres les réalisent. Je fais partie de la première catégorie, par manque d'ambition ou de cojones, comme on dit par chez moi. En ce mardi 1er mai j'assiste à un festival d'aficionados prácticos. Ceux-là réalisent leur rêve : habillés de corto et dans une petite arène pleine, ils vont combattre pour la première fois un eral. « El Blanco » et trois compagnons sont au cartel

Quant à moi, je continue de « péguer » des muletazos aux chariots des supermarchés poussés par les petites vieilles ; je fais le desplante un genou à terre devant ma fille de quatre ans qui joue au toro et, pendant mon sommeil, je sens le souffle d'un Cuadri dans mes mollets lors de quiebros dans les rues de La Vilavella. La misère…

Finalement, on ne peut pas vivre de rêves. On ne vit que de frustrations. Pepe, qui nous a accompagnés dans le Sud lors d'un entraînement d'« El Blanco », est présent au festival. Lui aussi torée pour le plaisir. Je lui confie mon petit rêve : il faut qu'un jour je réalise un écart ou un recorte. À la fin du festival, un recortador s'entraîne avec un eral. Pepe me tape dans le dos et me fait un clin d'œil ; je fais celui qui n'a rien compris — ça doit être la trouille. 

Durant le repas de la peña, Pepe revient à la charge. Il m'annonce qu'au cours de l'après-midi quelques becerros seront lâchés pour le public. Il insiste, c'est mon opportunité. On verra, j'ai pas mis les baskets — la trouille, encore et toujours. 

L'après-midi défile et, alors que nous sommes sur le point de partir, Pepe me rattrape une nouvelle fois pour m'accompagner manu militari aux petites arènes. Dans celles-ci, un becerro affolé caracole, poursuivi par une meute de gamins en habits de communiants. On regarde pour le plaisir et l'on attend la sortie du prochain becerro. Pepe est formel : le prochain est pour moi. Je soupire, soulagé de voir qu'avec une telle bravoure j'ai toutes les excuses du monde pour ne pas réaliser de quiebro à ce pauvre animal. Je m'appuie à la talanquère et ferme les yeux. Quand je les rouvre, le toro vient d'entrer dans l'arène. Je suis prêt à crier au scandale, l'éleveur ayant atrocement « aféité » la bête : il ne reste aucune trace de ses cornes ! Dans une tentative de fuite, l'animal se heurte à la talanquère. Le choc réveille la bravoure qui l'habite et l'attaque fait place à la fuite. Le ruedo se vide des communiants. J'entends Pepe à l'autre bout de l'arène me crier que c'est maintenant ma chance. « El Blanco », qui est à mes côtés, me prend par la main et me mène au milieu de la piste pour un écart al alimón. L'animal est face au burladero. On s'approche, on appelle de la voix, du pied, de la main. La bête féroce s'élance au galop ; nous nous séparons et évitons la charge du monstre qui passe entre nous deux. « El Banco » prend ses jambes à son cou me laissant seul en piste. L'animal est retourné aux planches. Je m'avance doucement jusqu'à ce qu'il me voie ; je l'appelle, tente de le provoquer. Rien. Un pas de plus, encore un autre. Les pieds joints, je le provoque une nouvelle fois. La bravoure explose et la bête jaillit de toutes ses forces. Je marque un pas sur ma gauche, je vois que le bicho rentre dans ma feinte, je ramène ma jambe à sa position initiale et l'animal me frôle. Ça y est ! je l'ai fait. À ce moment, j'entends une voix forte depuis les gradins : « Dehors ! c'est pour les enfants. Laissez le becerro aux enfants. Dehors ! »

Je fais mine de ne rien entendre. Je gonfle le torse, je relève légèrement le menton et plisse un peu les yeux. Je marche tranquillement vers le burladero — l'attitude, très importante l'attitude. Il faut que je paraisse torero ! Une fois dans le callejón, je me retourne et vois qu'un communiant de neuf ans environ pète aussi son quiebro à ce minuscule becerro. Ça calme mais je m'en fous ; je me sens torero.

Demain, les chariots des supermarchés n'auront qu'à bien se tenir parce que je vais leur péter des naturelles interminables à m'en casser les hanches. Les petites vieilles sortiront leur mouchoir blanc, c'est sûr !

05 juin 2011

Mariano Cifuentes


D’après ce qu'il se dit, según me han dicho,  Mariano Cifuentes serait un type curieux. Avant de le rencontrer, on m’avait raconté sur lui des choses étonnantes.
D’après ce qu'il se dit, según me han dicho, Mariano accueille ses visiteurs au son de paso doble nasillards émis par le lecteur de cassettes de son 4x4. D'après ce qu'il se dit, Mariano tiente ses vaches au son de paso doble aux sonorités approximatives tout droit sortis d’une radio antédiluvienne.
A "Encina Hermosa", même la visite du campo se ferait au son de paso doble, toujours según me han dicho.

Annoncé comme ça, sans préavis ni préambule, c’est effectivement très troublant, désagréablement troublant même. On ne peut pas dire que ça mette particulièrement l’eau à la bouche. Mais il faut toujours se méfier de « según me han dicho ».

Maintenant, admettons. Supposons que le paso doble soit le côté obscur de Mariano Cifuentes. A ce côté obscur doit bien correspondre un côté lumineux. Alors disons que le côté lumineux de Mariano Cifuentes ce sera Internet, son blog Los coquillas de Cifuentes et sa page Facebook.
Ce qui ne fait aucun doute, c’est que Mariano Cifuentes est l’éleveur espagnol le plus présent et le plus actif sur le Net.

Des paso doble à toutes les sauces, un blog, une activité Facebook intense. A priori, tout ceci peut ne pas paraître aussi lumineux que cela.
Et pourtant,  grâce à ce blog, Mariano Cifuentes est apparu au grand jour, de manière totalement virtuelle, mais de façon bien plus forte qu’il n’aurait jamais pu le faire sans l’aide des nouvelles technologies.
Tout a commencé avec le "sauvetage" des Coquilla de Sánchez-Fabrés. 

Mariano Cifuentes s’est alors étonné de l’émotion suscitée chez certains aficionados par la possible disparition de cet élevage dépositaire du même sang que le sien. C’est cet événement qui a décidé Mariano à se lancer dans l’aventure Internet pour y créer son blog, et mettre en lumière et faire connaître un patrimoine génétique qui, lui, n’a rien de virtuel.

Et ça a marché. A ce jour, il n’existe pas un aficionado connecté ignorant l’existence du blog des Coquilla de Cifuentes.
Ça a tellement bien marché que les membres de la très réputée association La Cabaña Brava de Zaragoza s’y sont rendus et que, en septembre prochain, une novillada sans picadors de pur encaste Coquilla quittera les pâturages de "Encina Hermosa" pour aller se faire passer au fil de l’épée sur les bords de l’Ebre.

Ce sont donc bien Internet, les blogs et les aficionados qui sont en train de donner une seconde vie aux Coquilla de Cifuentes.

Car le côté le plus étonnant de cette histoire, c’est que Mariano possède pas moins de trois cents vaches de pure origine Coquilla sur les sept cents que compte le campo bravo espagnol. Autant dire que Mariano possède quasiment la moitié de ce qu’il reste encore de cet encaste. Et trois cents vaches, ce n’est pas rien. C’est un véritable trésor qui se trouve à "Encina Hermosa", paradis perdu, somptueux, sorti de l’anonymat par un blog. Reste maintenant pour Mariano à profiter de cette notoriété nouvelle et inattendue, et à ne pas manquer le coche.

Sinon, pour les paso doble, eh bien c’est vrai ! Nous y avons eu droit, dans le 4x4 au milieu du campo. Mariano nous a également exhibé la radio antédiluvienne qu’il utilise pour les tentaderos, mais uniquement après les piques.
Et je dois dire qu’après quelques heures passées à "Encina Hermosa", la chose ne m’est finalement pas apparue aussi désagréablement étonnante que cela, même si ça fait du bien quand ça s’arrête...
Alors oui, il se pourrait bien que Mariano soit un original, ou un farfelu. Mais c’est très bien ainsi. Mariano vit ses rêves, au milieu de ses vaches, en écoutant ses paso doble. Pourvu que ça dure, et que nous puissions un jour profiter des rêves de Mariano.

>>> Vous avez accès en rubrique CAMPOS du site camposyruedos.com à une galerie de photographies prises à "Encina Hermosa". Lien utile sur le site Terre de toros.

23 mai 2011

'Berreona'


Luis Cuadri Vega est le neveu de Fernando Cuadri et le fils de feu Luis Cuadri.
Luis est un type épatant, campero, entier, Andalou de Trigueros. Un type qui ne se raconte pas d’histoires, ni à lui ni aux autres, un type comme il en faudrait plus. Bref, un type que l'on est heureux de connaître.

— Tu l’avais trouvée comment la course de Céret ?
— Ben... Luis... franchement... mauvaise...

Dans ces cas-là, c’est bien pratique de répondre « mauvaise ». C’est suffisamment franc pour être clair, et ça dispense d'un terme taurin trop abrupt.

Luis, lui, il tranche : « décastée ». Elle était décastée la course de Céret. C’est net, direct, définitif. Luis ne se raconte pas d’histoires, ni à lui ni à vous ni à personne. Pas d’excuses à la noix ou de raisonnements foireux mais une explication : l’ancien semental leur a donné une descendance calamiteuse. C’est assez simple finalement. Pas d’histoires.
Ce n’est pas la faute à l’herbe, un coup trop grasse, un coup pas assez. Ce n’est pas non plus la faute au sable de la piste — un coup trop mou, un coup trop dur — ni la faute du climat — trop sec ou trop humide. Non, c’est juste ce semental qui leur a brouillé les cartes.
Luis ne se raconte pas d’histoires.
A « Comeuñas », les seules histoires qui se racontent sont celles, intemporelles, de José Escobar.

Pour les tientas, c’est la même chose ; pas de tangentes, mais des critères éternels et sans concession que l'on met sur la table et que l'on discute en famille, en direct, sans éclats de voix, sans hausser le ton, mais avec convictions.
Il y a ici un respect qui plane, une cohérence et une unité : une grandeur au bout du compte. La décision est immédiate et collective, même si José Escobar a de toute évidence une voix prépondérante.

Ce jour-là sont présents Rafael de Julia et deux inconnus dont j’ai oublié les noms. Les vedettes du « G10 » ne viennent pas tienter chez Cuadri. Personne ne s'en plaint.

Un tentadero chez Cuadri a ceci de rare qu'il mélange simplicité, solennité et sérénité — sauf peut-être pour ceux qui se mettent devant. Ça se passe en comité forcément restreint et dans le respect le plus absolu.
Après un chemin de terre interminable, que l'on prend au cortijo Juan Vides, la placita apparaît enfin, au milieu des arbres. Nous sommes à la troisième finca des Cuadri : « Cabecilla Pelá », juste après la fin du bout du monde. Les vaqueros arrivés avant nous ont déjà tout préparé. Il n'y a pas d'attente. Il suffit de prendre place.
Dès l'entrée, un palco accueille les quelques invités présents. A leur droite, un peu plus loin, tío Fernando se prépare à piquer. Derrière lui se regroupent José Escobar, Luis et Antonio Cuadri, Fernando Cuadri hijo et quelques très proches. A leurs pieds attendent les toreros et les gamins qui, tout à l’heure, demanderont poliment à Fernando l’autorisation d’aller donner quelques passes.

A gauche des invités se situe le toril, où se poste le vaquero chargé du maniement de la porte. Les vaches sont annoncées à haute et grave voix, dans un silence absolu. Une sorte de Bilbao campero.

Vaca 'Berreona', número 196.
Ouverture de la porte.
¡La vaca va!

C’est à la fois simple et solennel. Et ça donne une idée assez précise de la grandeur du campo.
¡La vaca va! Deux ans la vache. Elle en paraît trois. Elle déboule comme une furie, inspecte la piste comme un avion de chasse survole un territoire ennemi. Une fusée. Fernando junior évoque sa lignée, et la probabilité d’un grain de folie chez 'Berreona'.

Sous nos pieds, c’est le feu. Rafael de Julia transpire à grosses gouttes, se fait déborder et ne parvient pas à canaliser cette charge vive et pesante.
— Elle est folle ! Ça vient de cette branche. Elle est folle !
Sur son cheval, l’oncle Fernando se retourne lentement, nous regarde, et d’une voix douce et calme rectifie :
— Non, elle est encastée.

A l’autre bout de la piste, 'Berreona' se cambre, tête levée, hume l’air et regarde, défiante, le picador. Elle s’élance et, dans un nuage de poussière, vient s’écraser lourdement dans le matelas de protection.
Une fois, deux fois, trois fois. Jusqu’à cinq fois, sans hésitation, la queue dressée, bouillante de rage. Il y a de la sauvagerie, de la violence dans sa façon d'attaquer le cheval. A côté de moi, Luis exulte.
Josééé... Con ésta tenemos una reserva de carbón. ¡Pero es que esta loca!
José sourit et évoque déjà le semental qu’il choisira pour obtenir ce qu’il pense être le plus conforme à la philosophie de l’élevage. Nous en sommes à la cinquième pique.

— Rafael ! Pour la sixième pique, amène-là au bout de la piste, encore plus loin tout au bout. Colle-la au burladero d’en face.
Rafael de Julia se bat, enchaîne les tentatives, mais il ne peut pas. La vache a pris le dessus. Une fois, deux fois, trois fois. La vache ne veut pas aller jusqu’à ce maudit burladero. Encore trois mètres, deux mètres cinquante. Pas plus loin. Elle n'ira pas plus loin.
—  Rafaeee... Non, plus loin, encore plus loin.
Pour la sixième pique, 'Berreona' grattera deux fois et montrera un soupçon d’hésitation.
Josééé... Elle a gratté, tu penses que...
¡Hombre! ¡Ya está aproba'a!

Chez Cuadri, les vaches sont approuvées, ou refusées, dès l'épreuve de la pique, avant même de révéler leur comportement à la muleta. Un concept aujourd’hui rare et désuet. Pour nous, simples témoins, des instants précieux et inoubliables.

>>> Vous avez accès, en rubrique CAMPOS du site camposyruedos.com, à une galerie consacrée à cette journée passée en compagnie de la famille Cuadri.

* * * * * * * * 

Vache : 'Berreona', numéro 196.
Père : 'Montero'.
Mère : 'Llorona'.
Notes de la mère : 6/6 A.

Et on peut lire sur le livre de l'élevage : 
Sortie : Sale con pies y se para con ganas.
Cheval : 
1.1/2 - Du centre, pronta, andarina, cabecea.
2.1/2 - Du centre, fija, andarina, cumple.
3.1/2 - Du centre, fija, andarina, cumple
4.1/2 - Du centre, fija, alegra, con galope, cumple.
5.1/2 - Burladero, alegra, con galope, cumple.
6.1/2 - Burladero, le cuesta más, escarba, pero viene a matarse, se estrella.
Muleta : Dura, con muchos carzones. No humilla mucho, pero esta encastada. Muchísimo motor. Fiereza. Buena vaca.
Note : 7/6.

15 mai 2011

Entre campos y ruedos (texto de Fernando Cuadri)




Fernando Cuadri nous a fait l'immense honneur d'écrire ce texte superbe. Nous le publions ici sans traduction pour tous nos amis espagnols et hispanisants.
Ce texte est publié et traduit en ouverture du livre Camposyruedos 02 que vous pouvez commander en imprimant et retournant le bon de commande, ou que vous pourrez acheter très rapidement chez vos libraires habituels.
Bonne lecture à toutes et à tous, et un incommensurable merci à Fernando Cuadri, à Luis et à tous ceux de “Comeuñas”...

Entre campos y ruedos
Aquí en “Comeuñas”, delante de un folio en blanco y con un bolígrafo, me doy cuenta de lo mucho mejor que se me da hablar. A priori me dijeron que la cosa iba de franceses y pensé que iba a ser difícil. Me dijeron que tenía un libro en francés para que lo viera y que tenía que escribir algo. Cuando abrí el libro no entendí ni una palabra, pero sí que, gracias a Dios, hablábamos el mismo idioma, y ese idioma no podía ser otro que el de la afición.
Entender ese idioma es fundamental para comprender como puede existir una explotación agrícola y ganadera donde la economía no es un fin; ese lenguaje por el que se entiende que existan haciendas donde los lujos están reservados para los animales, porque el lujo para el hombre es estar en ella; ese lenguaje que explica como en pleno siglo XXI se esté convencido de prescindir de artilugios y máquinas modernas; ese lenguaje que permite que todavía hoy los mayores sean escuchados, y lo que dicen sea tomado en consideración; ese lenguaje que explica como un hombre pasa de mandar en el campo a dejarse mandar por él. Solo ese lenguaje explica la singularidad de un hombre que se despreocupa de su propio tiempo, de su vida de cualquier mortal humano, de trabajar, de tener, de divertirse, de querer ser, etc.
No, a José Escobar le sobra todo esto. José es grande, y su grandeza es velar por sus dos familias. Las dos llevan su sangre, a las dos se ha encomendado, a las dos protegerá con su saber, con su andar, con su pureza hasta en el fumar.
Él, amigos franceses, es un auténtico catedrático en ese idioma y para ello no le han hecho falta títulos, ni papeles, ni saber leer, ni discurso, ni prosopopeya; en ese idioma, en esa búsqueda, solo hay algo que prevalece: la verdad.
Este lenguaje atrae al campo a gentes que están en esa búsqueda, gentes que no buscan lucro ni intereses. Gentes que sienten el toro y el campo como algo que en realidad, como así es, les pertenece, y como cosa suya muestran al visitante con orgullo su tesoro.
Ese idioma explica la sonrisa de trabajadores que, con un sueldo que apenas les permite mantenerse, son algo más que trabajadores por cuenta ajena. No han vendido su conciencia a la producción, ya que en esa explotación no solo está su conciencia, sino también su ilusión, su esperanza, su vida. El campo es su armonía y también se dejan someter por él, y seguramente sean, sin saberlo, los últimos vaqueros del lejano oeste andaluz.
Sí, yo lo he visto. También hay hombres de luces que hablan este idioma, que muestran una actitud altiva frente al enriquecimiento a toda costa y, como los hombres que hicieron grandes obras, se han formado en normas y reglas que heredaron de los grandes maestros y a las que sumaron su personalidad singular, pero siempre dentro de esa norma eterna que les permite colocarse en el sitio meritorio y auténtico donde se puede sortear la fuerza bruta de un toro y, sobre todo, colocarse en esa postura ética donde se afronta la vida y la muerte.
Algunos se hacen llamar artistas, sí..., bueno; pero creo que ese término en mi lenguaje choca, porque a mi corto entender en arte, no conozco a ningún artista capaz de mirar a los ojos a la muerte, de poder vencerla, de poder morir expresando lo que lleva dentro. Esa capacidad heroica no la tiene un artista y me parece una injusticia meterlo en el mismo registro. Para mí ese gremio solo tiene un nombre: torero.
Conozco a gente capaz de perder dinero por asistir a ruedos a cambio de que muchas veces no pase nada; este idioma hace a personas recorrer miles de kilómetros para conocer ganaderías, gente que aprende mapas genéticos sin tener ganadería, gente que es empujada al saber, al estudio de una ciencia de la que solo obtendrá el cultivar una lengua que, como un veneno, corre por sus venas.
Este lenguaje tiene un tótem, que no es otro que un animal para nosotros lleno de poder y simbolismo del que no aceptamos nunca que despierte pena y misericordia, y que es solo eso: un toro.
Sí, ahora algunos quieren ampliar nuestro lenguaje con términos que procederán del deporte o de otros espectáculos modernos. Se suman adjetivos que muchos no entendemos; a muchos, con perdón de los “artistas” y “sensibles”, se nos hace raro ver adjetivar a ganaderías como “duras”, y muchos nos preguntamos si existe de verdad gente que quiera tener una ganadería “blanda”. ¿Tienen sentido la ética y la liturgia con toros que no sean duros? ¿Todo se reduce a una mera estética visual a cambio del aplauso de muchos?
Comprendo que a muchos les parezca que hablamos una lengua antigua o muerta y que no permitimos el progreso, pero en la libertad, esa que reclaman algunos que se autodenominan profesionales, está el renegar de nuevos términos, sobre todo si uno considera en su libre pensamiento que vienen acompañados de hipocresía, falsedad y consumismo barato.
Aquí en “Comeuñas” no se es indiferente, aquí sabemos que los tiempos y la sociedad moderna arrojan corrientes de pensamientos tendentes a destruir, llenos de desconocimiento e intolerancia. Entienden, muchas veces de forma justificada a tenor de lo que se oferta, que hoy no tiene sentido nada de esto, que no cabe el sufrimiento y la humillación del animal, que es la mera expresión de una victoria del hombre sobre los animales... Se habla de futuro y la cosa aparece negra.
Ahora pienso en Francia, donde mi idioma es escuchado en comisiones y ayuntamientos; donde la cosa marcha y esas civilizaciones que mueren reciben oxígeno de ese país, y una minoría del territorio es capaz de plantar cara a ese tremendo monstruo que es Europa. Nuestro idioma, la afición, es escuchado y hablado, y no le va mal aunque, claro está, le podría ir mejor. Y esa tauromaquia popular es el origen de mi idioma, donde el toro es el protagonista y donde la fiesta no está controlada por personas emprendedoras sino que pertenece al pueblo, su destinatario, que no es mero consumidor pasivo de la industria del entretenimiento, sino actor que vive con pasión y sin ánimo de lucro el fervor de una expresión de su forma de ser, permaneciendo irreductible en un territorio pionero de la abolición.
Es en los que hablan este idioma donde veo que se defiende el toro con pasión, donde se sale a pelear de frente, y a pelear algo que se siente dentro y que no se está dispuesto a perder nunca; se sale a pelear con vergüenza, con cojones, con verdad.
Por ello cuando veo cúpulas que quieren organizar a una industria, cuando oigo hablar de cambio de ministerio, cuando oigo la necesidad de exponer cifras, de crear argumentos teóricos, de hacer gestos, de hacer valer datos, de convencer políticos, de crear lobbies, de capital, industria, derecho de empresa, juzgados, economía, me parece que hablan otro idioma, y entonces es cuando veo a José, veo al toro, me acuerdo de los que no están, miro mi idioma, miro a la afición... y veo que no puede ser mas contrario a lo otro. Esto no es economía sino romanticismo, el romanticismo más puro.
Y me pregunto cómo pueden pretender explicar que no es la victoria sobre el animal, sino sobre la muerte, la necesidad, el miedo y la ignorancia, pensando que esto es otra cosa distinta al romanticismo puro. A veces dudo del enemigo, a veces me atormento, pero he encontrado el remedio, y no es otro que el campo. Ese, para muchos y para mí, es el refugio.
Y aquí en el campo veo vuestro libro, y sin entender una palabra veo en él orgullo, honor, un saber que se manifiesta a través de poesía, literatura, pintura y grandes fotografías; veo en el libro un impulso, una advertencia de necesidad de cambio, una energía crítica que advierte que se pierden referencias esenciales del pasado y, sobre todo, un grito que muchos deberían imitar, y es que no sois borregos de matadero.
Sí, habéis saltado al ruedo, os tacharán de fanáticos, retrógrados e intransigentes, ¿será verdad? Yo no lo sé, pero habéis saltado al ruedo con valentía, y no veo cinismo, ignorancia, publicidad, subvenciones, injusticias o desmanes; habéis saltado al ruedo sin ventajas, con verdad.
Por ello estoy aquí, en el campo, donde creí saber algo, donde crecí, donde recordaré, donde está mi vida, bajo el misterio que se refleja en la mirada de un toro, y en los ruedos donde me alcé, donde fracasé, donde comprendí, donde busco resistir...

Sí, habéis acertado, entre campos y ruedos, siempre entre campos y ruedos...

¡Adelante Campos y Ruedos!

Photographie Fernando Cuadri © François Bruschet / camposyruedos.com

16 mars 2011

Morante no existe


DÉBAT SUR L'EXISTENCE DE MORANTE, par Ugo Ceria

Si quelqu’un déclare qu’il ne croit pas aux fées, une fée meurt à l’instant. Ainsi le veut la légende. Joli paradoxe, qui nous condamne d’une certaine façon à croire, ou du moins à nous taire. Les prudents suspendent le jugement, afin d’éviter de commettre un assassinat féerique par le poids de leurs arguments.

La question de l’existence de Dieu est bien plus délicate et universelle, mais le problème de fond est semblable. Ainsi la théologie négative du Moyen Âge se refugia dans de longues spéculations sur ce que Dieu ne peut pas être, jamais sur ce qu’il serait. S’il est indescriptible, impossible d’en démontrer l’existence. Silence apophatique. Tombée de rideau sur la question divine.

Bilbao, 27 août. El Juli, Morante, Manzanares, la Trinité de figuras invoquée par le public. Le plus spirituel des trois : Morante. Une mythologie construite à coup de temple et toreo de arte, mais aussi nourrie par un air mystérieux, par la fumée des havanes — comme le Dieu de Gainsbourg —, et cette coiffure de torero du temps passé. Du marketing bien joué, la création d’une marque, de belles histoires pour le bouche à oreille, mais aussi une réputation d’artiste et de génie, d’interprète d’exception, de diestro touché par la Grâce.

Zalduendo avait amené des baignoires de sa collection pour que ces figuras puissent prendre leur bain de foule les yeux fermés et sans danger.

Je salue mon voisin de localidad et je profite pour lancer un début de conversation : « Est-ce que nous allons voir quelque chose, cet après-midi ? Morante sera-t-il en forme ?... » Bien basque, il me regarde perplexe et déclare solennel : « Celle-ci est peut-être la dernière fois que je viens le voir, j’en ai pas raté une seule depuis qu’il vient à Bilbao, mais là, s’il ne fait rien... j’arrête ». Un ultimatum à la foi : aujourd’hui ou jamais. Soit tu me fais un miracle, là, sans demeure, soit je ne crois plus que tu es l’envoyé du Seigneur.

Fallait-il donc que Morante ressuscite les Lazares de Zalduendo, qu’il transforme en vin l’eau de sa tasse en argent ? Non. Une belle (je dis belle, et non pas bonne) faena aurait suffit, trois ou quatre pases ligados, le grand capote soulevé avec légèreté dans l’air du soir, sur le sable gris de Vista Alegre...

Cependant, les deux pires toros du lot lui étaient destinés (« Mon Dieu, m’as-tu abandonné ? »), et les deux Torrealta qui les remplacèrent n’offraient aucune chance de réussite.

Devant ce spectacle ennuyeux, j’alimentais ma foi par mes meilleurs arguments, et je me disais que la prochaine fois — peut-être — j’aurais enfin assisté au miracle annoncé : Morante ramenant Curro Romero au milieu des arènes, la grâce, le geste, le sentiment du surnaturel... Mon voisin vint interrompre d’une phrase tranchante mes élucubrations, pour affirmer — en me regardant droit dans les yeux — : « Morante no existe. »

Silencio y pitos. Pour le dire avec Brassens : « Dieu, s’il existe, il exagère. »
Ugo Ceria

Photographie © Joséphine Douet

30 janvier 2011