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02 juin 2013

Ce besoin de toros


C’est Jean-Michel Mariou qui l’écrit : « À quoi servent les souvenirs ? » Car lui-même le dit plus loin, deux pages plus loin, « il n’y a pas de tauromachie sans mémoire », et les souvenirs deviennent l’apparat de cette mémoire ; ils lui donnent son allure, sa tenue, sa superbe… ou pas. 

Ceux qu’Alain Montcouquiol fait défiler le long de ses innombrables voyages en train, perdant ses petits yeux acérés comme des fils dans les paysages « parfaits » de la Méditerranée, sont empreints d’une beauté tragique, toute grecque. Un truc qui fout le camp, aussi, comme une civilisation, une mort qui lui échappe chaque jour un peu plus, celle de son frère. Lire les deux livres de Montcouquiol est un rare moment de rayonnement intérieur. 

La mémoire de Simon Casas est fort mal vêtue. Les souvenirs de ces années d’errance dans Madrid lassent, agacent. Quand Montcouquiol parle de nous tous à travers lui, à travers son frère, à travers leurs vies et leurs morts, Casas ne parvient finalement qu’à causer de lui, toujours de lui, encore de lui ce dont on se moque. La différence est là, entre deux œuvres incomparables : l’universel et le nombril. 

Les souvenirs ne sont qu’une réécriture de son propre passé, tout le monde le sait, une forme de totalitarisme très personnel, bien à soi, avec lequel on s’arrange, avec lequel on raye ce qui gêne, on efface — parfois sans le vouloir — des faits, des instants, des larmes. Freud soutient qu’il y a une part de vérité dans les souvenirs, Proust aussi, on veut bien les croire. Dans son dernier ouvrage, La Corrida parfaite, Simon Casas fait tout pour se vendre comme un écrivain. Une nouvelle vie à laquelle il doit aspirer et que son passé dans les rues de Madrid, dans les espérances d’une course à attendre, dans la faim du quotidien devrait, selon lui, justifier. Lectures, réflexions, rages et bonheurs. Mais Simon Casas, malgré toute sa volonté, n’est pas plus écrivain que moi, que vous. Il n’est pas question ici de style ou de jolies phrases. Simon Casas n’est pas écrivain parce qu’il n’écrit que lui, que Casas — et il en a le droit, convenons-en. Paradoxalement, Casas se rêve écrivain ou artiste — ça fait bien — et se renie en tant qu’imprésario. C’est dans ce reniement que La Corrida parfaite prend toute sa saveur ; c’est là précisément que l’on se met à sourire, puis à rire — l’effet est réussi ! Ah, ce n’était pas un effet ? 

Car, à le lire, l’organisation de la corrida du 16 septembre 2012 où José Tomás devint Dieu ne lui doit rien, à lui, à Casas. Savoureux passage dans lequel il explique que Salvador Boix lui proposa José Tomás seul contre six à Nîmes. Le Cachet ? On prend toute la recette ! Ah oui, quand même ? Oui, c’est comme ça et pas autrement, et si t’avais cent balles et un mars ça m’arrangerait aussi ! Une petite gâterie ne serait pas de refus non plus ! Bon, alors OK, tape-la mon ami artiste ! 

Dans son livre Ce besoin d’Espagne, Jean-Michel Mariou n’évoque quasiment pas Casas, mais beaucoup Alain Montcouquiol. Ça rassure quelque part sur le bonhomme. C’est à la fin du livre qu’il écrit beaucoup sur Alain Montcouquiol et sur son frère, Nimeño II. Avant, Mariou s’étend sur l’Espagne qu’il aime (Séville pour beaucoup), sur l’Espagne qu’il a vu changer — pas en bien le plus souvent —, sur les lieux qui ont marqué son parcours d’aficionado. On sent dans ses lignes le goût des choses simples, des mets gourmands et des palabres entre amis. Et puis, il y a surtout ce regard attendri et humain, parfois interloqué, sur les autres, ses congénères humains. C’est là que le bouquin de Monsieur « Face au toril » (avec Joël Jacobi, évidemment, et Michel Dumas) prend de jolis atours, de beaux contours, sans effets de style.

Après, sans être sectaire, sans être un anti-Domecq primaire, sans être un torista façon délégué CGT des années 70, j’avoue que les parties proprement tauromachiques du livre n’ont pas contenté mon afición a los toros : Perera, Juan Pedro Domecq, Ponce, Maurice Berho, Albarreal et autres Sébastien Castella ne sont pas mes souvenirs ni ne deviendront ceux de mon passé à venir. Division d’opinion. C’est souvent le cas en tauromachie ; ça fait causer les amis.


>>> Jean-Michel MARIOU, Ce besoin d’Espagne, Verdier, 2013.

Vidéo L’histoire du toro qui fut le tout premier générique d’ouverture de l’émission Face au toril… Longtemps j'ai rêvé des toros avec le souvenir de cette entrée royale dans les arènes d’Arles © Signes du toro/Face au toril

24 février 2013

Caubère à Avignon


Ce sera pour le festival Off. Les dates ne sont pas encore connues mais ça devrait se dérouler entre le 8 et le 31 juillet 2013, au théâtre des Carmes.

>>> Le site de Philippe Caubère.

14 novembre 2012

Bis repetita


Alain Montcouquiol, Nîmes, 1969.
Il fait gris, la nuit tombe vite, trop vite, beaucoup trop vite, et les toros ont déserté les ruedos. Le moment est venu de reprendre le chemin des arènes… blanches pour effeuiller une nouvelle saison tauromachique sur papier.

Vendredi 16 novembre à 18 heures, l'Arène blanche et la librairie Torcatis à Perpignan vous invitent à rencontrer Alain Montcouquiol. Il présentera son recueil de nouvelles, Le Fumeur de souvenirs, publié aux éditions Verdier. Un livre où de « grands noms de la tauromachie, artistes de cinéma, mais aussi et surtout héros anonymes cabossés de la vie, rêveurs brisés, perdants admirables, se croisent autour des arènes mais pas seulement, de Madrid à Lisbonne en passant par Nîmes et le Michoacán. » 

C'est aussi l'occasion de rappeler qu'il y a plus de quarante ans le premier des Nimeños parlait déjà comme un livre. C'est aussi l'occasion de souligner que cet homme n'a pas varié d'un iota. Qu'il a conservé intacte la même flamme. Qu'il a gardé un état d'esprit identique, une même conduite et une égale philosophie au long des années. Et c'est suffisamment rare pour que l'on insiste. Autant de constance et de fidélité. C'est rare et essentiel. Nous vous engageons, une nouvelle fois, à consacrer un quart d'heure de votre précieux temps pour visionner le reportage proposé par l'Ina : Français dans l'arène.

Regardez et écoutez, vous ne le regretterez pas.

28 septembre 2012

Essentiel


Français dans l'arène — Pathé cinéma, 1969 — Ina
Le site de l'Institut national de l'audiovisuel (Ina) recèle une multitude de trésors cachés, enfouis au fond de vieux boîtiers métalliques et poussiéreux, remplis de pellicules cinématographiques obsolètes.
Un stock immense, démesuré, vaste comme l'atelier du Père Noël et garni comme la caverne d'Ali Baba. Un filon pléthorique d'une richesse infinie que l'avènement du numérique rend facilement accessible.
D'un clic, le coffre aux merveilles s'ouvre et, avec un peu de chance, on y découvre de véritables bijoux comme ce reportage tourné à Nîmes pour l'ORTF par Max Sautet en 1969.
Un film rare, traversé d'une émotion intense que rehausse la patine du noir et blanc. Des images qui portent en écho les mots profonds d'une mémoire torera et racontent la vérité d'un monde qu'on a presque vécu, qu'on a presque touché, qui nous semble si proche et si loin à la fois, évanoui, presque oublié, déjà.

C'était un temps qui construisait l'histoire et révélait les hommes. Alain a 24 ans et Simon 22 ; ils rentrent d'un séjour en Espagne financé par le prix de la Vocation. Ils veulent devenir toreros, mais ils sont Français… Bientôt, d'autres suivront.


>>> Pour visionner le reportage, cliquer sur Français dans l'arène.

25 février 2012

Salir al quite


Esplanade des arènes de Nîmes, décembre 2011.

Quite : action d'écarter le danger loin d'un confrère en difficulté.

La scène se déroule il y a une semaine lors du premier colloque du cercle ATYP'. Après une première prise de parole, suivie d'un court débat, arrive le tour de Luis Francisco Esplá de prendre place sur l'estrade. Il vient parler d'éthique, de tauromachie et pour finir d'éthique tauromachique. Il s'installe, pose quelques feuillets devant lui, s'aperçoit que ce ne sont pas les bons et commence à fouiller ses poches, sereinement d'abord, plus fébrilement ensuite, à la recherche de ses notes.
Dans la salle, on commence à penser que le Maestro a oublié ses documents à Alicante ou Barcelone, c'est alors que discrètement, Alain Montcouquiol s'avance, prend le micro et s'adresse simplement à l'assistance en disant : « À ma connaissance, c'est bien la première fois qu'Esplà perd les papiers ! »
Eh bien il les a retrouvés aussitôt.

¡Olé, los artistas!

23 février 2012

Nimeño… III


Cendres

Hier, sur le calendrier, mercredi 22 février, Cendres. Les cendres, c'est sa matière. C'est ce qu'il déplace, retourne, remue, brasse et ressasse, depuis des années, depuis la mort de son frère. Cendres. Elles se sont déposées en strates successives à la surface magmatique de sa mémoire. Et, régulièrement, il s'en échappe des fumeroles, des bouffées disparates qui montent dans les airs, chimériques témoins du feu qui couve comme un coeur sous la cendre. De ce passé mille fois consumé, mille fois révolu, mille fois revenu, s'embrasent des escarbilles telles des phénix uniques, poétiques et truculents, désespérément humains et dérisoires.

Des feux follets qui éclairent le chemin et font danser les  rêves infinis comme dans cet extrait :

« Chacarte avait soulevé la veste brodée, il la tenait à deux mains en me disant : 
— Vas-y, passe les bras ! Les deux en même temps. On va bien voir, si elle te va. 
La veste tomba, lourde, sur mes épaules.
— Impeccable ! dit Chacarte en me donnant une claque dans le dos, lève les bras ! tourne-toi. Es-tu à l’aise ?
J’obéissais cérémonieusement aux indications, je levais les bras, je tournais sur moi-même, je simulais quelques passes, j’étais face au soleil d’avril qui pénétrait vif par la fenêtre du balcon. Dès que je bougeais, les paillettes dorées scintillaient, et les vieux murs étaient éclaboussés de lumières dansantes.
— Qu'en pensez-vous Concha ? demanda Rafael
— On la dirait faite sur mesure.
— Tu as un costume de lumières à toi, Nimeño ?
— Non, maestro.
— Alors, garde celui-là, et qu'il te porte chance. »

Avant de me rendre le livre qu'il venait de dédicacer, il s'est arrêté sur la photo de la jaquette : « El Rubio, la vie de ce gars est à elle seule un roman… » Chiche !

¡Olé, los artistas !


>>> Vient de paraître : Alain Montcouquiol, Le fumeur de souvenirsÉditions Verdier, 2012.

04 décembre 2010

Alain


Nîmes un matin de novembre, les halles, un bar, les va-et-vient des clients, les livreurs. La tranquillité toute relative d’un jour de semaine. L’odeur des cafés serrés se mélange presque à celle de la poissonnerie voisine. J’y ai rendez-vous avec Alain Montcouquiol et Serge Velay.
Serge, comme à chaque fois, peste contre la petite porte ouverte et le courant d’air qui lui interdit le coin du comptoir.
Lorsqu’Alain apparaît, on pense forcément à Christian, et à Manolete.
Enfin moi, quand je le vois, je pense chaque fois à Manolete. Je ne dois pas être le seul.
Avec Alain nous avions déjà échangé des coups de fil, mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Bien sûr, je le croise en ville, comme tout le monde, souvent même, mais sans avoir envie de l’aborder. Ne pas l'ennuyer, ne pas le sortir de son monde. C’est l’impression qu’il donne, celle d’un type dans un autre monde, dans une autre époque. D’ailleurs, il n’a ni portable ni permis de conduire, et son mail, c’est plutôt sa femme qui le gère si j’ai bien compris. Il n’en est pas fier. C’est juste que les choses sont ainsi. Il ne s'en porte pas plus mal.
Il ne donne d’ailleurs pas la sensation d’être quelqu’un d’inabordable ou de compliqué. Juste quelqu’un d’ailleurs que l'on n’a pas envie d’emmerder avec des histoires trop d’ici.
Ce matin au bar des halles nous discutons de choses diverses : d’un imprimeur qui va bientôt prendre sa retraite ; des travaux que le père Velay veut lui confier avant le baisser de rideau ; de Sarkozy que personne n’a écouté l’autre soir, et un peu de toros aussi, pas énormément.
Je passe au mode spectateur. Je laisse filer la conversation entre Alain et Serge, pour photographier. Cet Alain a une tête à être photographié. En arrière-plan, une affiche de corrida reproduite à même le mur. Sous l’affiche un billet de la course, un vrai billet de la course. C’était le dimanche 14 mai 1989. L’affiche annonce 6 Guardiola pour un mano a mano entre Victor Mendes et Nimeño II.
Je photographie Alain Montcouquiol avec en arrière-plan le souvenir collé au mur de ce jour historique, réellement historique. C'était étrange, comme si le souvenir de son frère et de cet après-midi devait absolument flotter, là, juste au-dessus de nous. Je n’ai évidemment pas relevé.

02 octobre 2008

La crevaison


L’époque est révolue où les vrais livres se soutenaient de leurs seules forces. En ces temps de surproduction éditoriale, il est malaisé de séparer le bon grain de l’ivraie et l’on risque de s’abuser sur les raisons véritables pour lesquelles certains livres méritent d’être distingués.
Je voudrais donc aider à prévenir un malentendu. Car les dévots sont les pires ennemis de leur cause. Confondre la pièce avec le décor, et donner à penser que ce livre ne s’adresserait qu’aux seuls aficionados, ce serait en réduire considérablement la voilure.
Le sens de la marche ne s’affranchit pas moins des conventions de la littérature taurine que, par exemple, L’Epervier de Maheux de Jean Carrière débordait le cadre du roman régionaliste. Ce rugueux et bref récit autobiographique, qui résonne des accents inouïs de la sincérité, est un grand livre en raison de la loyauté méthodique qui l’inspire et de la voix si difficultueuse qui l’a dicté. Qu’il s’adresse donc aussi à ceux qui aiment d’amour les livres mais que la tauromachie indiffère, je le crois.
On connaissait le Transsibérien de Cendrars, ce train fou en route vers les lendemains qui chantent et qui retombe toujours sur toutes ses roues. Celui de Montcouquiol est un train d’après la catastrophe, d’après l’effondrement. Il cahote sur des cailloux. Le temps de ce voyage cruel c’est l’éternel présent du deuil et du litige, de la voix endeuillée et du vide d’univers. Quand il n’y a plus d’horizon et plus d’issues, on ressasse. On musique.
Thème et variations. On ordonne des bouts épars de vies mortes et, comme si l’on avait en soi un ennemi auquel on prête ses dents, on passe la sienne à la question avec le sérieux d’un inquisiteur.
Cependant, parce que l’insomnie est une disgrâce, l’introversion un désastre et la mélancolie un poison, on meurt de ne pas mourir, on écrit de ne pas écrire et l’on vit de ne pas vivre. Cent pages contre dix ans de tourments. Est-ce bien raisonnable ? Hé bien oui, puisqu’on témoigne malgré tout d’une espèce d’espoir, de l’inexorable espoir qui fait tenir debout, quand l’impuissance ou le manque devient lui-même une ressource. Oui encore, parce qu’en composant Le sens de la marche, qui est plus qu’un codicille à Recouvre-le de lumière, l’auteur a changé de régime d’écriture, et qui sait, donné du sens à sa vie. Du titre mystérieux de ce livre, peut-être que Rimbaud nous livre la clé : « La crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant route. » En déduire que Le Sens de la marche est le livre d’un poète, je le fais volontiers.
Serge Velay

01 septembre 2008

Le sens de la marche


Samedi 30 août 2008, Arles, librairie Actes Sud.
Le sens de la marche, 9,80 euros.
S'asseoir à la terrasse du café qui borde la librairie, à l'ombre des platanes, sur les berges du Rhône.
Commander un pac à l'eau et un baklava.
Lire une quarantaine de pages, émouvantes, sensibles, souvent sombres et déchirantes.
Se sentir littéralement happé par le livre.
Reprendre la route avant que la nuit ne tombe, rentrer à Nîmes et d'une traite en achever la lecture.
Découvrir un livre, l'ouvrir et l'achever d'un trait ; il y a longtemps que ça ne m'était pas arrivé.
Il n'y avait de toute façon pas moyen de faire autrement.
Et ensuite, ce sentiment étrange de se sentir plus riche de quelque chose.
J'avais croisé très rapidement Alain Montcouquiol lorsqu'il fut reçu par l'ANDA, à Castelnau-le-Lez, il y a une dizaine d’années. Il était venu à l'occasion de la remise de sa plume d'aigle.
Comme à d'autres, sans doute, il m'avait dédicacé ainsi son Recouvre-le de lumière : "Merci d'aimer encore Christian".
Merci de nous faire encore partager tout ceci Monsieur Montcouquiol.

24 novembre 2007

Un jour triste... demain


C'est Patrice Quiot qui nous transmet ce document et demain ce sera Marc Delon que nous retrouverons avec une photo et un texte, déjà publié je crois, mais il y a longtemps.

A demain, triste anniversaire effectivement.