15 juin 2009

Le docteur Lebre se porte bien...


... très bien même. Le docteur Lebre est un retraité heureux, qui profite du temps qui passe et de la douceur de notre midi.
Nous le croisons très régulièrement aux arènes, à Arles, ou à Nîmes, entouré de sa clique de jeunes architectes très contemporains, d’une humeur toujours égale, avec sa barbe à la Hemingway, toujours impeccable. Plus que sa barbe naissante et blanche, le docteur Lebre a carrément des airs d’Ernest Hemingway. Et sans risquer aujourd’hui de froisser personne on peut aussi dire qu’il a eu plus de chance que le notaire.
Le notaire je ne l’ai pas connu, ni aux arènes ni ailleurs, et j’ai oublié son nom. Mais l’histoire n’a pas oublié qu’un jour un notaire a fait signer un viager à Madame Jeanne Calment. Vous connaissez la suite.
Au moment de la signature du viager, Victor Lebre n’était pas encore le médecin de Madame Calment. Il l'est devenu par la suite, et se souvient de cette dame qui lui faisait lire les lettres pleines d'humour qu'elle ne manquait pas d'adresser au notaire pour s'inquiéter de sa santé. Jeanne Calment était aficionada. Elle a même connu l’époque où les chevaux de picador ne portaient pas de protection. Ça paraît anecdotique mais ça laisse rêveur lorsqu’on y pense. Le docteur Lebre lui aussi est aficionado, depuis toujours. Et à son palmarès professionnel, il y a bien plus intéressant pour nous que le cas de la dame Calment.
C’était il y a longtemps. Pierre Pouly, était au seuil de la mort, en prise aux affres d’une maladie exotique attrapée aux Amériques, une maladie autrement plus définitive que la très contemporaine grippe porcine.
- Il revenait des Amériques. Il était fichu. Je le voyais partir. Il n’y avait plus rien à faire. A l’époque nous utilisions en médecine courante des doses de cortisone de 1 à 10 mg. J’avais dans ma trousse une dose de 100 mg. Je me suis dit, perdu pour perdu… Alors, craaac…

Victor Lebre, doucement, pose son verre, écarquille les yeux, écarte deux doigts, lève un pouce, et fait mine d’appuyer sur le piston de la seringue, comme il a dû le faire un jour, il y a plus de quarante ans, pour sauver Pierre Pouly.

- Craaac… je lui ai injecté la dose complète. Perdu pour perdu... Et là, il s’est réveillé, quasi instantanément, comme ressuscité ! J’avais l’impression d’avoir ressuscité Pierre Pouly. Il m’en a été éternellement reconnaissant. A partir de ce jour, il a voulu m’offrir un abonnement permanent en barrera aux arènes d’Arles. Hubert Yonnet a ensuite tenu lui aussi à perpétuer ce signe de reconnaissance.

Au moment de nous raconter la résurrection de Pierre Pouly, le visage de Victor Lebre s’est éclairé, sa bouche s’est arrondie d’étonnement. Le docteur a inspiré un grand bol d’air, gonflé ses poumons. Il semblait aussi étonné de nous raconter aujourd’hui ce miracle qu’il le fut sans doute le jour où il le réalisa, il y a plus de quarante ans.